L’importance de Cochabamba pour le mouvement altermondialiste

Par Mis en ligne le 04 décembre 2010
Alors que s’ouvre le Sommet de Cancun, retour sur la Conférence de Cochabamba, qui unifie des concep­tions anti­ca­pi­ta­listes issues du mou­ve­ment ouvrier avec une tra­di­tion cultu­relle andine de rap­ports avec la nature et d’inscription dans des rap­ports com­mu­nau­taires col­lec­tifs. La Bolivie par­vient ainsi à lancer une dyna­mique syn­thé­ti­sant l’opposition entre la logique capi­ta­liste et la logique d’un déve­lop­pe­ment sou­cieux d’équilibre éco­lo­gique et social.

La Bolivie, petit pays de tout juste 10 mil­lions d’habitants cette année, a fait entendre une voix inha­bi­tuelle dans le concert des nations en orga­ni­sant du 19 au 22 avril 2010 à Cochabamba la Conférence des Peuples sur l’Urgence Climatique et les Droits de la Mère Terre. Son reten­tis­se­ment a été mon­dial. D’où une pre­mière ques­tion : la Bolivie peut-elle appor­ter des res­sources nou­velles au mou­ve­ment alter­mon­dia­liste ? Pour le com­prendre, nous évo­que­rons les ori­gines his­to­riques du dyna­misme de ce mou­ve­ment et nous en détaille­rons les dif­fé­rentes propositions.

Enjeux et limites du mouvement issu de Cochabamba

Dans la lutte menée au niveau mon­dial pour la sau­ve­garde des équi­libres pla­né­taires et contre les freins et com­pro­mis mis en avant par les dif­fé­rents acteurs du capi­ta­lisme, la Conférence de Cochabamba apporte un dis­cours et des concepts nou­veaux. Deux types d’enjeux impor­tants pour le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste en découlent. Pour les appré­cier, il faut aussi en mesu­rer quelques-unes des limites.

1. Les enjeux mon­diaux du mou­ve­ment issu de Cochabamba

Les acquis de la Conférence Mondiale des Peuples sur le Changement Climatique et les Droits de la Terre-Mère sont consi­dé­rables et concernent de manière très dif­fé­rente les popu­la­tions des pays en déve­lop­pe­ment et celles des pays déve­lop­pés. Parmi les nom­breux thèmes reven­di­ca­tifs que cette Conférence nous apporte, beau­coup concernent en pre­mier lieu les pays et peuples du Sud car ils partent du point de vue des popu­la­tions pay­sannes et indi­gènes plus sen­sibles aux ques­tions des rap­ports avec la nature, des besoins en eau ou des menaces asso­ciées à la séche­resse, aux défo­res­ta­tions ou aux inon­da­tions. De ce fait, les reven­di­ca­tions cor­res­pon­dantes sont plus sus­cep­tibles de sus­ci­ter l’adhésion des peuples et civi­li­sa­tions qui s’appuient encore for­te­ment sur les modes tra­di­tion­nels d’exploitation des res­sources agri­coles et natu­relles. L’enjeu prin­ci­pal de Cochabamba est donc d’abord la mobi­li­sa­tion de parts impor­tantes des peuples du Sud autour de cer­taines des reven­di­ca­tions qui ont été mises en avant et jus­ti­fiées par la confé­rence. Ce sont d’abord eux et les gou­ver­ne­ments qui les repré­sentent qui pour­ront sou­te­nir des reven­di­ca­tions proches de celles avan­cées par la der­nière confé­rence de Cochabamba.

Ce n’est donc pas un hasard si ce sont les pays de l’ALBA (Bolivie, Cuba, Équateur, Venezuela) qui se sont saisis en pre­mier des objec­tifs reven­di­ca­tifs de Cochabamba. Sauront-ils élar­gir leur mobi­li­sa­tion aux pays moins avan­cés sur le plan poli­tique de l’Amérique du Sud comme l’Argentine, le Brésil, le Chili, voire le Pérou ? Et pour­ront-ils concer­ner les pays en déve­lop­pe­ment d’autres conti­nents, l’Asie du Sud et l’Asie de l’Est, mais aussi l’Afrique et le Moyen-Orient ? Ces ques­tions sont essen­tielles pour savoir quelle sera la portée inter­na­tio­nale de ce mouvement.

