L’Etat : « bête noire » des (néo)libéraux

Mis en ligne le 08 février 2008

Dans la suite des contri­bu­tions démys­ti­fiantes d’Alain Bihr sur la « nov­langue » du néo-libé­ra­lisme [1], nous publions cet article consa­cré à l’Etat. Il met le doigt sur une contra­dic­tion des (néo)libéraux qui pré­sentent, d’une part, la société en tant que réa­lité auto(re)productrice et, d’autre part, le besoin de l’existence, de la construc­tion d’une « ins­tance supé­rieure » – l’Etat – pour assu­rer le contrôle, l’organisation, la régu­la­tion… de cette société capi­ta­liste. (Réd)

Par Alain Bihr *

Bête noire des néo­li­bé­raux, l’Etat est aussi leur casse-tête ! Tous l’accablent des pires mots en lui repro­chant d’être le prin­ci­pal res­pon­sable des prin­ci­paux maux dont souffre le monde contem­po­rain. Tous rêvent par consé­quent de s’en débar­ras­ser ou, du moins, de le réduire à la por­tion congrue. Et tous finissent cepen­dant par concé­der, quel­que­fois du bout des lèvres, qu’on ne peut s’en passer. En somme, c’est un mal néces­saire !

Ce para­doxe s’explique par la contra­dic­tion dans laquelle s’enferre la pensée (néo)libérale : elle pose des pré­misses (les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion) et vou­drait ne pas avoir à en assu­mer les conclu­sions (l’Etat comme appa­reil cen­tral de repro­duc­tion de ces rap­ports). C’est dire com­bien elle ne com­prend ni ce qui en est des unes, ni ce qui en est des autres, en encore moins les rap­ports qui les lient.

Un mal néces­saire

Au fond de la pensée (néo)libérale gît une intui­tion pro­pre­ment révo­lu­tion­naire, qu’elle ne par­vient d’ailleurs pas à assu­mer véri­ta­ble­ment. La société serait une réa­lité auto(re)productrice, qui n’aurait pas besoin d’une ins­tance supé­rieure et exté­rieure à elle (en l’occurrence l’Etat) pour se diri­ger, s’organiser (se régle­men­ter, se régu­ler) et se contrô­ler. Au contraire, outre qu’elle ne peut qu’être des­po­tique (ne replis­sant aucune fonc­tion néces­saire, elle ne peut pro­cé­der que de la volonté de puis­sance maligne de ses diri­geants), une telle ins­tance ne peut que brider la capa­cité auto(re)productrice de la société et créer par consé­quent toute une série de dys­fonc­tion­ne­ments.

Cette capa­cité d’auto(re)production, les (néo)libéraux la voient se réa­li­ser sous une double forme. D’une part, sous celle du marché. En effet, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’exposer dans le feuille­ton de cette rubrique consa­cré au marché, non seule­ment ce der­nier dis­po­se­rait selon eux d’une vertu d’autorégulation qui en assu­re­rait en per­ma­nence l’équilibre ; mais encore cet équi­libre serait opti­mal, en ce sens qu’il assu­re­rait la conjonc­tion des inté­rêts par­ti­cu­liers et de l’intérêt géné­ral. A condi­tion pré­ci­sé­ment que rien ni per­sonne (à com­men­cer par l’Etat) ne vienne per­tur­ber le fonc­tion­ne­ment sup­posé ration­nel du marché : à condi­tion que rien ni per­sonne ne vienne entra­ver la liberté des indi­vi­dus d’entrer dans des rap­ports d’échange mar­chands, pour y pour­suivre leurs seuls inté­rêts per­son­nels, ni ne vienne faus­ser le jeu de la concur­rence entre les échan­gistes. « La concur­rence libre et non faus­sée», dont par­lait l’article 4 de la pre­mière partie de feu le projet de traité consti­tu­tion­nel euro­péen, est pré­ci­sé­ment ce qui est censé garan­tir l’efficacité et la ratio­na­lité du marché, par­tant la capa­cité de la société à s’auto(re)produire.

