Détruire ou changer l’État

Mis en ligne le 24 août 2007

Par Daniel BENSAÏD *

L’État et la révo­lu­tion : Marx, Lénine et Rosa Luxembourg 

Inspiré par la réflexion de Marx sur l’expérience de la Commune de Paris, Lénine déclare que « l’Etat repré­sen­ta­tif moderne » est un ins­tru­ment d’exploitation du tra­vail par le capi­tal. Il est l’organisation de la vio­lence de classe. Il exprime le fait que « les contra­dic­tions de classes sont incon­ci­liables ». La consé­quence pra­tique en est que « l’affranchissement de la classe oppri­mée est impos­sible, non seule­ment sans une révo­lu­tion vio­lente, mais aussi sans la sup­pres­sion de l’appareil du pou­voir d’Etat créé par la classe dominante ».

La Commune
Dans les pages célèbres du 18 Brumaire, Marx constate que toutes les révo­lu­tions poli­tiques n’ont fait jusqu’alors que per­fec­tion­ner la machine d’Etat au lieu « de la briser, de la démo­lir », et non de se conten­ter « d’en prendre pos­ses­sion ». C’est pré­ci­sé­ment ce qu’a accom­pli la Commune. La « démo­cra­tie bour­geoise » devient alors « pro­lé­ta­rienne » et « se trans­forme en quelque chose qui n’est plus à pro­pre­ment parler un Etat ».

Une dic­ta­ture pour sauver la démocratie ?
Marx exige donc bel et bien la des­truc­tion de l’Etat exis­tant comme « excrois­sance para­si­taire » de la société. Dans une société capi­ta­liste, la démo­cra­tie reste une démo­cra­tie pour les riches, alors que la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat doit ins­tau­rer une démo­cra­tie pour le peuple. Plus tard pour Lénine, la ques­tion de l’Etat est indis­so­ciable de celle de la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, comme orga­ni­sa­tion de la force et de la vio­lence, « aussi bien pour répri­mer la résis­tance des exploi­teurs que pour diri­ger la grande masse de a popu­la­tion ». Il s’agit de prendre le pou­voir pour « conduire le peuple entier au socia­lisme ». La for­mule évoque le concept d’hégémonie, pour défi­nir le rap­port entre pro­lé­ta­riat et pay­san­ne­rie dans l’alliance ouvrière et paysanne.

Les contra­dic­tions de l’utopie léniniste
En gros pour Lénine, il s’agit de « prendre pos­ses­sion » en l’état de l’appareil de pro­duc­tion, sans avoir à le chan­ger. Lénine per­siste dans son utopie ges­tion­naire en ima­gi­nant que, lorsque l’Etat et l’autorité poli­tique dis­pa­raî­tront, « les fonc­tions publiques per­dront leur carac­tère poli­tique et se trans­for­me­ront en simples fonc­tions admi­nis­tra­tives ». Il s’agit bien ici, non seule­ment du dépé­ris­se­ment de l’Etat, mais bel et bien du dépé­ris­se­ment de la poli­tique, soluble dans l’administration des choses. Mais l’utopie liber­taire se retourne en utopie auto­ri­taire. Le rêve d’une société qui ne serait « tout entière qu’un seul bureau et un seul ate­lier », ne relève que d’une bonne orga­ni­sa­tion de son fonc­tion­ne­ment. L’« Etat pro­lé­ta­rien », conçu comme un « cartel du peuple entier », conduit à la confu­sion tota­li­taire de la classe, du parti, et de l’Etat, et à l’idée que, dans ce cartel du peuple entier, les tra­vailleurs n’auraient plus à faire grève, puisque ce serait faire grève contre eux-mêmes.

Critique prémonitoire
C’est ce point aveugle que Rosa Luxemburg va mettre en évi­dence. Pour elle, la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat ne peut être celle d’un parti mino­ri­taire se sub­sti­tuant à la classe. Et si elle assume plei­ne­ment la notion de dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat au sens large, elle met en garde : « La réa­li­sa­tion du socia­lisme par une mino­rité est incon­di­tion­nel­le­ment exclue, puisque l’idée du socia­lisme exclut jus­te­ment la domi­na­tion d’une mino­rité ». Dès 1918, Luxembourg redoute que les mesures d’exception décré­tées par les Bolchéviques dans le contexte de la guerre civile ne deviennent la règle, au nom d’une concep­tion pure­ment ins­tru­men­tale de l’Etat en tant qu’appareil de domi­na­tion d’une classe sur une autre.

Le socia­lisme, c’est la liberté
Le socia­lisme ne sau­rait être octroyé d’en haut, affirme Luxembourg. Pour résoudre les pro­blèmes, la liberté la plus large, l’activité la plus large, de la plus large part de la popu­la­tion est néces­saire. Or, la liberté, « c’est tou­jours au moins la liberté de celui que pense autre­ment ». Ce n’est pas elle, mais la ter­reur qui démo­ra­lise : « Sans élec­tions géné­rales, sans une liberté de presse et de réunion illi­mi­tée, sans une lutte d’opinion libre, la vie s’étiole dans toutes les ins­ti­tu­tions publiques, végète, et la bureau­cra­tie demeure le seul élé­ment actif. »

Des débats contemporains
Tout au long du 20° siècle, bien de l’eau a coulé sous les ponts des révo­lu­tions. Au fil des expé­riences sociales, les approches théo­riques de l’Etat se sont enri­chies et appro­fon­dies, de Gramsci à Foucault, en pas­sant par Poulantzas, Lefebvre, Alvater, Hirsch, et bien d’autres. Foucault à notam­ment contri­bué à démys­ti­fier un féti­chisme du pou­voir en s’attelant à la généa­lo­gie des rap­ports de pou­voirs, jusqu’à émettre l’hypothèse selon laquelle l’Etat ne serait rien d’autre qu’une « manière de gou­ver­ner » ou « un autre type de gou­ver­ne­men­ta­lité ». Cependant pour Foucault, il ne s’agit ni d’installer « l’institution tota­li­sa­trice de l’Etat » en posi­tion de sur­plomb, ni de la nier. Si sa théo­rie des rap­ports de pou­voir permet de saisir une plu­ra­lité de domi­na­tions et de contra­dic­tions, il n’en demeure pas moins que tous les pou­voirs ne jouent pas dans la repro­duc­tion sociale des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion. Il y a, dans les réseaux et les rap­ports de pou­voirs, de nœuds plus impor­tant que d’autres. La rhé­to­rique libé­rale de l’Etat mini­mal ou du repli de l’Etat n’en font res­sor­tir qu’avec plus de relief le noyau dur de ses fonc­tions répres­sives et son rôle émi­nent dans la mise en place des dis­po­si­tifs du bio­pou­voir. Si le tissu des rap­ports de pou­voir est à défaire, et s’il s’agit là d’un pro­ces­sus de longue haleine, la machi­ne­rie du pou­voir d’Etat reste à briser.


* Extrait d’un « article-pré­face » écrit pour l’anniversaire de la révo­lu­tion russe et de la publi­ca­tion par Lénine de L’Etat et la révolution.

Les commentaires sont fermés.