L’État de l’après-crise

Mis en ligne le 10 février 2010

par Emmanuel Bétry [10-02-2010]

La faillite de l’idéologie du marché libre ne date pas de 2008, affirme l’économiste James K. Galbraith. Il faut remon­ter aux années 1980 pour com­prendre com­ment les conser­va­teurs amé­ri­cains ont livré l’État à l’appétit des inté­rêts privés. Une ana­lyse revi­go­rante, quoique non direc­te­ment trans­po­sable au cas fran­çais.

Recensé : James K. Galbraith, L’État pré­da­teur. Comment la droite a renoncé au marché libre et pour­quoi la gauche devrait en faire autant, Paris, Seuil, coll. « Économie humaine », 2009, 311 p.

La crise finan­cière qui a plongé le monde déve­loppé dans la plus grave réces­sion éco­no­mique depuis les années 1930 a mis au banc des accu­sés les défen­seurs de la liberté abso­lue des mar­chés. En fait, écrit l’économiste amé­ri­cain James K. Galbraith dans L’État pré­da­teur, ouvrage paru aux États-Unis en août 2008, leur défaite intel­lec­tuelle était déjà consom­mée bien avant la chute de Lehman Brothers. Pour l’auteur, les trente der­nières années ont vu la ful­gu­rante ascen­sion puis l’inexorable déclin de ce qu’on appelle en France, faute d’un terme plus heu­reux, le néo­li­bé­ra­lisme – et que Galbraith, suivi par son tra­duc­teur, désigne sous l’expression « d’idéologie du marché libre ».

Vie et mort d’une idéo­lo­gie

Les néo­li­bé­raux amé­ri­cains, arri­vés au pou­voir sous Reagan, ont su séduire l’électorat avec un dis­cours simple van­tant la supé­rio­rité des mar­chés et dénon­çant l’interventionnisme de l’État, accusé d’avoir causé la stag­fla­tion des années 1970. Mais l’idéalisme des débuts –que Galbraith regarde avec une cer­taine envie – s’est rapi­de­ment brisé face aux contraintes de la poli­tique et de l’économie. Le moné­ta­risme ortho­doxe reliant l’inflation à la crois­sance de la masse moné­taire a ainsi été rapi­de­ment aban­donné par la Banque cen­trale amé­ri­caine. De même, la baisse mas­sive des impôts déci­dée par Reagan en 1982 a été suivie d’augmentations ulté­rieures des pré­lè­ve­ments, par le même Reagan en 1985 et par George Bush père en 1991, et n’a pas permis d’augmenter le taux d’épargne amé­ri­cain. La pro­messe d’une saine ges­tion des finances a été pareille­ment déçue, le budget de l’État amé­ri­cain se trou­vant en défi­cit qua­si­ment per­ma­nent depuis les années 1980. Enfin, la foi pro­cla­mée dans le libre-échange a été démen­tie par les poli­tiques pro­tec­tion­nistes mises en place par Reagan pour sou­te­nir l’industrie auto­mo­bile amé­ri­caine.

En réa­lité, le poids de l’État dans l’économie amé­ri­caine n’a pas dimi­nué depuis les années 1980. Mais l’action de l’État a été pro­gres­si­ve­ment sub­ver­tie par les inté­rêts privés, la pré­si­dence de George W. Bush consti­tuant l’apogée du pro­ces­sus : dans la santé, l’éducation, le loge­ment, la défense, les poli­tiques publiques ont de plus en plus consisté à garan­tir des rentes à des entre­prises pri­vées proches du pou­voir. L’État garant de l’intérêt géné­ral s’est mué en État pré­da­teur [1], soumis à « l’exploitation sys­té­ma­tique des ins­ti­tu­tions publiques pour le profit privé ». Si les États-Unis ont réussi à éviter un effon­dre­ment éco­no­mique et social, ils le doivent sur­tout aux ins­ti­tu­tions héri­tées du New Deal et de la Great Society, que les conser­va­teurs n’ont pas réussi à déman­te­ler : les sys­tèmes publics de retraites et de santé ont évité une chute bru­tale du revenu des Américains malgré les crises récur­rentes d’un capi­ta­lisme soumis aux aléas de la finance.