Aux yeux des (néo)libéraux, cette der­nière se réa­li­ser, d’autre part, sous la forme de la société civile, c’est-à-dire de la contrac­tua­li­sa­tion géné­ra­li­sée des rap­ports sociaux. Dans le feuille­ton de cette rubrique que j’ai consa­cré à la société civile, j’ai montré en effet pour­quoi et com­ment, au sein d’une société domi­née par le marché, tous les rap­ports sociaux, à com­men­cer par les rap­ports mar­chands, tendent à prendre la forme de rap­ports contrac­tuels, impli­quant que les indi­vi­dus eux-mêmes prennent la forme de sujets de droit : d’individus por­teurs de pré­ten­tions qu’ils peuvent légi­ti­me­ment faire valoir face à autrui, sur la triple base de la pleine pos­ses­sion et de leur per­sonne et de leurs biens, de la pleine auto­no­mie de leur volonté et de la par­faite éga­lité (réci­pro­cité) de pré­ten­tions et d’obligations entre les contrac­tants. Et nous avons vu que cette sub­jec­ti­vité juri­dique tend alors à se féti­chi­ser sous la forme d’une qua­lité ou pro­priété que tout indi­vidu semble pos­sé­der de par sa nature même d’être humain, indé­pen­dam­ment des rap­ports sociaux dans les­quelles il est pris.

Marché et société civile, déve­lop­pe­ment des échanges mar­chands et contrac­tua­li­sa­tion géné­ra­li­sée des rap­ports sociaux sont donc les deux formes sous les­quelles les (néo)libéraux recon­naissent la capa­cité d’auto(re)production de la société et des­quelles ils attendent la réa­li­sa­tion de cette der­nière. Ce sont donc aussi elles qui sont cen­sées nous libé­rer de l’Etat selon eux.

Pour leur mal­heur, cepen­dant, ils doivent rapi­de­ment recon­naître que ni l’une ni l’autre de ces deux formes ne sont plei­ne­ment et par­fai­te­ment auto­nomes : que l’une et l’autre doivent faire appel, sous la forme de l’Etat, à une ins­tance trans­cen­dante qui seule peut en garan­tir l’autonomie, en même temps qu’elle la limite. Chassé par la porte d’apparat du marché et de la société civile, l’Etat revient par l’entrée de ser­vice… des ‘ins­tru­ments’ indis­pen­sables au bon fonc­tion­ne­ment de l’un et de l’autre !

En effet, dès lors qu’ils se déve­loppent en dépas­sant le stade du simple troc, les rap­ports mar­chands font appel à la média­tion moné­taire. Et, quelle que soit sa forme (métal­lique, fidu­ciaire, scrip­tu­rale), la mon­naie, deve­nue le pivot de la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises, doit être garan­tie dans sa vali­dité sociale pour pou­voir rem­plir ses dif­fé­rentes fonc­tions (étalon des prix, moyen de cir­cu­la­tion, moyen de réserve): il faut qu’elle ne puisse pas être récu­sée par quelque échan­giste que ce soit. Cela implique notam­ment qu’elle échappe à la main­mise de chacun des échan­gistes en par­ti­cu­lier qui en font usage, pour être contrô­lée par une ins­tance imper­son­nelle, placée en dehors des rap­ports immé­diats entre les échan­gistes privés, qu’elle soit par consé­quent garan­tie par un pou­voir public uni­que­ment pré­oc­cupé de bon fonc­tion­ne­ment du marché par la cau­tion qu’il apporte à sa vali­dité. Et cette ins­tance publique imper­son­nelle, c’est l’Etat ! Bref, là où il y a de la mon­naie, l’Etat est néces­saire pour la garan­tir. Première (in)conséquence obli­geant le (néo)libéralisme a en rabattre dans ses pré­ten­tions anti-éta­tiques.

Mais un rai­son­ne­ment ana­logue peut et doit aussi se mener à propos de la média­tion contrac­tuelle. Qu’un tel pou­voir soit éga­le­ment néces­saire à l’ordre civil, c’est l’évidence même. C’est qu’un tel ordre est fon­da­men­ta­le­ment fra­gile au sens propre : il risque de se rompre à tout moment. Car il ne repose que sur la bonne volonté des contrac­tants, leurs enga­ge­ments réci­proques, dans des condi­tions de sépa­ra­tion et d’oppositions de leurs inté­rêts sin­gu­liers qui ne peuvent que les inci­ter à ne pas res­pec­ter leurs enga­ge­ments. Et en cas de litige entre deux sujets de droits, dès lors que ceux-ci ne peuvent pas tomber d’accord pour régler le dit litige à l’amiable (entre eux), la néces­sité se fait néces­sai­re­ment sentir d’un tiers pour tran­cher le litige et dire le droit. Ainsi le pou­voir poli­tique est-il le tiers inclus indis­pen­sable de et dans l’ordre civil ; ou, en d’autres termes, il est la condi­tion néces­saire de l’ordre civil, le garant de la paix civile sans lequel la conti­nuité des rap­ports contrac­tuels serait sans cesse remise en cause sans jamais par­ve­nir à se réta­blir. Bref, là où il y a du contrat et du droit, l’Etat n’est pas moins néces­saire pour les garan­tir. Deuxième incon­sé­quence.
De cette double incon­sé­quence résulte la posi­tion habi­tuelle des (néo)libéraux à l’égard de l’Etat. Forcés qu’ils sont de recon­naître la néces­sité de l’existence de l’Etat sur la base de leurs propres pré­misses, du moins s’efforcent-ils d’en réduire autant que pos­sible le champ d’intervention, de le limi­ter à ses seules fonc­tions dites réga­liennes : battre la mon­naie (garan­tir la vali­dité sociale de la mon­naie) ; dire le droit (rendre jus­tice) ; exer­cer le mono­pole de la vio­lence légi­time, à l’intérieur (assu­rer la police) comme à l’extérieur (par la diplo­ma­tie et la force armée). Faute de pou­voir dis­pa­raître, du moins l’Etat doit se limi­ter à n’être que le garant (moné­taire, juri­dique et répres­sif) du bon fonc­tion­ne­ment des mar­chés et de la société civile. [2]

