L’héritage d’Allende : construire la Gauche

Par Mis en ligne le 15 septembre 2010

Il y a qua­rante ans, le 4 sep­tembre 1970, Salvador Allende gagna les élec­tions pré­si­den­tielles, bien qu’il dût attendre sa rati­fi­ca­tion par le Congrès en séance plé­nière. La vic­toire d’Allende consti­tua un évé­ne­ment his­to­rique mar­quant et une leçon poli­tique qu’on ne doit pas oublier. L’infatigable lutte pour forger une iden­tité de gauche orien­tée vers le socia­lisme avait enfin donné ses fruits.

Jamais une élec­tion pré­si­den­tielle au Chili n’avait atteint tant de ten­sion dra­ma­tique. Les citoyens étaient conscients que dans le pays se jouaient des ques­tions très impor­tantes qui déter­mi­ne­raient son futur. L’affrontement de base était entre la gauche et la droite, repré­sen­tés par le séna­teur Salvador Allende Gossens et par l’ex-président et entre­pre­neur Jorge Alessandri Rodriguez. Il y avait un troi­sième can­di­dat, Radomiro Tomic Romero, de la Démocratie Chrétienne (DC), avec un pro­gramme qui envi­sa­geait le “socia­lisme com­mu­nau­taire” -lequel le rap­pro­chait des posi­tions de la gauche.

La droite accu­lée cher­chait des for­mules déses­pé­rées pour défendre ses inté­rêts. Elle n’écartait rien. A la fin de 1969, un sou­lè­ve­ment du régi­ment Tacna, dirigé par le géné­ral Roberto Viaux, mit le gou­ver­ne­ment de Frei Montalva au bord du pré­ci­pice. Des groupes d’extrême-droite rele­vaient la tête. Sur le plan poli­tique, la droite pos­tu­lait la “Nouvelle République”, qui ébau­chait des élé­ments néo­li­bé­raux et un ferme auto­ri­ta­risme pour barrer le chemin à la gauche. Pour sa part, l’Unité Populaire, alliance large autour des socia­listes et des com­mu­nistes, inté­grait le Parti Radical et des sec­teurs chré­tiens déta­chés de la DC qui for­maient le parti Mapu, ainsi que des laïques et des pro­gres­sistes qui se défi­nis­saient de gauche. La can­di­da­ture de Salvador Allende émer­geait avec des pos­si­bi­li­tés de victoire.

La gauche gagnait du ter­rain et un solide mou­ve­ment syn­di­cal, orga­nisé autour de la Centrale Unique des Travailleurs, s’étendait à la cam­pagne à tra­vers de syn­di­cats agri­coles mobi­li­sés et de grande ampleur. Le mou­ve­ment étu­diant, majo­ri­tai­re­ment de gauche, était puis­sant et de portée natio­nale. Le mou­ve­ment des sans-abris cam­pait dans les prin­ci­pales villes. Il exis­tait ainsi une ample base sociale pour le mou­ve­ment poli­tique qui éta­blis­sait un pro­gramme centré sur la natio­na­li­sa­tion des richesses de base, sur l’approfondissement de la réforme agraire et sur la consti­tu­tion d’une aire sociale de l’économie, consti­tuée par la banque, les prin­ci­paux mono­poles et les entre­prises stra­té­giques. Il se pro­po­sait aussi une nou­velle Constitution et une ins­ti­tu­tion­na­lité en accord avec les trans­for­ma­tions impul­sées, un déve­lop­pe­ment de la démo­cra­tie et la réelle vali­dité des droits et liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives. C’était en syn­thèse la connue “voie paci­fique au socia­lisme”, un projet inédit dans l’histoire de l’Humanité.

Internationalement, c’était les temps de la Guerre Froide ; l’Union Soviétique et le socia­lisme appa­rais­saient riva­li­ser avec succès avec l’impérialisme. En Amérique latine -à partir de 1959 avec la Révolution Cubaine-, il y avait des avan­cées popu­laires que les USA regar­daient avec pré­oc­cu­pa­tion. Ils ne vou­laient pas « d’un nou­veau Cuba » dans leur arrière-cour. Sous ce pré­texte, ils avaient envahi la République Dominicaine pour ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment démo­cra­tique de Juan Bosch et, en 1964, sou­tenu le coup d’Etat mili­taire au Brésil qui ren­versa le pré­sident Joao Goulart. Cependant, l’avancée des peuples ne ces­sait pas. En Bolivie, à la suite de la mort du com­man­dant Ernesto Che Guevara dans une opé­ra­tion diri­gée par les Nord-amé­ri­cains, se pro­dui­saient des avan­cées démo­cra­tiques avec le gou­ver­ne­ment du géné­ral Juan José Torres (1970-1971), pen­dant qu’en Argentine le péro­nisme impul­sait le retour de son leader, et au Pérou le géné­ral Juan Velasco Alvarado s’efforçait de faire des réformes anti-impé­ria­listes et inté­gra­trices de la popu­la­tion indi­gène. De même en Uruguay, la situa­tion était inquié­tante pour l’oligarchie.

