In Memoriam

L’héritage controversé du keynésianisme

Par Mis en ligne le 01 mars 2011

Gilles Dostaler est décédé dans la nuit du 25 février der­nier, suite à une longue mala­die. Pendant des années, il a pour­suivi au dépar­te­ment d’économie de l’Université du Québec à Montréal une riche car­rière d’enseignement et de recherche au cours de laquelle plu­sieurs publi­ca­tions ont marqué le champ de l’économie poli­tique. Spécialiste mon­dia­le­ment reconnu sur Keynes, il a contri­bué au débat public et poli­tique en rap­pe­lant l’importance du projet key­né­sien. À l’automne 2008, il a publié un impor­tant texte sur ce thème dans le numéro 2 des Nouveaux Cahiers du socia­lisme et dont il nous semble appro­prié de publier un bref extrait aujourd’hui.

Pierre Beaudet



L’héritage controversé du keynésianisme

La révo­lu­tion key­né­sienne est un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion his­to­rique, idéo­lo­gique et théo­rique dont Keynes est un acteur, certes majeur, mais non unique. Une trans­for­ma­tion du même genre se serait pro­duite si Keynes n’avait pas été là. De la même manière, la « contre-révo­lu­tion moné­ta­riste », pour reprendre une expres­sion de Friedman, serait adve­nue, sous une forme sans doute dif­fé­rente, si les Hayek, Friedman ou Lucas n’avaient jamais vu le jour. D’autres intel­lec­tuels se seraient char­gés de ratio­na­li­ser les poli­tiques néo­li­bé­rales. Il ne faut pas confondre, tou­te­fois, révo­lu­tion key­né­sienne et key­né­sia­nisme. Le key­né­sia­nisme désigne un ensemble d’idées qui, ins­pi­rées par Keynes, se sont déve­lop­pées après lui. Comme on sait, les que­relles d’héritage, celles qui opposent les plus proches parents, sont sou­vent les plus viru­lentes. Ce fut le cas avec Marx, le seul pen­seur de l’économie et de la société à avoir, avec Keynes, donné son nom à un mou­ve­ment de pensée. Ces noms sont nés avant le décès du maître à penser, ce qui a donné l’occasion à ce der­nier de prendre ses dis­tances avec ses dis­ciples. Marx aurait ainsi déclaré à au moins deux reprises, quand on lui deman­dait d’arbitrer des conflits au sein des social-démo­cra­ties fran­çaise et russe : « Quant à moi, je ne suis pas mar­xiste ». Keynes a déclaré à son ami, Austin Robinson, alors qu’il sor­tait d’une réunion avec quelques éco­no­mistes aux États-Unis pen­dant la guerre : « J’étais le seul non key­né­sien présent ».

L’œuvre de Keynes est com­plexe et contra­dic­toire. Il est normal qu’elle ait donné lieu à des inter­pré­ta­tions mul­tiples et diver­gentes et qu’on se ques­tionne encore aujourd’hui sur le vrai sens de la Théorie géné­rale. Il est inévi­table, aussi, qu’une pensée sub­tile se trans­forme en dogme aux mains de pro­sé­lytes à l’intelligence par­fois limi­tée. C’est ce qui s’est pro­duit dès après la publi­ca­tion de la Théorie géné­rale. On trou­vait le livre com­pli­qué, dif­fi­ci­le­ment lisible. On lui repro­chait l’absence de for­ma­li­sa­tion mathé­ma­tique. Keynes a lui-même répondu à cette objec­tion en écri­vant qu’il ne sou­hai­tait pas une « cris­tal­li­sa­tion » pré­ma­tu­rée de ses idées dont les plus fon­da­men­tales étaient rela­ti­ve­ment simples. On a fait le contraire, en pro­po­sant un modèle mathé­ma­tique simple, illus­tré par un célèbre gra­phique, qui per­met­tait de trans­mettre la pensée de Keynes dans les salles de classe sans obli­ger les étu­diants à le lire. De la même manière, on sait que l’Église n’encourage pas la lec­ture directe de la bible, et que l’interprétation du Capital était réser­vée aux man­da­rins de l’Académie des sciences de l’URSS.

C’est ainsi que s’est impo­sée une ver­sion asep­ti­sée de la théo­rie key­né­sienne, syn­thèse entre la microé­co­no­mie néo­clas­sique que Keynes reje­tait et une macroé­co­no­mie key­né­sienne déles­tée des ses élé­ments les plus fon­da­men­taux : les temps, l’incertitude, les anti­ci­pa­tions, la pré­sence de la mon­naie. Principal archi­tecte de cette construc­tion, auteur du manuel qui a initié des géné­ra­tions d’étudiants à l’économie, Paul Samuelson l’a bap­ti­sée « syn­thèse néo­clas­sique ». Sur ce socle ana­ly­tique, on a assis un ensemble de recettes simples pour gérer la conjonc­ture, poli­tiques bud­gé­taires et moné­taires per­met­tant d’arbitrer entre le chô­mage et l’inflation. On a illus­tré cet arbi­trage au moyen d’un autre gra­phique célèbre, la courbe de Phillips. L’économiste néo­zé­lan­dais Phillips est aussi l’auteur d’une construc­tion faite de pompes, de tuyaux et de valves qu’il uti­li­sait dans ses cours pour illus­trer le méca­nisme des poli­tiques key­né­siennes. On a appelé « key­né­sia­nisme hydrau­lique » cette ver­sion édul­co­rée des idées de Keynes. C’est celle qui s’est impo­sée dans l’après-guerre, jusqu’aux années 1970, et c’est celle qui resur­git à la faveur de la crise actuelle.