L’Etat comme appa­reil cen­tral de la repro­duc­tion du capi­tal

Si l’immense majo­rité des (néo)libéraux sont fina­le­ment bien forcés de recon­naître qu’il ne peut y avoir de capi­ta­lisme sans Etat, ils ne com­prennent pas pour autant les rap­ports qui lient les deux. Ou plutôt, pri­son­niers qu’ils sont des formes féti­chistes du marché et de la société civile, ils ne sont capables d’en saisir au mieux que quelques aspects pré­cé­dents.

Pour com­prendre de manière plus ample et plus pro­fonde les rap­ports entre capi­ta­lisme et Etat, il faut com­men­cer par abor­der le pre­mier terme de ces rap­ports à partir d’autres concepts que ceux de marché et de société civile. En l’occurrence par celui de rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion. Il appa­raît alors que l’Etat consti­tue l’appareil cen­tral de repro­duc­tion de ces rap­ports et que, à ce titre, loin de consti­tuer une ins­tance acces­soire dont on pour­rait vou­loir et espé­rer pou­voir se débar­ras­ser pour mieux faire ‘fonc­tion­ner’ le marché et la société civile, il est pré­ci­sé­ment ce qui permet au capi­ta­lisme de ‘fonc­tion­ner’: aux rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion de se repro­duire. En ce sens, loin d’être un mal néces­saire, il est au contraire un bien indis­pen­sable au regard de la marche de ses rap­ports.

Je ne peux me pro­po­ser de déve­lop­per plei­ne­ment cette thèse dans le cadre de cet article. Je me conten­te­rai d’en indi­quer quelques grandes lignes. [3]

En pre­mier lieu, l’Etat rem­plit des fonc­tions indis­pen­sables au niveau du procès immé­diat de repro­duc­tion : du procès de pro­duc­tion et du procès de cir­cu­la­tion du capi­tal, fonc­tions qu’il est le seul à pou­voir rem­plir. Et pas seule­ment dans les limites et sous la forme de la ges­tion de ces deux médi­tions essen­tielles de ce procès que sont la mon­naie et le droit (droit com­mer­cial, droit finan­cier, droit du tra­vail, etc.), comme nous l’avons déjà vu. C’est ainsi par exemple, et pour en rester à ce qui est rela­ti­ve­ment connu, que la régu­la­tion de ce procès, bien loin de pou­voir comp­ter sur les seules auto­ré­gu­la­tions mar­chandes (la concur­rence), est aussi et sur­tout l’œuvre de l’Etat : c’est notam­ment grâce à lui (par l’intermédiaire de sa poli­tique sala­riale, de sa poli­tique moné­taire, de sa poli­tique bud­gé­taire, etc.) que sont constam­ment cor­ri­gées les non moins constants dés­équi­libres qui naissent dans la répar­ti­tion du capi­tal social entre les dif­fé­rentes branches de pro­duc­tion, dés­équi­libres géné­ra­teurs des crises sec­to­rielles et conjonc­tu­relles ; tout comme l’Etat prend une part déci­sive dans l’activation de la lutte contre la baisse ten­dan­cielle du taux moyen de profit, géné­ra­trice des crises struc­tu­relles de l’accumulation.

