L’hypothèse communiste – Entrevue avec Alain Badiou

Mis en ligne le 09 août 2009

Professeur émé­rite de phi­lo­so­phie à l’Ecole Nationale Supérieure, Alain Badiou a long­temps été plus popu­laire à l’étranger – et sur­tout aux Etats-Unis – qu’en France… jusqu’à la sortie, en 2007, de son essai De quoi Sarkozy est-il le nom ? Considérable succès en librai­rie, ce recueil de textes lumi­neux et d’une grande hau­teur de vue his­to­ri­que exa­mine la situa­tion poli­ti­que immé­dia­te­ment avant et après la pré­si­den­tielle de 2002, cri­ti­que la démo­cra­tie élec­to­rale (un choix fal­la­cieux, une « déso­rien­ta­tion orga­ni­sée qui donne les mains libres au per­son­nel de l’Etat ») et ana­lyse les dif­fé­rents traits d’un « trans­cen­dan­tal pétai­niste » de la France, dont relè­ve­rait Sarkozy. En conclu­sion, Badiou rap­pelle le sens pre­mier de l’hypothèse (ou Idée) com­mu­niste : « En tant qu’Idée pure de l’égalité, l’hypothèse com­mu­niste existe à l’état pra­ti­que depuis sans doute les débuts de l’existence de l’Etat. Dès que l’action des masses s’oppose, au nom de la jus­tice éga­li­taire, à la coer­ci­tion de l’Etat, on voit appa­raî­tre des rudi­ments ou des frag­ments de l’hypothèse com­mu­niste (…). Les révol­tes popu­lai­res, par exem­ple celle des escla­ves sous la direc­tion de Spartacus, ou celle des pay­sans alle­mands sous la direc­tion de Thomas Münzer, sont des exem­ples de cette exis­tence pra­ti­que des « inva­riants com­mu­nis­tes » ».

A cette Idée, Badiou consa­cre aujourd’hui un livre entier : L’hypothèse com­mu­niste. Il y dis­sè­que trois exem­ples (la Révolution cultu­relle chi­noise, Mai 68 et la Commune de Paris) et en détaille les échecs, l’influence et les ensei­gne­ments. Badiou raconte qu’en mai 68, les gré­vis­tes de l’université de Reims, où il est alors maître assis­tant, se joi­gnent spon­ta­né­ment aux ouvriers de l’usine Chausson, sans l’intermédiaire des partis et des syn­di­cats. C’est cette « autre poli­ti­que », se tenant « à dis­tance » des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nel­les et de l’Etat, per­met­tant des « réunions entre gens qui ordi­nai­re­ment ne se par­lent pas », que Badiou défend en tant que pen­seur, roman­cier, dra­ma­turge et mili­tant. Le com­mu­nisme auto­ri­taire (Etat-parti, « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat », métho­des mili­tai­res) ayant mené à des régi­mes san­glants, c’est à de nou­vel­les formes poli­ti­ques que le phi­lo­so­phe appelle à réflé­chir : en France, l’ »orga­ni­sa­tion Politique », qu’il a cofon­dée en 1983 ; à l’étranger, « le mou­ve­ment Solidarnosc en Pologne en 1980-81, le mou­ve­ment Zapatiste au Mexique, la pre­mière phase de l’insurrection contre le Shah d’Iran, les « maoïs­tes » au Népal »…

Ici, Alain Badiou évoque les mal­en­ten­dus dont son oeuvre fait l’objet. Il résume ses décen­nies d’action sur le ter­rain (notam­ment aux côtés des sans-papiers), dis­cute de l’actualité de l’Idée com­mu­niste et s’interroge sur le rôle poli­ti­que de l’art et du cinéma.