Un autre enjeu impor­tant de Cochabamba concerne les forces sociales des pays déve­lop­pés. Pour une part, il s’agit de savoir quel écho ces thèmes reven­di­ca­tifs trou­ve­ront auprès des syn­di­cats de pay­sans ou des orga­ni­sa­tions éco­lo­gistes sen­sibles à la ques­tion de l’équilibre à recher­cher dans les éco­sys­tèmes. Pour une autre part, les reven­di­ca­tions avan­cées par la Conférence de Cochabamba peuvent ren­con­trer un accueil favo­rable de la part des orga­ni­sa­tions et forces sociales plus concer­nées par les rap­ports Nord-Sud, par exemple par les ques­tions de la dette des pays en déve­lop­pe­ment, et par les mou­ve­ments alter­mon­dia­listes qui mettent en bonne place dans leur pro­gramme la trans­for­ma­tion des rela­tions entre les pays en déve­lop­pe­ment et les pays développés.

Nous pou­vons pré­voir que la mobi­li­sa­tion des popu­la­tions des pays déve­lop­pés ne sera pas motrice sur de tels thèmes. Elle ne devrait vrai­sem­bla­ble­ment avoir prin­ci­pa­le­ment qu’un rôle de sou­tien et d’amplification des mobi­li­sa­tions por­tées par les popu­la­tions des pays en déve­lop­pe­ment. Il est loin d’être évident que ces thèmes puissent être com­pris et repris par les popu­la­tions des pays déve­lop­pés très éloi­gnées des concep­tions tra­di­tion­nelles du monde rural. De plus, nos peuples sont peu ouverts aux visions phi­lo­so­phiques d’une har­mo­nie entre une Terre-mère et la société moderne, en raison notam­ment de la pré­gnance des concep­tions judéo-chré­tienne et capi­ta­listes ins­tru­men­ta­li­sant la nature et visant plus son exploi­ta­tion que sa préservation.

2. Les limites du mou­ve­ment de Cochabamba

Deux types de limites dimi­nuent les capa­ci­tés mobi­li­sa­trices des résul­tats de Cochabamba : les dif­fi­cul­tés des conclu­sions à être tra­duites dans un lan­gage appro­priable par d’autres cultures que les civi­li­sa­tions andines ayant donné nais­sance au concept de Terre-Mère, d’une part ; la res­tric­tion des thèmes de Cochabamba à des objec­tifs reven­di­ca­tifs très éloi­gnés des pro­cé­dures per­met­tant de les tra­duire en solu­tions envi­sa­geables. Nous pou­vons nous deman­der si ces limites ne découlent pas, pour une part plus ou moins impor­tante, des carac­tères d’un mode d’élaboration très enca­dré et piloté par le gou­ver­ne­ment boli­vien, ce qui a peut-être réduit les pos­si­bi­li­tés de dis­cus­sions et d’apport exté­rieur. Peut-être l’ouverture du mou­ve­ment issu de Cochabamba vers d’autres forces non boli­viennes pour­rait per­mettre de dépas­ser ces limites initiales.

Les pro­po­si­tions d’action ne sont pas faci­le­ment appro­priables par des popu­la­tions ni issues de pays en déve­lop­pe­ment, ni pay­sannes ou rurales, ni fami­lières avec des concep­tions orga­ni­cistes du monde. Quelques exemples : la notion de Terre-Mère fait appel à des repré­sen­ta­tions des rap­ports entre les êtres humains et la nature qui n’ont pas été expli­ci­tées ; de plus les rap­ports d’entraide et de coopé­ra­tion pré­sents dans les socié­tés indiennes gagne­raient à être pré­ci­sés pour que l’on com­prenne leur har­mo­nie avec l’équilibre dans la nature. La Bolivie a pro­posé un réfé­ren­dum sur le chan­ge­ment cli­ma­tique. Mais l’agrégation de plu­sieurs ques­tions rela­tives les unes avec l’adhésion aux concepts de la Terre-Mère, les autres avec la pro­hi­bi­tion des bases mili­taires ou la néces­sité de réfor­mer le sys­tème capi­ta­liste deman­de­rait à être expli­ci­tée pour être signifiante.

