L’espace restreint de la social-démocratie

Mis en ligne le 04 juillet 2009

Entrevue avec Georges Labica

Quel bilan peut-on tirer des ges­tions social-démo­cra­tes en Europe après la seconde guerre mon­diale ?

Il convient de s’entendre sur ce que l’on appelle social-démo­cra­tie, terme dont la poly­va­lence his­to­ri­que a été consi­dé­ra­ble. Le retour sur les ori­gi­nes n’est pas inutile, car il est éclai­rant. Le pre­mier parti social-démo­crate se consti­tue au len­de­main de la Révolution de 1848, avec la Montagne comme repré­sen­ta­tion par­le­men­taire. Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx le défi­nit comme « une coa­li­tion entre petit-bour­geois et ouvriers ». Il pré­cise : « On enleva aux reven­di­ca­tions socia­les du pro­lé­ta­riat leur pointe révo­lu­tion­naire et on leur donna une tour­nure démo­cra­ti­que. On enleva aux reven­di­ca­tions démo­cra­ti­ques de la petite-bour­geoise leur forme pure­ment poli­ti­que et on fit res­sor­tir leur pointe socia­liste. C’est ainsi que fut créée la social-démo­cra­tie ». Par la suite, c’est la réfé­rence au mar­xisme, qu’il s’agisse d’intégrer tel ou tel de ses conte­nus ou de se limi­ter à la simple éti­quette, qui ser­vira de cri­tère. Partant, du Congrès de Gotha, en 1875, acte de nais­sance de la social-démo­cra­tie alle­mande, jusqu’au révi­sion­nisme de Bernstein et à la bro­chure, Réforme sociale ou révo­lu­tion, de Rosa Luxemburg, en 1899, les ambi­guï­tés se mul­ti­plie­ront. Lénine tran­chera, en conver­tis­sant le Parti Ouvrier Social-démo­crate de Russie en Parti Communiste. S’ensuivront, dès lors, en fonc­tion des contex­tes natio­naux et de leurs for­ma­tions poli­ti­ques, des chas­sés-croi­sés entre les déno­mi­na­tions « social-démo­crate » et « socia­liste ». La pre­mière pas­sera du dur au mou, ou de la gauche à la droite, au gré des rup­tu­res’ dans le mou­ve­ment ouvrier et les allian­ces de clas­ses. Le socia­lisme y pui­sera l’éventail de ses figu­res : prou­dho­nisme réac­tua­lisé, las­sal­lisme, pos­si­bi­lisme, gues­disme, brous­sisme, modu­lant les varié­tés de réfor­misme et recon­dui­tes, sous des noms divers, jusqu’aux pério­des les plus récen­tes.

Il se passe en effet quel­que chose après la seconde guerre mon­diale, qui pour­rait être carac­té­risé comme l’épanouissement du bern­stei­nisme, dans des cir­cons­tan­ces plus favo­ra­bles que celles de son avè­ne­ment. Plusieurs fac­teurs entrent en jeu. Tout d’abord ce fait que le capi­ta­lisme, loin d’être mort, connaît un nouvel essor et permet l’obtention de satis­fac­tions pour les tra­vailleurs et les clas­ses moyen­nes, assu­rant avec l’équation liberté/​démocratie/​marché à la fois des formes de redis­tri­bu­tion plus ouver­tes et des avan­cées socia­les. Tandis qu’en face la poli­ti­que de pla­ni­fi­ca­tion des pays « socia­lis­tes » ren­force le carac­tère auto­ri­taire des régi­mes. C’est le bon temps du Welfare State, des natio­na­li­sa­tions, des éco­no­mies mixtes, des col­la­bo­ra­tions ins­ti­tu­tion­nel­les aussi bien avec l’État qu’avec les syn­di­cats, et, plus géné­ra­le­ment, de la pos­si­bi­lité d’une troi­sième voie entre le capi­ta­lisme de marché réamé­nagé et le col­lec­ti­visme bureau­cra­ti­que. Les partis socia­lis­tes au pou­voir en Occident (Allemagne, Grande-Bretagne, Belgique, pays scan­di­na­ves) s’en font les thu­ri­fé­rai­res. Un Kreisky déve­loppe la thèse de la Sozialpartnerschaft. On vante le « modèle sué­dois ». Les Partis com­mu­nis­tes des pays déve­lop­pés eux-mêmes sont entraî­nés par le mou­ve­ment. Prenant leurs dis­tan­ces avec la maison-mère his­to­ri­que, ils opè­rent leur aggior­na­mento dans l’eurocommunisme.

