L’inglorieux vertical — Péguy critique de la Raison historique

Mis en ligne le 06 décembre 2007

Sans doute convient-il que quelqu’un se décla­rant mar­xiste – et c’est mon cas – s’explique sur son atti­rance pas­sion­nelle envers Péguy. Je n’ai pas décou­vert l’existence du Goulag par la révé­la­tion de Soljénytsine, ni la putré­fac­tion de l’empire bureau­cra­tique avec la chute de Berlin. Je n’ai jamais psal­mo­dié les ver­sets du petit livre rouge du pré­sident Mao. Bref, il y a belle lurette que je ne conçois la théo­rie de Marx qu’anti-stalinienne. Ceci pré­cisé, je suis cepen­dant com­mu­niste : pas « ex », pas com­mu­niste renié, repenti et repen­tant, comme il en existe des quan­ti­tés sur le marché de la mau­vaise conscience soldée. Communiste tout court.
Et péguyste.
Pas péguyste bien que mar­xiste. Péguyste parce que mar­xiste.
La dis­cor­dance des temps cha­pitre 9
BENSAÏD Daniel, 1995

Cela mérite expli­ca­tion. De par­cours d’abord. De contenu ensuite. Mon rap­port à Péguy pro­cède d’une double ren­contre. J’ai été initié à la lec­ture de Clio par un pro­fes­seur de lettres mau­ras­sien convaincu. Bien plus tard, j’y suis revenu par Walter Benjamin. Connaissant son attrac­tion envers « la fan­tas­tique mélan­co­lie domi­née » de Péguy, j’ai voulu en savoir davan­tage sur leur commun rap­port au temps qui trame ces affi­ni­tés. [1]

Il y a chez Péguy une pensée forte et obs­ti­née, que le talent menace de faire passer pour ce qu’on qua­li­fie péjo­ra­ti­ve­ment de lit­té­ra­ture. Or, il existe bien, tout au long de son œuvre, avec l’entêtement rumi­na­toire dont il est capable, les maté­riaux pré­cieux d’une cri­tique de la raison his­to­rique.

Sommaire I.

C’est d’abord, on le sait, une affaire de nénu­phars et de caou­tchouc.
Sur ce point, terme à terme, Péguy est un anti-Renan.

Souvenons-nous du ver­tige angoissé de Renan et de ses pro­fes­sions de foi : « Notre siècle n’est pas méta­phy­sique. Il s’inquiète peu de la dis­cus­sion intrin­sèque des ques­tions. Son grand souci, c’est l’histoire et sur­tout l’histoire de l’esprit humain. C’est ici le point de sépa­ra­tion des écoles : on est phi­lo­sophe, on est croyant selon la manière dont on envi­sage l’histoire ; on croit à l’humanité, on n’y croit pas selon le sys­tème qu’on s’est fait de son his­toire. Si l’histoire de l’esprit humain n’est qu’une suc­ces­sion de sys­tèmes qui se ren­versent, il n’y a qu’à se jeter dans le scep­ti­cisme ou dans la foi. Si l’histoire de l’esprit humain est la marche vers le vrai entre deux oscil­la­tions qui restreignent de plus en plus le champ de l’erreur, il faut bien espé­rer de la raison. Chacun de nos jours est ce qu’il est par la façon dont il entend l’histoire. » [2] Dans cette « marche vers le vrai », il faut bien que Hegel l’emporte sur Platon, comme le der­nier nym­phéa peint sur le pre­mier, comme le caou­tchouc creux sur le caou­tchouc plein. Il faut bien que l’enchaînement de l’ordre chro­no­lo­gique soit aussi celui d’un déve­lop­pe­ment pro­gres­sif des valeurs humaines. Sinon…

Sinon l’histoire serait insen­sée, éche­ve­lée, sens dessus-des­sous. Cet abîme de dérai­son appel­le­rait le grand retour com­plé­men­taire, la grande et moderne revanche du scep­ti­cisme sans prin­cipe, des fois aveugles et des croyances fana­tiques.

Et pour­tant ! Péguy sait bien que les nénu­phars ne « marchent » pas comme le caou­tchouc. Si les der­niers vain­queurs venus, sur la ligne hori­zon­tale du temps, étaient aussi les meilleurs, dans l’ordre ver­ti­cal des justes, ce serait trop facile. Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’histoire uni­ver­selle, trop glou­tone, trop avide de sens, inti­me­ment bles­sée de ses peti­tesses : « Pourquoi mettre à l’histoire des faux-talons ? Histoire géné­ra­li­sée, his­toire léga­li­sée, his­toire ano­blie est d’autant faus­sée. Ne fai­sons pas de l’histoire uni­ver­selle… Ne socio­lo­gi­quons pas l’histoire, ne la géné­ra­li­sons pas ne la léga­li­sons pas. Soyons socia­listes et disons la vérité. » [3]

La vérité simple, la « vérité triste » peut-être.

Qu’il faut savoir dire tris­te­ment, sans les grands plis et les drapés, et les phra­sés trom­peurs de l’histoire uni­ver­selle. Sans la manie de ran­ge­ment qui pré­tend mettre chaque chose à sa place dans l’enchaînement ordonné des effets et des causes, offrant autant de mau­vais pré­textes et d’excuses com­modes aux lâche­tés quo­ti­diennes.

Dès sa période socia­liste et mili­tante, Péguy récuse donc caté­go­ri­que­ment l’alibi his­to­rique de tous les posté­ro­manes tran­quilles : on n’a pas le droit de dis­soudre l’unique et irré­duc­tible res­pon­sa­bi­lité d’homme dans les nappes hui­leuses du sens de l’histoire. On n’a pas le droit de s’en tirer par des géné­ra­li­tés et des léga­li­tés his­to­riques. On n’a pas le droit de s’en remettre au Jugement der­nier de l’Histoire et à ses fins illu­soires pour échap­per au redou­table impé­ra­tif de déci­der failli­ble­ment. Car « c’est l’effet d’une sin­gu­lière inin­tel­li­gence que de s’imaginer que la révo­lu­tion sociale serait une conclu­sion, une fer­me­ture de l’humanité dans la béa­ti­tude des quié­tudes mortes. C’est l’effet d’une ambi­tion naïve et mau­vaise, idiote et sour­noise que de vou­loir clore l’humanité par la révo­lu­tion sociale. Faire un cloître de l’humanité serait l’effet de la plus redou­table sur­vi­vance reli­gieuse. Loin que le socia­lisme soit défi­ni­tif il est pré­li­mi­naire, préa­lable, néces­siare, indis­pen­sable, mais pas suf­fi­sant. Il est avant le seuil. Il n’est pas la fin de l’humanité. Il n’en est pas même le com­men­ce­ment. » [4]

La véri­table épreuve et la véri­table preuve de l’incroyance, de l’aptitude à résis­ter à la ten­ta­tion de repê­cher, de recha­per la vieille reli­gio­sité perdue par cette piètre reli­gio­sité his­to­rique, est là. Dans la capa­cité à « rester avant le seuil ».
Dans une incon­for­table tran­si­tion per­ma­nente.
Sans repos du foyer. Sans cer­ti­tude finale.
Dans l’inquiétude obli­gée du pas­sage.

Sommaire II.

« L’histoire ne fait rien », disait déjà Engels dans la Sainte Famille.
Le temps non plus.

La cri­tique de la raison his­to­rique appelle celle de la tem­po­ra­lité méca­nique qui l’habite. En lec­teur de Bergson, Péguy l’a magni­fi­que­ment com­pris. Bien avant lui, il trouve les mêmes mots que Benjamin pour récu­ser l’idée faus­se­ment ras­su­rante d’un temps « homo­gène et vide », dont la roue dentée ferait avan­cer à chaque tour l’humanité d’un cran. Il sent bien que la tem­po­ra­lité his­to­rique est pleine de ryhtmes, de ventres et de nœuds, de périodes et d’époques.

Car « l’humanité n’est pas de fabri­ca­tion ni de tenue méca­nique. Naturelle elle pro­cède natu­rel­le­ment selon une méthode, selon un ryhtme natu­rel. Organique elle pro­cède orga­ni­que­ment, selon une méthode, selon un rythme orga­nique ; par­ti­cu­liè­re­ment, elle fait des pous­sées qui donnent sen­si­ble­ment un rythme végé­tal, arbo­res­cent… Je n’emploie pas au hasard cette com­pa­rai­son de la végé­ta­tion – orga­nique, his­to­rique -, de l’humanité avec la végé­ta­tion – orga­nique, his­to­rique – d’un arbre et géné­ra­le­ment de végé­taux arbo­res­cents. » [5]

L’historicité est donc végé­tale et non méca­nique.

