Bizarre reprise

L’expérience française

Par Mis en ligne le 03 octobre 2010

Il était pos­sible, il y a un an, d’identifier ces quatre dilemmes de la « reprise » :

1. dilemme de la répar­ti­tion : réta­blis­se­ment de la ren­ta­bi­lité vs emploi et demande ;

2. dilemme de la mon­dia­li­sa­tion : résorp­tion des dés­équi­libres vs crois­sance mon­diale ;

3. dilemme bud­gé­taire : résorp­tion des défi­cits vs dépenses sociales ;

4. dilemme euro­péen : chacun pour soi vs coor­di­na­tion.

Ces contra­dic­tions marquent la conjonc­ture actuelle. Premier dilemme : l’OCDE nous apprend que « les béné­fices des entre­prises ont for­te­ment aug­menté » et ce réta­blis­se­ment se pour­suit dans un contexte d’incrustation du chô­mage : « les taux de chô­mage ne semblent plus devoir aug­men­ter, mais ils res­tent élevés ». Mais l’inquiétude gagne : « le climat d’incertitude pro­voque un ralen­tis­se­ment de la reprise ». Ce pes­si­misme se tra­duit par un ajus­te­ment brutal des pré­vi­sions : en mai der­nier, l’OCDE pré­voyait une crois­sance de 2,2 % en France au deuxième semestre. En sep­tembre, la pré­vi­sion a été rame­née à 0,5 %. Et il en va de même pour les prin­ci­paux pays euro­péens et pour les États-Unis.

Deuxième dilemme : la hausse du taux d’épargne des ménages aux États-Unis et les plans d’austérité en Europe per­mettent, au moins en théo­rie, de réduire les défi­cits (exté­rieur aux États-Unis, bud­gé­taire en Europe) mais cette rela­tive résorp­tion des dés­équi­libres conduit à un ralen­tis­se­ment de la crois­sance. Troisième dilemme : dans le cas euro­péen, les plans d’ajustement impliquent une réduc­tion des dépenses sociales qui aura pour effet de réduire la demande de la majo­rité des citoyens. Enfin, qua­trième dilemme, l’Europe est en train de diver­ger, notam­ment en raison de la stra­té­gie alle­mande.

Dans ce contexte, il faut tout le talent de Mme Lagarde pour trou­ver de bons chiffres sur les­quels s’extasier : la crois­sance a été de 0,6 % au deuxième tri­mestre, et le taux de chô­mage a reculé. Quoi de plus humain, en cette ren­trée un peu dif­fi­cile, de se jeter sur ces sta­tis­tiques et de les monter en épingle ? Le pro­blème, c’est qu’ils déforment la réa­lité. Commençons par le taux de chô­mage. Il a baissé de 10 % à 9,7 % au pre­mier semestre : mer­veilleuse prouesse ! Il faut quand même remon­ter dix ans en arrière pour trou­ver un niveau aussi élevé. Et à y regar­der de plus près, une bonne partie de ce résul­tat s’explique par le fait que des per­sonnes décou­ra­gées renoncent à trou­ver un emploi, sans parler des radia­tions du Pôle emploi.

Voyons l’emploi main­te­nant : 59 000 emplois ont été créés au pre­mier semestre. Beau résul­tat : l’emploi total est aujourd’hui au même niveau qu’il y a 5 ans et reste infé­rieur d’un demi-mil­lion à ce qu’il était avant la crise. A ce rythme, il fau­drait plu­sieurs années pour reve­nir sur l’hécatombe. De plus l’intérim repré­sente la quasi-inté­gra­lité (95 %) de ces nou­veaux emplois. Quant à la crois­sance du deuxième tri­mestre, elle aurait été nulle sans la contri­bu­tion des stocks. L’optimisme de Lagarde et cie n’est pas sim­ple­ment une façade, c’est aussi une véri­table insulte pour la majo­rité de la popu­la­tion qui vit dif­fi­ci­le­ment cette période, n’ayant pas accès aux pro­fits du Cac40 : +85 % au pre­mier semestre.

Plusieurs indi­ca­teurs sont en train de se retour­ner et la pro­ba­bi­lité d’une re-réces­sion (double dip) aug­mente. Dans ce contexte, les gou­ver­ne­ments euro­péens s’obstinent à mener des poli­tiques atter­rantes repo­sant sur un aveu­gle­ment pro­fond. Ils misent tout sur la crois­sance mais cherchent à la retrou­ver au prix d’une double aus­té­rité (bud­gé­taire et sala­riale) qui ne peut qu’en éloi­gner. Et la véri­table alter­na­tive ne consiste sans doute pas à ima­gi­ner de meilleurs moyens d’obtenir plus de crois­sance. Il s’agit plutôt de répar­tir les richesses d’une manière plus favo­rable à la satis­fac­tion des besoins sociaux.

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