L’impasse identitaire du projet de souveraineté

La tentation ethniciste constitue le serpent de mer du souverainisme québécois. Il réapparaît par-ci, par-là, au détour des faits divers ou des conjonctures politiques. Ce sont les questions du pluralisme et de la laïcité qui plombent actuellement le discours politique souverainiste, l’acculant à une position défensive, suspicieuse et tournée vers le passé, alors qu’il devrait porter l’espoir et les promesses d’un avenir radieux pour une société québécoise enfin libérée du carcan fédéral.

par Raphaël Canet

Construire le projet de souveraineté du Québec sur la seule conservation du patrimoine linguistique, culturel et religieux des Québécoises et Québécois « de souche » n’aboutira à rien. Ce n’est ni un musée anthropologique, ni une réserve culturelle que veulent construire les millions de Québécoises et de Québécois qui ont à cœur le projet de souveraineté, aînés responsables, jeunes passionnés, immigrants volontaires, riches de leur diversité linguistique, régionale et culturelle. C’est un pays. Le pays d’une société ouverte et originale qui a un message positif à délivrer au monde entier.

Le souverainisme québécois est né dans la ferveur du projet politique d’affirmation nationale que fut la Révolution tranquille des années 1960. Une époque qui a vu un peuple se prendre en main en s’appropriant le pouvoir d’État et en en faisant un outil de développement collectif. En nationalisant l’électricité, l’éducation, la santé… le gouvernement québécois de l’époque a aussi nationalisé la société québécoise, l’émancipant du conservatisme culturel et religieux de l’identité canadienne-française qui lui précédait, et revalorisant au passage la fonction politique après les années de patronage et de corruption de l’ère duplessiste. Un tel projet politique avait su emporter l’enthousiasme d’une population qui pouvait alors s’ouvrir au monde (l’Expo 67, les Jeux Olympiques de 1976) et qui vibrait avec ses nombreux artistes qui chantaient le pays à construire. En somme un peuple dynamique et sûr de lui, qui croyait en la force de ses rêves et qui souhaitait construire lui-même son propre avenir.

C’est ce peuple imaginaire que j’ai choisi de rejoindre il y a plus de dix ans, en immigrant au Québec. J’avais 24 ans, je croyais en la force de mes rêves et je souhaitais contribuer à cette belle aventure collective d’une société francophone et progressiste en Amérique du Nord. J’y crois toujours, mais la chape de plomb néoconservatrice et réactionnaire qui s’est abattue sur le pays depuis quelques années érode chaque jours un peu plus mes espérances.

Le Québec semble aujourd’hui pris au piège d’une double tenaille. D’une part, la dérive identitaire du discours souverainiste produit par ses élites politiques et intellectuelles et, d’autre part, le projet social réactionnaire porté par une droite triomphante s’arrogeant le statut de force innovante au Québec. Alors que les souverainistes québécois s’échinent à définir qui fait partie du Nous, les néoconservateurs poursuivent leur profond travail de sape du fameux modèle québécois hérité de la Révolution tranquille. Décriant « l’illusion tranquille », ils ont ainsi le champ libre pour diffuser lentement leurs idées au sein de la société québécoise, faisant accepter comme une évidence la privatisation du système de santé, la hausse des tarifs d’électricité, la marchandisation de l’eau, le dégel des frais de scolarité, la limitation des droits des travailleurs, et la sacro-sainte réduction de la dette publique. Sur ce projet de société qui nous est imposé, les souverainistes demeurent bien peu loquaces et ne propose aucun projet alternatif mobilisateur. La question identitaire primant sur la question sociale. Ni droite, ni gauche, une nation!

Le souverainisme québécois semble ainsi avoir perdu la mémoire de ses origines. Le nationalisme québécois s’est construit adossé à un État interventionniste prenant en charge le développement collectif. Il est venu remplacer le vieux nationalisme canadien-français qui ne visait qu’à assurer la survivance culturelle d’un peuple soumis politiquement et regroupé autour de l’institution religieuse. L’obsession actuelle à définir les frontières du Nous ne fait que trahir l’absence de projet de société audacieux pour le Québec de demain, ou, bien pire, le consensus de la classe politique dominante autour des idées néconservatrices.

Alors que nous vivons dans un monde en plein bouleversement, où trente ans de politiques de libéralisation, de privatisation, de libre-échange, d’érosion des services publics et des acquis sociaux au nom de la rigueur budgétaire, ont mené aux abus des financiers-rois qui ont précipité la crise économique que nous allons tous payer durant les prochaines décennies. Alors que notre modèle de développement et de croissance à tout prix nous a conduit au bord du gouffre écologique et que cela ne suscite que l’inaction de nos chefs d’États nous réduisant au rang de spectateurs des catastrophes climatiques à répétition. Alors que nos gouvernements préfèrent investir des milliards dans des guerres inutiles à l’autre bout du monde plutôt que de lutter contre la pauvreté et assurer des services publics adéquates sur son propre territoire. On nous propose encore et toujours les mêmes recettes, comme si nous étions incapables de tirer des leçons du passé. Ayons aujourd’hui le courage de nos aspirations.

La souveraineté, pour quoi faire ? Pour construire le Québec de demain. Pour construire une société qui se développe dans le respect de son environnement, de son eau et de ses forêts, en harmonie avec les peuples divers qui s’y rassemblent, autochtones, immigrants de longue date ou fraîchement arrivés, favorise le développement régional et la consommation locale, revendique et promeut fièrement ses politiques sociales et ses services publics, s’appuie sur notre expertise en matière d’énergie renouvelable et de modèle d’économie sociale et solidaire, assume une position de premier plan en matière de responsabilité sociale des entreprises et d’investissements éthiques. Une société qui fait primer la solidarité sociale, le respect de l’environnement et l’économie responsable sur le consumérisme individualiste, la croissance polluante et la religion du profit. Une société tournée vers l’avenir, qui souhaite transmettre à ses enfants un monde meilleur et non pas lui faire assumer et payer pour nos erreurs et notre cupidité. Ce pourrait être cela le modèle québécois du 21ème siècle et c’est ainsi que le Québec pourra prendre sa place dans le monde.

Souverainistes, faites-nous rêver!

Raphaël Canet

Professeur de sociologie au CEGEP du Vieux-Montréal.
Auteur de Nationalismes et société au Québec (Montréal, Athéna éditions, 2003).