Vous n’avez jamais été aussi popu­laire en France. De quoi Sarkozy est-il le nom ? a dépassé les 50 000 exem­plai­res et vous accor­dez davan­tage d’interviews qu’auparavant (deux pas­sa­ges à Ce soir (ou jamais !), un long entre­tien pour Libération…). Du coup, en ces temps de déso­rien­ta­tion, une partie de vos lec­teurs semble atten­dre de vous des pro­po­si­tions poli­ti­ques concrè­tes, pré­ci­ses, actuel­les, alors que vous pré­sen­tez clai­re­ment L’hypothèse com­mu­niste comme un livre de phi­lo­so­phie, et non de poli­ti­que ou de phi­lo­so­phie poli­ti­que. Y voyez-vous un mal­en­tendu sur le but de votre oeuvre en géné­ral ?

Je crois que tout succès sou­dain est un mal­en­tendu. Mon oeuvre véri­ta­ble, celle dont j’ai l’orgueil de croire qu’elle sera encore lue bien après ma dis­pa­ri­tion, est orga­ni­sée autour de trois « grands » livres : Théorie du Sujet en 1982, L’être et l’événement en 1988, et Logiques des mondes en 2006. Les « petits » livres sont des jalons dis­po­sés entre deux des « grands », ou alors des appli­ca­tions loca­les de ce qui y est éla­boré en détail. Je ne suis pas étonné que ces petits livres soient sou­vent plus lus que les grands. En un sens, ils sont écrits pour cela. Déjà Descartes écrit son petit Discours de la méthode comme une sorte d’abrégé de ce qui n’est plei­ne­ment expli­cité que dans les Méditations. La confé­rence de Sartre L’existentialisme est un huma­nisme vise à élar­gir le public (res­treint) de ce qui demeure le livre le plus impor­tant de cet auteur, à savoir L’être et le néant. Il est clair que mes deux Manifestes pour la phi­lo­so­phie (1989 et 2009), tout comme l’Ethique (1993) ou même Le siècle (2004) ont des fonc­tions com­pa­ra­bles.

Je crois cepen­dant qu’il faut mettre un peu à part la série des Circonstances (1, 2, 3, 4 et 5), qui ont connu des for­tu­nes tout à fait dif­fé­ren­tes. Limitée à mon public ordi­naire (pour 1 et 2), pro­vo­quant un scan­dale et une vio­lente polé­mi­que, mais qui est à cer­tains égards une tem­pête dans un verre d’eau (le 3, sous-titré « por­tées du mot « juif »), ren­con­trant un vaste succès (le 4, De quoi Sarkozy est-il le nom ?). Dans ces essais, la dimen­sion d’intervention est plus visi­ble, le lien à la conjonc­ture poli­ti­que plus marqué. Je m’expose alors au mal­en­tendu dont je par­lais au début : que le livre soit pris pour ce qu’au fond il n’est pas, une sorte de pro­po­si­tion poli­ti­que, venant com­bler un vide.

Il faut bien dire qu’au moment de l’élection pré­si­den­tielle, la lit­té­ra­ture sur Sarkozy a été aussi faible qu’abondante. Elle a oscillé entre une polé­mi­que usée, codée par une oppo­si­tion droite/​gauche venue d’un autre temps, et une lit­té­ra­ture de gare où on ne trou­vait à la fin que des his­toi­res de femme et d’argent. J’ai cher­ché des caté­go­ries à la fois plus géné­ra­les et plus clai­res, non seule­ment pour juger Sarkozy, mais sur­tout pour situer dans l’Histoire la signi­fi­ca­tion du vote en sa faveur. J’ai esquissé les prin­ci­pes les plus géné­raux d’une sorte de tenue sub­jec­tive face au désas­tre. Et j’ai enfin élargi la scène en ten­tant de res­sus­ci­ter une Idée, l’Idée du com­mu­nisme, dont il me sem­blait que l’absence avait laissé le champ libre, au moins en Europe, par une sorte de décom­pres­sion sinis­tre, à des aven­tu­riers bour­si­co­teurs du type de Berlusconi ou Sarkozy (on notera en pas­sant que l’Italie et la France sont les pays où l’inspiration com­mu­niste des poli­ti­ques avait été la plus vivace depuis la der­nière guerre mon­diale).

