L’histoire vue de Marx

Par Mis en ligne le 09 juillet 2010

Titre du livre : Marx et l’histoire

Auteur : Éric Hobsbawm Éditeur : Démopolis

La com­pa­rai­son entre Martin Malia et Éric Hobsbawm invite à un exer­cice de style sur le mode des Vies Parallèles de Plutarque : deux exis­tences d’historiens qui ont tra­versé le « siècle des extrêmes », deux œuvres qui ont posé la ques­tion de son sens et l’ont trouvé dans le sur­gis­se­ment révo­lu­tion­naire de 1917. Mais alors que Martin Malia déploie son ana­lyse à partir de l’accident lui-même, Hobsbawm cherche la réso­nance entre les évé­ne­ments et un air qui, comme la phrase de Vinteuil pour Swann, donne un sens à une expé­rience dont la cohé­rence ne va pas de soi. L’origine de ce ques­tion­ne­ment n’est pas un acte, mais un dis­cours, et ce dis­cours est celui de Marx.

La publi­ca­tion chez Démopolis de dix articles, réunis sous le titre de Marx et l’histoire, offre l’occasion d’une nou­velle varia­tion sur ce thème, mais l’anthologie peut dérou­ter par son manque de cohé­rence. Aucune pré­sen­ta­tion chro­no­lo­gique n’ordonne la variété des sujets abor­dés ; nul clas­se­ment chro­no­lo­gique ne leur donne de suc­ces­sion. Le titre lui-même induit en erreur, puisque deux confé­rences seule­ment prennent Marx pour sujet. Sans l’aide d’un appa­reil cri­tique consé­quent, le lec­teur doit donc trou­ver seul les clés de lec­ture qui font défaut par ailleurs.

Il existe, para­doxa­le­ment, une forme de cir­cu­la­rité entre les textes d’Éric Hobsbawm. Elle tient davan­tage de l’herméneutique de Schleiermacher que du maté­ria­lisme his­to­rique de Marx. Chacun de ses ouvrages appelle les autres comme des échos néces­saires à sa com­pré­hen­sion. Marx et l’histoire implique ainsi une lec­ture croi­sée du reste de l’œuvre parce qu’il fait le bilan d’un par­cours intel­lec­tuel. Et si l’on envi­sage cette nou­velle publi­ca­tion sous l’angle auto­bio­gra­phique, mieux vau­drait lire le « et » figu­rant sur la jaquette comme un dis­jonc­tif : il y a, d’un côté, une réflexion sur Marx, et de l’autre, une inter­ro­ga­tion plus vaste sur le métier d’historien. L’articulation entre les deux ne va pas de soi et mérite d’être éclair­cie.

Itinéraire d’un his­to­rien mar­xiste

Des Primitifs de la révolte (1959) à Marx et l’histoire (2008), Hobsbawm pour­suit un dia­logue per­ma­nent avec Marx, s’interrogeant sur l’application de sa théo­rie à l’histoire. Sa valeur essen­tielle est d’avoir contri­bué à abolir les pri­vi­lèges d’une « his­toire au sin­gu­lier » pure­ment chro­no­lo­gique, et à éman­ci­per l’histoire éco­no­mique et sociale. Mais tout débat implique une radi­ca­li­sa­tion des posi­tions, jusqu’à la cari­ca­ture de la pensée ori­gi­nelle réduite pour l’auteur à « un mar­xisme vul­gaire ». Dans cette vision défor­mée, les forces maté­rielles de pro­duc­tion (c’est-à-dire l’organisation éco­no­mique) déter­minent toutes les autres acti­vi­tés humaines, et ce sont les contra­dic­tions de cette « infra­struc­ture » qui expliquent le deve­nir his­to­rique. Cette inter­pré­ta­tion ortho­doxe, Hobsbawm la réfute parce qu’elle abou­tit à un déter­mi­nisme radi­cal.

Selon lui, les his­to­riens devraient tirer deux ensei­gne­ments de Marx : la néces­sité d’analyser toute société comme un ensemble cohé­rent, où dif­fé­rentes strates s’influencent mutuel­le­ment sans qu’aucune ne pré­vale sur les autres ; et la pos­si­bi­lité de donner une expli­ca­tion glo­bale à l’histoire humaine, en ne consi­dé­rant que « l’homme réel », dont les besoins sont com­pa­rables quels que soient les temps et les lieux. Avant d’être un plan de recherche pour l’historien, le mar­xisme serait donc pour Hobsbawm un hori­zon à atteindre : celui d’une his­toire glo­bale.

