Le Réseau Liberté-Québec

L’essence cachée du capitalisme avancé

Par Mis en ligne le 19 janvier 2011

Le 23 octobre der­nier, plus de 450 per­sonnes se récla­mant de la « droite citoyenne » se sont réunies à Québec (encore une fois…) pour créer un mou­ve­ment de masse en faveur d’une réforme en pro­fon­deur du modèle qué­bé­cois. Cette réforme repo­se­rait sur les valeurs de liberté de choix et de res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle. Alors que les jour­na­listes experts en poli­tique-spec­tacle se demandent si ce mou­ve­ment réus­sira à res­sus­ci­ter l’ADQ ou s’il mènera à la créa­tion d’un nou­veau parti de droite, il convient de se pen­cher sur la nature pro­fonde du dis­cours idéo­lo­gique tenu par le Réseau Liberté-Québec, afin de com­prendre sa pré­gnance dans l’espace public depuis plus d’une tren­taine d’années.

L’esprit du néo­li­bé­ra­lisme et l’essence du capi­ta­lisme avancé

Les confé­rences tenues lors de la ren­contre du Réseau Liberté-Québec avaient la pré­ten­tion de dif­fu­ser « un dis­cours rare­ment véhi­culé par les médias tra­di­tion­nels ». Selon les orga­ni­sa­teurs, « la sacra­li­sa­tion du modèle qué­bé­cois social-démo­crate et la pola­ri­sa­tion du débat sur l’axe fédé­ra­liste-sou­ve­rai­niste ont privé jusqu’ici les Québécois de débats ayant cours dans la majo­rité des socié­tés occi­den­tales et essen­tiels au redres­se­ment du Québec ». Même si l’on peut douter que Pierre Karl Péladeau et Paul Desmarais soient des com­pa­gnons de lutte de Fidel Castro, pas­sons outre ces théo­ries conspi­ra­tion­nistes qui dénoncent « le biais gau­chiste des médias » (sic) pour inter­ro­ger les fon­de­ments socio-his­to­riques du « mal » qui nous acca­ble­rait : l’État socia­liste qui bri­me­rait notre liberté indi­vi­duelle.

Retournons briè­ve­ment au début du XXe siècle pour com­prendre la muta­tion pro­fonde du capi­ta­lisme lors de l’avènement de la cor­po­ra­tion. La recon­nais­sance du statut juri­dique de « per­sonne morale » à la cor­po­ra­tion a non seule­ment rem­placé la figure bour­geoise du capi­ta­liste, mais a éga­le­ment trans­formé la nature même du sys­tème. Dans le capi­ta­lisme avancé, la média­tion des rap­ports sociaux via le marché est rem­pla­cée par la pla­ni­fi­ca­tion des cor­po­ra­tions. Le contrôle orga­ni­sa­tion­nel est alors devenu la forme pré­do­mi­nante de pou­voir social et éco­no­mique, au détri­ment de celle du capi­ta­liste bour­geois (l’entrepreneur). Dans ce contexte, les indus­triels ont retenu la leçon de John Maynard Keynes selon laquelle il était dans leur inté­rêt que l’État inter­vienne dans la sti­mu­la­tion de la demande effec­tive, afin qu’ils puissent pla­ni­fier « ration­nel­le­ment » l’écoulement des pro­duits qui ne trou­ve­raient pas « natu­rel­le­ment » de pre­neurs dans le marché. La scis­sion consti­tu­tive de la moder­nité entre l’État et la société civile s’est donc gra­duel­le­ment estom­pée au profit d’une logique orga­ni­sa­tion­nelle par­ta­gée tant par les entre­prises pri­vées que par les ins­ti­tu­tions publiques. Comme le sou­li­gnait l’économiste John Kenneth Galbraith dans Le nouvel État indus­triel, la pro­gram­ma­tion de la consom­ma­tion appuyée par l’État joue un rôle essen­tiel au main­tien de la crois­sance éco­no­mique : « En réa­lité, le sys­tème indus­triel est inex­tri­ca­ble­ment lié à l’État. Il n’échappe à per­sonne que la grande entre­prise moderne est un bras de l’État ; et celui-ci dans des cir­cons­tances impor­tantes, est lui-même un ins­tru­ment du sys­tème indus­triel[1] ».