Le succès a signi­fié que je répon­dais à une attente, que je com­blais un manque. Mais si on regarde les choses de près, on voit que ce petit essai est entiè­re­ment nourri par mon der­nier « grand » livre, Logiques des mondes. Par exem­ple, quand je dis qu’il faut au moins, pour ne pas s’effondrer sub­jec­ti­ve­ment, tenir un point (sur l’amour, sur l’information, sur les sans-papiers etc.), cela ren­voie à la théo­rie des points qu’on trouve au cha­pi­tre 6 de Logiques des mondes, comme une pièce très impor­tante de ce que je nomme les pro­cé­du­res de vérité. Ou quand je parle de l’hypothèse com­mu­niste, quand je dis­tin­gue une Idée d’un pro­gramme, cela vient en droite ligne de la conclu­sion du même livre, qui démon­tre que la vie véri­ta­ble est une vie placée sous le signe de l’Idée. Et ainsi de suite.

Du coup, le succès, dont je me réjouis, est aussi une sorte d’oblitération de la portée réelle du livre. On ne peut y trou­ver ce qu’on y cher­che, à savoir un pro­gramme d’action poli­ti­que immé­diate, et on y trouve ce qu’on n’y cher­che pas, à savoir une phi­lo­so­phie opti­miste pour notre sombre temps.

Même si votre œuvre ne pro­pose pas de « pro­gramme d’action poli­ti­que immé­diate », vous n’avez cessé, toute votre vie, d’être un homme de ter­rain. Ainsi, vous avez long­temps été l’un des secré­tai­res de l’ »orga­ni­sa­tion Politique », fondée sur l’idée d’une poli­ti­que sans parti et atta­chée à la régu­la­ri­sa­tion des sans-papiers. Quel bilan –poli­ti­que, phi­lo­so­phi­que- tirez-vous de ces années d’action ?

L’organisation Politique a été fondée en 1983. C’est dire que son his­toire est longue, très diver­si­fiée. D’autant que pour moi, et pour la plu­part de ses fon­da­teurs, et au début de ses mili­tants, elle venait après les treize ans d’existence de l’UCFML (Union des Communistes de France Marxiste-Léniniste).

Notre acti­vité a cou­vert un champ consi­dé­ra­ble. Si l’on prend par exem­ple la séquence entre 1987 et 1993, on voit que les expé­rien­ces les plus impor­tan­tes concer­nent les usines, avec les noyaux ouvriers de Chausson, de la Steco, de Renault, les mots d’ordre entiè­re­ment nou­veaux en cas de fer­me­ture et de licen­cie­ments, le ral­lie­ment de nou­vel­les géné­ra­tions d’ouvriers d’origine malienne ou séné­ga­laise après un temps (fin des années 70) où ils étaient sur­tout maro­cains etc.

Dans le même temps, nous sommes à l’origine du quin­zo­ma­daire « Le Perroquet », où la plus haute intel­lec­tua­lité, la cri­ti­que lit­té­raire ou théâ­trale la plus fine, se mélan­gent aux ana­ly­ses poli­ti­ques, aux entre­tiens avec des ouvriers etc. Nous mon­tons le cycle des confé­ren­ces du Perroquet, où par­le­ront tout ce que la France compte alors d’intellectuels pro­gres­sis­tes, de Balibar à Vitez, de Milner à JL Nancy, de Lacoue-Labarthe à Denis Roche, de F. Regnault à Jacques Roubaud… Vraiment, c’est là que, comme le dési­rait Rimbaud, l’action était « la soeur du rêve ».

