L’héritage d’Allende : construire la Gauche

Il y a quarante ans, le 4 septembre 1970, Salvador Allende gagna les élections présidentielles, bien qu’il dût attendre sa ratification par le Congrès en séance plénière. La victoire d’Allende constitua un événement historique marquant et une leçon politique qu’on ne doit pas oublier. L’infatigable lutte pour forger une identité de gauche orientée vers le socialisme avait enfin donné ses fruits.

Jamais une élection présidentielle au Chili n’avait atteint tant de tension dramatique. Les citoyens étaient conscients que dans le pays se jouaient des questions très importantes qui détermineraient son futur. L’affrontement de base était entre la gauche et la droite, représentés par le sénateur Salvador Allende Gossens et par l’ex-président et entrepreneur Jorge Alessandri Rodriguez. Il y avait un troisième candidat, Radomiro Tomic Romero, de la Démocratie Chrétienne (DC), avec un programme qui envisageait le “socialisme communautaire” -lequel le rapprochait des positions de la gauche.

La droite acculée cherchait des formules désespérées pour défendre ses intérêts. Elle n’écartait rien. A la fin de 1969, un soulèvement du régiment Tacna, dirigé par le général Roberto Viaux, mit le gouvernement de Frei Montalva au bord du précipice. Des groupes d’extrême-droite relevaient la tête. Sur le plan politique, la droite postulait la “Nouvelle République”, qui ébauchait des éléments néolibéraux et un ferme autoritarisme pour barrer le chemin à la gauche. Pour sa part, l’Unité Populaire, alliance large autour des socialistes et des communistes, intégrait le Parti Radical et des secteurs chrétiens détachés de la DC qui formaient le parti Mapu, ainsi que des laïques et des progressistes qui se définissaient de gauche. La candidature de Salvador Allende émergeait avec des possibilités de victoire.

La gauche gagnait du terrain et un solide mouvement syndical, organisé autour de la Centrale Unique des Travailleurs, s’étendait à la campagne à travers de syndicats agricoles mobilisés et de grande ampleur. Le mouvement étudiant, majoritairement de gauche, était puissant et de portée nationale. Le mouvement des sans-abris campait dans les principales villes. Il existait ainsi une ample base sociale pour le mouvement politique qui établissait un programme centré sur la nationalisation des richesses de base, sur l’approfondissement de la réforme agraire et sur la constitution d’une aire sociale de l’économie, constituée par la banque, les principaux monopoles et les entreprises stratégiques. Il se proposait aussi une nouvelle Constitution et une institutionnalité en accord avec les transformations impulsées, un développement de la démocratie et la réelle validité des droits et libertés individuelles et collectives. C’était en synthèse la connue “voie pacifique au socialisme”, un projet inédit dans l’histoire de l’Humanité.

Internationalement, c’était les temps de la Guerre Froide; l’Union Soviétique et le socialisme apparaissaient rivaliser avec succès avec l’impérialisme. En Amérique latine -à partir de 1959 avec la Révolution Cubaine-, il y avait des avancées populaires que les USA regardaient avec préoccupation. Ils ne voulaient pas « d’un nouveau Cuba » dans leur arrière-cour. Sous ce prétexte, ils avaient envahi la République Dominicaine pour renverser le gouvernement démocratique de Juan Bosch et, en 1964, soutenu le coup d’Etat militaire au Brésil qui renversa le président Joao Goulart. Cependant, l’avancée des peuples ne cessait pas. En Bolivie, à la suite de la mort du commandant Ernesto Che Guevara dans une opération dirigée par les Nord-américains, se produisaient des avancées démocratiques avec le gouvernement du général Juan José Torres (1970-1971), pendant qu’en Argentine le péronisme impulsait le retour de son leader, et au Pérou le général Juan Velasco Alvarado s’efforçait de faire des réformes anti-impérialistes et intégratrices de la population indigène. De même en Uruguay, la situation était inquiétante pour l’oligarchie.

Pour les USA, le Chili était une pièce clé dans son jeu d’échec de domination régionale. Déjà aux élections de 1964, ils avaient appuyé sans détour la candidature d’Eduardo Frei Montalva et sa “révolution en liberté”. D’énormes flux de dollars financèrent une impressionnante campagne de terreur contre Salvador Allende et la gauche. Le président Kennedy -qui impulsait l’Alliance pour le Progrès- imaginait que la Démocratie Chrétienne au Chili pouvait se lever comme alternative à la Révolution Cubaine.

La trajectoire de Salvador Allende, comme parlementaire et leader populaire, était impeccable. Il avait été ministre de la Santé du gouvernement de Front Populaire (1938-1941) et, comme sénateur, un invariable démocrate, anti-impérialiste et partisan de l’entente socialiste-communiste, de l’unité de la classe ouvrière et des plus larges secteurs sociaux exploités par le capitalisme. Vaillant défenseur de la Révolution Cubaine, mémorables avaient été ses luttes contre la Loi de Défense Permanente de la Démocratie, paradigme de l’anticommunisme, ainsi que sa constante dénonciation des manigances de l’impérialisme et de la spoliation que commettaient les entreprises nord-américaines Anaconda et Kennecott sur le cuivre chilien. Allende était un leader respecté et aimé par le peuple, qui savait qu’il ne serait pas trahi par lui. Dans bien des aspects, il était un éducateur et un organisateur notable, d’une persévérance exemplaire dans la lutte pour l’unité de la gauche.