Mais, de même que ce der­nier connaî­tra des cou­rants de droite, du centre et de gauche, les P.S. seront tra­ver­sés de ten­dan­ces diver­gen­tes, leurs ailes de gauche mino­ri­tai­res se mon­trant plus ou moins acti­ves, en fonc­tion des conjonc­tu­res, qu’il serait aisé de pério­di­ser. La réfé­rence « mar­xiste » demeure et s’apprécie aux déles­ta­ges. Ici, on renonce à l’abolition de la pro­priété privée, là à la lutte des clas­ses, ailleurs à la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat ou à l’internationalisme, enfin au mar­xisme, le point culmi­nant étant atteint, on le sait, avec le congrès de Bad-Godesberg, en 1959. Même quand on croit à la trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux par accu­mu­la­tion de réfor­mes, la voie révo­lu­tion­naire, lar­ge­ment cari­ca­tu­rée en « grand soir », se fait asymp­to­ti­que, au profit de l’intégration à la poli­ti­que bour­geoise et au mode de pro­duc­tion domi­nant. Sans doute convien­drait-il d’affiner l’analyse, en par­ti­cu­lier sur le(s) rapport(s) à l’État, aux ins­ti­tu­tions, aux orga­ni­sa­tions socia­les, aux poli­ti­ques éco­no­mi­ques et aux rela­tions inter­na­tio­na­les, sans oublier l’évolution des formes d’organisations inter­nes aux partis. Les orien­ta­tions, en gros, seraient, pour nous en tenir aux sigles offi­ciels, les sui­van­tes : la com­mu­niste, la socia­liste, cou­plées, concur­ren­tes et anta­go­nis­tes, sur le schéma du congrès de Tours, et la social-démo­crate, qui repré­sente, quant à elle, la dérive des deux pre­miè­res, au point qu’à son tour elle en est venue à faire cri­tère : pour l’une comme pour l’autre, plus ou moins de social-démo­cra­ti­sa­tion. Aujourd’hui, sous l’effet de la mon­dia­li­sa­tion et de la finan­cia­ri­sa­tion, désor­mais sans riva­les depuis la chute du mur de Berlin, c’est bien la voie social-démo­crate qui est la plus com­mune et la plus répan­due.

Peut-on tou­jours qua­li­fier de social-démo­cra­tes les partis de l’Internationale socia­liste au vue de leur orga­ni­sa­tion, de leurs pro­jets poli­ti­ques et leurs pra­ti­ques gou­ver­ne­men­ta­les ?

On retombe ici sur la ques­tion de la défi­ni­tion. Social-démo­cra­tie, for­mule alle­mande, ou parti socia­liste, for­mule ex-S.F.I.O. revue Epinay (1971) ? De fait, il y a de tout dans l’Internationale Socialiste (I.S.). Depuis sa recons­ti­tu­tion au Congrès de Francfort, en 1951, sous le signe de la guerre froide, donc du réfor­misme anti-com­mu­niste, l’I.S. a regroupé aussi bien les for­ma­tions social-démo­cra­tes du nord-ouest de l’Europe (pays scan­di­na­ves, R.F.A., Autriche, Benelux, Royaume-Uni), que les partis socia­lis­tes implan­tés dans le sud. Les dif­fé­ren­ces entre les deux types de struc­tu­res sont nota­bles, en par­ti­cu­lier pour ce qui est de leur base ouvrière et de leur liai­son aux syn­di­cats. Dans les années soixante-dix, l’I.S., grâce à Willy Brandt et au S.P.D., connut une embel­lie avec des deman­des d’adhésion nou­vel­les, dont celles du P.C.I. d’Ochetto et même du Front san­di­niste du Nicaragua, et l’accueil de partis réfor­mis­tes ou pro­gres­sis­tes du Tiers-monde. Les années quatre-vingt virent la venue au pou­voir des P.S. de France, d’Espagne et de Grèce, et par­tiel­le­ment d’Italie et du Portugal, tandis que les social-démo­cra­ties alle­mande et bri­tan­ni­que le per­daient. Au total, une double direc­tion, celle de la social-démo­cra­tie tra­di­tion­nelle, encore atta­chée aux mou­ve­ments sociaux, dont l’écologie, et celle du social-libé­ra­lisme, coexis­tant au sein d’une I.S. qui, faute de pro­gramme et même de pro­po­si­tions d’ambition inter­na­tio­nale, en reve­nait à ses pra­ti­ques rituel­les et à sa fonc­tion de club.