Les pro­po­si­tions de la Conférence de Cochabamba sont enfin limi­tées à des démarches essen­tiel­le­ment reven­di­ca­tives. Les pro­po­si­tions de réforme du finan­ce­ment de l’aide au déve­lop­pe­ment n’intègrent pas par exemple les avan­cées réa­li­sées par les mou­ve­ments euro­péens en matière de taxes glo­bales. Les pro­po­si­tions d’un Tribunal International Climatique ne s’appuient ni sur les acquis décou­lant de l’expérience de la mise sur pied de la Cour Pénale Internationale ni sur les réflexions concer­nant la créa­tion de Parlements conti­nen­taux ou mon­dial per­met­tant d’élaborer démo­cra­ti­que­ment une légis­la­tion inter­na­tio­nale. Nous pou­vons heu­reu­se­ment espé­rer que la pro­chaine Conférence Mondiale des Peuples en avril 2011 per­met­tra d’avancer sur ces dif­fé­rents points.

Dans la tradition des luttes de la Bolivie

Pour com­prendre la portée des pro­po­si­tions de la Conférence de Cochabamba, nous allons com­men­cer par mon­trer en quoi son dyna­misme s’inscrit dans l’histoire des luttes du peuple andin et boli­vien. Nous pour­rons détailler ensuite la pano­plie de moyens d’action pro­po­sées dans les sept axes de la Conférence.

1. Un petit pays au confluent de mul­tiples civilisations

La Bolivie est un pays qui n’a pas deux siècles. Pourtant ses racines sont anciennes. La culture andine du peuple du Haut-Pérou date de plus de 3000 ans et est l’héritière de la civi­li­sa­tion de Tiwanaku implan­tée au cours du pre­mier mil­lé­naire avant JC. Cette culture n’a pas été éli­mi­née, ni par l’arrivée des Quechuas et le rat­ta­che­ment à l’empire inca au 15ème siècle, ni par la conquête espa­gnole au 16ème siècle avec le pillage indus­triel de ses mines d’argent et la chris­tia­ni­sa­tion à coups de mis­sion de jésuites qui l’ont accom­pa­gné, ni par l’essor du capi­ta­lisme indus­triel et minier aux 19ème et 20ème siècles.

Au contraire, la per­sis­tance de révoltes puis le déve­lop­pe­ment de luttes de libé­ra­tions natio­nales aux 18ème et 19ème siècles for­ge­ront l’histoire de la Bolivie avec ses héros tels Tupac Katari et expri­me­ront une iden­tité natio­nale aux fortes com­po­santes indiennes.

2. Le mou­ve­ment des luttes des indigènes

De ce fait, de mul­tiples civi­li­sa­tions sont pré­sentes au Haut-Pérou depuis des mil­lé­naires avec des orga­ni­sa­tions com­mu­nales du tra­vail qui pri­vi­lé­gient la soli­da­rité, l’entraide et la coopé­ra­tion. La pro­priété com­mu­nale de la terre (l’ayllu) se tra­duit dans des formes de coopé­ra­tion et de jus­tice dis­tri­bu­tive qui, selon Garcia Linera, le vice-pré­sident de la Bolivie, peuvent et doivent s’unir avec le socia­lisme ouvrier.

D’où la défense d’un mul­ti­cul­tu­ra­lisme de gauche per­met­tant de faire coha­bi­ter diverses logiques de civi­li­sa­tion, d’abord celles du socia­lisme ouvrier des grandes villes mais aussi celles pré­sentes dans la cin­quan­taine de com­mu­nau­tés his­to­riques et cultu­relles pré­sentes dans les 62% de popu­la­tion d’origine indienne. Un grand nombre de mou­ve­ments cultu­rels expriment des aspi­ra­tions iden­ti­taires cor­res­pon­dant à la per­sis­tance d’un tel héri­tage, en Bolivie mais aussi en de nom­breux autres pays d’Amérique Centrale et du Sud. Par là, ils ont une portée qui dépasse lar­ge­ment les limites de ce pays, voir même de ce continent.