C’est en gar­dant en tête cette muta­tion de la pro­priété capi­ta­liste qu’on peut com­prendre l’appel à la liberté du Réseau Liberté-Québec. Contrairement à la croyance répan­due, le néo­li­bé­ra­lisme ne consiste pas en un retrait de l’État face au marché qui indui­rait une nou­velle forme de capi­ta­lisme désor­ga­nisé. L’entreprise privée, bien qu’elle se fasse le porte-parole d’une déré­gle­men­ta­tion qui favo­ri­se­rait la com­pé­ti­tion, honnit cette même com­pé­ti­tion. Ainsi, à Gérard Deltell — qui cla­mait « [qu’] il faut avoir plus de riches. C’est un tabou, ça, au Québec. Il faut être fier d’avoir des gens qui ont réussi en affaires. Il faut être fier d’avoir des mil­lion­naires. Il faut voir ces cham­pions comme des sources d’inspiration et pas comme des sus­pects[2]» —, on pour­rait lui rap­pe­ler les propos d’un cer­tain Pierre-Karl Péladeau. L’hériter de Quebecor, qui a construit son empire grâce à l’argent public pro­ve­nant de la Caisse de dépôt, tenait il n’y a pas si long­temps des propos for­te­ment anti­con­cur­ren­tiels devant le CRTC : « Et c’est pour ça que je dis, d’une cer­taine façon, la concen­tra­tion est sou­hai­table dans la mesure où elle permet de main­te­nir cette excep­tion cultu­relle qui existe parce qu’il s’agit ici d’un groupe qui a les capa­ci­tés finan­cières d’investir en pro­duc­tion locale [3]». Le néo­li­bé­ra­lisme se carac­té­rise donc par le pas­sage d’une régu­la­tion des mono­poles favo­rable à l’intérêt (plus ou moins) géné­ral (le for­disme-key­né­sia­nisme) à une régu­la­tion des mono­poles favo­rable aux inté­rêts privés. La dis­tinc­tion entre la période for­diste-key­né­sienne et la période néo­li­bé­rale réside dans deux manières dif­fé­rentes d’organiser l’anti-marché (les mono­poles).

Cela nous amène à cher­cher la spé­ci­fi­cité du néo­li­bé­ra­lisme ailleurs que dans le marché. Comme le sou­ligne Frederic Jameson : « le marché en tant que concept a rare­ment quelque chose à faire avec le choix ou la liberté, qui sont déter­mi­nés à l’avance pour nous, qu’il s’agisse de nou­veaux modèles de voi­tures, de jouets ou de pro­grammes de télé­vi­sion : assu­ré­ment nous fai­sons un choix parmi ces élé­ments, mais il est dif­fi­cile d’affirmer que nous avons eu notre mot à dire en fai­sant un choix véri­table. Donc l’homologie avec la liberté est au mieux une homo­lo­gie avec la démo­cra­tie par­le­men­taire de type repré­sen­ta­tif qui est la nôtre[4]». En effet, Le néo­li­bé­ra­lisme consiste plutôt en une nou­velle ratio­na­lité, non pas éco­no­mique mais poli­tique en ce qu’elle vise à pro­duire, au moyen de l’intervention de l’État, un rap­port au monde par­ti­cu­lier chez les indi­vi­dus. Dans ce monde tota­le­ment admi­nis­tré, appa­raît une nou­velle concep­tion de l’individu, celle de l’individu-entrepreneurial, qui vient dis­soudre la ten­sion entre le consom­ma­teur et le citoyen consti­tu­tive de la démo­cra­tie libé­rale. Derrière le dis­cours de la liberté de choix tenu par les chantres du néo­li­bé­ra­lisme se des­sine une forme insi­dieuse de domi­na­tion, celle de la néces­sité de s’adapter à la dyna­mique d’auto-valorisation illi­mi­tée du capi­tal. Dans ce contexte capi­ta­liste où prime un modèle de déve­lop­pe­ment aveugle et hors du contrôle humain, la seule liberté qui demeure serait donc celle d’une réponse adap­ta­tive (de type pav­lo­vien) aux sti­muli pro­ve­nant du sys­tème des prix. Ces « signaux du marché » exigent la trans­for­ma­tion du sujet en entre­pre­neur de lui-même gérant son « capi­tal humain ». C’est donc à cette forme de vio­lence ultra-objec­tive du régime dar­wi­nien que tente de répondre la vio­lence ultra-sub­jec­tive des popu­lismes fon­da­men­ta­listes qui sur­gissent irré­mé­dia­ble­ment à la suite des crises éco­no­miques.