Dans la logique hégé­lienne, la méca­nique n’est que la forme infé­rieure du mou­ve­ment qui culmine dans la com­plexité de la Vie. Dans la cri­tique de Marx, le capi­tal ne se réduit pas au temps linéaire et méca­nique de l’exploitation, pas même au temps cyclique de la cir­cu­la­tion : il est un orga­nisme com­plexe et vivant, un vam­pire insa­tiable et un corps irri­gué, exposé aux aryth­mies de la crise.

Pleine d’embranchements et de bifur­ca­tion, l’arborescence est donc bien le mode la vita­lité his­to­rique. Sa tem­po­ra­lité n’est pas étale, mais brisée, rhap­so­dique, faite de contrac­tions et d’étirements : « il y a des périodes, des temps qui sont grands et qui paraissent petits, qui sont longs et qui paraissent courts ; et il y a des temps qui sont petits, qui sont courts et qui paraissent longs, qui paraissent grands ; c’est une ques­tion de gran­deur (et non point seule­ment de dimen­sion, de lon­gueur. C’est une ques­tion de pelin et de fouillé. De plat et de recreusé. » [6]

Péguy rejette car­ré­ment l’application à l’histoire du sys­tème réfé­ren­tiel new­to­nien, celui d’un « pur temps géo­mé­trique », temps homo­gène, spa­tial, figuré, ima­giné, fictif, des­siné, feint, temps géo­mé­trique et mathé­ma­tique, qui « est pré­ci­sé­ment jus­te­ment le temps de la caisse d’épargne et des grands éta­blis­se­ments de crédit », « le temps de la marche des inté­rêts rap­por­tés par un capi­tal », des traites, des effets de com­merce, « des anxié­tés des échéances ». [7]

Sommaire III.

Critique de l’histoire, cri­tique du temps…
Critique du pro­grès. Les unes ne vont pas sans l’autre.

Pour Péguy, l’idée même de pro­grès est « une incu­rable fri­vo­lité du gros bour­geois fran­çais » et « il faudra que M. Laudet se fasse à cette idée que nous autres nous ne fai­sons aucun pro­grès : ce sont les modernes qui font des pro­grès. » [8] Derrière ce rejet radi­cal des « illu­sions du pro­grès », on sent rôder l’ombre de Sorel. Lequel, en bon ingé­nieur, n’a jamais nié les vertus de la péni­cil­line ou de l’électricité, mais a sage­ment contesté qu’un pro­grès tech­nique fût aussi, iné­luc­ta­ble­ment, du même coup, un pro­grès social.

De l’insouciance hori­zon­tale du pro­grès, de sa crois­sance quan­ti­ta­tive, Péguy en appelle à l’ordre ver­ti­cal du gran­dis­se­ment et du dépas­se­ment. La détresse moderne n’est pas moindre, peut-être pire, que l’antique. On ne sau­rait croire et faire croire que l’humanité soit moins dou­lou­reuse aujourd’hui qu’hier, ni qu’on ait pre­fec­tionné le cœur humain, ni qu’on meure ou vieillisse moins qu’au « quin­zième », ni même que « l’anxiété du pain quo­ti­dien ait dimi­nué dans le monde ».

Il refuse net cette image d’une huma­nité per­son­ni­fiée, gra­vis­sant pas à pas les marches qui la condui­raient de l’enfance à l’âge adulte. Il s’étonne d’en trou­ver une pre­mière repré­sen­ta­tion chez Pascal, ce cher et irrem­pla­çable Pascal qui, « il faut avoir le cou­rage de le dire et savoir le recon­naître », sur ce point, sur ce point seule­ment, « ici et dans ces limites, est de l’autre côté, chez l’adversaire ». Car il se contre­dit, Pascal. Frayant la voie à un Comte, à un Renan, il est, ici et sur ce point seule­ment, à lui même son propre ennemi et son propre adver­saire.

Car la pro­po­si­tion du pro­grès, « du pro­grès linéaire indé­fini, continu ou dis­con­tinu, per­pé­tuel­le­ment pour­suivi, per­pé­tuel­le­ment poussé, per­pé­tuel­le­ment obtenu et acquis, per­pé­tuel­le­ment conso­lidé », est « la pro­po­si­tion maî­tresse » de l’aversaire. Péguy lui oppose « la pro­po­si­tion à laquelle nous tien­drons beau­coup ». [9] Celle « des réso­nances des voix », des « reten­tis­se­ments à dis­tance », des attrac­tions et des gra­vi­ta­tions, des affi­ni­tés et des échos, qui tra­versent le temps, qui font com­mu­ni­quer les époques, renaître les ins­tants perdus, et res­plen­dir les astres éteints.

Sommaire IV.

Refuser le sens unique de l’Histoire uni­ver­selle, c’est refu­ser aussi un temps com­mandé tantôt par les causes des­cen­dantes du passé, tantôt par les causes finales de la pos­té­rité, ces « colles » qui font tenir les dif­fé­rentes sortes de déter­mi­nisme his­to­rique.
Le temps s’organise et s’articule en étoile, à partir du pré­sent.
Travailler « à la quin­zaine » s’est s’installer dans ce pré­sent.
Pour le tirer vers sa part d’éternité.

Celui qui tra­vaille dans le pré­sent ne fait pas œuvre d’historien, mais de mémo­ria­liste et de chro­ni­queur. Il n’est pas dans la morne gri­saille du sou­ve­nir que l’on visite, mais dans le vif san­glant de la rémi­ni­cence et de la revi­vis­cence. Sans ce constant rappel, sans ce déchi­rant cri d’amour, le pré­sent devient et tombe passé, « aus­si­tôt et aussi et en ceci même de réel devient his­to­rique, ciné­raire, même cendre d’événement ; tombe his­to­rique et il ne remon­tera jamais cette pente ; et il ne devient même his­to­rique qu’au sens et dans la mesure où il devient ciné­raire. » [10]

L’histoire qui longe les murs et recense les ruines est archi­viste et anti­quaire. Elle ne com­prend plus. Elle classe et elle range. Le passé est son domaine. La remé­mo­ra­tion se conjugue au pré­sent. Elle est fidèle à l’événement. Pour tout remettre en jeu. Redistribuer indé­fi­ni­ment les cartes et les rôles. Rendre leur chance aux vir­tua­li­tés per­dues.

« Laissons dire Clio, fille de mémoire.
Laissons-là remé­mo­rer et tenter de remé­mo­rer… puisqu’en der­nière ana­lyse l’histoire n’est et ne peut être et ne peut faire qu’un exer­cice et tout au plus une acco­mo­da­tion de la mémoire ». [11]

La réso­nance et le reten­tis­se­ment du passé lui arrachent un mur­mure à peine audible. Le pré­sent doit savoir l’écouter de toute son atten­tion dou­lou­reuse. Sans pré­sup­po­ser ce qui pré­cède ; sans pré­sup­po­ser non plus un futur déjà résolu. Le pré­sent se contente d’éveiller ce len­de­main trem­blant, sur lequel il pro­jette son ombre indé­cise, « sur lequel il est »en marche comme penché« , prêt à »plon­ger dans la pro­fes­sion­nelle inquié­tude« , à »se perdre dans les grandes incon­nues de l’avenir, man­geant d’une lèvre hori­zon­tale, ron­geant comme un ron­geur les bords hori­zon­taux du pro­fes­sion­nel avenir ». [12]

Ces grandes incon­nues ne dictent pas la conduite du pré­sent.
Elles réservent jalou­se­ment leur (avant)-dernier mot, aban­don­nant à son sort notre éphé­mère ins­tant d’actualité, gar­dant entière l’énigme de son irré­cu­sable exi­gence et intacte l’expérience de la fini­tude dans l’impitoyable som­ma­tion à choi­sir.

« Infatigable pré­sent ».
Qui nous inlige l’épuisante épreuve de la déci­sion tou­jours recom­men­cée. Au choix sans cer­ti­tude, dont la figure emblé­ma­tique léguée par le cher Pascal reste l’inévitable pari. Puisqu’il faut bien choi­sir en toute liberté. Puisqu’il faut bien qu’il y ait risque.
Et « que tou­jours on en revienne à cette forme d’un pari ». [13]

Sommaire V.