Pour les USA, le Chili était une pièce clé dans son jeu d’échec de domi­na­tion régio­nale. Déjà aux élec­tions de 1964, ils avaient appuyé sans détour la can­di­da­ture d’Eduardo Frei Montalva et sa “révo­lu­tion en liberté”. D’énormes flux de dol­lars finan­cèrent une impres­sion­nante cam­pagne de ter­reur contre Salvador Allende et la gauche. Le pré­sident Kennedy -qui impul­sait l’Alliance pour le Progrès- ima­gi­nait que la Démocratie Chrétienne au Chili pou­vait se lever comme alter­na­tive à la Révolution Cubaine.

La tra­jec­toire de Salvador Allende, comme par­le­men­taire et leader popu­laire, était impec­cable. Il avait été ministre de la Santé du gou­ver­ne­ment de Front Populaire (1938-1941) et, comme séna­teur, un inva­riable démo­crate, anti-impé­ria­liste et par­ti­san de l’entente socia­liste-com­mu­niste, de l’unité de la classe ouvrière et des plus larges sec­teurs sociaux exploi­tés par le capi­ta­lisme. Vaillant défen­seur de la Révolution Cubaine, mémo­rables avaient été ses luttes contre la Loi de Défense Permanente de la Démocratie, para­digme de l’anticommunisme, ainsi que sa constante dénon­cia­tion des mani­gances de l’impérialisme et de la spo­lia­tion que com­met­taient les entre­prises nord-amé­ri­caines Anaconda et Kennecott sur le cuivre chi­lien. Allende était un leader res­pecté et aimé par le peuple, qui savait qu’il ne serait pas trahi par lui. Dans bien des aspects, il était un édu­ca­teur et un orga­ni­sa­teur notable, d’une per­sé­vé­rance exem­plaire dans la lutte pour l’unité de la gauche.

Dans le pays, la société s’agitait. Surgissaient les “chré­tiens pour le socia­lisme”, les étu­diants de l’Université Catholique pre­naient la maison cen­trale pour impo­ser de pro­fondes réformes et dénon­çaient les men­songes d’El Mercurio ; se pro­dui­sait la prise de la Cathédrale de Santiago par des curés, des reli­gieuses et des laïcs qui deman­daient un plus grand enga­ge­ment de l’Eglise avec le peuple.

Le pays atten­dait de grands chan­ge­ments dans le cadre d’une nou­velle période his­to­rique truf­fée de pro­messes de jus­tice et d’égalité. La cam­pagne élec­to­rale fut très dure. La droite se lança à fond, réédi­tant -en la cor­ri­geant et l’augmentant- la cam­pagne de ter­reur de 1964. Elle inten­si­fia sa pres­sion sur les forces armées, dans les­quelles une bonne partie du cadre offi­cier était passée par les écoles de for­ma­tion anti-sub­ver­sives du Pentagone. Le finan­ce­ment de la CIA vint à affluer au tra­vers de la ITT, qui contrô­lait le mono­pole télé­pho­nique. Malgré tout, les élec­tions furent tran­quilles et sur­tout, ser­rées. Allende obtint plus d’un mil­lion de voix, gagnant 40.000 voix de pré­fé­rence sur Alessandri, et obtint 36,3% du total des suf­frages. Tomic obtint 27,84%, avec plus de huit cent mille suf­frages. Comme une bonne partie de ses suf­frages était diri­gés contre la droite, il était clair que la gauche comp­tait sur un appui très supérieur.