Dans le pays, la société s’agitait. Surgissaient les “chrétiens pour le socialisme”, les étudiants de l’Université Catholique prenaient la maison centrale pour imposer de profondes réformes et dénonçaient les mensonges d’El Mercurio ; se produisait la prise de la Cathédrale de Santiago par des curés, des religieuses et des laïcs qui demandaient un plus grand engagement de l’Eglise avec le peuple.

Le pays attendait de grands changements dans le cadre d’une nouvelle période historique truffée de promesses de justice et d’égalité. La campagne électorale fut très dure. La droite se lança à fond, rééditant -en la corrigeant et l’augmentant- la campagne de terreur de 1964. Elle intensifia sa pression sur les forces armées, dans lesquelles une bonne partie du cadre officier était passée par les écoles de formation anti-subversives du Pentagone. Le financement de la CIA vint à affluer au travers de la ITT, qui contrôlait le monopole téléphonique. Malgré tout, les élections furent tranquilles et surtout, serrées. Allende obtint plus d’un million de voix, gagnant 40.000 voix de préférence sur Alessandri, et obtint 36,3% du total des suffrages. Tomic obtint 27,84%, avec plus de huit cent mille suffrages. Comme une bonne partie de ses suffrages était dirigés contre la droite, il était clair que la gauche comptait sur un appui très supérieur.

Les résultats furent connus dans la soirée du 4 septembre, et immédiatement Tomic reconnut la victoire d’Allende. Cette même nuit, à la suite de moments de tension -quand des chars de l’armée se déployèrent dans l’Alameda-, il y eut une énorme manifestation face à la Fédération des Etudiants du Chili. Des dizaines de milliers de personnes vinrent des quartiers périphériques pour célébrer la victoire. Il semblait que jamais le peuple ne s’était senti si joyeux, si rempli d’espoir. Le discours d’Allende fut émouvant et profond. Il rappela les luttes populaires, les efforts quotidiens du peuple pour subsister et lutter, et assuma sa victoire comme une continuité avec le Front Populaire et, avant, avec le gouvernement du président José Manuel Balmaceda – poussé à la mort par l’oligarchie- et avec la lutte infatigable de Luis Emilio Recabarren, organisateur de la classe ouvrière chilienne.

Les soixante jours qui suivirent, jusqu’au moment où le nouveau président devait assumer le mandat, furent bouleversants. La droite paniqua. Agustin Edwards, propriétaire d’El Mercurio, s’envola pour les USA pour demander au gouvernement nord-américain qu’il intervienne au Chili aux fins d’empêcher qu’Allende arrive à La Moneda [Palais Présidentiel, ndt]. A Washington, il trouva des oreilles attentives de la part du président Richard Nixon et de son gouvernement. Débuta ainsi une vague d’actes terroristes de la part de groupes d’extrême-droite […], qui reçut encouragement, argent et entraînement terroriste de l’extérieur.

Le 3 novembre 1970, néanmoins, déjouant les manoeuvres et actes criminels comme l’assassinat du général René Schneider, commandant en chef de l’armée, Salvador Allende prit ses fonctions. Commença ainsi le gouvernement le plus progressiste, libérateur et populaire de l’histoire du Chili. Au milieu de l’opposition de fer et de la conspiration de la droite avec le gouvernement des USA, Allende obtint des réussites notables comme la nationalisation du cuivre, l’approfondissement de la réforme agraire, les politiques de santé, éducation et logement, et des avancées gigantesques sur le plan culturel. Les forces créatrices du peuple se déchaînèrent sous l’influence d’un programme socialiste et démocratique. Les pauvres de la ville et de la campagne réussirent à participer et à jouer un rôle plus important -ce que l’on leur avait refusé pendant des décennies. Dans l’enceinte internationale, le Chili obtint une reconnaissance mondiale qui valorisa sa tentative d’avancer librement vers le socialisme.

Mais cette noble intention échoua par la conspiration interne et externe, sans nier les erreurs de l’Unité Populaire elle-même, qui culmina avec le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973. Le président Allende, fidèle à son serment, préféra mourir à la Moneda que de trahir la confiance du peuple.

Aujourd’hui -comme dans les années qui précédèrent la victoire d’Allende-, atteindre la condition requise pour la victoire de 1970 reste d’actualité. Nous évoquons l’unité de l’ensemble de la gauche, aujourd’hui morcelée. C’est le pas indispensable pour construire sa propre identité idéologique et programmatique et, de là, avancer vers des accords politiques et sociaux plus vastes.

En Amérique latine s’ouvrent aujourd’hui des tendances révolutionnaires qui, avec leurs différentes spécificités, tracent une voie tentée au Chili. D’une certaine manière, les processus du Venezuela, de Bolivie et d’Equateur revendiquent la voie pacifique vers le socialisme qui proclamera martyr, avec une conviction démocratique résolue, le président Salvador Allende. Reviennent des temps révolutionnaires qui, dans les conditions actuelles, font retourner le regard vers la voie qu’a ouvert par son sacrifice le président Allende.

Merci à Punto Final

Source: http://www.puntofinal.cl/716/editorial717.php

Date de parution de l’article original: 03/09/2010

URL de cet article: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=1368