Je garde de tout ce temps un sou­ve­nir émer­veillé, et bien plus encore : mon oeuvre en a été nour­rie. Non seule­ment ma phi­lo­so­phie, mais mon filon roma­nes­que (« Calme bloc ici-bas », en 1997) et toute ma pro­duc­tion théâ­trale, l’Echarpe rouge en 1984 comme le cycle d’Ahmed de 1994 à 1998. Si je suis aujourd’hui moins immé­dia­te­ment orga­nisé pour la poli­ti­que mili­tante, ce n’est qu’un effet de cir­cons­tance. Il y a l’âge, aussi. La poli­ti­que est action et dépense de soi. Je demeure convaincu que par­ti­ci­per direc­te­ment à la poli­ti­que d’émancipation est une condi­tion pour la phi­lo­so­phie. C’est bien parce que j’ai obéi à cette maxime que j’occupe aujourd’hui dans le champ phi­lo­so­phi­que une posi­tion par­ti­cu­lière.

Je peux dire que l’action poli­ti­que m’a pres­que tout appris en matière d’indépendance de la pensée. J’y ai véri­fié, jour après jour, que se sous­traire aux opi­nions domi­nan­tes – ce qui, depuis Platon, est le B-a Ba de la phi­lo­so­phie – demande d’abord d’être lié à ceux qui n’ont aucun contact avec la domi­na­tion et les opi­nions qu’elle char­rie, de tra­vailler avec eux à la construc­tion poli­ti­que, de ne rien concé­der à la main­mise de l’Etat sur les poli­ti­ques (le vote, les cré­dits, les partis, la gauche et la droite etc.). Le bilan que je fais de mon enga­ge­ment poli­ti­que, de la lutte contre la guerre d’Algérie dans les années 50 jusqu’au combat pour l’amitié avec les ouvriers étran­gers et l’abrogation des lois scé­lé­ra­tes qui les visent, est entiè­re­ment posi­tif, sur le plan sub­jec­tif et sur le plan intel­lec­tuel.

Lorsque vous citez, dans vos livres, des séquen­ces poli­ti­ques récen­tes tra­vaillant à faire revi­vre l’hypothèse com­mu­niste, vos exem­ples concer­nent uni­que­ment des pays non occi­den­taux (en dehors, jus­te­ment, de celui de l’organisation Politique en France). Depuis les années 80, existe-t-il des mou­ve­ments, en France et en Occident, qui vous don­nent confiance en l’ouverture de cette nou­velle séquence ?

Faire vivre l’Idée com­mu­niste est une tâche de carac­tère idéo­lo­gi­que (donc aussi phi­lo­so­phi­que), et non pas immé­dia­te­ment une tâche poli­ti­que. Il s’agit en effet que les indi­vi­dus puis­sent être pré­pa­rés à accep­ter, si pos­si­ble dans l’enthousiasme, qu’une autre vision du monde, radi­ca­le­ment oppo­sée au capi­talo-par­le­men­ta­risme actuel­le­ment hégé­mo­ni­que (notam­ment sous le nom fal­si­fié de « démo­cra­tie ») est non seule­ment sou­hai­ta­ble, mais pos­si­ble. Toute poli­ti­que d’émancipation accepte comme hori­zon cette hypo­thèse, et elle en est la part réelle. Mais elle n’en est pas la réa­li­sa­tion, jus­te­ment parce que cette Idée -ou cette hypo­thèse- n’est aucu­ne­ment un pro­gramme qui deman­de­rait à être réa­lisé. Elle est plutôt une norme devant laquelle com­pa­rais­sent les poli­ti­ques. Celles qui sont com­pa­ti­bles avec l’hypothèse sont bonnes, celles qui ne le sont pas sont mau­vai­ses.