Défi pour la gauche dans le contexte de la crise

Si le propre d’un dis­cours idéo­lo­gique est d’être empreint de contra­dic­tions, sa force réside cepen­dant dans sa capa­cité à incor­po­rer un ensemble d’éléments dans les­quels les indi­vi­dus domi­nés se recon­naissent. De fait, le sen­ti­ment d’aliénation des citoyens face à la lour­deur bureau­cra­tique des ser­vices publics sur lequel se fonde le dis­cours néo­li­bé­ral est bel et bien réel. Par contre, ce qui n’est pas admis, c’est que cette bureau­cra­ti­sa­tion pro­vient de la néces­sité de l’État de se sou­mettre aux dic­tats de la ratio­na­lité éco­no­mique pour main­te­nir la crois­sance. Le dis­cours néo­li­bé­ral a donc le beau rôle : il peut se fonder sur une abs­trac­tion, celui d’un marché « pur », qui est fon­da­men­ta­le­ment incom­pa­tible avec la dyna­mique d’accumulation réelle du capi­tal. Ainsi, au key­né­sia­nisme pro­vi­den­tia­liste de l’après-guerre a suc­cédé un néo-key­né­sia­nisme mili­ta­risé ─l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan ─, puis un néo-key­né­sia­nisme finan­cier ─ la pro­li­fé­ra­tion du crédit rendue pos­sible par le main­tien de bas taux d’intérêts ─ qui nous a conduit au plus récent crash finan­cier. Le régime sui­vant risque d’être une forme de « néo-key­né­sia­nisme pénal », l’un des grands pro­jets de relance éco­no­mique du gou­ver­ne­ment fédé­ral repo­sant sur la construc­tion de pri­sons. Selon le ministre conser­va­teur Jean-Pierre Blackburn : « Il ne faut pas oublier que la construc­tion d’une prison fédé­rale aurait des réper­cus­sions éco­no­miques d’importance pour la région[5]». De fait, bureau­cra­tie et liberté sont para­doxa­le­ment com­pa­tibles dans le régime néo­li­bé­ral, puisqu’il s’agit de « forcer » les indi­vi­dus à faire des choix en pro­gram­mant leurs inté­rêts, qui doivent être com­pa­tibles avec le régime d’accumulation capi­ta­liste. Selon cette logique, les « inadap­tés », ceux qui sont inca­pables de faire des choix « res­pon­sables », seront jetés en prison et pour­ront ainsi contri­buer à créer des emplois en région pour le mieux-être de la crois­sance éco­no­mique…

