L’expérience française

Il était possible, il y a un an, d’identifier ces quatre dilemmes de la « reprise » :

1. dilemme de la répartition : rétablissement de la rentabilité vs emploi et demande ;

2. dilemme de la mondialisation : résorption des déséquilibres vs croissance mondiale ;

3. dilemme budgétaire : résorption des déficits vs dépenses sociales ;

4. dilemme européen : chacun pour soi vs coordination.

Ces contradictions marquent la conjoncture actuelle. Premier dilemme : l’OCDE nous apprend que « les bénéfices des entreprises ont fortement augmenté » et ce rétablissement se poursuit dans un contexte d’incrustation du chômage : « les taux de chômage ne semblent plus devoir augmenter, mais ils restent élevés ». Mais l’inquiétude gagne : « le climat d’incertitude provoque un ralentissement de la reprise ». Ce pessimisme se traduit par un ajustement brutal des prévisions : en mai dernier, l’OCDE prévoyait une croissance de 2,2 % en France au deuxième semestre. En septembre, la prévision a été ramenée à 0,5 %. Et il en va de même pour les principaux pays européens et pour les États-Unis.

Deuxième dilemme : la hausse du taux d’épargne des ménages aux États-Unis et les plans d’austérité en Europe permettent, au moins en théorie, de réduire les déficits (extérieur aux États-Unis, budgétaire en Europe) mais cette relative résorption des déséquilibres conduit à un ralentissement de la croissance. Troisième dilemme : dans le cas européen, les plans d’ajustement impliquent une réduction des dépenses sociales qui aura pour effet de réduire la demande de la majorité des citoyens. Enfin, quatrième dilemme, l’Europe est en train de diverger, notamment en raison de la stratégie allemande.

Dans ce contexte, il faut tout le talent de Mme Lagarde pour trouver de bons chiffres sur lesquels s’extasier : la croissance a été de 0,6 % au deuxième trimestre, et le taux de chômage a reculé. Quoi de plus humain, en cette rentrée un peu difficile, de se jeter sur ces statistiques et de les monter en épingle ? Le problème, c’est qu’ils déforment la réalité. Commençons par le taux de chômage. Il a baissé de 10 % à 9,7 % au premier semestre : merveilleuse prouesse ! Il faut quand même remonter dix ans en arrière pour trouver un niveau aussi élevé. Et à y regarder de plus près, une bonne partie de ce résultat s’explique par le fait que des personnes découragées renoncent à trouver un emploi, sans parler des radiations du Pôle emploi.

Voyons l’emploi maintenant : 59 000 emplois ont été créés au premier semestre. Beau résultat : l’emploi total est aujourd’hui au même niveau qu’il y a 5 ans et reste inférieur d’un demi-million à ce qu’il était avant la crise. A ce rythme, il faudrait plusieurs années pour revenir sur l’hécatombe. De plus l’intérim représente la quasi-intégralité  (95 %) de ces nouveaux emplois. Quant à la croissance du deuxième trimestre, elle aurait été nulle sans la contribution des stocks. L’optimisme de Lagarde et cie n’est pas simplement une façade, c’est aussi une véritable insulte pour la majorité de la population qui vit difficilement cette période, n’ayant pas accès aux profits du Cac40 : +85 % au premier semestre.

Plusieurs indicateurs sont en train de se retourner et la probabilité d’une re-récession (double dip) augmente. Dans ce contexte, les gouvernements européens s’obstinent à mener des politiques atterrantes reposant sur un aveuglement profond. Ils misent tout sur la croissance mais cherchent à la retrouver au prix d’une double austérité (budgétaire et salariale) qui ne peut qu’en éloigner. Et la véritable alternative ne consiste sans doute pas à imaginer de meilleurs moyens d’obtenir plus de croissance. Il s’agit plutôt de répartir les richesses d’une manière plus favorable à la satisfaction des besoins sociaux.