Il faut donc trans­for­mer votre ques­tion, et dire : « Existe-t-il des actions réel­les, depuis les années 80, qui vous parais­sent en tout cas com­pa­ti­bles avec la renais­sance espé­rée de l’Idée com­mu­niste ? ». La réponse est évi­dem­ment posi­tive. Même des mou­ve­ments aussi confus que les immen­ses mani­fes­ta­tions de décem­bre 1995 contre le plan Juppé, avec comme unique mot d’ordre « ensem­ble ! », por­taient cette com­pa­ti­bi­lité. Il en va de même pour les actions orga­ni­sées pour le droit des ouvriers sans-papiers, ou pour les mani­fes­ta­tions, dans toute l’Europe, soit contre la guerre en Irak, soit contre la guerre à Gaza. Et bien d’autres choses. Je ne dis pas qu’il s’agit de poli­ti­ques cohé­ren­tes ins­cri­tes dans l’horizon de l’Idée. Je dis seule­ment que l’existence de ces pro­ces­sus, pro­lon­gés ou spo­ra­di­ques, atteste que l’Idée com­mu­niste n’est pas coupée de tout réel. Le retour actuel de la vio­lence de classe (séques­tra­tions de patrons, bagar­res de rue, émeu­tes de la jeu­nesse popu­laire…) est lui aussi tout à fait confus, et par­fois même a-poli­ti­que. Il n’en est pas moins ins­crit sous le signe poten­tiel de l’Idée, parce qu’il rompt avec le consen­sus par­le­men­taire, et rend de nou­veau accep­ta­ble qu’on puisse courir des ris­ques au nom de ses convic­tions, au lieu de tou­jours s’en remet­tre à la média­tion de l’Etat, lequel, aujourd’hui, est clai­re­ment anti-popu­laire, voire guer­rier, tous partis poli­ti­ques confon­dus.

Le moment actuel est mou­vant, inquié­tant, insta­ble, troué d’éclairs. Cela vaut en tout cas mieux que le ron­ron­ne­ment qui sous cou­vert de « gauche », de Mitterrand à Jospin, fai­sait avan­cer en dou­ceur la ser­vi­lité popu­laire devant la mons­trueuse et réac­tive ins­tal­la­tion mon­diale d’un capi­ta­lisme de bri­gands.

Quel pour­rait être le rôle de l’art, aujourd’hui, dans cette « renais­sance espé­rée de l’Idée com­mu­niste » ?

Comme je le sou­tiens (notam­ment dans Circonstances 2), la dif­fi­culté aujourd’hui ne réside pas dans les formes de la cri­ti­que, mais dans son dépas­se­ment affir­ma­tif. C’est de l’Idée créa­trice que nous avons besoin, non du spec­ta­cle déso­lant de l’oppression, lequel com­mu­ni­que avec une péni­ble idéo­lo­gie vic­ti­maire. Je suis, pour uti­li­ser mon voca­bu­laire, un « affir­ma­tio­niste ». L’art contem­po­rain doit faire voir affir­ma­ti­ve­ment la pos­si­bi­lité de l’émancipation, laquelle ne réside jamais dans le simple constat de l’oppression, même fait du point de vue des oppri­més. C’est ce qu’il y avait de juste, il faut le dire, dans cer­tains aspects « héroï­ques » du réa­lisme socia­liste. Le relais, pour l’instant, n’est pas pris. La cri­ti­que occupe tout l’espace. Nous avons besoin d’une cri­ti­que de la cri­ti­que.

Le cinéma peut-il « faire voir affir­ma­ti­ve­ment la pos­si­bi­lité de l’émancipation » ? Inventer, par exem­ple, de nou­vel­les uto­pies, de nou­veaux héros révo­lu­tion­nai­res, capa­bles de convain­cre les gens que l’Etat, le capi­ta­lisme et la démo­cra­tie par­le­men­taire ne sont pas l’horizon indé­pas­sa­ble de l’humanité ?

Oui, il le peut sans aucun doute, comme on l’a vu dès les débuts du cinéma avec Eisenstein et toute l’école sovié­ti­que des années vingt et trente, ou tout à fait récem­ment avec Straub, cer­tains films de Godard de l’époque du groupe Dziga Vertov, ou les films chi­nois qui trai­tent des méta­mor­pho­ses du couple ouvrier/​usine. Et il y a bien d’autres exem­ples. Il suffit en un sens que le cinéma fasse confiance à des maté­riaux issus de la poli­ti­que réelle et de ses acteurs, pour y orga­ni­ser la visi­ta­tion de l’Idée.