De l’événement qui fut feu, l’histoire his­to­rienne ne retient que la cendre. L’événement est de l’ordre de l’interruption et de l’insurrection, de l’ordre du calen­drier qui célèbre et non l’horloge qui se contente de comp­ter. Il fend l’homogénéité linéaire, rem­plit le vide spa­tial, nie l’abstraction de la tem­po­ra­lité moderne.

Il suffit que celà advienne, qui aurait bien pu ne pas être. La déli­vrance d’Orléans. La prise de la Bastille, auquel nul n’était com­mandé, et qui est à elle-même son « zéroième » anni­ver­saire.

Dans sa nou­veauté, dans l’étonnement ébloui d’un savoir brisé, l’événement est l’antithèse du ciné­raire. Complice intem­pes­tif des incons­tances du pré­sent, il est le vif, qui, excep­tion­nel­le­ment, extra­or­di­nai­re­ment, mys­té­rieu­se­ment, res­sus­cite le mort. Mais il y a évé­ne­ment et évé­ne­ment. Il y a l’événement qui excède son contenu et le déborde de toutes parts, l’événement révo­lu­tion­naire ou l’événement répu­bli­cain. Et il y a « l’événement sans contenu », dont on dirait aujourd’hui qu’il n’est jamais qu’un spec­tacle ou un désastre tra­vesti en évé­ne­ment. [14]

L’important, c’est d’apprendre à regar­der l’histoire du point de vue de l’événement, à peser et com­pa­rer non seule­ment les réa­li­tés adve­nues, ce qui est à la portée de n’importe qui, mais aussi « les éven­tua­li­tés » inac­com­plies, les évé­ne­men­tia­li­tés éven­tuelles. [15] L’important c’est de déployer la raison dans la dimen­sion du pos­sible au lieu de la rétré­cir à la mesure de ce qui est. Non pour spé­cu­ler sur « l’histoire hypo­thé­tique ».

Pour retour­ner le sens de l’attente
Pour la tendre à se rompre vers les pro­messes du sim­ple­ment vir­tuel.
Par, par cette porte étroite, « par ce jour ouvert sur on ne sait quel arrêt du temps », « par le fenêtre de ce temps, par le hiatus de cet ins­tant », il se peut tou­jours, à chaque seconde, à chaque moment pré­sent, « que ce soit le génie même qui appa­raisse ; l’homme et l’œuvre du génie qui jaillisse inter­ca­laire ». [16]

Irruption, jaillis­se­ment inter­ca­laire de l’événement.
Où sont, comme chez Benjamin logés « les éclats du temps mes­sia­nique ». Où le sur­gis­se­ment du pos­sible tient tête avec toute « l’énergie révo­lu­tion­naire du nou­veau » à la stu­pide clô­ture ter­mi­nale de l’histoire.

Sommaire VI.

« Par ce jour ouvert sur on ne sait quel arrêt du temps. »
Ce jour sorti du rang des tra­vaux et des jours.
Ce jour qui révo­lu­tionne pour faire du neuf avec de l’ancien. Pas du neuf péris­sable et aus­si­tôt démodé. Du neuf authen­ti­que­ment et dura­ble­ment neuf. Du neuf pro­fes­sion­nel de la nou­veauté, qu’on n’obtient jamais qu’avec de l’ancien : de la révo­lu­tion taillée dans la tra­di­tion. Puisqu’au fond, il en est ainsi de « ce mer­veilleux renou­vel­le­ment, ce mer­veilleux rafraî­chis­se­ment de l’humanité par appron­dis­se­ment qui donne tant d’ivresse aux véri­tables crises révo­lu­tion­naires, dans toute leur peine, dans toute leur misère, dans tout leur effort ».

Péguy n’a pas vécu de révo­lu­tions. Tout au plus le sou­lè­ve­ment moral de « l’affaire » et les défi­lés remé­mo­ra­tifs du fau­bourg Saint Antoine. Il flaire et res­pire pour­tant à pleins pou­mons cet air par­ti­cu­lier du moment sus­pendu, où passé et avenir se rejoignent et se ramassent sur le pré­sent, prêts à bondir hors du temps qui les entrave. Puisqu’au fond, « une révo­lu­tion n’est une pleine révo­lu­tion que si elle est une plus pleine tra­di­tion, une plus pleine conser­va­tion, une anté­rieure tra­di­tion, plus pro­fonde, plus vraie, pus ancienne, et ainsi plus éter­nelle ; une révo­lu­tion n’est une pleine révo­lu­tion que si elle met pour ainsi dire dans la cir­cu­la­tion, dans la comm­ni­ca­tion, si elle fait appa­raître un homme, une huma­nité plus pro­fonde, plus appro­fon­die, où n’avaient jamais atteint les révo­lu­tions pré­cé­dentes, ces révo­lu­tions de qui la conser­va­tion fai­sait jus­te­ment la tra­di­tion pré­sente. » [17]

Péguy semble ici sur le point de se contre­dire. On croit assis­ter à la revanche du caou­tchouc sur le nénu­phar. Si les révo­lu­tions se suc­cèdent hori­zon­ta­le­ment, lon­gi­tu­di­na­le­ment, si cha­cune reprend et per­fec­tionne l’héritage de la pré­cé­dente, pour le porter un peu plus loin et le trans­mettre à la sui­vante, alors « la pro­po­si­tion » enne­mie du pro­grès va prendre sa revan­cher. Mais Péguy change de plan, ren­verse l’axe de la tra­di­tion, et s’échappe à nou­veau, ver­ti­ca­le­ment.

La tra­di­tion, qui creuse et élève, n’est pas accu­mu­la­tion, thé­sau­ri­sa­tion, « super­aug­men­ta­tion ». Rien à voir avec la pelote qui s’épaissit en rou­lant, rien de commun avec la comp­ta­bi­lité des inté­rêts his­to­riques. De même, les révo­lu­tions ne jouent pas saute-mouton, l’une par dessus l’autre : « une révo­lu­tion est une exca­va­tion, un appro­fon­dis­se­ment, un dépas­se­ment de pro­fon­deur ». [18]

A la dif­fé­rence du temps phy­sique, le temps des révo­lu­tions ainsi conçues n’est pas réver­sible. La conser­va­tion (la réac­tion) n’est pas le signe sim­ple­ment inversé de la révo­lu­tion. Le jeu de la révo­lu­tion et de la conser­va­tion n’est pas à somme nulle.

Il y a disy­mé­trie.

Sommaire VII.

L’enjeu est capi­tal.
Il en va d’une res­pon­sa­bi­lité majeure, d’un cri­tère qui dépar­tage les choix et les com­por­te­ments. D’un côté ou de l’autre, du côté de la révo­lu­tion ou du côté de la conser­va­tion, les com­plai­sances et les com­pro­mis­sions, les lâche­tés et les démis­sions n’ont plus le même poids ni le même prix : « Une atté­nua­tion de la révo­lu­tion est for­cé­ment, auto­ma­ti­que­ment à l’avantage de la conser­va­tion ; une atté­nua­tion de la conser­va­tion n’est pas for­cé­ment auto­ma­ti­que­ment, à l’avantage de la révo­lu­tion ; la conser­va­tion, la réac­tion joue à qui perd peut gagner ; la révo­lu­tion joue à qui perd gagne rien ; la conser­va­tion ne risque pas tout ; la révo­lu­tion risque tou­jours son tout. » [19] Pénétrante com­pré­hen­sion de l’inégalité stra­té­gique entre l’offensive et la défen­sive, appli­quée à la conser­va­tion et à la révo­lu­tion sociales.

La conser­va­tion peut se conten­ter de gérer et de pré­ser­ver. Elle pro­fite de toutes les conces­sions de la révo­lu­tion, elle engrange la rançon de ses moindres fai­blesses, sans risques, en per­sé­vé­rant sim­ple­ment dans son être. Pour la révo­lu­tion, c’est une autre paire de manches. Comment de rien deve­nir tout ?

Il fau­drait jouer sans cesse le tout sur la partie !