3. Des luttes du gou­ver­ne­ment Morales à la reven­di­ca­tion des droits de la Terre Mère

Evo Morales est le pre­mier indien élu Président de la Bolivie. Peu après son élec­tion, en mai 2006, son gou­ver­ne­ment a pro­cédé à la natio­na­li­sa­tion des res­sources en hydro­car­bures en expro­priant 3 com­pa­gnies étran­gères. Il reven­dique d’exploiter les res­sources du pays en en res­pec­tant les équi­libres natu­rels et confor­mé­ment aux besoins des mino­ri­tés, en réorien­tant les res­sources vers les pro­duc­teurs petits et moyens.

Avant cette élec­tion, à Cochabamba, en 2000, une véri­table guerre de l’eau a opposé la popu­la­tion locale à une filiale de Suez afin d’obtenir une ges­tion muni­ci­pale des appro­vi­sion­ne­ments. Peu après son élec­tion, le Président Morales a d’ailleurs ins­ti­tué un Ministère de l’eau qui a obtenu le rem­pla­ce­ment de AGUAS, la filiale de Suez par APSA, une entre­prise publique sociale d’eau et d’assainissement. Ces pre­mières actions sont en fait des élé­ments d’une vision à beau­coup plus long terme, elle-même repré­sen­ta­tive d’une concep­tion du monde ancrée dans une tra­di­tion originale.

Vers une vision à long terme : la défense des droits de la Terre-Mère

Depuis long­temps, dès la for­ma­tion du mou­ve­ment syn­di­cal qui a marqué son entrée dans l’action poli­tique, Evo Moralès s’est appuyé sur les concep­tions andines tra­di­tion­nelles de la Terre-Mère pour s’opposer au sys­tème capi­ta­liste et à ce qu’il dénonce comme un modèle de civi­li­sa­tion patriar­cal fondé sur la sou­mis­sion et la des­truc­tion des êtres humains et de la nature. Selon lui, en régime capi­ta­liste, la Terre-Mère serait sim­ple­ment la source des matières pre­mières et les êtres humains ne seraient que des moyens de pro­duc­tion et de consom­ma­tion, des per­sonnes qui n’ont de la valeur qu’en fonc­tion de ce qu’ils pos­sèdent et non pour ce qu’ils sont.

Refusant de suivre la voie capi­ta­liste de mise à sac et de pillage de la nature, Moralès recom­mande d’emprunter le chemin de l’harmonie avec la nature et du res­pect de la vie. Pour lui, « l’équilibre avec la nature n’est pos­sible que s’il y a équité entre les êtres humains ». Il reven­dique en consé­quence la fon­da­tion d’un nou­veau sys­tème qui réta­blisse l’harmonie avec la nature et entre les êtres humains.

Dès octobre 2007, Morales a pro­posé de s’appuyer sur les savoirs et pra­tiques ances­trales des Peuples indi­gènes, affir­més dans l’expérience du « Vivre bien », en recon­nais­sant la Terre-Mère comme un être vivant, avec lequel nous aurions une rela­tion indi­vi­sible et qui expri­me­rait notre inter­dé­pen­dance et notre complémentarité.

Une for­mule résume bien sa phi­lo­so­phie : « On ne mal­traite pas sa mère. On lui doit le respect »

Afin de faire face au chan­ge­ment cli­ma­tique, il demande de recon­naître la Terre-Mère comme source de vie, ce qui implique un sys­tème fondé sur les huit prin­cipes suivants :

• har­mo­nie et équi­libre entre tous et toutes et avec tout
• com­plé­men­ta­rité, soli­da­rité et égalité
• bien-être col­lec­tif et satis­fac­tion des besoins fon­da­men­taux de tous et toutes en har­mo­nie avec la Terre-Mère
• res­pect des droits de la Terre-Mère et des Droits de l’Homme
• recon­nais­sance de l’être humain pour ce qu’il est et non pour ce qu’il possède
• éli­mi­na­tion de toute forme de colo­nia­lisme, d’impérialisme et d’interventionnisme
• paix entre les peuples et avec la Terre-Mère.
S’opposant à une voie de déve­lop­pe­ment où les pays les plus riches ont une empreinte éco­lo­gique cinq fois plus grande que ce que la pla­nète peut sup­por­ter, il pro­pose un projet de Déclaration Universelle dans lequel dix Droits de la Terre-Mère sont consi­gnés (voir encadré).

encadré

Une panoplie de moyens d’action

Face au réchauf­fe­ment cli­ma­tique et à la montée des catas­trophes qu’il implique pour les pay­sans et la culture, séche­resse, inon­da­tions, famine, défo­res­ta­tions, la Conférence de Cochabamba pro­pose un large appel aux popu­la­tions, gou­ver­ne­ments, experts. Il s’appuie pour cela sur des reven­di­ca­tions simples arti­cu­lées avec la recherche d’une har­mo­nie avec la Terre-Mère.