Selon Augusto Boal, dra­ma­turge et homme poli­ti­que bré­si­lien, le « sys­tème tra­gi­que coer­ci­tif » d’Aristote, omni­pré­sent au théâ­tre et au cinéma, par­ti­cipe au main­tien de l’ordre établi. En effet, par la cathar­sis, il purge les spec­ta­teurs des pul­sions socia­le­ment nui­si­bles. Vous qui avez écrit des pièces de théâ­tre et consa­cré de nom­breux textes au cinéma, êtes-vous d’accord avec Boal ?

Je n’ai jamais consi­déré que la théo­rie d’Aristote sur la cathar­sis soit bien fondée. L’effet artis­ti­que, dans son essence, est un effet d’incorporation à l’Idée, Idée qui, au théâ­tre, est sym­bo­li­sée dans l’instant des corps-lan­ga­ges, et qui, au cinéma, est de l’ordre de la visi­ta­tion dans l’image. Tout dépend donc en der­nier res­sort de la nature sub­jec­tive de l’Idée, de son rap­port à la conjonc­ture, du type de divi­sion qu’elle ins­truit dans le public. On sait par­fai­te­ment qu’un cinéma de forme tout à fait clas­si­que, comme celui de Chaplin, pro­duit glo­ba­le­ment des effets pro­gres­sis­tes, ou peut les pro­duire, tandis que des per­for­man­ces « par­ti­ci­pa­ti­ves » n’y par­vien­nent pas.

Pourquoi ?

Parce qu’il est impos­si­ble de légi­fé­rer sur le rap­port entre art et poli­ti­que d’un point de vue uni­que­ment formel. Sur ce point, les avant-gardes n’ont pas eu plus de succès que le « réa­lisme socia­liste » sta­li­nien. Détruire les vieilles formes ne conduit pas néces­sai­re­ment à des résul­tats poli­ti­que­ment utiles, mais rem­plir ces vieilles formes avec des conte­nus révo­lu­tion­nai­res peut tout aussi bien n’être qu’une rhé­to­ri­que d’Etat. Toute la ques­tion est de savoir par où passe, dans un contexte poli­ti­que et esthé­ti­que donné, la puis­sance de l’Idée, sa capa­cité à chan­ger, au moins un peu, les indi­vi­dus. Et cela ne peut être décidé uni­la­té­ra­le­ment, ni du point de vue des formes artis­ti­ques, ni du point de vue des exi­gen­ces poli­ti­ques. On est à un croi­se­ment de deux pro­cé­du­res de vérité dis­tinc­tes, et il n’y a pas de méta-dis­cours qui puisse orga­ni­ser ces croi­se­ments. Il faut expé­ri­men­ter, et réagir selon les effets.

Que pensez-vous jus­te­ment du « théâ­tre de l’opprimé », par­ti­ci­pa­tif, qu’a théo­risé et pra­ti­qué Augusto Boal ?

Il a de grands méri­tes, mais il ne dépasse pas la cri­ti­que, la (re)présentation popu­laire de l’oppression, le cri de la révolte.

Pourtant, il ne se limite pas à un simple constat dénon­cia­teur : il se donne pour objec­tif d’entraîner le spectateur/​acteur à affron­ter les situa­tions d’oppression.

La poli­ti­que ne consiste pas à « affron­ter les situa­tions d’oppression ». Elle consiste à faire valoir, dans une situa­tion déter­mi­née, et de façon orga­ni­sée, la force de quel­ques prin­ci­pes oppo­sés à ceux qui domi­nent en géné­ral l’esprit des indi­vi­dus. Dans ce que j’en connais (et encore une fois, je sou­tiens ce théâ­tre, et je suis bien loin d’en connaî­tre toutes les mani­fes­ta­tions), le Théâtre de l’opprimé est encore très pris dans l’idée que la poli­ti­que com­mence par la révolte sociale contre l’oppression, éco­no­mi­que prin­ci­pa­le­ment, et ses déri­vés. Ce mar­xisme clas­si­que est sym­pa­thi­que, mais obso­lète. Nous savons aujourd’hui que la poli­ti­que va des prin­ci­pes aux situa­tions, et non du « social » à l’Etat par l’intermédiaire de la révo­lu­tion, comme la doc­trine clas­si­que le croyait. Il est de ce fait tout à fait pos­si­ble qu’une comé­die de Molière ait plus d’emprise poli­ti­que posi­tive sur un spec­ta­teur passif qu’un sketch « en situa­tion » et par­ti­ci­pa­tif sur son public, géné­ra­le­ment du reste convaincu d’avance.