Le siècle qui s’achève illustre tra­gi­que­ment cette mor­telle asy­mé­trie, déjà perçue, selon des voies dia­mé­tra­le­ment oppo­sées, par Saint Just, qui savait d’expérience ce qu’il en coûte des révo­lu­tions faites « à moitié », qui ne vont pas au bout de leur logique, et par Joseph de Maistre, qui savait d’expérience qu’une contre-révo­lu­tion (une res­tau­ra­tion) n’a pas besoin d’être une révo­lu­tion à l’envers, dont on aurait changé le sens : il lui suffit d’être le contraire d’une révo­lu­tion. Ainsi, « sans qu’il y ait eu en 1881 aucun grand évé­ne­ment, je veux dire aucun évé­ne­ment ins­crip­tible, à cette date la République a com­mencé de se dis­con­ti­nuer, de répu­bli­caine elle est deve­nue césa­rienne. » [20] Ainsi encore, sans que le coup d’Etat d’août 1991 soit davan­tage que l’ombre et le mime d’un évé­ne­ment absent, la Restauration avale les restes d’une révo­lu­tion d’Octobre depuis long­temps défaite.

Autrement dit : « un com­men­ce­ment de révo­lu­tion ne fait pas une révo­lu­tion, même com­men­cée, ne fait pas de la révo­lu­tion… ; un tiers de révo­lu­tion ne fait pas de révo­lu­tion, même pour un tiers ; un tiers de conser­va­tion fait de la conser­va­tion, au moins pour un tiers ; comme trois tiers de preuve ne font pas une preuve, ainsi trois tiers de révo­lu­tion ne font pas une révo­lu­tion ; trois tiers de conser­va­tion font de la conser­va­tion pour ces trois tiers. » Et encore : « On ne peut pas faire de la révo­lu­tion ; on est tenu de faire, on ne peut faire que la révo­lu­tion ; tandis qu’on peut par­fai­te­ment faire de la conser­va­tion sans faire abso­lu­ment la conser­va­tion ». [21]

Aveuglante asy­mé­trie, en effet.
Entre l’événement ful­gu­rant d’Octobre et l’interminable désastre ther­mi­do­rien, entre Lénine et la dynas­tie bureau­cra­tique qui va de Staline à Eltsine, entre Rosa Luxemburg et Friedrich Ebert.

Une fois encore, la voyance de Péguy ne relève pas de la phi­lo­so­phie de l’histoire, mais de l’urgence poli­tique. Puisque, « s’il en est ainsi, qui­conque atté­nue, dimi­nue la révo­lu­tion, fait en réa­lité les affaires de la conser­va­tion, quand il ne fait pas les affaires de la réac­tion ; qui­conque au contraire atté­nue, dimi­nue la conser­va­tion ne fait pas for­cé­ment et auto­ma­ti­que­ment les affaires de la révo­lu­tion ; c’est pour cela qu’il est rigou­reu­se­ment vrai de dire que l’on voit dans la réa­lité beau­coup d’anciens ou de pré­ten­dus révo­lu­tion­naires trahir la cause de la révo­lu­tion ; tandis que, pour cette raison et pour beau­coup d’autres, on ne voit pas d’anciens ou de pré­ten­dus conser­va­teurs trahir la cause de la conser­va­tion ; qui n’est pas pour la révo­lu­tion est contre elle ; qui n’est pas contre la conser­va­tion est pour elle ; une révo­lu­tion a contre elle tous les neutres et tous les indif­fé­rents ; la conser­va­tion a pour elle tous les neutres et tous les indif­fé­rents ». [22]

Sommaire VIII.

Selon ces temps asy­mé­triques et ces ver­ti­ca­li­tés révo­lu­tion­naires, la vic­toire his­to­rique n’a jamais valeur de preuve. Victoires et défaites sont des ins­crip­tions pro­vi­soires dans l’horizontalité chro­no­lo­gique, dans un procès dont le der­nier mot n’est jamais dit.

Qu’est-ce que vaincre, en somme, et qui est le juge ?
Horizontalement ou ver­ti­ca­le­ment, les réponses dif­fèrent.
Il est de rui­neuses vic­toires comme il est de « vic­to­rieuses défaites ». Nul ne sau­rait se confier aux conso­la­tions de la pos­té­rité. Si le sort des vain­queurs et des vain­cus n’est jamais joué d’avance, la dia­lec­tique de la défaite ne sau­rait tenir lieu de conso­la­tion. Il faut faire plei­ne­ment, les yeux grands ouverts, l’expérience de la défaite au pré­sent, sans se racon­ter d’histoires et sans faire les malins : « Ne nous féli­ci­tons pas. Nous sommes des vain­cus. Le monde est contre nous et on ne peut plus savoir aujourd’hui pour com­bien d’années. Tout ce que nous avons sou­tenu, tout ce que nous avons défendu, les mœurs et les lois, le sérieux et la sévé­rité, les prin­cipes et les idées, les rélai­tés et le beau lan­gage, la pro­preté, la pro­bité de lan­gage, la pro­bité de pensée, la jus­tice et l’harmonie, la jus­tesse, une cer­taine tenue, l’intelligence et le bon fran­çais, la révo­lu­tion et notre ancien socia­lisme, la vérité, le droit, la simple entente, le bon tra­vail, la belle ouvrage, tout ce que nous avons sou­tenu, tout ce que nous avons défendu recule de jour en jour devant une bar­ba­rie, devant une incul­ture crois­santes, devant l’envahissement de la cor­rup­tion poli­tique et sociale. Ne nous le dis­si­mu­lons pas : nous sommes des vain­cus. Depuis dix ans, depuis quinze ans, nous n’avons jamais fait que perdre du ter­rain. » [23]

Le plus grave, en l’occurence, n’est pas dans la défaite recon­nue, puisqu’aussi bien il est de glo­rieuses défaites et de ren­ten­tis­sants désastres, « plus beaux, plus admis, plus com­mé­mo­rés que n’importe quel triomphe ». Le plus grave, ce sont les défaites de l’intérieur, par aban­don, par renie­ment et tra­hi­son, les défaites sans combat qui sont d’abord et sur­tout des débâcles morales. « Défaites obs­cures », ce sont « les pires de toutes » : des défaites par décep­tion et désen­chan­te­ment, dont « une géné­ra­tion peut ne pas se rele­ver ».

Cette marque de la défaite est pour Péguy, bien sûr, celle de la défaite mili­taire et poli­tique de 1870 et 1871 qui fait de ce peuple en géné­ral et de cette géné­ra­tion en par­ti­cu­lier, vain­cue avant de naître, un peuple de vain­cus. Elle a trans­mis ce « goût de la défaite », irré­vo­cable jusqu’à ce que la défaite même ait été révo­quée. Mais une défaite peut en cacher une autre. Derrière la défaite la plus proche, encore brû­lante, se tient l’autre défaite, la plus loin­taine, la défaite tiède, qui est sans doute la plus pro­fonde, la plus dou­lou­reuse. Celle qui ne doit rien à la force de l’ennemi. Celle qui mine et démo­ra­lise de l’intérieur : « une défaite de cent vingt ans » !

Sommaire IX.

Essentiellement, fon­da­men­ta­le­ment, Péguy est le vaincu de cette défaite du temps long : « En moins de cent vingt ans, l’œuvre non pas de la Révolution fran­çaise, mais le résul­tat de l’avortement de la Révolution fran­çaise et de l’œuvre de la Révolution fran­çaise sous les coups, sous la pesée, sous la pesée de la réac­tion, de la bar­ba­rie uni­ver­selle est lit­té­ra­le­ment anéan­tie. » Le socia­lisme nais­sant est déjà malade de cette irré­mé­diable bles­sure. De sorte, répète-t-il après Bernard Lazare, que « les anciens oppor­tu­nistes se sont cor­rom­pus en quinze ans, les radi­caux en quinze mois, les socia­listes en quinze semaines ». [24]

L’expérience de la défaite n’est pas com­pen­sée par la cer­ti­tude de la vic­toire future dans l’ordre hori­zon­tal. Du moins, dans l’ordre ver­ti­cal, apporte-t-elle le secours d’une force : « le Juif est vaincu depuis sep­tante et nonante siècles : là est son éter­nelle force ». [25] C’est cette faible force mes­sia­nique qui permet de recom­men­cer les défaites sans jamais s’y rési­gner, avec le secret espoir que la pointe des peut-être finira par percer le mur de ces recom­men­ce­ments.

Sommaire X.

Au fil des textes, par dela le désordre appa­rent des remarques de cir­cons­tances ou l’emportement des polé­miques, la cri­tique de la raison his­to­rique creuse ses gale­ries avec méthode.

