L’État avec et au-delà de la crise

Pendant les dites «trente glorieuses», le régime keynésien élaboré par les dominants et accepté par les dominés a soudé le grand compromis par l’amélioration des conditions de vie des masses et la mise en place d’une démocratie bourgeoisie limitée, sous surveillance, qui était gérable à condition que les dominés acceptent les termes du «jeu» des dominants. Quant ils ne l’étaient plus, on les frappait : on a vu cela au Chili en 1973. Aujourd’hui que les bases matérielles du «compromis» se dissolvent, les formes de régulation étatique sont appelées à changer.

La dislocation

Le «jeu» démocratique précédent reposait sur un échafaudage où des sites de pouvoir s’ajustaient les uns aux autres, avec une relative autonomie, dans le respect bien sûr de la «légalité» bourgeoise. C’est ainsi qu’on avait le pouvoir législatif «élu», ou à moitié «élu», dans le cadre de campagnes électorales plus ou moins manipulées par le pouvoir de l’argent. C’est ainsi qu’on avait le pouvoir judiciaire, les appareils d’état semi autonomes (système scolaire), les médias (parfois appelés le «cinquième» pouvoir), et ainsi de suite. Dans cette construction complexe, des interstices étaient parfois «envahis» par les dominés, mais le tout restait globalement «géré» pour le bénéfice des dominants. Or c’est cet échafaudage qui est disloqué aujourd’hui par les dominants. Cette destruction programmée passe par la mise en place d’institutions paraétatiques et supranationales, soit disant pour gérer les flux globaux et faire face à la «menace terroriste».

Miner la démocratie bourgeoise

Au Canada, la structure de base dans ce contexte est l’ALÉNA, qui permet aux dominants de faire passer la gouvernance des mains des institutions parlementaires (partiellement imputables) à celles d’une bureaucratie opaque et intouchable, protégée par des «normes», des «codes», des dispositifs législatifs et réglementaires impossibles à contester. Parallèlement, la bifurcation survient par le démantèlement effectif du Parlement, du système des partis politiques et des systèmes de surveillance et d’imputabilité qui existaient auparavant. Le pouvoir législatif réel, déjà affaibli, passe dans les mains d’un «cabinet» quasiment invisible, un véritable «gouvernement dans le gouvernement», qui prend les décisions tant à l’échelle macro qu’à l’échelle micro.

Darwinisme extrême

Cette centralisation du pouvoir se présente (par un tour de force dont il faut donner le crédit aux dominants) comme une opération pour restreindre la «grosse machine» étatique, pour «libérer» les citoyens. Cette présentation exacerbe alors l’individualisme possessif, à la base même du capitalisme, en lui donnant une forme extrême : tout le monde contre tout le monde. La société n’existe plus, comme le disait Madame Thatcher, il y a seulement des individus, tous fondamentalement des «requins» qui cherchent à se manger les uns les autres. Les médias, «berlusconisés» et monopolisés, changent les paradigmes qui avaient été à la base du compromis keynésien. Sport extrême, violence extrême, richesse extrême, voyeurisme extrême, deviennent les codes d’un nouveau dispositif normatif.

Contrôler et punir

Comme beaucoup de gens ne sont pas dupes, il faut alors élaborer une puissante machine de contrôle axée sur la violence symbolique et réelle. Comme dans le passé, les États-Unis sont à la fois le laboratoire et le modèle. Une des industries les plus florissantes est celles des prisons (à cela il faut ajouter les processus «modernes» de contrôle à distance) et qui manipulent la vie de millions de citoyens (autour de 10% des adultes). Les législations liberticides, non seulement régulent l’espace public (interdiction de la dissidence), mais envahissent l’espace privé, notamment dans le monde de la communication. La punition prend une forme exacerbée si, pour une raison ou pour une autre, les dominés disent non. La panoplie des moyens de répression est vaste : agressions directes et meurtrières, création de zones de «non-droits» où les pratiques moyenâgeuses de torture et d’assassinats sont réhabilitées (Guantanamo, Bagram, Abu Ghreib), encerclement et sanctions pour laisser des populations mourir à peut feu (Gaza). Sous sa forme «soft», ces pratiques aboutissent à ce qu’on a vu à Toronto au début de juillet.

La fin des «droits» ?

Les «droits» que les socialistes appelaient les droits bourgeois sont érodés, du bon vieux habeas corpus, en passant par la capacité de s’organiser, de manifester et de parler, jusqu’au droit «effectif» de voter dans un système où les jeux sont pipés d’avance. Certes, ce projet (qui ressemble à celui que George Orwell avait prévu dans son fameux 1984) rencontre des obstacles. Les logiques systémiques mises en place lors de la période keynésienne sont résistantes, liées à des agents qui ne sont pas prêts à disparaître du jour au lendemain. Il y a aussi des éléments parmi les dominants qui pensent que cette bifurcation autoritaire est dangereuse. Et il y a tous les autres, essentiellement dominés, essentiellement prolétaires, et qui non seulement disent non, mais élaborent des contre-stratégies qui réussissent souvent à déjouer le système. Des élections «programmées» par les dominants tournent «mal» et aboutissent à des avancées populaires (en Bolivie). Des mobilisations impliquant des multitudes contournent les systèmes répressifs en évitant les provocations inutiles et en occupant l’espace public (Québec en avril 2001). On réussit à s’accrocher aux droits «acquis», comme l’accès à l’éducation supérieure (grève étudiante de 2006). Et ainsi de suite. Rien n’est donc réglé d’avance, rien n’est prévisible, sinon une chose : la lutte.