1. La reven­di­ca­tion d’une pleine accep­ta­tion du pro­to­cole de Kyoto

La Bolivie réclame l’acceptation par tous les pays des contraintes du Protocole de Kyoto du fait des ten­ta­tives de cer­tains pays d’en igno­rer les obli­ga­tions, ce qui s’est tra­duit dans le fait que les émis­sions de gaz à effet de serre des pays déve­lop­pés, au lieu de réduire, ont aug­menté de 11,2 % entre 1990 et 2007, voire 16,8% pour les États-Unis.

2. La récla­ma­tion d’un accord global de réduc­tion de 50% des GES

Par oppo­si­tion à l’« Accord de Copenhague » qui permet aux pays déve­lop­pés de pro­po­ser seule­ment des enga­ge­ments volon­taires et indi­vi­duels se tra­dui­sant dans des réduc­tions insuf­fi­santes des émis­sions de gaz à effet de serre, la Bolivie réclame l’adoption d’un amen­de­ment au Protocole de Kyoto sti­pu­lant que les pays déve­lop­pés doivent s’engager à des réduc­tions domes­tiques signi­fi­ca­tives d’au moins 50 % par rap­port à 1990, l’année de réfé­rence, pour la seconde période d’engagement de 2013 à 2017.

La Bolivie réclame l’adoption à Cancun d’un objec­tif global pour l’ensemble des pays déve­lop­pés qui serait ensuite décliné pour chacun des pays déve­lop­pés en com­pa­rant les efforts four­nis par chacun, per­pé­tuant ainsi le sys­tème du Protocole de Kyoto pour la réduc­tion des émissions.

3. La recon­nais­sance d’une dette des pays développés

Pour la Bolivie, les pays déve­lop­pés, prin­ci­paux res­pon­sables du chan­ge­ment cli­ma­tique, doivent assu­mer leurs res­pon­sa­bi­li­tés, passée et actuelle, et recon­naitre leur dette cli­ma­tique à l’égard du monde, ce qui s’exprime dans une série d’obligations :

• réduire leurs émis­sions de gaz à effet de serre, et les réab­sor­ber afin de rétro­cé­der aux pays en déve­lop­pe­ment un espace atmo­sphé­rique décolonisé
• prendre en charge les coûts et les besoins de trans­fert tech­no­lo­gique des pays en déve­lop­pe­ment et assu­mer les coûts des adap­ta­tions liées aux impacts du chan­ge­ment climatique
• assu­mer la res­pon­sa­bi­lité des cen­taines de mil­liers de per­sonnes qui devront migrer à cause du chan­ge­ment cli­ma­tique et donc sup­pri­mer les poli­tiques de res­tric­tion de l’immigration
• recon­naitre plus géné­ra­le­ment leur dette envers la Terre-Mère en adop­tant et en met­tant en appli­ca­tion la Déclaration Universelle des Droits de la Terre-Mère aux Nations Unies.

Il ne s’agit pas uni­que­ment de com­pen­sa­tion éco­no­mique, mais prin­ci­pa­le­ment de jus­tice répa­ra­trice afin de rendre leur inté­grité aux per­sonnes et aux membres de la com­mu­nauté de vie sur Terre.

4. La reven­di­ca­tion d’un Fonds d’Adaptation pour faire face au chan­ge­ment climatique

La Bolivie réclame la mise en place d’un Fonds d’Adaptation au chan­ge­ment cli­ma­tique qui serait géré et dirigé de manière sou­ve­raine, trans­pa­rente et équi­table pour les États. Ce fonds aurait à répa­rer les dom­mages asso­ciés aux impacts passés et futurs des évé­ne­ments cli­ma­tiques extrêmes.

