L’internationale de l’obscurantisme

Par Mis en ligne le 23 juillet 2011
In God We Trust

CC Stephen Klein

Le monde connaît un regain de spi­ri­tua­lité qui fait de la reli­gion un déter­mi­nant impor­tant de l’histoire. Mais quelle que puisse être sa force, la croyance reli­gieuse n’a pas anni­hilé ce que Samir Amin appelle « la com­pé­ti­tion sau­vage et immo­rale », sur­tout que le « money­theism et le mono­théisme vont de pair ». Pour Amin, « le capi­ta­lisme des mono­poles contem­po­rain, en crise, dans le désar­roi, déve­loppe une offen­sive idéo­lo­gique mas­sive et sys­té­ma­tique assise sur le recours au dis­cours de la « spi­ri­tua­lité ».

Le terme de spi­ri­tua­lité appar­tient à la langue reli­gieuse. Il implique l’adhésion à la croyance dans l’existence d’une force exté­rieure à l’être humain qui lui insuffle la vie, la conscience et la dis­tinc­tion morale du bien et du mal.

Ce terme est, de ce fait, inac­cep­table pour les athées et les agnos­tiques. La réa­lité de la spi­ri­tua­lité ne peut être « prou­vée », ni son contraire, comme l’existence ou la non exis­tence de Dieu (dont le terme est syno­nyme) ne peut l’être. Cette preuve impos­sible par défi­ni­tion : le supra-natu­rel (au dessus de la nature, méta-phy­sique), s’il « existe », ne peut être conçu par les moyens dont la nature a pourvu l’humain.

La théo-logie (science de Dieu) est un oxy­more. Dieu ne peut être l’objet d’une connais­sance, terme qui doit être réservé à la science, c’est-à-dire à la connais­sance de la nature, dont les résul­tats sont tou­jours limi­tés et rela­tifs et acceptent de l’être. La science ne cherche pas à connaître la vérité abso­lue.

Le refus de se poser la ques­tion de l’existence du supra-natu­rel n’implique en aucune manière celui d’ignorer celle de l’éthique. Car celle-ci peut être conçue comme un pro­duit natu­rel, sans ori­gine externe, « insuf­flée » par la spi­ri­tua­lité. L’éthique et la morale athées ou agnos­tiques existent et ne sont en rien « infé­rieures » aux morales d’essence reli­gieuse.

L’âge euro­péen des Lumières (de la Renaissance à la Révolution fran­çaise, en par­ti­cu­lier le XVIIIe siècle) s’est construit dans et par la cri­tique de la reli­gion, en l’occurrence du chris­tia­nisme. Refuser le prin­cipe de l’affirmation dog­ma­tique anté­rieure et indé­pen­dante de la pensée scien­ti­fique cri­tique s’attaquait en pre­mière ligne à l’affirmation de la spi­ri­tua­lité (de Dieu). La reli­gion deve­nait de ce fait syno­nyme d’obscurantisme, un terme d’ailleurs inventé par les Lumières dans sa cri­tique de la reli­gion.

Les deux dis­cours – celui de la reli­gion (le terme de spi­ri­tua­lité se sub­sti­tuant pro­gres­si­ve­ment au pre­mier) et celui des Lumières (le terme de science – dis­cours de la science – se sub­sti­tuant lui éga­le­ment au pre­mier) – se sont déve­lop­pés en paral­lèle. Ils ne se sont jamais ignoré, puisqu’ils se sont déve­lop­pés dans et par leur conflit même.