La main­mise des inté­rêts privés sur l’État et la per­sis­tance d’un dis­cours sur les vertus uni­ver­selles des mar­chés menacent néan­moins à long terme la pros­pé­rité des Américains et le lea­der­ship des États-Unis. Elles obèrent éga­le­ment la capa­cité des pou­voirs publics à com­battre le chan­ge­ment cli­ma­tique, qui met en danger la civi­li­sa­tion humaine telle qu’elle s’est construite depuis le début de l’ère indus­trielle. Pour conju­rer ces menaces, Galbraith en appelle avec une cer­taine dose de pro­vo­ca­tion à une réha­bi­li­ta­tion de la pla­ni­fi­ca­tion, qui signi­fie en fait la mise en œuvre de ce qu’on appel­le­rait en Europe des poli­tiques struc­tu­relles, dans les domaines des infra­struc­tures, de l’énergie et de la recherche. Il défend éga­le­ment le retour de la régle­men­ta­tion dans les sec­teurs où le libre jeu du marché n’a pas fait la preuve de son effi­ca­cité, se pro­non­çant par exemple pour une assu­rance mala­die publique uni­ver­selle et obli­ga­toire. Il prône enfin une action éner­gique pour réduire les inéga­li­tés sala­riales, par une hausse du salaire mini­mum et un pla­fon­ne­ment des salaires des diri­geants.

Heurs et mal­heurs de l’hétérodoxie

L’ouvrage est en réa­lité infi­ni­ment plus riche, au risque d’être par­fois décousu, que ce cane­vas ana­ly­tique et pro­gram­ma­tique : le lec­teur y trou­vera pêle-mêle une ana­lyse de la struc­ture concur­ren­tielle du marché des biens de consom­ma­tion en Chine, une défense détaillée et vigou­reuse des thèses expo­sées par Galbraith père dans Le Nouvel État indus­triel, une des­crip­tion par­ti­cu­liè­re­ment lucide des méca­nismes de la crise finan­cière actuelle qui n’était encore qu’à son com­men­ce­ment au moment de l’écriture du livre, une typo­lo­gie des consé­quences de la déré­gle­men­ta­tion sur dif­fé­rents mar­chés de biens et de ser­vices aux États-Unis, une appli­ca­tion des théo­ries du socio­logue Thomas Veblen sur la classe de loisir à la société amé­ri­caine actuelle, un exposé de l’économie poli­tique de la régle­men­ta­tion ou une intro­duc­tion à l’économie des uni­ver­si­tés. Ces dif­fé­rents sujets sont le plus sou­vent abor­dés sous un angle qui tranche avec le dis­cours ambiant. On pourra être en désac­cord avec cer­taines de ses ana­lyses, mais il est dif­fi­cile de dénier à l’auteur son ori­gi­na­lité et son indé­pen­dance d’esprit.

À cet égard, le lec­teur fran­çais qui s’attendrait à retrou­ver une cri­tique anti­li­bé­rale clas­sique, trans­po­sée au cas amé­ri­cain, sera (heu­reu­se­ment) désar­çonné : Galbraith dénonce certes avec vigueur le règne des mar­chés, la noci­vité de la finance et ce qu’il consi­dère comme les apo­ries du libre-échange ; mais il recon­naît éga­le­ment les vertus de la concur­rence, conteste l’efficacité du pro­tec­tion­nisme (pour­tant recom­mandé par nombre de lea­ders démo­crates) pour lutter contre le dum­ping social et envi­ron­ne­men­tal, loue la construc­tion euro­péenne et se permet même, en conclu­sion, une ode à l’exceptionnalisme amé­ri­cain.

Le revers de l’hétérodoxie est une ten­dance à contes­ter tout apport véri­table des éco­no­mistes « ortho­doxes », un peu trop rapi­de­ment assi­mi­lés à des défen­seurs for­ce­nés de la déré­gle­men­ta­tion. Galbraith cri­tique ainsi l’efficacité des pro­grammes de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle ou l’intérêt d’une poli­tique moné­taire indé­pen­dante sans faire réfé­rence aux apports de la recherche éco­no­mique sur ces sujets, alors qu’ils ont été abon­dam­ment trai­tés par les éco­no­mistes depuis une ving­taine d’années.

Ce tra­vers est d’autant plus regret­table que Galbraith n’hésite pas, à l’occasion, à recou­rir à des démons­tra­tions éco­no­miques qui sont tout sauf rigou­reuses. Après avoir observé, sur don­nées amé­ri­caines, que les inéga­li­tés sala­riales sont en moyenne moins impor­tantes quand le niveau du chô­mage est faible, Galbraith en conclut qu’une poli­tique en faveur de l’égalité des salaires permet de faire bais­ser le taux de chô­mage. La pos­si­bi­lité d’une cau­sa­lité inverse, par laquelle un chô­mage à un niveau bas ten­drait à favo­ri­ser le pou­voir de négo­cia­tion sala­riale des tra­vailleurs, est rapi­de­ment éva­cuée. Le contre-exemple de plu­sieurs pays euro­péens, où chô­mage élevé et (rela­ti­ve­ment) faibles inéga­li­tés sala­riales se com­binent, est éga­le­ment nié, de façon plus que cava­lière : Galbraith affirme que l’Europe des 27 doit en réa­lité être consi­dé­rée comme un seul et un même pays, et donc que les dif­fé­rences de salaires entre la Roumanie et le Luxembourg expliquent le niveau élevé du taux de chô­mage moyen en Europe.

