L’enjeu des Chasseurs F-35

Par Mis en ligne le 09 avril 2011

En ce début de cam­pagne élec­to­rale, il est rare qu’un enjeu mili­taire soit mis à l’avant plan par tous les partis poli­tiques. L’achat des chas­seurs F-35 semble avoir obtenu ce statut. Le plus gros contrat de l’histoire du pays sème la contro­verse. Comment voir clair sur cette ques­tion ? Les partis poli­tiques en cam­pagne pré­sentent l’enjeu selon leur pers­pec­tive, les orga­ni­sa­tions anti-mili­ta­ristes alignent les pro­blèmes asso­ciés à cette acqui­si­tion et les entre­prises de haute tech­no­lo­gie pro­mettent les retom­bées éco­no­miques mas­sives. Les mili­taires veulent rem­pla­cer les F-18 vieillis­sants avec ce qu’il y a de mieux. Qui croire ?

Le mémoire du Center for Defense Information

Le comité per­ma­nent sur la Défense de la chambre des com­munes, au début de jan­vier der­nier, a joué la carte de l’objectivité ; il a invité le res­pon­sable de la recherche et direc­teur géné­ral du « Center for Defense Information » de Washington.

Ce centre est un orga­nisme de recherche, indé­pen­dant du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, fondé par d’anciens offi­ciers supé­rieurs de l’armée amé­ri­caine ; qui prône la mise en oeuvre d’une poli­tique mili­taire équi­li­brée.

Cet orga­nisme fondé au début des années 80, est de plus en plus en vue à Washington depuis l’arrivée au pou­voir de l’administration Obama. Ses diri­geants consi­dèrent qu’un dés­équi­libre entre les dépenses mili­taires et les dépenses sociales consti­tue une menace à la sécu­rité natio­nale des États-Unis.

Pour eux, cette menace est tout aussi impor­tante que les menaces exté­rieures. L’actuelle insta­bi­lité sociale géné­rée par les abus de dépenses est pré­sen­te­ment une menace bien réelle.

Aucune, ana­lyse n’est par­fai­te­ment objec­tive, mais dans le débat élec­to­rale actuel, si une opi­nion vaut la peine d’entendue, c’est bien celle des ana­lystes du CDI.

Le mémoire déposé par écrit n’est mal­heu­reu­se­ment pas encore dis­po­nible sur le site de la Chambre des com­munes, et encore moins dans sa ver­sion fran­çaise. Ce texte vous pré­sente donc un survol sim­pli­fié du mémoire plus tech­nique que le CDI a déposé à nos dépu­tés à la chambre des com­munes en jan­vier der­nier. On retrouve aussi de nom­breuses ana­lyses sur ce pro­gramme de chas­seurs sur leur site inter­net.

Les chas­seurs F-35, c’est quoi le pro­blème ?

Selon le CDI, en fait, le pro­blème avec les chas­seurs est assez simple. En pre­mier lieu, per­sonne ne sait ce que ces avions vont coûter. Ni la firme Lockheed Martin, man­daté pour les fabri­quer ; ni le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain qui en finance le déve­lop­pe­ment ; et encore moins le dépar­te­ment de la défense amé­ri­caine qui a passé la com­mande ne connaissent les coûts de ces avions.

Pourquoi ?

Essentiellement parce que ces avions n’existent encore que dans l’esprit des ingé­nieurs. Ces chas­seurs théo­riques, et les nom­breuses méca­niques qui les com­posent sont tou­jours dans les labo­ra­toires des fabri­cants. Ils n’en sor­ti­ront pas dans le meilleur des cas, avant 2016 ; soit deux ans après la signa­ture du contrat défi­ni­tif d’achat prévu en 2014.

Oui, mais on sait fabri­quer des chas­seurs ?

Les divers modèles de chas­seurs actuels sont spé­cia­li­sés soit pour les divers besoins de la marine, ou les besoins variés de l’aviation. Les ingé­nieurs ont per­sua­dés les mili­taires qu’ils pou­vaient livrer un seul modèle d’avions de chasse, capable de répondre à tous les besoins.

-Rapides, pour conduire des frappes.

-Furtifs, qui évitent les radars.

-Compacts, pour s’adapter à tous les modes de trans­port pour déploie­ment.

-Maniables, pour être effi­cace en combat aérien.

-Pratiques, capable d’atterrir n’importe où, peu importe la lon­gueur de la piste.

-Interopérable, capable d’opérer malgré les contraintes qu’imposent les actions mul­ti­la­té­rales.

-Capacité mul­tiples, capable de porter tant des bombes que des mis­siles et des armes nucléaires.

Ces chas­seurs sont donc très com­plexes et doivent inté­grer, et opti­mi­ser, une foule de carac­té­ris­tiques qui impliquent de nom­breuses contraintes, com­po­santes méca­niques et défis infor­ma­tiques contra­dic­toires.