Mon sen­ti­ment (je ne puis le qua­li­fier d’une manière plus pré­cise) est que ces deux dis­cours conti­nue­ront, long­temps (ou pour tou­jours ? je l’ignore) à coexis­ter. Car l’être humain est pro­ba­ble­ment (c’est là mon « sen­ti­ment ») un être méta­phy­sique au sens qu’il se pose des ques­tions rela­tives au sens de la vie et de la mort, propres à la « nature du supra natu­rel » (un bel oxy­more !), aux­quelles il ne trouve pas de réponse dans ce que la science peut lui pro­po­ser. Il peut donc inven­ter sa propre réponse, « sa » reli­gion, ou – c’est moins dif­fi­cile – adhé­rer à l’une des réponses que la reli­gion, ou une lec­ture théo­lo­gique par­ti­cu­lière de celle-ci, lui offre, ou encore (et c’est encore plus dif­fi­cile) renon­cer à se poser la ques­tion.

Les deux dis­cours ne doivent pas être l’objet d’un juge­ment de valeur. Ils sont tout éga­le­ment res­pec­tables et doivent être res­pec­tés pour ce qu’ils sont, indé­pen­dants l’un de l’autre.

Les dis­cours des reli­gions ont été contraints d’intégrer dans leur for­mu­la­tion la prise en consi­dé­ra­tion des trans­for­ma­tions dans la société réelle, nou­velle et « moderne » (en fait capi­ta­liste). Ces ajus­te­ments sont impor­tants, mais néan­moins seconds, sinon secon­daires.

Prenons l’exemple de la « créa­tion ». La spi­ri­tua­lité imma­nente à la convic­tion reli­gieuse est tou­jours accom­pa­gnée, dans les reli­gions his­to­riques, de dogmes imagés concrets, comme pré­ci­sé­ment celui de la « créa­tion » (chez les Chrétiens l’image biblique de celle-ci). Il n’est plus pos­sible aujourd’hui à un esprit « non obs­cu­ran­tiste » de sou­te­nir la réa­lité du mythe de la créa­tion for­mulé de cette manière. Beaucoup de Chrétiens modernes l’acceptent sans que cela ne leur paraisse gênant. D’autres (aux Etats Unis en par­ti­cu­lier) main­tiennent leurs posi­tions dog­ma­tiques et rejettent Darwin qu’ils invec­tivent même comme le Diable. D’autres enfin réin­ventent un nou­veau dogme créa­tion­niste qui donne l’apparence d’intégrer les décou­vertes scien­ti­fiques. Le « big bang » en est l’exemple. Il s’agit là non de science mais de para-science c’est-à-dire d’un corol­laire ins­piré par l’acquis scien­ti­fique – pos­sible, mais sans plus – non établi avec le même degré de « cer­ti­tude » (tou­jours rela­tive) que celui qui permet de qua­li­fier une pro­po­si­tion de scien­ti­fi­que­ment éta­blie.

Prenons l’exemple com­plé­men­taire de l’ajustement des dogmes reli­gieux des Juifs et des Musulmans concer­nant l’organisation sociale – le droit pénal, le mariage et l’héritage entre autres. Les termes précis à l’extrême dans les­quels sont for­mu­lées les règles de cette orga­ni­sa­tion chez les Juifs et les Musulmans (ils sont lar­ge­ment iden­tiques) ont été par­fois aban­don­nés au béné­fice d’assouplissement jugés néces­saires, en réponse entre autre aux droits des femmes. Mais jusqu’à pré­sent, dans l’ensemble, la résis­tance vic­to­rieuse à ces ajus­te­ments l’emporte encore. Il reste que les « réfor­ma­teurs » qui en défendent la néces­sité ne se consi­dèrent pas néces­sai­re­ment comme des « héré­tiques », comme les qua­li­fient leurs adver­saires.

Le triomphe appa­rent de l’adhésion à la croyance à la « spi­ri­tua­lité » ne garan­tit pas celui de règles éthiques autres que celles que « l’ordre moral » (hypo­crite et men­son­ger) impose.