Quelles sont les évo­lu­tions à l’œuvre dans les idéo­lo­gies social-démo­cra­tes (celles des partis socia­lis­tes et ex-com­mu­nis­tes) depuis l’effondrement du « socia­lisme réel » ?

Gorbatchev avait tenté de sur­mon­ter la scis­sion de 1919, en prô­nant le rap­pro­che­ment entre socio-démo­cra­tes et com­mu­nis­tes, au profit d’un nou­veau réfor­misme plu­ra­liste, au sein de ce qu’il appe­lait « la maison com­mune ». Et il est vrai que, pour les ex-P.C. de l’ex-camp socia­liste, la conver­sion social-démo­crate offrait la seule issue pra­ti­ca­ble. Ils s’inscrivaient, ce fai­sant, dans la logi­que où les avaient pré­cé­dés à la fois les P.S., qui avaient été au pou­voir, en avaient tâté ou pou­vaient y pré­ten­dre, et les « grands » P.C. de l’Occident euro­péen qui, après l’épisode euro­com­mu­niste, avaient rallié, tantôt ouver­te­ment (Italie), tantôt dans la déné­ga­tion (France), le nou­veau cours social-démo­crate, au sens déjà évoqué plus haut de la bra­de­rie, accep­tant les rap­ports domi­nants poli­ti­ques et idéo­lo­gi­ques. Toutefois, les enquê­tes, les son­da­ges d’opinion et l’observation directe des évo­lu­tions poli­ti­ques, font appa­raî­tre un nou­veau Phénomène, celui de formes de recon­quête du pou­voir par les ex-P.C. social-démo­cra­ties de l’Est. Il est dif­fi­cile de Spéculer sur leur avenir, mais il semble mon­trer, en tout cas du côté des masses, moins une adhé­sion à l’idéologie social-démo­crate pro­pre­ment dite que l’exigence, non encore assu­ré­ment for­ma­li­sée, d’un main­tien des acquis dus aux anciens régi­mes, face aux mena­ces du libé­ra­lisme, sous sa figure de « modèle » démo­cra­tie-marché. Histoire à suivre.

Quels sont les points d’attaque essen­tiels d’une théo­rie cri­ti­que des social-démo­cra­ties actuel­les ?

Le pro­ces­sus de social-démo­cra­ti­sa­tion est par­venu à son point d’épuisement. Il a peu à peu retiré jusqu’aux feuilles de vigne qui le sépa­raient encore de la pure et simple ges­tion de la société capi­ta­liste. Il a tout accepté : la fata­lité des « lois » du marché, dont il a cou­vert ses démis­sions, la subor­di­na­tion du poli­ti­que à l’économie et de l’État aux pou­voirs supra­na­tio­naux, la sous-trai­tance inter­na­tio­nale, en par­ti­cu­lier dans le cas des conflits armés, sous égide nord-amé­ri­caine, l’idéologie néo­li­bé­rale et le néo-impé­ria­lisme. La liste est pra­ti­que­ment close de ses échecs, en matière de chô­mage, d’exclusion, de pau­vreté et de mar­gi­na­lité, d’immigration et de xéno­pho­bie, de cor­rup­tion, et par-dessus tout, si l’on en juge aux sta­tis­ti­ques, d’accroissement des inéga­li­tés socia­les. Pour ne rien dire de l’anesthésie syn­di­cale et des mou­ve­ments de masse. On en est aux ulti­mes com­bats d’arrière-garde, telle la résis­tance à la dis­pa­ri­tion des der­niers « acquis sociaux » et aux der­niè­res déna­tio­na­li­sa­tions, ou le « pei­gnage » des lois les plus réac­tion­nai­res ; aux pro­mes­ses, du genre une injec­tion de social dans l’Europe ou un coup de main pour l’Afrique qu’on a laissé sac­ca­ger ; et enfin aux slo­gans : demain la soli­da­rité. .

Extraits d’une entre­vue réa­li­sée par la revue Futurs Antérieurs, sep­tem­bre 1995. George Labica a écrit de nom­breux bou­quins dont le Dictionnaire cri­ti­que du mar­xisme, le meilleur ouvrage de réfé­rence ency­clo­pé­di­que sur le thème (PUF, 1982). Labica est décédé au début de 2009.

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