Pourquoi les coûts aug­mentent-ils tou­jours ?

Les coûts aug­mentent conti­nuel­le­ment, car ils ont été à l’origine cal­cu­lés en fonc­tion des coûts des diverses carac­té­ris­tiques, sur divers avions. Lors de la fabri­ca­tion de ces com­po­santes en labo­ra­toire, et de leur inté­gra­tion sur un seul avion, on découvre de nom­breuses nou­velles contraintes et pro­blé­ma­tiques.

Les spé­cia­listes du CDI font noter à nos dépu­tés que cer­tains chas­seurs spé­cia­li­sés n’ont jamais pu livrer à 100% les carac­té­ris­tiques pro­mises sur­tout au niveau de l’évitement des radars et de l’atterrissage sur courte piste. Ils sou­lignent qu’en jan­vier der­nier, les prix ont à nou­veau gon­flés à cause de la com­plexité des logi­ciels.

Bref, le gou­ver­ne­ment cana­dien a accepté de par­ti­ci­per aux risques de déve­lop­pe­ment d’un tout nouvel avion de chasse amé­ri­cain, sans les garan­ties de retom­bées que ce genre de risque impose nor­ma­le­ment.

Pourquoi les hausse de prix consé­cu­tifs ?

C’est bien connu, les équi­pe­ments mili­taires coûtent cher. Selon le Centre de recherche indé­pen­dant, les entre­prises ont appris à pro­mettre aux mili­taires ce qu’ils veulent, à prix abor­dable, pour que les poli­ti­ciens acceptent.

Puisque les acqui­si­tions s’échelonnent par­fois sur des dizaines d’années, on éche­lonne aussi les coûts à la hausse tout au long du contrat.

De nom­breux sub­ter­fuges pour camou­fler les coûts réels sont uti­li­sés par les ven­deurs des fabri­cants, parmi les plus cou­rants :

-On omet des com­po­santes essen­tielles au fonc­tion­ne­ment de l’avion.

-Certaines pièces de rem­pla­ce­ment cou­rantes ne sont pas incluses.

-On ne donne que les « Fly away costs » les coûts de décol­lage, qui n’incluent pas les frais de recherche et déve­lop­pe­ment.

-On invente des « Non recur­ring fly away costs », des coûts de décol­lage sans frais récur­rent, des coûts n’incluant pas les moteurs qui demandent l’essentiel de l’entretien.

-On uti­lise des esti­ma­tions en dol­lars de base, ou en dol­lars ini­tiaux ; qui consi­dèrent le prix de vente en dol­lars au moment de la signa­ture, auquel s’ajoutera l’inflation.

Bref, avec cette « créa­ti­vité comp­table » des ven­deurs ; et le fait que les avions ne sont pas sortis du labo­ra­toire, il y a une seule garan­tie pour les contri­buables cana­diens selon le spé­cia­liste. Les coûts grim­pe­ront encore.

Oui mais, dans le passé, des défis tech­no­lo­giques ont été rele­vés ?

Oui, mais il y a des contraintes inévi­table. Si on aug­mente la méca­nique dans les ailes, on ajoute du poids. Si on ajoute du poids, on doit aug­men­ter la force des moteurs. Plus l’avion est lourde avec de petites ailes, moins grande est la manœu­vra­bi­lité.

C’est avec ces contraintes contra­dic­toires que jonglent pré­sen­te­ment les ingé­nieurs qui ont promis la lune aux mili­taires. Ils trou­ve­ront un com­pro­mis, mais à quel prix ?

Le plus gros pro­blème ici selon les ana­lystes du Center for Defense Information est que plus le chas­seur est com­plexe, plus il a besoin de main­te­nance, donc moins il passe de temps en opé­ra­tion. On a donc besoin de plus d’avions, plus coû­teux, pour faire le même tra­vail.

En bout de ligne, on risque de se ramas­ser avec un avion à coût exor­bi­tant, qui gruge rapi­de­ment les frais d’entretien et dont on doit mini­mi­ser l’utilisation afin de res­pec­ter les bud­gets.

À la longue, avec ce genre de coû­teuse poli­tique d’acquisition « d’achat avant le pre­mier vol », le renou­vel­le­ment des équi­pe­ments est retardé, la for­ma­tion des pilotes est réduite et le nombre d’avions acquis ne suffit pas à la tâche.

Ce genre d’acquisition axée sur la fas­ci­na­tion tech­no­lo­gique et une cer­taine mytho­lo­gie de la magie du génie serait à la base des flottes réduite et vieillis­sante d’appareils au ser­vice du Pentagone. Ce sont les mili­taires qui se plaignent main­te­nant de cette réa­lité à Washington.

