L’identité nationale sous le regard des historiens

Par Mis en ligne le 25 décembre 2009

LIVRES. Une pré­sen­ta­tion croi­sée de G. Noiriel, A quoi sert l’identité Nationale, Agone, 2007 et Patrick Weil, Liberté, Egalité, Discriminations, Grasset, 2008. Compte rendu.

Gérard Noiriel et Patrick Weil font partie des 8 his­to­riens démis­sion­naires de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration (CNHI) pour pro­tes­ter contre la créa­tion du minis­tère de l’Immigration et de l’Identité natio­nale, esti­mant que cet inti­tulé ne pou­vait que confor­ter les pré­ju­gés néga­tifs à l’égard des immi­grés. Créée suite à la pré­si­den­tielle de 2002 pour « contri­buer à chan­ger le regard sur l’immigration », la CNHI devait per­mettre de com­prendre l’apport des étran­gers depuis deux siècles dans le déve­lop­pe­ment de la société fran­çaise, tout en com­bat­tant les pré­ju­gés et les images fal­si­fiées. Gérard Noiriel et Patrick Weil ne pou­vaient donc rester inac­tifs alors qu’on asso­ciait, fait unique dans un pays démo­cra­tique, « iden­tité natio­nale » et « immi­gra­tion ». Tous deux sont convain­cus que cette expé­ri­men­ta­tion séman­tique et ins­ti­tu­tion­nelle a été rendue pos­sible parce que la France et les Français ont un pro­blème avec la ques­tion même de l’immigration. Par leur démis­sion et leurs ouvrages res­pec­tifs, les auteurs ont la volonté de mettre en lumière les élé­ments cultu­rels, poli­tiques et sociaux qui peuvent expli­quer un tel (mal)usage poli­tique de la ques­tion de « l’identité natio­nale ».

Dans son ouvrage mêlant « his­toire en train de se faire » et essai poli­tique, Gérard Noiriel revient sur les dis­cours tenus pen­dant les pré­si­den­tielles et montre com­ment Nicolas Sarkozy a réamé­nagé le vieux dis­cours natio­na­liste sur la « menace étran­gère » en oppo­sant les fran­çais issus des immi­gra­tions pas­sées aux nou­veaux immi­grants. À l’inverse des pre­miers, ces der­niers ne res­pec­te­raient pas la loi et vivraient dans la misère parce qu’ils n’auraient aucune volonté et/​ou aucune incli­nai­son (géné­tique ?) pour essayer de s’en sortir. De son côté, Patrick Weil nous livre, à partir d’une approche d’historien plus tra­di­tion­nelle, une triple réflexion sur les deux ten­ta­tions racistes de la poli­tique fran­çaise d’immigration de 1945 et 1978-1980, sur l’histoire des dis­cri­mi­na­tions en matière de natio­na­lité fran­çaise, et sur le rôle des poli­tiques de la mémoire et l’intérêt de mêler inter­dit et com­mé­mo­ra­tion.

Liberté, éga­lité, dis­cri­mi­na­tions

Patrick Weil montre que des poli­tiques de pré­fé­rence eth­nique expli­cite ont été envi­sa­gées à deux moments précis de l’histoire répu­bli­caine fran­çaise : en 1945, cer­tains experts ont pro­posé d’adopter un régime de quotas par zones géo­gra­phiques pour répondre aux besoins de main d’oeuvre ; en 1978-1980, Valéry Giscard d’Estaing ins­taure une poli­tique de retours forcés à des­ti­na­tion de l’immigration d’Afrique du Nord. Dans les deux cas, le débat latent repose sur une sup­po­sée dif­fé­ren­cia­tion d’assimilation des étran­gers en fonc­tion de l’origine – reli­gieuse, cultu­relle, eth­nique ou géo­gra­phique. Au final, l’ordonnance du 2 novembre 1945 ne com­por­tera aucune réfé­rence à ce type de réflexion et l’auteur affirme que c’est une « légis­la­tion for­mel­le­ment libé­rale et éga­li­taire » et qui « a donné la prio­rité à l’égalité for­melle et a noyé la pré­fé­rence dans l’égalité plutôt que le contraire ». De cette recherche, l’auteur juge que « si l’on consi­dère qu’un cli­vage fon­da­men­tal dis­tingue ceux qui pri­vi­lé­gient une dif­fé­ren­cia­tion des ori­gines eth­niques de ceux qui sont atta­chés à la domi­na­tion in fine d’une logique éga­li­taire », la poli­tique migra­toire his­to­rique de la France ne peut-être cata­lo­guée comme raciste et que la droite, hors épi­sode VGE et jusqu’au retour des pro­po­si­tions de quotas de Nicolas Sarkozy, aurait été majo­ri­tai­re­ment pour le res­pect de la logique éga­li­taire.

