Université d’été des NCS

L’État avec et au-delà de la crise

Par Mis en ligne le 21 juillet 2010

Pendant les dites « trente glo­rieuses», le régime key­né­sien éla­boré par les domi­nants et accepté par les domi­nés a soudé le grand com­pro­mis par l’amélioration des condi­tions de vie des masses et la mise en place d’une démo­cra­tie bour­geoi­sie limi­tée, sous sur­veillance, qui était gérable à condi­tion que les domi­nés acceptent les termes du « jeu » des domi­nants. Quant ils ne l’étaient plus, on les frap­pait : on a vu cela au Chili en 1973. Aujourd’hui que les bases maté­rielles du « com­pro­mis » se dis­solvent, les formes de régu­la­tion éta­tique sont appe­lées à chan­ger.

La dislocation

Le « jeu » démo­cra­tique pré­cé­dent repo­sait sur un écha­fau­dage où des sites de pou­voir s’ajustaient les uns aux autres, avec une rela­tive auto­no­mie, dans le res­pect bien sûr de la « léga­lité » bour­geoise. C’est ainsi qu’on avait le pou­voir légis­la­tif « élu», ou à moitié « élu», dans le cadre de cam­pagnes élec­to­rales plus ou moins mani­pu­lées par le pou­voir de l’argent. C’est ainsi qu’on avait le pou­voir judi­ciaire, les appa­reils d’état semi auto­nomes (sys­tème sco­laire), les médias (par­fois appe­lés le « cin­quième » pou­voir), et ainsi de suite. Dans cette construc­tion com­plexe, des inter­stices étaient par­fois « enva­his » par les domi­nés, mais le tout res­tait glo­ba­le­ment « géré » pour le béné­fice des domi­nants. Or c’est cet écha­fau­dage qui est dis­lo­qué aujourd’hui par les domi­nants. Cette des­truc­tion pro­gram­mée passe par la mise en place d’institutions paraé­ta­tiques et supra­na­tio­nales, soit disant pour gérer les flux glo­baux et faire face à la « menace ter­ro­riste ».

Miner la démocratie bourgeoise

Au Canada, la struc­ture de base dans ce contexte est l’ALÉNA, qui permet aux domi­nants de faire passer la gou­ver­nance des mains des ins­ti­tu­tions par­le­men­taires (par­tiel­le­ment impu­tables) à celles d’une bureau­cra­tie opaque et intou­chable, pro­té­gée par des « normes», des « codes», des dis­po­si­tifs légis­la­tifs et régle­men­taires impos­sibles à contes­ter. Parallèlement, la bifur­ca­tion sur­vient par le déman­tè­le­ment effec­tif du Parlement, du sys­tème des partis poli­tiques et des sys­tèmes de sur­veillance et d’imputabilité qui exis­taient aupa­ra­vant. Le pou­voir légis­la­tif réel, déjà affai­bli, passe dans les mains d’un « cabi­net » qua­si­ment invi­sible, un véri­table « gou­ver­ne­ment dans le gou­ver­ne­ment», qui prend les déci­sions tant à l’échelle macro qu’à l’échelle micro.

Darwinisme extrême

Cette cen­tra­li­sa­tion du pou­voir se pré­sente (par un tour de force dont il faut donner le crédit aux domi­nants) comme une opé­ra­tion pour res­treindre la « grosse machine » éta­tique, pour « libé­rer » les citoyens. Cette pré­sen­ta­tion exa­cerbe alors l’individualisme pos­ses­sif, à la base même du capi­ta­lisme, en lui don­nant une forme extrême : tout le monde contre tout le monde. La société n’existe plus, comme le disait Madame Thatcher, il y a seule­ment des indi­vi­dus, tous fon­da­men­ta­le­ment des « requins » qui cherchent à se manger les uns les autres. Les médias, « ber­lus­co­ni­sés » et mono­po­li­sés, changent les para­digmes qui avaient été à la base du com­pro­mis key­né­sien. Sport extrême, vio­lence extrême, richesse extrême, voyeu­risme extrême, deviennent les codes d’un nou­veau dis­po­si­tif nor­ma­tif.

Contrôler et punir

Comme beau­coup de gens ne sont pas dupes, il faut alors éla­bo­rer une puis­sante machine de contrôle axée sur la vio­lence sym­bo­lique et réelle. Comme dans le passé, les États-Unis sont à la fois le labo­ra­toire et le modèle. Une des indus­tries les plus flo­ris­santes est celles des pri­sons (à cela il faut ajou­ter les pro­ces­sus « modernes » de contrôle à dis­tance) et qui mani­pulent la vie de mil­lions de citoyens (autour de 10% des adultes). Les légis­la­tions liber­ti­cides, non seule­ment régulent l’espace public (inter­dic­tion de la dis­si­dence), mais enva­hissent l’espace privé, notam­ment dans le monde de la com­mu­ni­ca­tion. La puni­tion prend une forme exa­cer­bée si, pour une raison ou pour une autre, les domi­nés disent non. La pano­plie des moyens de répres­sion est vaste : agres­sions directes et meur­trières, créa­tion de zones de « non-droits » où les pra­tiques moyen­âgeuses de tor­ture et d’assassinats sont réha­bi­li­tées (Guantanamo, Bagram, Abu Ghreib), encer­cle­ment et sanc­tions pour lais­ser des popu­la­tions mourir à peut feu (Gaza). Sous sa forme « soft», ces pra­tiques abou­tissent à ce qu’on a vu à Toronto au début de juillet.

La fin des « droits » ?

Les « droits » que les socia­listes appe­laient les droits bour­geois sont érodés, du bon vieux habeas corpus, en pas­sant par la capa­cité de s’organiser, de mani­fes­ter et de parler, jusqu’au droit « effec­tif » de voter dans un sys­tème où les jeux sont pipés d’avance. Certes, ce projet (qui res­semble à celui que George Orwell avait prévu dans son fameux 1984) ren­contre des obs­tacles. Les logiques sys­té­miques mises en place lors de la période key­né­sienne sont résis­tantes, liées à des agents qui ne sont pas prêts à dis­pa­raître du jour au len­de­main. Il y a aussi des élé­ments parmi les domi­nants qui pensent que cette bifur­ca­tion auto­ri­taire est dan­ge­reuse. Et il y a tous les autres, essen­tiel­le­ment domi­nés, essen­tiel­le­ment pro­lé­taires, et qui non seule­ment disent non, mais éla­borent des contre-stra­té­gies qui réus­sissent sou­vent à déjouer le sys­tème. Des élec­tions « pro­gram­mées » par les domi­nants tournent « mal » et abou­tissent à des avan­cées popu­laires (en Bolivie). Des mobi­li­sa­tions impli­quant des mul­ti­tudes contournent les sys­tèmes répres­sifs en évi­tant les pro­vo­ca­tions inutiles et en occu­pant l’espace public (Québec en avril 2001). On réus­sit à s’accrocher aux droits « acquis», comme l’accès à l’éducation supé­rieure (grève étu­diante de 2006). Et ainsi de suite. Rien n’est donc réglé d’avance, rien n’est pré­vi­sible, sinon une chose : la lutte.

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