Elle n’épargne ni l’histoire, ni le temps, ni le pro­grès.
Elle leur oppose la sourde conni­vence du pré­sent, de l’événement , de la révo­lu­tion. Elle ren­verse la hié­rar­chie éta­blie des vain­queurs et des vain­cus. Et elle dicte une conduite dont les prin­cipes, posés dès les pre­miers articles de la Revue socia­liste consa­crés à Léon Walras sont incom­pa­tibles avec le réa­lisme, le calcul, et les accom­mo­de­ments de la tac­tique. Si Zola put pro­non­cer une ter­rible vérité, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’il n’était pas un tac­ti­cien. Parce qu’il ne cal­cu­lait pas.

Sacrifier le pro­chain au plus loin­tain, penser répa­rer l’injustice du len­de­main par la jus­tice triom­phante du sur­len­de­main, c’est bon pour la phi­lo­so­phie posté­ro­ma­niaque de l’histoire. De l’injustice pré­sente, de l’injustice au pré­sent n’a pas de cir­cons­tances atté­nuantes. Elle n’a pas de prix au marché des souf­frances et des récom­penses.
Elle est irré­pa­rable.

« Préparer de la jus­tice défi­ni­tive et loin­taine avec de l’injustice inter­mé­diaire et pro­chaine, cela n’est pas juste. » [26] Aussi, « mieux vaut com­men­cer par croire sur­tout que le juste est juste quelles que soient ses consé­quences éco­no­miques ». Les théo­rèmes selon les­quels le chô­mage et les pro­fits d’aujourd’hui feront les emplois de demain ne rentrent pas dans la logique de Péguy.

Maxime de poète étran­ger aux réa­li­tés ?
Primat irréa­liste de la morale sur l’économie ?
Voire. Il s’agit sim­ple­ment de refu­ser une éco­no­mie qui marche toute seule, de son côté, indif­fé­rente aux hommes et à la morale. Il s’agit de refu­ser une éco­no­mie fétiche auto­mate qui décide toute seule, et un marché ano­nyme qui se hisse sur le trône du Dieu déchu pour déci­der à sa place du beau, du vrai, et du juste. Il s’agit d’imaginer une « éco­no­mie morale ». [27]

Partant de cette convic­tion têtue et popu­laire que le juste est juste.
Que la jus­tice est ver­ti­cale.
Et n’en démor­dant pas.

Sommaire XI.

« La poli­tique prime désor­mais l’histoire ». [28]

Les Thèses de Walter Benjamin sur le concept d’histoire sont une « réso­nance » de la cri­tique péguyste. Au cœur du désastre, elles tirent les conclu­sions qui s’imposent de cette tem­po­ra­lité enra­ci­née dans le pré­sent. [29]

La poli­tique de Péguy n’est pas autre chose que sa cri­tique de l’histoire. Elle en est la dou­blure, l’envers, ou la conclu­sion. Elle marche avec et non sépa­ré­ment.

« Travailler à la quin­zaine », c’est extraire du cir­cons­tan­ciel, du conjonc­tu­rel, de l’accidentel sa part d’éternité. Ce n’est pas faire de la mar­chan­dise avec l’illusion de faire de l’art ; c’est faire de l’art en tra­vaillant le pré­sent au corps. Ce tour de force, cette méta­mor­phose du péris­sable en impé­ris­sable, de l’insignifiant en plé­ni­tude de sens, de l’oublié en sauvé, fait des textes de Péguy une œuvre à part entière, aussi forte qu’insolite.

Car, pas plus que l’économie, l’esthétique ne sau­rait exis­ter à son compte, indé­pen­dam­ment, occu­pée à lisser ses plumes à l’écart du tumulte. Elle jaillit, elle aussi, au pré­sent. Comme une inven­tion, non comme un emprunt au passé pour habiller et esthé­ti­ser la poli­tique. Comme un besoin pres­sant, disait encore Benjamin, de « poli­ti­ser l’art ». Ainsi enten­due la poli­ti­sa­tion de l’art n’a rien à voir avec les grandes orne­men­ta­tions pla­quées du monu­ment fas­ciste ou sta­li­nien. Rien à voir avec un art de pro­pa­dande, où l’instrument esthé­tique asservi reste exté­rieur à sa cause. Elle ins­crit sa mécon­tem­po­ra­néité explo­sive au cœur même du poli­tique.

Le beau, en effet, n’est pas moderne. Ainsi que le rap­pelle le poète, il résiste à la désar­ti­cu­la­tion du monde. Il tient tête aux dupli­ci­tés et aux tri­pli­ci­tés. Aux jeux des deux mains, aux morales à triple fonds. Il ne fait pas la part des choses et ne laisse pas de restes :

« – Mais toi tu ne vois que ce qui est beau, tu ne t’intéresses qu’à ce qui est beau, me disait sou­vent Sam.
– Non, le reste aussi je le vois, mais dans le beau il n’y a pas de restes. » [30]

Sommaire XII.

La poli­tique ainsi conçue est rigou­reu­se­ment le néga­tif de la moder­nité.

Alors que l’esprit moderne fait le fort et le malin, alors même qu’il fait des blagues, cette moder­nité baigne a son insu dans l’épaisseur d’une reli­gio­sité nou­velle, his­to­rique et posi­ti­viste. « Le monde moderne, l’esprit moderne, laïque, posi­ti­viste et athée, démo­cra­tique, poli­tique et par­le­men­taire, les méthodes modernes, la science moderne, l’homme moderne croient s’être débar­ras­sés de Dieu ; et en réa­lité, pour qui regarde un peu au-delà des appa­rences, pour qui veut dépas­ser les for­mules, jamais l’homme n’a été aussi embar­rassé de Dieu. » [31] Cette moder­nité est une démy­tho­lo­gi­sa­tion man­quée, une fausse sortie de la théo­lo­gie. Fondée sur l’oubli, elle exige « l’abolition totale » de la mémoire, qui n’est encore, qui n’est tou­jours « sous une autre forme, sous une forme moderne, que le miracle et le mys­tère de la Création ». [32]

Là réside en effet le vice intrin­sèque de la moder­nité.
Dans le dédain de la mémoire. Ou, ce qui est la même chose sous un autre angle, dans le goût immo­déré de l’histoire rai­son­neuse prête à tous les rai­son­ne­ments et à toutes les jus­ti­fi­ca­tions. C’est un vice d’infidélité et de soli­tude, où « les puis­sances modernes intel­lec­tuelles deve­nues poli­tiques … gardent à leur ser­vice tous les dif­féents et ingé­nieux appa­reils de l’enfer social laï­cisé. »

Voici le temps du mépris annoncé par Rousseau.
Voici l’avènement du monde « de ceux qui ne croient plus à rien » et « s’en font gloire et orgueil ». Voici l’avènement du monde « qui fait le malin », le monde « de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre », de ceux « qui ne sont pas des dupes, des imbé­ciles », comme nous ; le monde de ceux qui ne croient à rien, « pas même à l’athéisme », « qui n’ont pas de mys­tique et qui s’en vantent », qui veulent jouer sur deux tables des deux mains. Voici donc le com­men­ce­ment du monde « que nous avons nommé , que nous ne ces­se­rons pas de nommer le monde moderne. » [33]

Le jour­nal est l’emblème de cette moder­nité. Il est le lieu du temps en miettes, d’un faux pré­sent sans contenu. Le théâtre où le fait divers quo­ti­dien se hausse sur ses faux-talons his­to­riques pour jouer le rôle de l’événement absent. Le miroir d’une huma­nité nar­cis­sique méta­mor­pho­sée en macu­la­ture. Il est enfin, dans sa bou­li­mie de faits et sa fré­né­sie d’enregistrement, un misé­rable sub­sti­tut de mémoire.

« Tout homme moderne est un misé­rable jour­nal. Et non pas même un misé­rable jour­nal d’un jour. D’un seul jour. Mais il est comme un misé­rable vieux jour­nal d’un jour sur lequel, sur le même papier duquel on aurait tous les matins imprimé le jour­nal de ce jour-là. Ainsi nos mémoires modernes ne sont jamais que de mal­heu­reuses mémoires fri­pées, de mal­heu­reuses mémoires sava­tées… Le moderne est un jour­nal… Et nous ne sommes plus que cet affreux pié­ti­ne­ment de lettres. Nos ancêtres étaient du papier blanc et le lin même dont on fera le papier. Les let­trés étaient des livres. Nous modernes nous ne sommes plus que des macules de jour­naux. » [34]

Les Cahiers, eux, ne sont pas modernes. Ils ne sont pas homo­gènes, éta­lon­nés sur l’écoulement bi-men­suel du temps. Ils vivent au rythme de l’événement. « Ils sont longs quand la quin­zaine est épaisse ». C’est tout.
Ils dis­putent le pré­sent à la mode.
Ils sont un anti-jour­nal.