Dans un second temps, Patrick Weil s’attarde sur quatre exemples de dis­cri­mi­na­tions ayant eu une tra­duc­tion ins­ti­tu­tion­nelle : les musul­mans d’Algérie qui en 1889 conservent leur statut alors que les Juifs algé­riens et les enfants nés en Algérie de parents étran­gers deviennent Français ; les natu­ra­li­sés qui pen­dant long­temps n’ont pas eu accès à cer­taines fonc­tions poli­tiques ou pro­fes­sion­nelles ; les femmes qui, de 1803 à 1927, perdent leur natio­na­lité en épou­sant un étran­ger ; et les juifs Français déna­tu­ra­li­sés ou déchus de leur citoyen­neté entre 1940 et 1944. Ces dis­cri­mi­na­tions peuvent pro­duire des phé­no­mènes dou­lou­reux de dési­den­ti­fi­ca­tion et/​ou de non recon­nais­sance. Et ce d’autant plus lorsqu’ils sont ravi­vés par des évè­ne­ments pos­té­rieurs comme ce fut le cas avec la réforme du code de la natio­na­lité en 1993 pour les musul­mans ou, dans le cas des juifs, le dis­cours de De Gaulle reve­nant sur la guerre des 6 jours. De ses exemples Patrick Weil tire la cer­ti­tude que la « per­cep­tion des his­toires des autres » est abso­lu­ment néces­saire pour ne pas ravi­ver des bles­sures du passé. Dans ce cadre, il s’agirait donc de « faire plus d’histoire de la colo­ni­sa­tion, ou plutôt des colo­ni­sa­tions, et non sim­ple­ment de la guerre d’Algérie, [pour] réta­blir ou rendre pos­sible à nou­veau les iden­ti­fi­ca­tions ». Et donc per­mettre le vivre-ensemble.

Dans le même esprit, Patrick Weil montre, dans la troi­sième partie de son ouvrage, com­ment un véri­table tra­vail sur la mémoire peut per­mettre d’apaiser de vives divi­sions du passé en ins­ti­tuant une « nou­velle conci­toyen­neté » et en fabri­quant une nou­velle unité autour de valeurs fon­da­men­tales. Revenant sur les exemples de l’esclavage et de l’extermination des juifs Français sous Pétain, il met en évi­dence le besoin d’utiliser un double outil : le ban­nis­se­ment et la célé­bra­tion. Ainsi, la loi de 1848 vise à bannir les escla­va­gistes tandis que la loi de 2001 –ren­dant expli­cite la carac­té­ri­sa­tion de crime de l’humanité qui était impli­cite en 1848– vise à célé­brer cette abo­li­tion. Toutes les deux se font au nom de la France et au regard de la res­pon­sa­bi­lité qui est celle des Français. Du coup, la loi de 2001 célèbre, selon l’auteur, la valeur que consti­tue l’égalité de tous les citoyens, anciens et nou­veaux, indé­pen­dam­ment de leur cou­leur et ori­gine. Patrick Weil consi­dère de manière simi­laire que la loi Gayssot de 1990 visait à bannir les dis­cours révi­sion­nistes, alors que de l’autre côté, les lois de 1979 et 1981 qui éta­blissent le 8 mai comme jour férié per­mettent de célé­brer la vic­toire contre le nazisme. Devoir de mémoire ou repen­tance inutile ? Prenant appui sur ces exemples, il affirme que « rien […] ne fait appa­raître dans le tra­vail par­le­men­taire effec­tué sur ces deux lois la vic­toire de mémoires mino­ri­taires et vic­ti­mi­sées ». Dans les deux cas, les com­mé­mo­ra­tions four­nissent le cadre de la récon­ci­lia­tion de la nation avec elle-même. Et, sui­vant cette ana­lyse, il en vient à affir­mer que « l’incorporation dans la mémoire natio­nale de faits his­to­riques rela­tifs à l’esclavage et à son abo­li­tion peut per­mettre aux citoyens issus de cette his­toire de mieux se sentir partie pre­nante de la nation. » Construit comme une « contri­bu­tion au devoir de vigi­lance face aux usages publics de l’histoire », l’essai de Gérard Noiriel montre com­ment l’histoire peut deve­nir un réser­voir d’arguments que les acteurs de la vie publique mobi­lisent pour défendre leurs inté­rêts et légi­ti­mer leur pou­voir.