Une feuille de route pour 2012 ?

Dans la mesure où l’auteur appelle, dans son intro­duc­tion à l’édition fran­çaise, les forces de pro­grès euro­péennes à repous­ser les « vieilles idées » du néo­li­bé­ra­lisme, il est utile de s’interroger sur le carac­tère trans­po­sable à la France du constat et des recom­man­da­tions que Galbraith éta­blit pour les États-Unis.

Les pro­gres­sistes fran­çais trou­ve­ront cer­tai­ne­ment dans les recom­man­da­tions de Galbraith des ensei­gne­ments pro­fi­tables. Ainsi, l’auteur rap­pelle que l’intérêt de la concur­rence dépend des carac­té­ris­tiques du marché consi­déré : elle peut être béné­fique dans les sec­teurs où elle pousse à l’innovation (comme dans les télé­com­mu­ni­ca­tions ou le trans­port aérien) ; mais elle peut aussi géné­rer de coûts sup­plé­men­taires. Dans le domaine de l’assurance-maladie, par exemple, une assu­rance publique uni­ver­selle et obli­ga­toire est struc­tu­rel­le­ment moins chère que des assu­reurs privés qui mobi­lisent des res­sources impor­tantes pour sélec­tion­ner les bons risques. De même, Galbraith sou­ligne à juste titre que les pro­grès de la régle­men­ta­tion, en matière sociale et envi­ron­ne­men­tale, ne peuvent se faire qu’en pre­nant appui sur les entre­prises les plus avan­cées, qui ont tout à gagner à évin­cer des concur­rents qui misent sur la réduc­tion des coûts pour com­pen­ser leur retard tech­no­lo­gique.

L’exhortation qui sert de sous-titre à l’ouvrage (« Comment la droite a renoncé au marché libre et pour­quoi la gauche devrait en faire autant ») et le pro­gramme éco­no­mique de Galbraith s’appliquent plus dif­fi­ci­le­ment au cas fran­çais. D’une part, parce que la gauche fran­çaise actuelle, au contraire du parti démo­crate amé­ri­cain, semble davan­tage souf­frir d’un scep­ti­cisme exces­sif face aux bien­faits pos­sibles de la concur­rence et du libre-échange que d’un excès de confiance dans l’utilité des méca­nismes éco­no­miques pour atteindre des objec­tifs pro­gres­sistes.

D’autre part, parce que Galbraith traite de façon assez som­maire la ques­tion du finan­ce­ment des poli­tiques publiques qu’il appelle de ses vœux, en s’en remet­tant lar­ge­ment à la capa­cité de l’État à emprun­ter pour cou­vrir ses défi­cits. Cette solu­tion peut se défendre dans le cas amé­ri­cain, compte tenu du « pri­vi­lège exor­bi­tant » dont jouissent les États-Unis pour emprun­ter sur les mar­chés inter­na­tio­naux, en raison du statut du dollar. Mais elle n’est guère envi­sa­geable pour la France, encore moins en 2010 qu’en 2008, compte tenu de l’impact de la crise sur les finances publiques. L’un des grands chan­tiers de la gauche, pour 2012 et au-delà, sera donc néces­sai­re­ment de conce­voir un sys­tème fiscal qui per­met­tra de garan­tir le sys­tème fran­çais d’assurance sociale et de mieux lutter contre les inéga­li­tés tout en favo­ri­sant une crois­sance durable.

Documents joints

L’État de l’après-crise (PDF – 62.9 ko)

par Emmanuel Bétry

Notes

[1] Ce concept, qui donne son titre à l’ouvrage, n’est d’ailleurs pas sans poser pro­blème : pris de manière lit­té­rale, il évoque davan­tage la cri­tique anti-État des tenants de l’école des choix publics que la pensée réelle de l’auteur, for­te­ment marqué à gauche et éti­queté éco­no­miste hété­ro­doxe. En réa­lité, ce sont les inté­rêts privés qui sont pré­da­teurs, l’État consti­tuant leur proie. La volonté de Galbraith de se placer dans les traces de son père (Le Nouvel État indus­triel, paru en 1967, est l’une des œuvres majeures de John Kenneth Galbraith), va ici à l’encontre de la clarté de son propos.

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