Sommaire XIII.

Dans le monde moderne, soumis à la dic­ta­ture de la quan­tité, à la loi de l’opinion qui fait nombre et de la majo­rité qui fait masse, « chacun pense à majo­ri­ser ». Le marché par­le­men­taire obéit à la loi de la concur­rence. Le pire n’est pas cette fas­ci­na­tion majo­ri­taire, cette obses­sion de faire nombre ; le pire est dans l’anéantissement qui, cor­ro­lai­re­ment, frappent les mino­ri­tés.
Les mino­ri­tés ne font pas le poids.

Il n’y a pas si long­temps, un ancien révo­lu­tion­naire retourné, inter­ve­nant sur la ques­tion du sys­tème élec­to­ral, décla­rait dans Libération qu’au-dessous de 5%, de toute façon, les mino­ri­tés ne comptent plus. Et pour­tant, « nous les révo­lu­tion­naires nous avons tou­jours été en mino­rité infime. Et pour long­temps nous sommes en infi­mité. » [35] Cette infi­mité ne vaut pas cher aux balances élec­to­rales.
Et pour­tant…

« Pendant toute l’affaire les drey­fu­sards furent en France la mino­rité infime. » Justice et vérité ne relèvent pas plus du suf­frage majo­ri­taire que du juge­ment de l’histoire ven­tri­loque. Sinon, ce serait à déses­pé­rer. Sinon, il fau­drait se rési­gner à la dic­ta­ture stu­pide et têtue du fait accom­pli. Il fau­drait plier la nuque devant le nombre qui ne se conten­te­rait plus de faire majo­ri­tai­re­ment loi, mais aurait désor­mais auto­rité sur le vrai. Tant il est vrai que la démo­cra­tie n’est pas l’autre abso­lue de la dic­ta­ture.

Tant il est vrai, en un temps – moderne – où « on ne devient pas popu­laire sans y avoir un peu contri­bué », où on « ne devient pas popu­laire sans s’en aper­ce­voir » que la poli­tique par­le­men­taire, à l’image du jour­nal, est sou­mise à l’impératif caté­go­rique du tirage : sous le règne de la réclame, « il ne faut pas avoir commis moins de lai­deurs pour obte­nir un tirage de cent qua­rante mille que pour obte­nir cent qua­rante mille voix ». On n’est pas décoré malgré soi. Au royaume de la déma­go­gie par­le­men­taire, « la popu­la­rité n’est que la déco­ra­tion de la déma­go­gie ». [36]

Le par­le­men­ta­risme, c’est la poli­tique moderne.
Comme le jour­na­lisme, il dis­tille sa dose véné­neuse de cor­rup­tion. De cor­rup­tion ordi­naire et banale, moné­taire et maté­rielle, et de cor­rup­tion du deuxième type, insi­nuante et sinueuse, intel­lec­tuelle et oblique, qui courbe la convic­tion aux caprices de la glo­riole. La vaine gloire ! La glo­riole « pro­fon­dé­ment bour­geoise, bour­geoise en elle-même ».
A laquelle résiste l’insoumission « des inglo­rieux ». [37]

Sommaire XIV.

Avant même que Roberto Michels ou Rosa Luxemburg n’en livrent la radio­sco­pie, Péguy a vu naître, sous ses yeux, à son déses­poir, le monstre du « même grand et seul parti de la bureau­cra­tie », le grand parti moderne où droites et gauches se confondent ; où leurs ora­teurs, par­le­men­taires, jour­na­listes, lorsqu’ils s’affrontent, « ne se battent que der­rière le gui­chet » et jamais à tra­vers le gui­chet « parce qu’alors ce serait sérieux. » Fût-ce au prix de dis­cu­tables empor­te­ments polé­miques (mais ce prix était-il, au vu des catas­trophes du siècle, exces­sif ?) Péguy, comme Sorel, saisit à la source la cor­rup­tion par­le­men­taire du mou­ve­ment socia­liste nais­sant.

Il per­çoit d’un regard l’élan de la quan­ti­fi­ca­tion géné­rale et de la ratio­na­li­sa­tion bureau­cra­tique. Il voit bien l’énorme mani­pu­la­tion méta­phy­sique à l’œuvre der­rière le sacre des nou­velles sciences humaines. Il com­prend par­fai­te­ment, contre Renan, le pacte auto­ri­taire entre l’Etat, la science, et la foi nou­velle. Il n’est pas dupe des démons­tra­tions fai­sant des méthodes induc­tives le modèle éter­nel de la science. Il ne reçoit pas pour argent comp­tant cette idée de science par­ve­nue, endur­cie, into­lé­rante, en train de chas­ser jusqu’au sou­ve­nir de la vieille science alle­mande. Il a l’audace de lui deman­der des comptes : « Car à nous deman­der ce que ce pour­rait bien être que la socio­lo­gie, en quel sens et dans quelle mesure elle pour­rait bien être et être une science, il faudra bien que nous com­men­cions par nous deman­der en géné­ral ce que c’est qu’une science… Nous aurons à nous deman­der si la science moderne, dans ses diverses mani­fes­ta­tions, mais plus par­ti­cu­liè­re­ment dans celle qui nous retien­dra de la l’introduction de la socio­lo­gie, n’est point pour­rie de méta­phy­sique, en réa­lité et même de méta­phy­siques, des méta­phy­siques les plus dan­ge­reuses, et même je diai des seules qui soient dan­ge­reuses de toutes les méta­phy­siques, étant dis­si­mu­lées, inavouées, ne s’avouant pas. » [38]

Il y sent la reli­gio­sité cachée et hon­teuse.
Là, dans cette pré­ten­tion au com­men­ce­ment absolu. Dans ce par­tage sou­dain de la lumière et des ténèbres. Dans cette nais­sance de rien qu’on appe­le­rait plus tard cou­pure épis­té­mo­lo­gique, il y avait comme la rémi­nis­cence et la nos­tal­gie de la créa­tion. Oui, il y avait un miracle sus­pect dans cette sou­dai­neté. Dans cette entrée en science. « Tout à coup. Et tout d’un coup. Disons le mot : mira­cu­leu­se­ment. »

Avant Michels et Weber, Péguy débusque la bureau­cra­tie et éprouve le désen­chan­te­ment. Sans rési­gna­tion, son par­cours est un dou­lou­reux rai­dis­se­ment, de plus en plus soli­taire, devant les puis­sances impla­cables de la moder­nité.

Sommaire XV.

Face à de telles puis­sances, face au pacte de la science et de l’Etat, face à l’omnipotence de la prê­traille bureau­cra­tique, Péguy veille au par­tage des eaux. Contre les arran­ge­ments et les récon­ci­lia­tions, contre les empiè­te­ments et les indul­gences, il tient pour « les belles cas­sures » et les franches rup­tures.

Un vaincu ne pac­tise pas avec les vain­queurs.
Un inglo­rieux ne tran­sige pas avec la gloire.
Principe de résis­tance et de dignité.

« Et la révo­lu­tion ne consis­tera pas plus à rem­pla­cer la vieille gloire bour­geoise par une gloire socia­liste, bre­ve­tée, avec la garan­tie d’un nou­veau gou­ver­nemnt qu’à rem­pla­cer la vieille concur­rence bour­geoise par une ému­la­tion socia­liste habi­le­ment enru­ban­née. La gloire est en un sens l’autorité de la rép­tua­tion. Ma révo­lu­tion sup­pri­mera toute auto­rité. Sans quoi elle ne serait pas défi­ni­tive, elle ne serait pas la révo­lu­tion. » [39] D’où l’affinité élec­tive entree Péguy et Bernard Lazare.
D’où l’intransigeance de leur mes­sia­nisme liber­taire.