À quoi sert l’identité natio­nale ?

Il pro­pose de recons­truire le fil his­to­rique et idéo­lo­gique qui a rendu pos­sible l’association entre les termes « iden­tité natio­nale » et « immi­gra­tion ». Reconnaissant que la logique iden­ti­taire n’est pas nou­velle et a tou­jours ali­menté les dis­cours natio­na­listes et/​ou patrio­tiques –sur les­quels il revient en détail– il rap­pelle qu’un tel rap­pro­che­ment séman­tique a été mise en cir­cu­la­tion en France d’abord par le Club de l’Horloge et le Grece (Groupement de recherche et d’études pour la civi­li­sa­tion euro­péenne), deux offi­cines d’extrême droite, au tour­nant des années 1970. Pour Noiriel, le début des années 1980 est déci­sif. D’un côté, le pas­sage de la lutte des classes à la défense des prin­cipes répu­bli­cains dans le réfé­ren­tiel intel­lec­tuel du PS décloi­sonne les débats sur l’identité fran­çaise et permet à la droite de retra­vailler cette ques­tion et de se la rap­pro­prier com­plè­te­ment, en res­sus­ci­tant Barrès. Et de l’autre, la lepé­ni­sa­tion de l’agenda poli­tique et la légi­ti­ma­tion du FN – qui passe plus par leur invi­ta­tion sur les pla­teaux de télé­vi­sion que par leurs résul­tats élec­to­raux – permet de dif­fu­ser beau­coup plus lar­ge­ment les thèses évo­quées ci-dessus. D’ailleurs, Noiriel insiste for­te­ment sur le rôle des médias : de celui du Figaro Magazine qui décom­plexe les intel­lec­tuels de droite au début des années 1980 à celui des médias audio­vi­suels qui, sous cou­vert de s’adresser à l’ensemble de la popu­la­tion et de pré­ten­dues contraintes de neu­tra­lité, dépo­li­tisent le trai­te­ment de l’actualité, Noiriel montre com­ment les médias peuvent trans­for­mer l’agenda poli­tique et décré­di­bi­li­ser les dis­cours des intel­lec­tuels enga­gés.

Pour Noiriel, ce qui a été pré­senté comme le « tour­nant » de l’élection pré­si­den­tielle 2007 est plus com­plexe qu’il n’y paraît. Puisant sa concep­tion de l’identité natio­nale dans des usages datés, Nicolas Sarkozy la remo­dèle à sa guise en fonc­tion des enjeux de la période. Ainsi, il construit un lien entre la lutte contre l’immigration clan­des­tine, le combat contre le com­mu­nau­ta­risme et la pro­mo­tion d’une inté­gra­tion autour des valeurs de la République. Dans la droite ligne natio­nal-sécu­ri­taire, il réins­ti­tue donc un lien entre les enne­mis inté­rieurs et exté­rieurs de la France : la haine du voisin, de celui qui n’aime pas la France, rede­vient un élé­ment clef du sen­ti­ment natio­nal. Il recycle éga­le­ment la notion de repen­tance : elle est uti­li­sée de la même façon que Barrés déni­grant la contes­ta­tion sociale ou les intel­lec­tuels drey­fu­sards, consi­dé­rant que ces contes­ta­tions et cri­tiques sont une attaque contre l’identité natio­nale. Mais la concep­tion de l’identité natio­nale de Nicolas Sarkozy com­porte éga­le­ment des par­ti­cu­la­ri­tés. Tout d’abord, il va réin­té­grer dans un dis­cours de droite l’idée selon laquelle c’est l’origine des per­sonnes qui porte le danger pour l’unité natio­nale et non leurs actes. Comme le démontre Patrick Weil, c’est une rup­ture radi­cale avec la poli­tique d’immigration fran­çaise tra­di­tion­nelle. Se vivant comme l’immigré idéal qui réus­sit (dis­cours de Nice), Nicolas Sarkozy va, dans le même mou­ve­ment, réin­té­grer l’utilisation de valeurs répu­bli­caines. Faire de la connais­sance de la langue fran­çaise un préa­lable à l’entrée sur le ter­ri­toire, c’est uti­li­ser ces valeurs dites « répu­bli­caines » « exac­te­ment comme les experts de l’immigration uti­li­saient la race dans les années 20 pour éviter le métis­sage ». La défi­ni­tion d’une poli­tique de migra­tion fondée sur la pré­ser­va­tion d’une sup­po­sée iden­tité natio­nale est donnée le 11 mars 2007, au JDD : « la poli­tique de l’immigration c’est l’identité de la France dans 30 ans : ceux qui nous rejoignent doivent la res­pec­ter tout en appor­tant ce qu’ils sont ». Dès lors, le rap­pro­che­ment entre les termes « iden­tité natio­nale » et « immi­gra­tion » peut être repris avec net­teté par Yves Thréard du Figaro : c’est parce que le « sen­ti­ment natio­nal est de moins en moins per­cep­tible, évident, cultivé, que l’unité de la France est mena­cée à tout moment par des émeutes com­pa­rables à celles de novembre 2005. Voire pires ». Tout est dit : il ne reste plus qu’à ravi­ver le sen­ti­ment natio­nal pour sépa­rer le bon immi­gré du mau­vais, l’ancien du nou­veau, celui qui fait des efforts de celui qui n’en fait pas, celui qui réus­sit de celui qui échoue. Le pre­mier a les qua­li­tés indi­vi­duelles pour rester en France, être res­pecté voire deve­nir Français, le second ne les a pas, en raison de sa culture, sa reli­gion ou son ethnie.