En second lieu, l’Etat est le maître d’œuvre de la pro­duc­tion des condi­tions sociales géné­rales des procès de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion du capi­tal. Non pas qu’il génère l’ensemble de ces condi­tions à lui seul ; mais c’est lui qui orga­nise leur mise en cohé­rence et en syner­gie. C’est le cas, par exemple, pour la repro­duc­tion de la force sociale de tra­vail, que la seule cir­cu­la­tion mar­chande de cette force (la cir­cu­la­tion de cette force comme mar­chan­dise : son échange contre le salaire direct et l’achat de moyens de consom­ma­tion grâce à ce der­nier) ne suffit pas à assu­rer : l’Etat y prend une part consi­dé­rable, que ce soit par le biais des poli­tiques sociales ou par celui du sys­tème d’enseignement, pour en rester à ce qu’il y a de plus évident. De même, seul l’Etat (au sens large, impli­quant à ce titre ce qu’on nomme habi­tuel­le­ment les pou­voirs publics locaux) est-il en mesure par sa régle­men­ta­tion de l’urbanisme tout comme par ses poli­tiques de pla­ni­fi­ca­tion spa­tiale (d’aménagement du ter­ri­toire) d’assurer une rela­tive cohé­rence dans le maillage de l’espace social par les équi­pe­ments col­lec­tifs et les ser­vices publics, qui sont autant de condi­tions indis­pen­sables à la valo­ri­sa­tion des capi­taux sin­gu­liers.

En troi­sième lieu, enfin, l’Etat joue un rôle non moins cen­tral dans le procès de repro­duc­tion des rap­ports de classes, donc dans la repro­duc­tion de la domi­na­tion de la classe capi­ta­liste dans et par les luttes de classes – ce qu’ignore com­plè­te­ment une pensée (néo)libérale pro­fon­dé­ment indi­vi­dua­liste et qui, à ce titre, est pro­fon­dé­ment étran­gère à la réa­lité des rap­ports de classes et notam­ment des luttes de classes. Ce rôle est d’ailleurs émi­nem­ment com­plexe, puisque l’Etat est le champ, le moyen et l’enjeu à la fois de l’unification de la classe domi­nante (l’Etat est le seul vrai parti de la bour­geoi­sie), de la consti­tu­tion de son hégé­mo­nie (c’est dans et par lui que se réa­lise autour de la classe domi­nant un bloc social assu­rant son hégé­mo­nie), enfin de la neu­tra­li­sa­tion (dosant inté­gra­tion et répres­sion) de la lutte des classes domi­nées, au pre­mier rang des­quelles le pro­lé­ta­riat évi­dem­ment.

En dépit de leur conci­sion, les quelques lignes qui pré­cèdent sug­gèrent l’ampleur de la mécon­nais­sance par la pensée (néo)libérale de la réa­lité de l’Etat, en défi­ni­tive sa super­fi­cia­lité et sa naï­veté sur le sujet. Pas éton­nant dans ces condi­tions qu’elle se laisse aussi gros­siè­re­ment piéger sur ce ter­rain. J’aurai en effet l’occasion de mon­trer dans de pro­chains feuille­tons de cette rubrique que cela n’a pas été sans lui valoir quelques déboires au cours de son his­toire. Déboires qui risquent bien de se répé­ter à l’avenir.


* Alain Bihr est pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’Université de Franche-Comté. Il col­la­bore régu­liè­re­ment au Monde diplo­ma­tique.

1. « La flexi­bi­lité», 12 décembre 2006, « Egalité et “éga­lité des chances”», 7 sep­tembre 2006 ; « Les charges sociales», 6 sep­tembre 2006 ; « Le capi­tal humain», 6 mars 2006 ; « La réforme», 28 novembre 2005 ; « La refon­da­tion sociale», 1 novembre 2005 ; « Le marché», 13 mai 2005

2. Il faut signa­ler l’existence, au sein de la mou­vance néo­li­bé­rale, d’un cou­rant mar­gi­nal, se dénom­mant selon le cas liber­ta­rien, libé­ral-liber­taire ou anar­cho-capi­ta­liste qui main­tient envers et contre tout l’idée que le capi­ta­lisme (réduit à la com­bi­nai­son mar­chés = société civile) peut se passer de l’Etat. Ses repré­sen­tants les plus connus sont David Nolan aux USA et Henri Lepage en France.

3. Pour une déve­lop­pe­ment plus consé­quent de cette thèse, je ren­voie à La repro­duc­tion du capi­tal, Lausanne, Page deux, 2001, passim..


Source : Revue poli­tique vir­tuelle – 6 février 2007

Les commentaires sont fermés.