L’art de la guerr

L’ennemi obscur est parmi nous (Il Manifesto)

Par Mis en ligne le 06 août 2011

De petits faits de chro­nique en évé­ne­ments dra­ma­tiques, tout démontre com­bien a péné­tré l’idée qu’une obs­cure menace pèse sur nous citoyens des grandes démo­cra­ties occi­den­tales. La guerre froide finie, ne pou­vant plus sou­te­nir l’existence d’une menace com­mu­niste (exem­pli­fiée par Reagan comme « l’empire du mal »), il fal­lait en trou­ver immé­dia­te­ment une autre afin que les Etats-Unis et l’OTAN puissent pour­suivre leur course aux arme­ments et leurs poli­tiques de guerre.

Et voici que pointe la menace du ter­ro­risme arabo-musul­man, l’ennemi obscur qui se cache dans les angles sombres de la terre, selon la défi­ni­tion que son think tank a souf­flé au pré­sident Bush après les atten­tats du 11 sep­tembre ( ceux-là, oui, fruit d’obscures trames de ser­vices secrets). On s’adresse au grand public, explique Noam Chomsky, comme à des enfants, en usant de per­son­nages et d’intonations infan­tiles, de façon à sus­ci­ter des émo­tions et non des réflexions.

Il faut recon­naître que cette tech­nique du grand méchant loup, poten­tia­li­sée par les media, fonc­tionne remar­qua­ble­ment en créant de véri­tables hal­lu­ci­na­tions col­lec­tives. A Pise, une fille dénonce avoir été violée par trois Nord-afri­cains : immé­dia­te­ment le maire Filippeschi (membre du Partito demo­cra­tico aujourd’hui dans l’ « oppo­si­tion » au Parlement, NdT), demande au ministre Maroni (membre de la Lega del Nord, parti de gou­ver­ne­ment avec des posi­tions sépa­ra­tistes, NdT) plus de forces de police pour la sécu­rité de la ville, tandis que le Conseil muni­ci­pal décide à l’unanimité de se consti­tuer partie civile contre les res­pon­sables du viol. En réa­lité, découvre-t-on, ce viol a été inventé par la fille en crise exis­ten­tielle, mais avec les idées assez claires pour l’attribuer, afin de le rendre cré­dible, à de fan­to­ma­tiques Arabes nord-afri­cains.

Même phé­no­mène, à une échelle bien plus dra­ma­tique, à Oslo. Le mas­sacre est immé­dia­te­ment attri­bué au ter­ro­risme arabe musul­man. Ceci trans­pa­raît dans les pre­mières décla­ra­tions offi­cielles : le pré­sident Napolitano condamne l’acte ter­ro­riste en rap­pe­lant l’engagement pour la paix, alors que le pré­sident éta­su­nien Obama en appelle au monde entier pour arrê­ter ces actes de ter­reur.

Plus expli­cite encore est le pré­sident de l’UE Van Rompuy, qui relie l’attentat ter­ro­riste au fait que la Norvège rend un bon ser­vice à la paix dans les régions les plus instables de la pla­nète (en par­ti­ci­pant aux guerres en Afghanistan et en Libye). La Norvège – com­mente le jour­nal bri­tan­nique The Sun – a ouvert ses portes à des mil­liers d’immigrés musul­mans, qui ont créé un ter­rain fer­tile pour le ter­ro­risme.

On trouve sur cette même ligne la majo­rité des jour­naux ita­liens. Depuis long­temps – confirme Guido Olimpio sur leCorriere della Sera – la Norvège est dans la ligne de mire du ter­ro­risme d’Al Qaeda. Al Qaeda attaque, annonce Libero. Ce sont tou­jours eux, ils nous attaquent – dénoncent Il Giornale avec un édi­to­rial de Fiamma Nirenstein (dépu­tée du Popolo della libertà, le parti de Berlusconi, et pré­si­dente du Conseil inter­na­tio­nal des par­le­men­taires juifs, NdT) – en sou­li­gnant qu’avec l’Islam le bonisme ne paye pas. Alberto Flores D’Arcais explique sur le Tirreno qu’il y a une autre pos­si­bi­lité, plus inquié­tante encore : que les atten­tats d’Oslo soient la pre­mière démons­tra­tion que les menaces de Kadhafi contre l’Europe n’étaient pas seule­ment des paroles en l’air mais cachaient un ter­rible et réel projet.

La bulle de savon de la matrice arabo musul­mane éclate tout de suite : l’auteur du mas­sacre est un Norvégien, lié à la franc-maçon­ne­rie et à des milieux pro-sio­nistes, qui hait les Arabes et l’Islam et a voulu punir son pays de trop céder à leur égard. En atten­dant, cepen­dant, on a raconté aux lec­teurs-petits-enfants que c’est Kadhafi qui menace l’Europe et qu’il est donc juste de bom­bar­der la Libye pour arrê­ter le grand méchant loup qui veut nous dévo­rer.

Manlio Dinucci

Edition de mardi 2 août 2011 de il mani­festo <www​.ilma​ni​festo​.it>
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

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