Le cas des Etats Unis est, sur ce plan, exem­plaire. La presque tota­lité des habi­tants de ce pays adhèrent à la croyance reli­gieuse. Cela n’empêche pas la société d’être simul­ta­né­ment domi­née par la pra­tique de la com­pé­ti­tion sau­vage (et immo­rale) entre des indi­vi­dus qui se croient de ce fait « libres », même s’ils sont, en réa­lité, inté­gra­le­ment soumis aux exi­gences de cette com­pé­ti­tion. La schi­zo­phré­nie qui les carac­té­rise s’explique sans grande dif­fi­culté : l’insupportable (la com­pé­ti­tion sau­vage) est com­pensé par une éva­sion com­plé­men­taire dans l’imaginaire reli­gieux. Le money­theism et le mono­théisme vont de pair.

Le cas des socié­tés musul­manes, d’aujourd’hui est voisin, bien que dis­tinct. En appa­rence l’adhésion à la croyance reli­gieuse est géné­rale. Mais celle-ci est, ici, impo­sée par la force de l’ordre politique/​policier, et non « spon­tané » (« libre ») comme elle paraît aux Etats Unis. Et de ce fait éga­le­ment l’adhésion requise est sim­ple­ment rituelle et for­melle ; le pou­voir n’est pas inté­ressé par le contenu théo­lo­gique et éthique de la croyance. Et c’est la raison pour laquelle je parle ici d’Islam poli­tique et non d’Islam tout court. Le wah­ha­bisme de l’Arabie saou­dite, dont l’expansion en sa pré­ten­tion de dog­ma­tique musul­mane exclu­sive béné­fi­cie des pétro­dol­lars et de l’amitié poli­tique de Washington, en consti­tue la forme la plus archaïque et la plus réac­tion­naire.

Toutes ces situa­tions sont par bien des aspects l’analogue de « l’ordre moral » offi­ciel qui avait dominé dans l’Europe pré-moderne.

Il n’est donc pas faux de qua­li­fier le recours à la « spi­ri­tua­lité » dans ces situa­tions de syno­nyme d’obscurantisme. De sur­croit un obs­cu­ran­tisme archi-réac­tion­naire, utile et effi­cace pour assu­rer le pou­voir des classes domi­nantes, exploi­teuses et oppres­sives, d’hier (« les féo­da­li­tés ») et d’aujourd’hui (le capi­ta­lisme des mono­poles aux Etats Unis, le capi­ta­lisme com­pra­dore dans les péri­phé­ries).

Le capi­ta­lisme des mono­poles contem­po­rain, en crise, dans le désar­roi, déve­loppe une offen­sive idéo­lo­gique mas­sive et sys­té­ma­tique assise sur le recours au dis­cours de la « spi­ri­tua­lité ».

La « défense » du Dalai Lama en consti­tue le plus bel exemple. Le Bouddhisme des moines était assis sur la réduc­tion au ser­vage de la majo­rité des Tibétains, contraints d’assurer la vie opu­lente des moines et de leurs pré­lats. Le fonc­tion­ne­ment de ce sys­tème d’exploitation et d’oppression était ren­forcé par la vio­lence extrême : mettre en doute le pou­voir sur­na­tu­rel du Dalai Lama était puni de mort (après sept jours de tor­ture). La Révolution chi­noise, en abo­lis­sant le ser­vage et la loi sur le blas­phème, a fait ses « vic­times » : les moines et le Dalai Lama (mais elle n’a pas inté­gra­le­ment aboli leur pou­voir, ayant sub­sti­tué à la ponc­tion sur les serfs une sub­ven­tion bud­gé­taire, trop modeste au goût de ses béné­fi­ciaires). Le Dalai Lama n’est pas un « chef spi­ri­tuel », mais sim­ple­ment un des­pote obs­cu­ran­tiste. Pa s’étonnant qu’il soit devenu simul­ta­né­ment l’instrument de Washington contre la Chine. Les ripostes de Pékin peuvent paraître – et même être – cri­ti­quables, voire condam­nables. Mais c’est là une toute autre ques­tion.