5. Un Tribunal International pour la Justice Climatique et Environnementale

Pour la Bolivie, il est néces­saire de créer un Tribunal inter­na­tio­nal pour la jus­tice cli­ma­tique et envi­ron­ne­men­tale qui ait la capa­cité légale de pré­ve­nir, juger et péna­li­ser les États, l’industrie et les per­sonnes qui volon­tai­re­ment ou par omis­sion pol­luent ou accé­lèrent le chan­ge­ment cli­ma­tique. La créa­tion d’un tel Tribunal est néces­saire parce qu’il est urgent d’assurer des régu­la­tions inter­na­tio­nales des actions des États et des entre­prises mul­ti­na­tio­nales, sou­vent plus puis­santes que des États, pour limi­ter les menaces résul­tant des diverses pol­lu­tions et émis­sions de GES qu’elles pro­voquent. Agir au niveau mon­dial en ayant auto­rité sur les États est le seul moyen d’imposer une dis­ci­pline dont on ne peut attendre qu’elles pro­viennent de la seule bonne volonté des pou­voirs en place.

Si en revanche une auto­rité mon­diale peut sanc­tion­ner les écarts à la norme mon­diale et donner une forte recon­nais­sance aux actions les plus exem­plaires, alors nous pour­rons espé­rer consta­ter une inver­sion des com­por­te­ments égoïstes des États. Car pour le moment ils attendent que les autres fassent le pre­mier pas, que ce soit pour res­pec­ter leurs enga­ge­ments et obli­ga­tions vis-à-vis de la CCNUCC et du Protocole de Kyoto en matière de réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre ou pour s’abstenir de pol­luer davan­tage la terre et les océans.

L’affirmation de préoccupations concernant les pays en développement

En dehors de ces reven­di­ca­tions concrètes, la Bolivie exprime ses pré­oc­cu­pa­tions en ce qui concerne des pro­blèmes de déve­lop­pe­ment plus géné­raux. Pour cela, elle place au pre­mier plan la défense des pay­sans, des indi­gènes et de leur mode de vie.

1. L’adaptation de l’agriculture La Bolivie met en avant un cer­tain nombre de solu­tions pour trans­for­mer l’agriculture et l’amener vers un modèle viable de pro­duc­tion agri­cole paysan et indi­gène, à tra­vers d’autres modèles assu­rant aux peuples le droit à contrô­ler leurs res­sources en eau, en terres et en semences. De tels modèles visant à garan­tir la pro­duc­tion d’une ali­men­ta­tion suf­fi­sante, variée et nour­ris­sante grâce à une pro­duc­tion locale en har­mo­nie avec la Terre-Mère sont oppo­sés à ceux décou­lant de l’agro-industrie et à sa logique capi­ta­liste glo­ba­li­sée consis­tant à pro­duire des ali­ments pour un marché coupé des attentes locales.

2. La défense des droits des peuples indi­gènes, du droit à l’eau et à la dis­po­si­tion de forêts préservées

La Bolivie appelle les États à recon­naître et garan­tir les normes inter­na­tio­nales en matière de droits de l’homme et de droits des peuples indi­gènes, y com­pris la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples indi­gènes de la Convention 169 du BIT. Elle reven­dique la recon­nais­sance du droit des peuples indi­gènes à dis­po­ser libre­ment de leurs res­sources essen­tielles, l’accès à l’eau et l’utilisation des forêts.

Ceci s’exprime d’abord dans la pro­po­si­tion de La Bolivie de recon­naître l’eau comme un Droit humain fon­da­men­tal. Il s’agit ensuite de recon­naître les droits col­lec­tifs des peuples indi­gènes aux terres et aux ter­ri­toires, la plu­part des forêts vierges et des jungles étant situées sur les ter­ri­toires des indi­gènes et des com­mu­nau­tés traditionnelles.

3. La prise en compte des migra­tions internes et internationales
La Bolivie constate que la dégra­da­tion de l’environnement et le chan­ge­ment cli­ma­tique sont à l’origine de nom­breuses migra­tions internes et inter­na­tio­nales. Le nombre des réfu­giés cli­ma­tiques est ainsi estimé actuel­le­ment à envi­ron 50 mil­lions et on évalue entre 200 mil­lions et un mil­liard le nombre d’individus qui seront dépla­cés à cause de situa­tions résul­tant du chan­ge­ment cli­ma­tique d’ici à 2050.