Dans Historiographie du socia­lisme vrai, Marx et Engels per­si­flaient contre la gauche jeune-hégé­lienne qui pen­sait avoir gagné « l’homme pur et véri­table ». Hobsbawm, par son mépris pour le « mar­xisme vul­gaire », aurait-il gagné le Marx « pur et véri­table » ? On peut en douter, tant ce jeu de véri­tés et de contre-véri­tés autour du texte a fait la joie des mar­xistes, des mar­xo­logues et des mar­xiens, sans dis­tinc­tion de classes. Raymond Aron avait mis en garde dans Le Marxisme de Marx contre la ten­dance à oppo­ser deux lec­tures diver­gentes par un jeu subtil de réfé­rences contra­dic­toires. Hobsbawm tente d’éviter le chausse-trappe en pré­ci­sant qu’il est impos­sible de déduire une méthode his­to­rique de textes écrits dans la cha­leur des évé­ne­ments (voir la Lutte des classes en France ou le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte). Ce ne serait donc pas ses ana­lyses qu’il fau­drait reprendre, mais l’esprit dans lequel elles ont été for­mu­lées. Le défi n’est pas relevé et la vaste tri­lo­gie sur le XIXe siècle pro­duite par Hobsbawm en donne la preuve 1. Certes, il y étudie la société capi­ta­liste, défi­nie comme un sys­tème cohé­rent, et sou­ligne l’interaction entre ses dif­fé­rentes strates. Mais la conclu­sion s’inscrit net­te­ment dans la lignée du « mar­xisme vul­gaire » déjà déva­lué : la chute du sys­tème capi­ta­liste résulte des « contra­dic­tions inhé­rentes à son propre pro­grès » 2, issues des impé­ria­lismes éco­no­miques qui l’entraînent vers le conflit géné­ra­lisé. En somme, c’est bien la « base » qui conserve le der­nier mot sur l’infrastructure, et la loi du déter­mi­nisme éco­no­mique n’est pas brisée.

Donner à Marx raison contre Marx

En réa­lité, Hobsbawm semble pris dans une logique contra­dic­toire, qui le pousse à défendre l’essentiel de l’héritage de Marx tout en reje­tant les conclu­sions de ses épi­gones his­to­riens, qui nient la liberté des acteurs. Il cherche ainsi à élar­gir la notion de mode de pro­duc­tion, la défi­nis­sant comme un « agré­gat » qui réunit, outre des don­nées éco­no­miques, le niveau des tech­niques, des rap­ports sociaux, des struc­tures juri­diques. L’ensemble n’engage pas le sys­tème social dans une voie de déve­lop­pe­ment néces­saire, mais lui ouvre un champ de pos­si­bi­li­tés.

Faut-il y voir une ten­ta­tive de sauver Marx malgré lui ? Hobsbawm pour­rait alors être qua­li­fié de révi­sion­niste, cher­chant à amé­na­ger une théo­rie à laquelle il reste atta­ché, tout en com­pre­nant son inadé­qua­tion, et défend une lec­ture authen­tique contre une inter­pré­ta­tion vul­gaire. Le pro­cédé n’est pas sans arrière-pen­sées stra­té­giques, parce que ce type d’argument sert autant à dis­qua­li­fier un adver­saire qu’à prou­ver la jus­tesse d’un point de vue. Les deux confé­rences sur Marx, pré­sen­tées dans l’ouvrage, peuvent être lues en ce sens. La pre­mière, « Karl Marx et l’histoire » (1968) est une attaque contre le struc­tu­ra­lisme, où la société est réduite à l’articulation d’éléments anthro­po­lo­giques fon­da­men­taux qui n’évoluent pas. Quelle meilleure stra­té­gie contre cette vision a-his­to­rique, que d’invoquer Marx, pour affir­mer qu’une société est un ensemble dyna­mique qui évolue au gré des conflits entre les élé­ments qui la fondent ? De même, la seconde confé­rence, « La concep­tion mar­xiste de l’histoire » (1983), prend pour cible une his­to­rio­gra­phie « post-moderne » qui cherche à rem­pla­cer l’irréductibilité du fait par la flui­dité des repré­sen­ta­tions. À nou­veau, quelle meilleure attaque, que de s’appuyer sur Marx pour mon­trer que la dyna­mique his­to­rique repose sur des modes de pro­duc­tion donnés, qui relèvent de la réa­lité maté­rielle et non de la per­cep­tion des acteurs ?