Washington et ses alliés s’emploient à contri­buer à la consti­tu­tion d’une « inter­na­tio­nale de l’obscurantisme (archi réac­tion­naire) » à son ser­vice. Et le pro­ces­sus est bien en cours. Les recours au dis­cours de la « spi­ri­tua­lité », com­plé­tés par le dis­cours de la « tolé­rance » sont les élé­ments consti­tu­tifs de cette stra­té­gie. Les par­te­naires de cette inter­na­tio­nale sont faciles à iden­ti­fier. Parmi eux, bien sûr, l’Eglise Catholique dans son cou­rant « offi­ciel » (la Papauté et les Conciles, ren­for­cés par l’Opus Dei), tou­jours domi­nante (en Amérique latine entre autre). Les extré­mistes dits « inté­gristes » ou « fon­da­men­ta­listes » ral­lient ce camp obs­cu­ran­tiste et réac­tion­naire qui ne se réduit pas à eux. Les Eglises pro­tes­tantes, les « sectes » – les unes chré­tiennes ou para chré­tiennes, les autres « païennes » – ne se dis­tinguent pas sur ce plan de l’Eglise Catholique du Pape, tout comme dans leur ensemble les Eglises ortho­doxes « natio­nales ». L’Islam poli­tique, sa ver­sion waha­bite archaïque en tête, le Bouddhisme, éga­le­ment poli­tique, du Dalai Lama, la rhé­to­rique de l’hindouisme par­ti­cipent à cette Internationale de l’obscurantisme.

L’obstacle majeur à la consti­tu­tion effec­tive de ce front obs­cu­ran­tiste est consti­tué par la ten­dance natu­relle des uns et des autres au fana­tisme. L’adhésion sans réserve à la reli­gion sociale qu’ils exigent de leurs « peuples » mobi­lise à cet effet le mépris et la haine de l’autre, qui ne par­tage pas la seule vraie reli­gion à leurs yeux. Le dis­cours de la tolé­rance vise à réduire ces conflits et for­ti­fier l’alliance de tous les obs­cu­ran­tistes archi-réac­tion­naires.

La ques­tion de la laï­cité doit être dis­cu­tée en conser­vant pré­sent à l’esprit l’avancée de l’obscurantisme.

La laï­cité est, comme on le voit, l’objet d’attaques sys­té­ma­tiques à la fois du camp des obs­cu­ran­tistes et des puis­sances domi­nantes du capi­ta­lisme des mono­poles et de ses ser­vi­teurs com­pra­dore.

L’attaque est construite sur une défi­ni­tion de la laï­cité comme syno­nyme de néga­tion de la « spi­ri­tua­lité ». Ce qu’elle n’est pas. La laï­cité est sim­ple­ment le rappel que le déploie­ment du poten­tiel pro­gres­siste de la moder­nité (à ne pas confondre avec le moder­nisme, je revien­drai sur ce point) exige la sépa­ra­tion rigou­reuse, radi­cale, de l’exercice du pou­voir (de l’Etat en pre­mier lieu, mais éga­le­ment de pou­voirs sociaux plus diffus, raison pour laquelle l’école doit être laïque) et de la reli­gion.

Cette laï­cité radi­cale est restée l’exception dans l’histoire moderne, celle du capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant. Il en est ainsi parce que le pou­voir de la bour­geoi­sie se trouve conso­lidé par l’adhésion sociale à la reli­gion – ici « opium du peuple » au sens strict de l’expression.

La laï­cité radi­cale a été conçue pour la pre­mière fois dans la France mon­ta­gnarde et jaco­bine, elle-même pro­duit d’une révo­lu­tion popu­laire (pay­sanne et plé­béienne) qui dépas­sait les objec­tifs de la bour­geoi­sie, encore nais­sante et faible. Elle a été alors contrainte de s’affirmer contre la reli­gion catho­lique, celle du camp des Rois et de l’Empereur, enne­mis en guerre contre le peuple fran­çais. Elle a été remise au pla­card jusqu’à 1905, sa renais­sance étant alors le pro­duit com­biné de la Commune de Paris (1871) et de la volonté d’une frac­tion de la bour­geoi­sie de mettre un terme au com­pro­mis avec les aris­to­cra­ties encore en place, et l’Eglise tou­jours à leur ser­vice.