Pour la Bolivie, les pays déve­lop­pés devraient assu­mer leurs res­pon­sa­bi­li­tés face aux réfu­giés cli­ma­tiques, les accueillir sur leurs ter­ri­toires et recon­naître leurs droits fon­da­men­taux en signant des conven­tions inter­na­tio­nales défi­nis­sant ce qu’on appelle un réfu­gié cli­ma­tique et exi­geant de tout État qu’il applique ces conventions.

4. La reven­di­ca­tion d’un mode uni­ver­sel de par­tage des savoirs et des connaissances

Pour la Bolivie, le monde doit redé­cou­vrir et réap­prendre les prin­cipes ances­traux et les approches des peuples indi­gènes pour arrê­ter la des­truc­tion de la pla­nète. Il doit éga­le­ment pro­mou­voir les pra­tiques et les connais­sances ances­trales afin de retrou­ver la capa­cité de « bien vivre » en har­mo­nie avec la Terre-Mère. Pour la Bolivie, la connais­sance et ses appli­ca­tions tech­no­lo­giques sont uni­ver­selles et ne devraient en aucun cas faire l’objet de pro­priété privée ou d’usage privé. Les pays déve­lop­pés devraient être res­pon­sables du par­tage de leur tech­no­lo­gie avec les pays en déve­lop­pe­ment, de la construc­tion dans ces pays de centres de recherche pour la créa­tion de tech­no­lo­gies et d’innovations, de la défense et de la pro­mo­tion de leur déve­lop­pe­ment et de leurs appli­ca­tions en matière de « bien-vivre ».

5. Pour un nou­veau mode de finan­ce­ment des adap­ta­tions des pays en développement

La Bolivie constate que les finan­ce­ments actuel­le­ment des­ti­nés aux pays en déve­lop­pe­ment pour lutter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et la pro­po­si­tion de l’Accord de Copenhague sont très faibles. Elle demande que les pays déve­lop­pés prennent l’engagement de donner chaque année au moins 6% de leur PNB pour battre en brèche le chan­ge­ment cli­ma­tique dans les pays en développement.

Pour conclure

La Bolivie dénonce certes l’inefficacité du marché du car­bone et la spé­cu­la­tion. Mais elle n’apporte pas de pro­po­si­tions nou­velles quant aux ins­tru­ments finan­ciers per­met­tant de réa­li­ser concrè­te­ment un tel pré­lè­ve­ment. Pourquoi ne pas pro­po­ser de nou­velles taxes glo­bales ? Pourquoi ne pas réflé­chir sur des pro­po­si­tions inno­vantes de taxa­tion des rejets de GES, des pol­lu­tions ou des déforestations ?

Il reste que, au delà de ses limites, le mou­ve­ment issu de la confé­rence de Cochabamba apporte de nom­breux éclai­rages nova­teurs sur la trans­for­ma­tion des rap­ports entre la société et les res­sources de la pla­nète, les­quels se tra­duisent dans des pro­po­si­tions elles aussi nova­trices de réno­va­tion des rap­ports Nord-Sud. Il est pro­bable que ces avan­cées seront suivis de nom­breuses autres, ce qui nous fera pro­gres­ser vers la construc­tion d’un monde plus harmonieux.

Ce qui est très inté­res­sant pour nous, c’est le poten­tiel mobi­li­sa­teur des concep­tions met­tant en avant notre dépen­dance à l’égard de la Terre-Mère, la néces­sité de l’harmonie et de l’équilibre et les rap­ports de res­pect qu’ils induisent de la part de citoyens plus conscients de leur inté­gra­tion à un éco­sys­tème global.

C’est comme si le fan­tôme de Bolivar, le rédac­teur de la consti­tu­tion de la Bolivie en 1825, pla­nait sur les ini­tia­tives de la Conférence de Cochabamba et vou­lait donner un coup de fouet à l’union entre l’écologie poli­tique et la lutte pour l’émancipation mon­diale pour laquelle nous nous déme­nons tous.

Publié par Mouvements, le 30 novembre 2010. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​L​-​i​m​p​o​r​t​a​n​c​e​-​d​e​-​C​o​c​h​a​b​a​m​b​a​-​p​o​u​r​-​l​e​.html

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