À ceux qui, à gauche, voyaient poindre dans la crise éco­no­mique de 2008 l’écroulement total du sys­tème capi­ta­liste, il fau­drait rap­pe­ler une leçon de l’histoire. En l’absence d’alternatives concrètes, le fas­cisme ram­pant risque de refaire sur­face. En ce sens, la plus récente crise éco­no­mique a révélé une crise plus pro­fonde, celle de l’anticapitalisme, qui se mani­feste par une inca­pa­cité à ima­gi­ner des ins­ti­tu­tions nou­velles. La gauche aurait inté­rêt à prendre exemple, sur cer­tains points, sur la droite radi­cale du Réseau Liberté-Québec. En période de crise, il est par­fois néces­saire de tenir un dis­cours de confron­ta­tion. Alors que la droite radi­cale pro­pose un dis­cours poli­tique qui vise une rup­ture avec l’ordre établi, la gauche se contente d’un dis­cours mora­liste qui n’est pas en mesure de s’attaquer aux racines du pro­blème : « La richesse existe ! Prenons-la où elle est ! ». Oui, mais de quelle type de richesse s’agit-il ? S’il est noble et utile de dénon­cer la dis­tri­bu­tion inégale de la richesse au sein des socié­tés capi­ta­listes, la sub­stance de celle-ci doit être ques­tion­née. Tant et aussi long­temps que la société dépen­dra de la crois­sance illi­mi­tée pour répondre à ses besoins, elle res­tera sou­mise à la domi­na­tion de l’économie. Une pers­pec­tive anti­ca­pi­ta­liste devrait être en mesure de ques­tion­ner l’existence de la forme pré­do­mi­nante de richesse dans nos socié­tés, une richesse abs­traite qui est repré­sen­tée par l’argent, tout comme il est essen­tiel de ques­tion­ner la néces­sité de main­te­nir le tra­vail sala­rié qui en consti­tue la sub­stance.

En ce sens, il s’avère pri­mor­dial de trans­cen­der la fausse dicho­to­mie qui oppose le marché à l’État, sans quoi nous répé­te­rons constam­ment la même his­toire : « La pre­mière fois comme tra­gé­die, la seconde fois comme farce », disait Marx. Si nous ne sor­tons pas du consen­sus d’extrême-centre dans lequel nous sommes englués, nous serons obli­gés d’accepter que pour pal­lier les imper­fec­tions du marché et assu­rer le main­tien du capi­ta­lisme, il est néces­saire de recou­rir à l’intervention de l’État, et ce, sans égard au contenu et à la fina­lité de cette régu­la­tion. Slavoj Zizek résume admi­ra­ble­ment l’impasse idéo­lo­gique dans laquelle nous nous trou­vons : « Donc le plan de sau­ve­tage est-il réel­le­ment une mesure « socia­liste », l’aube du socia­lisme d’État aux États-Unis ? Si tel est le cas, c’est en un sens bien sin­gu­lier : une mesure « socia­liste » dont le but pre­mier n’est pas de venir en aide aux pauvres, mais aux riches, non pas à ceux qui empruntent, mais à ceux qui prêtent. L’ironie suprême réside ainsi dans le fait que la « socia­li­sa­tion » du sys­tème ban­caire est accep­table lorsqu’elle sert à sauver le capi­ta­lisme : le socia­lisme est néfaste – sauf lorsqu’il permet de sta­bi­li­ser le capi­ta­lisme.[6]»


[1] John Kenneth Galbraith, The New Industrial State, Boston : Houghton Mifflin, 1967, p. 314.

[2] Jean-Marc Salvet, « Entrevue avec Gérard Deltell. Pour en finir avec la péréqua­tion», Le Soleil, Samedi 23 octobre 2010, p. 7

[3] Pierre Karl Péladeau, audiences du CRTC, février 2003. En ligne : <http://​www​.crtc​.gc​.ca/​E​N​G​/​t​r​a​n​s​c​r​i​p​t​s​/​2​0​0​3​/​t​b​0​2​0​3.htm. >.

[4] Frederic Jameson, , « Postmodernisme et marché », Multitude Web, 1992. En ligne : <http://​mul​ti​tudes​.samiz​dat​.net/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le801>.

[5] Hugo de Grandpré, « Ottawa pour­rait construire des pri­sons », La Presse, Le 26 octobre 2010.

[6] Zizek, Slavoj, « Lutte des classes à Wall Street », Le Monde, 09.10.08, En ligne : <http://​www​.lemonde​.fr/​o​p​i​n​i​o​n​s​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​0​8​/​1​0​/​0​9​/​l​u​t​t​e​-​d​e​s​-​c​l​a​s​s​e​s​-​a​-​w​a​l​l​-​s​t​r​e​e​t​-​p​a​r​-​s​l​a​v​o​j​-​z​i​z​e​k​_​1​1​0​4​9​9​7​_​3​2​3​2​.html>

Les commentaires sont fermés.