Ailleurs en Europe les « révo­lu­tions » bour­geoises, ou ce qui en a rempli les fonc­tions, pré­coces (asso­ciés aux pro­tes­tan­tismes anglais et écos­sais), ou tar­dives (les « unités natio­nales » d’Allemagne et d’Italie, par faute de radi­ca­lité), ont accepté le com­pro­mis avec les aris­to­cra­ties des Anciens régimes et par­fois même, comme l’illustrent les luthé­ria­nismes, « natio­na­lisé » l’Eglise à leur profit. Aux Etat Unis la laï­cité n’a jamais existé, mais seule­ment la tolé­rance des ver­sions diverses du chris­tia­nisme (en par­ti­cu­lier pro­tes­tant), étendu par la suite aux autres reli­gions. Les pèle­rins du Mayflower fuyaient l’intolérance, ils n’imaginaient pas la laï­cité. Or ce sont pré­ci­sé­ment ces modèles de « laï­cité tron­quée » qu’on pré­sente aujourd’hui comme exem­plaires, la dénon­cia­tion de la laï­cité radi­cale étant deve­nue un thème obli­ga­toire de la nou­velle pensée dite « post moderne ».

L’imbrication du débat sur la spi­ri­tua­lité, la reli­gion, la laï­cité d’une part et celui qui concerne la « moder­nité » d’autre part, aggrave la confu­sion.

J’ai défini la « moder­nité » comme l’invention de l’idée – nou­velle – que les êtres humains font leur his­toire. C’est-à-dire que celle-ci n’est pas l’accomplissement d’une volonté qui leur est exté­rieure, celle de Dieu ou des Ancêtres. Que cette moder­nité – amor­cée en Chine cinq siècles avant l’Europe – ait trouvé sa forme accom­plie en Europe en conco­mi­tance avec la nais­sance du capi­ta­lisme ne devrait pas sur­prendre. Mais celle-ci, de ce fait, été façon­née par les exi­gences du déploie­ment capi­ta­liste et ses limites et contra­dic­tions déter­mi­nées par elles.

Je dis­tingue donc la « moder­nité », qui n’est pas ache­vée, poten­tiel­le­ment capable de se pour­suivre à tra­vers le dépas­se­ment du capi­ta­lisme par le socia­lisme, du « moder­nisme » qui admet la moder­nité dans sa forme et ses limites capi­ta­listes pour en faire la « fin de l’histoire ». Les par­ti­sans de ce moder­nisme se rangent dans leur grande majo­rité dans le camp du capi­ta­lisme, pour eux par­fai­te­ment légi­time, même quand ils déplorent cer­tains de ses débor­de­ments. Leur adhé­sion, assez géné­rale, à la relance de la « spi­ri­tua­lité » vient en com­plé­ment à cette défense du capi­ta­lisme. Mais ils se retrouvent éga­le­ment dans les rangs du socia­lisme, conçu alors comme un « capi­ta­lisme sans capi­ta­listes » plus juste et plus effi­cace, et non comme un stade plus avancé de la civi­li­sa­tion humaine. L’adhésion à une pers­pec­tive radi­cale (défi­nie pré­ci­sé­ment comme la concep­tion du socia­lisme comme avan­cée dans la civi­li­sa­tion) implique la défense de la moder­nité inache­vée, mais, d’évidence, pas celle du moder­nisme. Le combat pour la moder­nité tou­jours inache­vée est alors indis­so­ciable du combat pour la démo­cra­ti­sa­tion, elle aussi tou­jours inache­vée, à la fois condi­tion et pro­duit d’avancées socia­listes. Et cette démo­cra­ti­sa­tion en marche conti­nue implique à son tour la pra­tique radi­cale de la laï­cité.