Au final, Gérard Noiriel, en rap­pe­lant que la droite a tou­jours tiré sur la corde natio­na­liste pour capter les voix d’une frac­tion des classes popu­laires, démontre que Nicolas Sarkozy a su exploi­ter au maxi­mum les oppor­tu­ni­tés qu’offre aujourd’hui la « démo­cra­tie du public » pour impo­ser un « natio­na­lisme conve­nable ». Et quoi de mieux que d’étatiser la ques­tion de l’immigration pour qu’elle reste tou­jours pré­sente dans le débat public ? Inscrite dans la loi, l’association des termes « immi­gra­tion » et « iden­tité natio­nale » faci­lite la sur­en­chère sécu­ri­taire minis­té­rielle, puisqu’il s’agit de sauver la France. Et, d’autre part, de l’utilisation quo­ti­dienne du nom du minis­tère résul­tera une bana­li­sa­tion d’un rap­pro­che­ment de termes jusqu’ici uti­lisé par la seule extrême-droite. À la fois lucide et volon­ta­riste, Noiriel conclut que l’historien a beau démon­trer que l’identité natio­nale n’est pas un concept scien­ti­fique mais un simple élé­ment de lan­gage poli­tique, « la vigi­lance est plus que jamais à l’ordre du jour ».

Comprendre pour agir

Aussi bien Patrick Weil que Gérard Noiriel démontrent que le tra­vail de l’historien est abso­lu­ment néces­saire pour expli­quer le rôle des sym­boles. Mais ce tra­vail ne sau­rait équi­li­brer la puis­sance de stig­ma­ti­sa­tion que peuvent être les dis­cours poli­tiques maniant les sym­boles qui touchent les mémoires col­lec­tives. Convaincus que le rôle des mots est tout aussi impor­tant que des idées ou des argu­ments dans la construc­tion des sté­réo­types sur l’immigration, les deux auteurs s’inquiètent de la stig­ma­ti­sa­tion crois­sante des immi­grés. Sommes-nous à une période char­nière ? Oui, si l’on en croit Patrick Weil, au regard du retour en force du dif­fé­ren­tia­lisme eth­nique au sein même de la droite tra­di­tion­nelle : il y aurait donc des per­sonnes intrin­sè­que­ment inadap­tées à « notre » société [1]. Si l’on confronte cette idée à la volonté d’intégrer des tests ADN dans la poli­tique d’immigration, ou encore à la réin­tro­duc­tion de la notion de « Criminel Né » du XIXe siècle à tra­vers la loi sur la réten­tion de sûreté, c’est, sans doute, tout sim­ple­ment la bataille sur les fon­de­ments de l’égalité qui est en train de se jouer. Pour que la géné­tique ou que le dif­fé­ren­tia­lisme eth­nique ne rem­place pas l’égalité –même inache­vée– à la nais­sance, il devient urgent de repen­ser les fon­de­ments de l’égalité et des soli­da­ri­tés, en ce début du XXIe siècle.

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