Les résul­tats furent connus dans la soirée du 4 sep­tembre, et immé­dia­te­ment Tomic recon­nut la vic­toire d’Allende. Cette même nuit, à la suite de moments de ten­sion -quand des chars de l’armée se déployèrent dans l’Alameda-, il y eut une énorme mani­fes­ta­tion face à la Fédération des Etudiants du Chili. Des dizaines de mil­liers de per­sonnes vinrent des quar­tiers péri­phé­riques pour célé­brer la vic­toire. Il sem­blait que jamais le peuple ne s’était senti si joyeux, si rempli d’espoir. Le dis­cours d’Allende fut émou­vant et pro­fond. Il rap­pela les luttes popu­laires, les efforts quo­ti­diens du peuple pour sub­sis­ter et lutter, et assuma sa vic­toire comme une conti­nuité avec le Front Populaire et, avant, avec le gou­ver­ne­ment du pré­sident José Manuel Balmaceda – poussé à la mort par l’oligarchie- et avec la lutte infa­ti­gable de Luis Emilio Recabarren, orga­ni­sa­teur de la classe ouvrière chilienne.

Les soixante jours qui sui­virent, jusqu’au moment où le nou­veau pré­sident devait assu­mer le mandat, furent bou­le­ver­sants. La droite pani­qua. Agustin Edwards, pro­prié­taire d’El Mercurio, s’envola pour les USA pour deman­der au gou­ver­ne­ment nord-amé­ri­cain qu’il inter­vienne au Chili aux fins d’empêcher qu’Allende arrive à La Moneda [Palais Présidentiel, ndt]. A Washington, il trouva des oreilles atten­tives de la part du pré­sident Richard Nixon et de son gou­ver­ne­ment. Débuta ainsi une vague d’actes ter­ro­ristes de la part de groupes d’extrême-droite […], qui reçut encou­ra­ge­ment, argent et entraî­ne­ment ter­ro­riste de l’extérieur.

Le 3 novembre 1970, néan­moins, déjouant les manoeuvres et actes cri­mi­nels comme l’assassinat du géné­ral René Schneider, com­man­dant en chef de l’armée, Salvador Allende prit ses fonc­tions. Commença ainsi le gou­ver­ne­ment le plus pro­gres­siste, libé­ra­teur et popu­laire de l’histoire du Chili. Au milieu de l’opposition de fer et de la conspi­ra­tion de la droite avec le gou­ver­ne­ment des USA, Allende obtint des réus­sites notables comme la natio­na­li­sa­tion du cuivre, l’approfondissement de la réforme agraire, les poli­tiques de santé, édu­ca­tion et loge­ment, et des avan­cées gigan­tesques sur le plan cultu­rel. Les forces créa­trices du peuple se déchaî­nèrent sous l’influence d’un pro­gramme socia­liste et démo­cra­tique. Les pauvres de la ville et de la cam­pagne réus­sirent à par­ti­ci­per et à jouer un rôle plus impor­tant -ce que l’on leur avait refusé pen­dant des décen­nies. Dans l’enceinte inter­na­tio­nale, le Chili obtint une recon­nais­sance mon­diale qui valo­risa sa ten­ta­tive d’avancer libre­ment vers le socialisme.

Mais cette noble inten­tion échoua par la conspi­ra­tion interne et externe, sans nier les erreurs de l’Unité Populaire elle-même, qui culmina avec le coup d’Etat mili­taire du 11 sep­tembre 1973. Le pré­sident Allende, fidèle à son ser­ment, pré­féra mourir à la Moneda que de trahir la confiance du peuple.

Aujourd’hui -comme dans les années qui pré­cé­dèrent la vic­toire d’Allende-, atteindre la condi­tion requise pour la vic­toire de 1970 reste d’actualité. Nous évo­quons l’unité de l’ensemble de la gauche, aujourd’hui mor­ce­lée. C’est le pas indis­pen­sable pour construire sa propre iden­tité idéo­lo­gique et pro­gram­ma­tique et, de là, avan­cer vers des accords poli­tiques et sociaux plus vastes.

En Amérique latine s’ouvrent aujourd’hui des ten­dances révo­lu­tion­naires qui, avec leurs dif­fé­rentes spé­ci­fi­ci­tés, tracent une voie tentée au Chili. D’une cer­taine manière, les pro­ces­sus du Venezuela, de Bolivie et d’Equateur reven­diquent la voie paci­fique vers le socia­lisme qui pro­cla­mera martyr, avec une convic­tion démo­cra­tique réso­lue, le pré­sident Salvador Allende. Reviennent des temps révo­lu­tion­naires qui, dans les condi­tions actuelles, font retour­ner le regard vers la voie qu’a ouvert par son sacri­fice le pré­sident Allende.

Merci à Punto Final

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Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 03/09/2010

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