Je ne m’étendrai pas ici sur ces ques­tions pour les­quelles le lec­teur trou­vera des déve­lop­pe­ments sou­te­nus dans d’autres de mes écrits, en par­ti­cu­lier dans la ré-édi­tion aug­men­tée de l’Eurocentrisme (sous le titre de « Modernité, Démocratie, Religion »). Mais l’imbrication de tous ces débats impose, à mon avis, ce rappel.

L’offensive de l’obscurantisme, néces­saire pour la survie du capi­ta­lisme sénile des mono­poles géné­ra­li­sés, avait été pré­cé­dée du déploie­ment d’un pre­mier moment de la stra­té­gie de recom­po­si­tion du camp du capi­ta­lisme, au len­de­main de la seconde guerre mon­diale.

Des seg­ments domi­nants des classes bour­geoises euro­péennes avaient col­la­boré avec l’occupant nazi, lorsqu’elles n’avaient pas déjà sym­pa­thisé avant guerre avec le fas­cisme. La résis­tance don­nait aux classes ouvrières et aux partis com­mu­nistes une légi­ti­mité dont elles n’avaient jamais béné­fi­cié jusqu’alors. Il fal­lait à tout prix réha­bi­li­ter la bour­geoi­sie et le capi­tal. Washington a alors conçu le projet « euro­péen » et apporté son appui à la créa­tion sys­té­ma­tique de « nou­veaux partis chré­tiens-démo­crates » char­gés de briser l’unité issue de la résis­tance, un peu comme il l’a fait plus tard avec les « partis isla­mistes » pour briser les fronts natio­naux popu­laires anti-impé­ria­listes. L’anticommunisme – qui consti­tue le déno­mi­na­teur commun de ces partis – trou­vait un argu­ment majeur dans le recours à la reli­gion. Le MRP fran­çais (acteur majeur dans l’exclusion des com­mu­nistes du pou­voir, avec le sou­tien des socia­listes), la démo­cra­tie chré­tienne en Italie avec de Gasperi, celle d’Adenauer en Allemagne ont rempli des fonc­tions ana­logues. Les partis démo-chré­tiens consti­tuent aujourd’hui la colonne ver­té­brale de la droite euro­péenne.

Le succès de ce pre­mier temps de déploie­ment du projet réac­tion­naire du nouvel impé­ria­lisme col­lec­tif en construc­tion pré­pa­rait celui des avan­cées ulté­rieures du front de l’obscurantisme. Le mou­ve­ment à droite qui allait finir par réha­bi­li­ter le fas­cisme, avait été amorcé avec celui du fran­quisme, béni par l’Eglise. Et dans le débat sur le projet de consti­tu­tion euro­péenne la men­tion du « chris­tia­nisme » comme l’une des sources de la « civi­li­sa­tion euro­péenne » a été avan­cée (heu­reu­se­ment sans succès, du moins immé­diat), tout comme l’est celle de l’Islam, de l’hindhouisme ou du Bouddhisme ailleurs. Adieu la laï­cité ! L’offensive contre les Lumières était déclen­chée.

Références :

Tony Andreani, Dix essais sur le socia­lisme du 21 ième siècle, Le Temps des Cerises, 2011
Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et ser­vi­tude, Marx et Spinoza, La Fabrique, 2010
Samir Amin, Démocratie, reli­gion et moder­nité, Critique de l’eurocentrisme et des cultu­ra­lismes, Parangon, 2008.
Samir Amin, Délégitimer le capi­ta­lisme ; Contradictions, Bruxelles, 2011
Mahmoud Mohammed Taha, Un Islam à voca­tion libé­ra­trice, Harmattan 2002
François Houtart, Religion et modes de pro­duc­tion pré­ca­pi­ta­listes, Ed. Université de Bruxelles, 1980.

* Voir la suite du texte, dans cette édi­tion, sous le titre « La lutte des oppri­més et l’inspiration de la reli­gion »

* Samir est le direc­teur du Forum du Tiers monde

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