L’horizon de l’historien

Mais si Marx n’est pour Hobsbawm qu’une arme dans des joutes intel­lec­tuelles, qu’en retient-il en défi­ni­tive ? Les autres confé­rences le sug­gèrent, son apport consiste en une vision de l’histoire fondée sur la rup­ture, et une pré­oc­cu­pa­tion de l’historien pour les silences du passé. Dans « La sin­gu­lière his­toire de l’Europe », l’auteur tente de dis­si­per l’illusion d’une iden­tité euro­péenne cohé­rente, en mon­trant que le passé du conti­nent s’est construit dans la confron­ta­tion. Dans « Barbarie, mode d’emploi », Hobsbawm déploie la spé­ci­fi­cité du XXe siècle sur la radi­ca­li­sa­tion d’une vio­lence inédite aupa­ra­vant. Chacune des deux approches est dis­cu­table. Une phi­lo­so­phie de l’histoire fondée sur la rup­ture incite à des pro­jec­tions sur l’avenir qui prennent la forme du mes­sia­nisme le plus exalté ou du pes­si­misme le plus noir. Hobsbawm penche pour la deuxième option et prend le masque de Cassandre qui annon­çait la chute des Atrides dans Les Troyennes d’Euripide. L’historien qui exhume le passé devient l’augure qui annonce l’avenir, assom­bri par la géné­ra­li­sa­tion de la bar­ba­rie. Comme ces mises en garde sont récur­rentes, la ful­gu­rance de la pré­dic­tion inat­ten­due s’efface par­fois devant la bana­lité de l’avis de tem­pête.

En revanche, Hobsbawm s’inspire avec profit de Marx pour iden­ti­fier des objets d’études féconds, dont le meilleur exemple est « l’histoire popu­laire ». Il a prouvé l’intérêt de faire cette his­toire des humbles dans Nations et natio­na­lismes, où il étudie la manière dont les groupes sociaux ont inté­gré l’idée de nation. Point de déve­lop­pe­ment théo­rique sur Fichte ou Herder, point d’étude sur le folk­lore de la bal­lade d’Ossian ou de Walter Scott. Ce qui le pré­oc­cupe, c’est « la vision de la nation par en-bas, c’est-à-dire du point de vue non pas des gou­ver­ne­ments ou des porte-parole et mili­tants des mou­ve­ments poli­tiques, mais par les gens ordi­naires » 3.

Plus qu’une théo­rie cohé­rente, Hobsbawm retient donc de Marx une manière d’envisager le métier d’historien, et de ce fait, Marx et l’histoire devrait être lu comme le bilan établi sur une pra­tique et sur les res­pon­sa­bi­li­tés qu’elle implique.

L’expertise et l’expérience

Au-delà d’une réflexion théo­rique, Marx et l’histoire invite donc à com­prendre le rôle d’une dis­ci­pline d’après l’expérience d’un pra­ti­cien : là réside l’intérêt majeur de l’ouvrage. Hobsbawm tente de défi­nir la place de l’histoire par affi­ne­ments suc­ces­sifs. Serait-elle l’autorité dic­tant la com­pré­hen­sion du pré­sent, et l’historien la « banque mémo­rielle de l’expérience » 4 ? La res­pon­sa­bi­lité de l’historien, scien­ti­fique et ensei­gnant, serait de pré­ve­nir la mani­pu­la­tion du passé à des fins poli­tiques ou idéo­lo­giques. La meilleure façon d’empêcher que les fruits de sa recherche ne se trans­forment en « une quel­conque ver­sion de l’opium du peuple » 5 serait de main­te­nir une admi­nis­tra­tion sour­cilleuse de la preuve contre le men­songe, de tou­jours res­ti­tuer l’analyse spé­ci­fique dans le contexte de l’histoire uni­ver­selle, et de rendre acces­sible ses résul­tats à tous. Mais Hobsbawm montre très bien les limites du dia­logue entre l’expert qui informe et le citoyen qui apprend, dia­logue de sourds entre deux lan­gages dif­fé­rents mobi­li­sés pour des objec­tifs diver­gents. L’historien reste impuis­sant lorsqu’une connais­sance défor­mée du passé devient l’instrument d’une poli­tique ; et l’histoire comme récep­tacle de l’expérience humaine qui met en garde semble condam­née à rester l’illusion du passé.