Il y a du gues­disme dans le socia­lisme comme il y a du jésui­tisme dans l’Eglise. Car « il n’y a pas seule­ment des capi­ta­listes d’argent : Guesde est un capi­ta­liste d’homme ». Au risque de l’excès ou de l’injustice, Guesde est ici un type, celui du chef ouvrier gagné par la rou­tine du pro­grès et de la pro­mo­tion. Si ce n’est lui, ce seront Ebert ou Noske, Mollet ou Bérégovoy, et tant d’autres. Ce sont « ceux de nous qui com­mencent par com­man­der ou asser­vir des révo­lu­tion­naires » et qui sont « en retard en arrière de la révo­lu­tion bour­geoise. » [40] Ce gues­disme là, c’est déjà la raison d’Etat triom­phante dans le mou­ve­ment socia­liste. Celle qui s’épanouira dans toutes les unions sacrées et dans toutes les ges­tions loyales.

Péguy a tout de suite flairé l’Eglise et le tri­bu­nal dans le parti. Il a perçu la vieille atti­tude auto­ri­taire, la vieille manie de juge­ment des Eglises, des Etats modernes et bour­geois. Sa véhé­mence même est le signe d’une irré­mé­diable bles­sure, d’une décep­tion incon­so­lée. Depuis son affron­te­ment avec Blum et Herr sur la liberté de la presse, il s’avoue « détra­qué », « détra­qué par la décep­tion ». Désormais, il n’aura jamais assez de méfiance en éveil contre l’abus de pou­voir, contre la confu­sion de la raison cri­tique et de la raison d’Etat.

Car la raison ne pro­cède pas de l’autorité gou­ver­ne­men­tale et c’est lui man­quer que « de vou­loir éta­blir un gou­ver­ne­ment de la raison » ou un minis­tère de l’intelligence ! « Il ne peut y avoir, il doit y avoir ni minis­tère, ni pré­fec­ture, ni sous-pré­fec­ture de la raison, ni consu­lat, ni pro­con­su­lat de la raison : … en aucun sens la raison n’est la raison d’Etat ; toute raison d’Etat est une usur­pa­tion déloyale de l’autorité sur la raison, une contre­fa­çon, une mal­fa­çon. » [41] Un « mou­ve­ment de conscience » vaudra tou­jours mieux que tous les décrets de la raison ins­tal­lée et ins­ti­tuée.

Sommaire XVI.

Pas plus que l’économie ne peut s’émanciper de la poli­tique, la poli­tique ne peut donc s’émanciper de la morale. A la dif­fé­rence de l’histoire, dont l’illusion fatale consis­te­rait à croire qu’elle marche avec la jus­tice, alors « que les pré­ten­dus recou­vre­ments de la jus­tice et de l’histoire ne sont que de fausses et for­tuites coïn­ci­dence », la révo­lu­tion sera morale ou ne sera pas.

Les Cahiers en font leur crédo.

Ce que Péguy ne peut pas par­don­ner à Jaurès, c’est pré­ci­sé­ment cette moderne dis­tinc­tion des genres et cette moderne divi­sion des tâches : d’avoir fait d’une affaire « qui était révo­lu­tion­naire et morale », de ce type d’affaire sur les­quelles on ne sau­rait se récon­ci­lier jamais, un simple recom­men­ce­ment par­le­men­taire.

Entre cette morale révo­lu­tion­naire et cette poli­tique par­le­men­taire, l’exclusion est réci­proque. Il n’y a pas de pro­mis­cuité, de coexis­tence, de coha­bi­ta­tion pos­sibles. N’est-ce pas, au fond, le prin­cipe même du geste révo­lu­tion­naire : « On peut dire vrai­ment que l’affaire Dreyfus et le dreu­fu­sisme furent la condam­na­tion de la poli­tique, et réci­pro­que­ment que la poli­tique était la condam­na­tion de l’affaire Dreyfus et du drey­fu­sisme. Il y avait entre le drey­fu­sisme et la poli­tique une incom­pa­ti­bi­lité totale, essen­tielle. Aussi long­temps que la poli­tique vit, le drey­fu­sisme ne vit pas. Le drey­fu­sisme inter­rom­pit la poli­tique ; la poli­tique a inter­rompu le drey­fu­sisme. Quand et où l’affaire Dreyfus com­mence la poli­tique finit. Quand et où la poli­tique recom­mence, l’affaire Dreyfus finit. Le drey­fu­sisme et la poli­tique ne peuvent pas être contem­po­rains ; ils ne peuvent pas rési­der ensemble dans les mêmes consceinces. Ils ne pou­vaient demeu­rer dans la même cité. » [42]

La poli­tique, telle qu’elle est deve­nue et telle qu’on l’entend, et le drey­fu­sisme, en tant que poli­tique morale, d’un seul tenant, d’une seule coulée, sont donc incon­ci­liables. La poli­tique par­le­men­taire est un calcul d’intérêt et une étude de marché ; la morale révo­lu­tion­naire est une règle de conduite qui refuse les dédou­ble­ments com­modes, des fins et des moyens, du réel et du pos­sible, de la res­pon­sa­bi­lité et de la convic­tion.

La morale sans convic­tion est irres­pon­sable. La res­pon­sa­bi­lité poli­tique seule est immo­rale. Morale et poli­tique ne peuvent aller l’une sans l’autre, sans la ten­sion per­ma­nente de leur dia­logue.
Il n’est au fond de morale que de convic­tion.

Sommaire XVII.

Péguy n’a jamais pensé autre chose.
Il n’a pas cédé au tié­dis­se­ment de l’affaire.
En des temps fri­voles et ver­sa­tiles, il est homme de fidé­lité et de conti­nuité. « Nous avons reçu le nom de drey­fu­sards comme une injure au com­men­ce­ment de l’épidémie, parce que seuls nous n’étions pas malades. On nous a jeté ce nom comme la foule d’Oporte jetait des pierres aux méde­cins. Nous gar­de­rons ce nom si cela est néces­saire, aussi long­temps que nous tra­vaille­rons à la répa­ra­tion. » [43]

Fidélité et conti­nuité sont per­çues par les malins, qui tournent au moindre vent, comme les néces­si­tés faites vertus de l’engourdissement et du vieillis­se­ment. Chez Péguy, elles sont au contraire le propre de la jeu­nesse et des « pro­fes­sion­nels de la jeu­nesse ». Il en va des âges comme des nénu­phars. L’élan, le jaillis­se­ment des pre­miers est sou­vent le bon. La fidé­lité est donc d’abord fidé­lité à la jeu­nesse pro­digue, qui ne cal­cule pas encore, qui n’a pas encore appris les pru­dences de l’épargne, qui suit les com­man­de­ments de « l’émotion juste » encore intacte.

Péguy se tient aux anti­podes des repen­tances et des réné­ga­tions.
Quand vient le temps blasé des moque­ries, des condes­cen­dances com­plices, des rires jaunes, d’avoir brandi des dra­peaux, scandé des noms, ou manié le gour­din, il refuse le confort pois­seux des conni­vences géné­ra­tion­nelles. Il est mal léché, sans doute sou­vent insup­por­table, ce veilleur de mémoire. Mais son sérieux humo­ris­tique rap­pelle tout sim­ple­ment qu’on ne rit pas de tout avec n’importe qui, pre­mier prin­cipe du res­pect de soi-même.

Car, tous comptes faits, une fois retran­chée la part des erreurs et des illu­sions, le grand oubli approxi­ma­tif, la grande récon­ci­lia­tion au centre, la grande neu­tra­li­sa­tion des pour par les contre n’est tou­jours pas pos­sible. A moins de renon­cer à croire « que le juste est juste ». Mais alors, tous les chats seraient gris et tout serait pos­sible.

A chaque « jeu­nesse » son « affaire ».
« La quan­tité d’illusion était énorme sans doute – mais ’il n’y avait rien eu, mais s’il n’y avait pas eu ce mou­ve­ment, ce sur­saut, la conver­gence active de tous ces refus, ne serions nous pas, alors, cou­verts de honte, et tout autre­ment que pour les bévues que, dans le feu rou­lant des actions de sou­tien, nous avons pu com­mettre. » [44]

***

Le but de ce texte ne sau­rait être de réta­blir une vérité, pire une ortho­doxie, de Péguy. Comme le dit Robert Scholtus, « la cita­tion de Péguy ne peut s’autoriser que de la situa­tion qui est la sienne ». Elle ne nous dis­pen­sera pas de cher­cher notre propre réponse à « l’exigence irré­cu­sable du pré­sent », même si la boucle his­to­rique rabat aujourd’hui sur les ori­gines de la République les grandes inter­ro­ga­tions de la nation, de la guerre, de la reli­gion, de la laï­cité, et déter­mine une écla­tante actua­lité de Péguy. Du moins faut-il en res­pec­ter l’attitude. Ne pas faire de ce fau­teur de dis­corde un saint patron œcu­mé­nique. Il n’est pas dans le registre du consen­sus et des apai­se­ments : « le res­pect même que nous devons aoir pour nos ami­tiés exige impé­rieu­se­ment que nous les rom­pions net ; aux ami­tiés véri­tables, il faut de belles cas­sures ». Ce qui est fort, ce n’est pas de se brouiller avec la moitié du monde. C’est même la moindre des choses. Ce qui est fort, c’est d’oser s’il le faut rompre aussi avec la deuxième moitié.

