Détruire ou changer l’État

Par Daniel BENSAÏD *

L’État et la révolution : Marx, Lénine et Rosa Luxembourg

Inspiré par la réflexion de Marx sur l’expérience de la Commune de Paris, Lénine déclare que « l’Etat représentatif moderne » est un instrument d’exploitation du travail par le capital. Il est l’organisation de la violence de classe. Il exprime le fait que « les contradictions de classes sont inconciliables ». La conséquence pratique en est que « l’affranchissement de la classe opprimée est impossible, non seulement sans une révolution violente, mais aussi sans la suppression de l’appareil du pouvoir d’Etat créé par la classe dominante ».

La Commune
Dans les pages célèbres du 18 Brumaire, Marx constate que toutes les révolutions politiques n’ont fait jusqu’alors que perfectionner la machine d’Etat au lieu « de la briser, de la démolir », et non de se contenter « d’en prendre possession ». C’est précisément ce qu’a accompli la Commune. La « démocratie bourgeoise » devient alors « prolétarienne » et « se transforme en quelque chose qui n’est plus à proprement parler un Etat ».

Une dictature pour sauver la démocratie ?
Marx exige donc bel et bien la destruction de l’Etat existant comme « excroissance parasitaire » de la société. Dans une société capitaliste, la démocratie reste une démocratie pour les riches, alors que la dictature du prolétariat doit instaurer une démocratie pour le peuple. Plus tard pour Lénine, la question de l’Etat est indissociable de celle de la dictature du prolétariat, comme organisation de la force et de la violence, « aussi bien pour réprimer la résistance des exploiteurs que pour diriger la grande masse de a population ». Il s’agit de prendre le pouvoir pour « conduire le peuple entier au socialisme ». La formule évoque le concept d’hégémonie, pour définir le rapport entre prolétariat et paysannerie dans l’alliance ouvrière et paysanne.

Les contradictions de l’utopie léniniste
En gros pour Lénine, il s’agit de « prendre possession » en l’état de l’appareil de production, sans avoir à le changer. Lénine persiste dans son utopie gestionnaire en imaginant que, lorsque l’Etat et l’autorité politique disparaîtront, « les fonctions publiques perdront leur caractère politique et se transformeront en simples fonctions administratives ». Il s’agit bien ici, non seulement du dépérissement de l’Etat, mais bel et bien du dépérissement de la politique, soluble dans l’administration des choses. Mais l’utopie libertaire se retourne en utopie autoritaire. Le rêve d’une société qui ne serait « tout entière qu’un seul bureau et un seul atelier », ne relève que d’une bonne organisation de son fonctionnement. L’« Etat prolétarien », conçu comme un « cartel du peuple entier », conduit à la confusion totalitaire de la classe, du parti, et de l’Etat, et à l’idée que, dans ce cartel du peuple entier, les travailleurs n’auraient plus à faire grève, puisque ce serait faire grève contre eux-mêmes.

Critique prémonitoire
C’est ce point aveugle que Rosa Luxemburg va mettre en évidence. Pour elle, la dictature du prolétariat ne peut être celle d’un parti minoritaire se substituant à la classe. Et si elle assume pleinement la notion de dictature du prolétariat au sens large, elle met en garde: « La réalisation du socialisme par une minorité est inconditionnellement exclue, puisque l’idée du socialisme exclut justement la domination d’une minorité ». Dès 1918, Luxembourg redoute que les mesures d’exception décrétées par les Bolchéviques dans le contexte de la guerre civile ne deviennent la règle, au nom d’une conception purement instrumentale de l’Etat en tant qu’appareil de domination d’une classe sur une autre.

Le socialisme, c’est la liberté
Le socialisme ne saurait être octroyé d’en haut, affirme Luxembourg. Pour résoudre les problèmes, la liberté la plus large, l’activité la plus large, de la plus large part de la population est nécessaire. Or, la liberté, « c’est toujours au moins la liberté de celui que pense autrement ». Ce n’est pas elle, mais la terreur qui démoralise : « Sans élections générales, sans une liberté de presse et de réunion illimitée, sans une lutte d’opinion libre, la vie s’étiole dans toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie demeure le seul élément actif. »

Des débats contemporains
Tout au long du 20° siècle, bien de l’eau a coulé sous les ponts des révolutions. Au fil des expériences sociales, les approches théoriques de l’Etat se sont enrichies et approfondies, de Gramsci à Foucault, en passant par Poulantzas, Lefebvre, Alvater, Hirsch, et bien d’autres. Foucault à notamment contribué à démystifier un fétichisme du pouvoir en s’attelant à la généalogie des rapports de pouvoirs, jusqu’à émettre l’hypothèse selon laquelle l’Etat ne serait rien d’autre qu’une « manière de gouverner » ou « un autre type de gouvernementalité ». Cependant pour Foucault, il ne s’agit ni d’installer « l’institution totalisatrice de l’Etat » en position de surplomb, ni de la nier. Si sa théorie des rapports de pouvoir permet de saisir une pluralité de dominations et de contradictions, il n’en demeure pas moins que tous les pouvoirs ne jouent pas dans la reproduction sociale des rapports capitalistes de production. Il y a, dans les réseaux et les rapports de pouvoirs, de nœuds plus important que d’autres. La rhétorique libérale de l’Etat minimal ou du repli de l’Etat n’en font ressortir qu’avec plus de relief le noyau dur de ses fonctions répressives et son rôle éminent dans la mise en place des dispositifs du biopouvoir. Si le tissu des rapports de pouvoir est à défaire, et s’il s’agit là d’un processus de longue haleine, la machinerie du pouvoir d’Etat reste à briser.


* Extrait d’un « article-préface » écrit pour l’anniversaire de la révolution russe et de la publication par Lénine de L’Etat et la révolution.