Au-delà du cinéma, du théâ­tre et de l’art, quels pen­seurs actuels vous parais­sent « affir­ma­tio­nis­tes » ? Les tra­vaux de Michael Albert et Robin Hahnel, par exem­ple, décri­vent des modè­les assez précis d’économie par­ti­ci­pa­tive.

Il ne faut pas confon­dre l’affirmation avec le pro­gramme. Il est absurde, en un sens, de pro­po­ser des « modè­les précis », alors que les forces capa­bles de les porter ne sont même pas consti­tuées ! C’était déjà le débat entre Marx et les com­mu­nis­tes uto­pi­ques. Ces der­niers pré­ten­daient régler les détails de la future société, alors que l’organisation des ouvriers était encore d’une fai­blesse insi­gne, et que c’était déjà beau­coup de la ren­for­cer au niveau idéo­lo­gi­que, par l’Idée du com­mu­nisme. On est aujourd’hui encore bien plus bas. L’idée géné­rale elle-même est ter­ri­ble­ment affai­blie.

Nous sommes à peine au com­men­ce­ment d’une nou­velle séquence, et deux choses seule­ment sont à la fois pos­si­bles et requi­ses : au niveau phi­lo­so­phi­que et idéo­lo­gi­que, recons­ti­tuer de façon à la fois très sophis­ti­quée et très affir­ma­tive la consis­tance de l’Idée com­mu­niste. Sur ce point, nous devons être à la fois Hegel et Marx : une nou­velle pensée dia­lec­ti­que, et un nou­veau Manifeste poli­ti­que. Au niveau pra­ti­que, orga­ni­ser une liai­son mili­tante entre les intel­lec­tuels qui le veu­lent et les ouvriers qui l’attendent, sur des points déter­mi­nés à valeur uni­ver­selle. Le prin­ci­pal de ces points est sans aucun doute le statut des étran­gers, parce que c’est par lui que passe l’Internationalisme contem­po­rain, à savoir le refus caté­go­ri­que des « fron­tiè­res » entre un Occident riche et arro­gant et une masse de gens tenue pour inexis­tante.

Il ne faut pas se lais­ser dis­traire de cette exi­gence par les diver­sions mil­lé­na­ris­tes, dont la prin­ci­pale aujourd’hui, chez nous, est l’écologie. Il serait tel­le­ment utile à nos adver­sai­res en crise qu’il faille tous se récon­ci­lier pour sauver la pla­nète ! L’unité de la pla­nète mena­cée contre la divi­sion vio­lente des poli­ti­ques, quelle aubaine ! Le capi­ta­lisme lui-même devien­dra pour se tirer d’affaire éco­lo­gi­que pour deux. Ce ne seront que ban­ques du déve­lop­pe­ment dura­ble, hol­dings pour la pureté de l’eau, et fonds pour la pen­sion des balei­nes. Je ne crains pas de l’affirmer : l’écologie, c’est le nouvel opium du peuple. Et comme tou­jours, cet opium a son phi­lo­so­phe de ser­vice, qui est Sloterdijk. Etre affir­ma­tio­niste, c’est aussi passer outre les manoeu­vres d’intimidation menées autour de la « nature ». Il faut affir­mer net­te­ment que l’humanité est une espèce ani­male qui tente de sur­mon­ter son ani­ma­lité, un ensem­ble natu­rel qui tente de se dé-natu­ra­li­ser.

Propos recueillis par Pierre Gaultier.

Les commentaires sont fermés.