En revanche, l’histoire peut aider à mieux éva­luer les trans­for­ma­tions d’un monde soumis à des évo­lu­tions constantes. En cela, Hobsbawm reprend un argu­ment déve­loppé par Gadamer dans Le pro­blème de la conscience his­to­rique, qui défi­nis­sait le rôle de l’histoire comme une mise en pers­pec­tive de l’innovation écar­tant tout féti­chisme du pré­sent. Une telle entre­prise sup­pose un cadre d’analyse, et Hobsbawm le puise chez Marx. Elle jus­ti­fie éga­le­ment l’importance de l’expérience, dont le rôle est pré­ci­sé­ment de saisir ce qui dif­fé­ren­cie l’ancien du nou­veau. La spé­ci­fi­cité d’Éric Hobsbawm réside dans cette dua­lité, entre l’expertise de l’historien et l’expérience du témoin. Le der­nier article, « Rien n’aiguise l’esprit comme la défaite », met en valeur les avan­tages du sou­ve­nir sur l’érudition : point n’est besoin de se mettre à la place des hommes du passé, le dis­cours sur les morts se confon­dant avec le dis­cours sur les vivants, dont l’historien fait partie. Point n’est besoin non plus d’agiter la menace de l’anachronisme, l’expérience impo­sant la mise en pers­pec­tive entre ce qui fut et ce qui est. L’auteur adjoint ainsi au masque de Cassandre celui de Nestor dans l’Illiade, qui tem­père les ardeurs de la jeu­nesse par la sagesse de l’âge. Le détour par Marx trouve ainsi une nou­velle jus­ti­fi­ca­tion, dans la mesure où sa vision de l’histoire arti­cule le donné d’une expé­rience à la force d’une pré­dic­tion.

L’ensemble de l’ouvrage ne trouve donc pas son homo­gé­néité dans la figure tuté­laire de Marx, uti­li­sée comme une bous­sole et non comme une carte, pas plus qu’il ne trouve d’intérêt dans des consi­dé­ra­tions sur l’histoire et ses res­pon­sa­bi­li­tés, assez conve­nues fina­le­ment. En revanche, cette suc­ces­sion de confé­rences sera lue avec profit comme l’indicateur de l’état d’esprit d’un intel­lec­tuel mar­xiste confronté à la dés­illu­sion. Le scep­ti­cisme qui émane de la der­nière confé­rence en est le signe : lorsque son expé­rience du passé se perd dans l’innovation per­ma­nente, lorsque ses aver­tis­se­ments sont négli­gés, l’historien n’est plus qu’un « pen­seur vaincu » 6, dont la défaite nour­rit sa propre réflexion sans inner­ver celle des autres. Mais il n’existe ni vain­queur ni vaincu parmi les his­to­riens, parce qu’il n’existe aucune réponse défi­ni­tive aux ques­tions qu’ils posent. Cette incer­ti­tude, que Hobsbawm déplore en pen­sant avec nos­tal­gie à sa jeu­nesse com­mu­niste à Cambridge, est pré­ci­sé­ment ce qui assure à la dis­ci­pline son dyna­misme. Son avenir, aussi.

Ouvrage publié avec le concours du Centre natio­nal du livre.

rédac­teur : Emmanuel JOUSSE, Critique à non​fic​tion​.fr

Illustration : Flickr​.com / Alvaro Herraiz

Notes :

1 – L’ère des révo­lu­tions (Fayard) Paris,1969, L’ère du capi­tal (Fayard) Paris,1978, L’ère des empires (Fayard) Paris, 1989

2 – Hobsbawm, Éric, L’ère des empires (Hachette) Paris,1997, p. 20

3 – Hobsbawm, Éric, Nation et natio­na­lisme depuis 1780 (Gallimard), Paris, 1990, p. 29

4 – p. 84

5 – Op. cit., p. 133

6 – p. 197

Titre du livre : Marx et l’histoire

Auteur : Éric Hobsbawm

Éditeur : Démopolis

Date de publi­ca­tion : 23/10/09

N° ISBN : 9782354570187

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