Peut-être Péguy s’est-il brisé en vou­lant aller trop loin et trop droit sur sa voie. Peut-être, en dépit de son achar­ne­ment à n’être pas reli­gieux, « pas même avec Renan », sa conver­sion finit-elle par donner raison au prieur de l’Acropole. A trop laï­ci­ser, à trop sécu­la­ri­ser, à grat­ter la reli­gio­sité jusqu’au sang, il n’y aurait d’autre issue que la revanche du reli­gieux. : à récu­ser la loi de l’histoire et du pro­grès, il ne res­te­rait que le scep­ti­cisme ou la foi. A moins d’opposer à la vieille théo­lo­gie, non le vide de l’abstraction et du nombre, mais, comme le fait Benjamin, la vigi­lance d’une théo­lo­gie néga­tive sur le qui-vive.

Avec Sorel, avec Lazare, Péguy fait excep­tion dans le lourd pay­sage du posi­ti­visme fran­çais. Nourri de Pascal, il en perce la grise croûte. Cette salu­taire échap­pée suffit-elle à pré­tendre contre toute vrai­sem­blance qu’il indique, avec Benjamin, un modeste sen­tier pra­ti­cable pour un retour à Marx ? Il fau­drait pour cela éta­blir qu’il existe un Marx au bois dor­mant, long­temps oublié par les ortho­doxies social-démo­crates et sta­li­niennes, que notre pré­sent tumul­tueux pour­rait réveiller de ses cau­che­mars.

C’est un vaste pro­gramme. Et une autre his­toire.

[1] Lettre de Walter Benjamin à Gerhard Scholem, 15 sep­tembre 1919, Correspondance tome 1 , Paris, Aubier, 1978, p ; 200. [2] Ernest Renan, L’avenir de la science, Paris, Clamann-Lévy, 1947. [3] Charles Péguy, Deuxième élégie, Œuvres en prose, Paris, Pléiade Gallimard, tome 1, p 351. [4] Charles Péguy, De la raison, Paris, Pleiade Gallimard, tome 1, p. 841. [5] Charles Péguy, Œuvres en prose, Paris, Pleiade Gallimard, tome II, p. 942. [6] Charles. Péguy, Victor-Marie Conte Hugo, Paris, Gallimard, 1942 p. 61. [7] Charles Péguy, Véronique, Paris, 1972,Gallimard, p. 56. [8] Charles Péguy, Un nou­veau théo­lo­gien, Monsieur Laudet Paris, Gallimard, 1936, p. 92. [9] Charles Péguy, Un poète l’a dit, Œuvres en prose, Paris, Pléiade Gallimard, tomeII, p. 869. [10] Charles Péguy, A nos amis, à nos abon­nés, Parios, Pléiade Gallimard, tome II, p. 1298. [11] Ibid, p. 1299. [12] Charles Péguy, Un poète l’a dit, op. cit., p. 864. [13] Charles Péguy, Véronique, op. cit., p. 249. [14] Sur l’opposition entre évé­ne­ment et désastre, voir Alain Badiou, D’un désastre obscur, Editions de l’aube, 1991. [15] Charles Péguy, Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 112. [16] Charles Péguy, Véronique, op. cit., p. 70. [17] Charles Péguy, Avertissement au cahier Mangasarian, Pleiade, tome I, p.1306. [18] Ibid, p. 1307. [19] Ibid, p. 1312. [20] Charles Péguy, Notre Jeunesse, Paris, Idées-Gallimard, 1969, p. 43. [21] Ibid. [22] Ibid. [23] Charles Péguy, A nos amis, à nos abonn­nés, 20.juin 1909. Paris, Pléiade Gallimard, tome II, p. 1273. [24] Ibid. [25] Charles Péguy, Note conjointe, Paris, Gallimard, 1942, p. 7] Cette force qui permet, sans passer pour autant dans le camp des vain­queurs, sans célé­brer les vic­toires au hanches lourdes, de recom­men­cer les défaites sans jamais perdre espoir : « Combien de fois n’ai-je pas recom­mencé les défaites. Je n’aimais pas les vic­toires. J’aimais recom­men­cer les défaites. Combien de fois n’ai-je pas recom­mencé les défaites avec cette étrange impres­sion qu’à chaque fois que je les recom­men­çais, elles n’étaient pas consom­mées encore, elles n’étaient pas. » [[Charles Péguy, Compte rendu de congrès, Pleiade, tome I, p. 797. [26] Chrales Péguy, Revue socia­liste 15 février 1897, Pléiade, tome I, p.17. [27] La notion d’économie morale a été avan­cée par l’historien bri­tan­nique Edward Palmer Thomson à partir des reven­di­ca­tions sociales avan­cées par les mou­ve­ments éga­li­taires dans les révo­lu­tions anglaise et fran­çaise. [28] Walter Benjamin, Paris capi­tale du XIXe siècle, Paris, Êditions du Cerf, 1989, p 405. [29] Voir mon livre Walter Benjamin, sen­ti­nelle mes­sia­nique, Paris, Plon 1990. Voir aussi Stephane Moses, L’ange de l’histoire, Seuil 1991. J’ai éga­le­ment beau­coup appré­cié l’intervention de Robert Scholtus sur les rap­ports Péguy-Benjamin lors du col­loque orga­nisé en mai 1992 par la revue Esprit. [30] Jean-Christophe Bailly, Description d’Olonne, Paris, Bourgois 1992, p 81. Le beau livre de Bailly sur sa ville-fan­tôme com­porte, sur le temps et la durée, la chro­nique et la mélan­co­lie, le pré­sent et l’événement, d’évidentes « cor­res­pon­dances » ou « réso­nances » péguystes, inten­tion­nelles ou non. [31] Charles Péguy, Zangwill, Pléiade, tome I, p. 1401. [32] Texte post­hume, février 1906, Pléiade, tome II, p. 468. Voir à ce sujet Ernest Bloch, L’athéisme dans le chris­tia­nisme, Paris, Gallimard, 1978. [33] Charles Péguy, Notre jeu­nesse, op. cit., p. 15. [34] Charles Péguy, Note conjointe, op. cit., p. 90. [35] Charles Péguy, Pour moi, 28 jan­vier 1901, Pléiade , tome I, p. 688. [36] Charles Péguy, Réponse brève à Jaurès, 4 juillet 1900, Pléiade, tome I, p. 561. [37] Ibid. [38] Charles Péguy, Brunetière, Pléiade , tome II, p. 619. [39] Charles Péguy, Réponse brève à Jaurès, op. cit. I, p. 561. [40] Charles Péguy, Réponse pro­vi­soire, 20 jan­vier 1900, Pléiade, tome I, p. 337. [41] Charles Péguy, De la Raison, Pléiade, tome I, p. 835. [42] Charles Péguy, Reprise poli­tique par­le­men­taire, 16 juin 1903 , Pléiade, tome I, p. 1179. [43] Charles Péguy, Le ravage et la répa­ra­tion, 15 novembre 1899, Pléiade , tome I, p. 281. [44] Jean-Christophe Bailly, Le Paradis du sens, Paris, Bourgois 1987.
* Les cor­rec­tions appor­tées par l’éditeur à ce texte ne se retrouvent pas néces­sai­re­ment ici.

Source : [Europe Solidaire Sans Frontières] Cet essai a été ini­tia­le­ment publié dans les Cahiers Charles Péguy. Il reprend et déve­loppe une inter­ven­tion faite dans un col­loque orga­nisé par le revue Esprit. Il consti­tue le cha­pitre 9 de l’ouvrage de Daniel Bensaïd : La dis­cor­dance des temps. Essais sur les crises, les classes, l’histoire, Les Editions de la Passion, Paris 1995, (troi­sième partie : « Histoire fins et suites », pp. 188-206).

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