Une forme nou­velle s’est tou­te­fois déve­lop­pée au moment du triomphe de la macroé­co­no­mie clas­sique et du néo­li­bé­ra­lisme. On l’a appelé la nou­velle éco­no­mie key­né­sienne. Cherchant à émuler la nou­velle macroé­co­no­mie sur son propre ter­rain, elle se pré­sente de manière très sophis­ti­quée sur le plan formel. Sur le plan théo­rique, elle réduit le modèle de Keynes à un modèle néo­clas­sique doté de « rigi­di­tés nomi­nales » des prix et des salaires, qu’il faut expli­quer. La nou­velle éco­no­mie key­né­sienne est donc plus éloi­gnée encore du projet de Keynes que la syn­thèse néo­clas­sique. Parmi d’autres, Joseph Stiglitz est l’un des créa­teurs de ce cou­rant de pensée. Il a tou­te­fois durci le ton face à l’orthodoxie néo­clas­sique depuis son pas­sage à la Banque mondiale.

D’autres cou­rants insistent plutôt sur la rup­ture entre la théo­rie key­né­sienne et la théo­rie néo­clas­sique. On désigne sous le nom de cou­rant post­key­né­sien un ensemble assez vaste et diver­si­fié d’auteurs qui insistent, à des degrés divers, sur l’importance de fac­teurs comme l’incertitude, le temps, les anti­ci­pa­tions, le carac­tère actif et endo­gène de la mon­naie, l’instabilité finan­cière du capi­ta­lisme, la domi­na­tion des éco­no­mies modernes par les mono­poles. Ces auteurs rejettent la microé­co­no­mie néo­clas­sique à laquelle ils sub­sti­tuent des ana­lyses ins­pi­rées de Marx, des ins­ti­tu­tion­na­listes et d’autres cou­rants hété­ro­doxes : prix admi­nis­trés ou déter­mi­nés par les coûts de pro­duc­tion, par le tra­vail, répar­ti­tion résul­tant de rap­ports de force, de la lutte des classes. Du coup, les pro­po­si­tions poli­tiques de post­key­né­siens sont beau­coup plus radi­cales. Amie de Keynes et porte-parole impor­tante et colo­rée de ce cou­rant de pensée, Joan Robinson, qua­li­fiait de key­né­sia­nisme bâtard la syn­thèse néo­clas­sique. Elle se défi­nis­sait comme une key­né­sienne de gauche, prô­nait natio­na­li­sa­tions et pla­ni­fi­ca­tion des éco­no­mies et consi­dé­rait que la dis­pa­ri­tion de l’intérêt régle­rait une bonne partie des pro­blèmes éco­no­miques contem­po­rains. Elle fut aussi l’auteur d’une œuvre théo­rique impor­tante. Son nom a cir­culé un temps comme can­di­date au prix de la Banque de Suède. On ne sera pas étonné qu’elle ne l’ait pas reçu.

C’est la syn­thèse néo­clas­sique qui s’est impo­sée dans le monde aca­dé­mique de l’après-guerre, avant d’être sup­plan­tée par les cou­rants de pensée qui reje­taient la greffe key­né­sienne sur l’orthodoxie néo­clas­sique. Et, sur le plan des poli­tiques éco­no­miques, c’est le réglage de pré­ci­sion de la conjonc­ture, à tra­vers les poli­tiques bud­gé­taires et moné­taires, qui a tenu le haut du pavé, par­ti­cu­liè­re­ment aux États-Unis où l’on croyait, au moment de la pré­si­dence de Kennedy, que la « nou­velle éco­no­mie » avait enfin permis de résor­ber crises et chô­mage et qu’elle régle­rait éven­tuel­le­ment le pro­blème de la pau­vreté dans la « nou­velle société ». Les choses ne se sont pas dérou­lées comme prévu. L’une des rai­sons en est l’écroulement du sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal mis en place à Bretton Woods en 1944, sys­tème par ailleurs très éloi­gné du projet ini­tial de Keynes qui prô­nait un contrôle beau­coup plus strict de la finance inter­na­tio­nale. Aujourd’hui, le retour aux recettes key­né­siennes de l’après-guerre ne suf­fira pas à régler les pro­blèmes reliés, entre autres, à la déré­gle­men­ta­tion finan­cière inter­na­tio­nale, à la spé­cu­la­tion effré­née, au contrôle de l’entreprise par la finance, à l’accroissement des écarts de revenu, aux­quels s’ajoutent désor­mais les menaces à l’environnement. Ces recettes per­met­tront sans doute une sortie de crise plus rapide que dans les années 1930. Mais une fois la machine mor­ti­fère repar­tie comme avant, la pro­chaine crise risque d’être plus grave et, comme Keynes l’a écrit à la fin de la Première Guerre mon­diale, les hommes ne se laissent pas mourir de faim sans réagir. Quant à la pos­si­bi­lité d’un chan­ge­ment de sys­tème, il avait exprimé ainsi son dilemme, en 1933 :

Le capi­ta­lisme inter­na­tio­nal, et cepen­dant indi­vi­dua­liste, aujourd’hui en déca­dence, aux mains duquel nous nous sommes trou­vés après la guerre, n’est pas une réus­site. Il est dénué d’intelligence, de beauté, de jus­tice, de vertu, et il ne tient pas ses pro­messes. En bref, il nous déplaît et nous com­men­çons à le mépri­ser. Mais quand nous nous deman­dons par quoi le rem­pla­cer, nous sommes extrê­me­ment per­plexes. (« National self-suf­fi­ciency », New Statesman and Nation, vol. 6, 8 et 15 juillet 1933 ; tra­duc­tion fran­çaise in La Pauvreté dans l’abondance, p. 203.

Gilles Dostaler

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