Il faut com­prendre ici que ces avions ne sont pas encore sortis à l’« air libre ». Le cher­cheur, ancien membre du per­son­nel du comité sur les finances du Sénat amé­ri­cain, affirme qu’aucun test de vol ou essais en situa­tion de combat n’a été fait autre que pour tester des com­po­santes.

Encore plus inquié­tant, cette étape, la plus déter­mi­nante en terme d’évaluation des coûts, n’est prévu qu’en 2016. Les sur­prises pour les contri­buables qui paie­ront la note sont donc loin d’être ter­mi­nées.

Il semble pour­tant logique de par­ta­ger les coûts avec d’autres pays alliés ?

Le prin­cipe pour­rait être bon, mais ce genre de par­tage des coûts n’a jamais été à la mode aux États-Unis, les impé­ra­tifs de sécu­rité natio­nale asso­cié à de tels pro­grammes empê­chaient ce genre de pra­tique. Les récentes contraintes bud­gé­taires amé­ri­caines semblent avoir eue raison de ces impé­ra­tifs rigides du secret.

Le par­tage des risques finan­cier asso­ciés au déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies mili­taires serait devenu pour le Pentagone, le com­pro­mis admis­sible pour la pour­suite des acqui­si­tions de tech­no­lo­gies de pointe.

Non seule­ment la contro­ver­sées pra­tique du trans­fert du risque des déve­lop­pe­ments tech­no­lo­gique à l’état-client, semble vou­loir per­du­rer aux Etats-Unis ; mais on semble vou­loir l’étendre aux pays alliés ; avec tous les risques que cette pra­tique com­porte.

D’ailleurs, les réac­tions ne se font pas attendre car, dans la plu­part des capi­tales impli­quées dans le pro­gramme des chas­seurs F-35. La contro­verse asso­ciée aux coûts crois­sants du projet est bien en place aux Pays-Bas, en Angleterre et au Danemark. La même réa­lité émerge aussi en Australie.

Plusieurs pays envi­sagent de modi­fier leur com­mande, de la réduire ; cer­tains autres pays se sont reti­rés des ententes de prin­cipes et d’autres envi­sage de se reti­rer pro­chai­ne­ment. Cette réa­lité qui réduira le nombre d’unité à pro­duire, ce qui aug­men­tera encore une fois le coût à l’unité de chaque chas­seur.

Un fait est encore plus pré­oc­cu­pant, même la Marine amé­ri­caine envi­sage de se reti­rer du pro­gramme et de reve­nir à la mise à niveau tech­no­lo­gique de ses chas­seurs actuels.

La saga des chas­seurs F-35 est donc très loin d’être ter­mi­née.

***

Normand Beaudet

Centre de res­sources sur la non-vio­lence
www​.non​vio​lence​.ca

Ce texte est essen­tiel­le­ment basé sur les infor­ma­tions dépo­sées par écrit par Winslow T. Wheeler, Directeurs des recherches sur les enjeux mili­taires du Center for Defense Information (CDI) de Washington, au Comité per­ma­nent de la Défense de la Chambre des com­munes en jan­vier 2011.

Vidéos de la télé­vi­sion Néérlandaise, vous devez les écou­ter !

Série de trois entre­vues :

Partie 1 :
Pierre Sprey, desi­gner du chas­seur F-16. En entre­vue…..
http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​U​Q​B​4​W​8​C​0​r​Z​I​&​a​m​p​;NR=1

Partie 2 :
Entrevue video avec Winslow T. Wheeler, spé­cia­liste des enjeux finan­ciers pour le sénat.
http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​8​k​s​s​Z​u​a8MVc

Partie 3 :
Malgré les com­men­taires en néér­lan­dais, les extraits valent la peine d’être enten­dus
http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​T​S​7​O​1​4​nzrzE

Mémoire déposé par le Center for Defense Information.

Vous pouvez consul­ter le texte com­plet dans sa ver­sion ori­gi­nale, tel que déposé à nos dépu­tés sur le site sui­vant :

http://​www​.cdi​.org/​p​r​o​g​r​a​m​/​i​s​s​u​e​/​d​o​c​u​m​e​n​t​.​c​f​m​?​D​o​c​u​m​e​n​t​I​D​=​4​6​3​6​&​a​m​p​;​S​t​a​r​t​R​o​w​=​1​&​a​m​p​;​L​i​s​t​R​o​w​s​=​1​0​&​a​m​p​;​I​s​s​u​e​I​D​=​9​7​&​a​m​p​;​a​p​p​e​n​d​U​R​L​=​&​a​m​p​;​O​r​d​e​r​b​y​=​D​a​t​e​L​a​s​t​U​p​d​a​t​e​d​&​a​m​p​;​P​r​o​g​r​a​m​ID=37

Autres infor­ma­tions :

Le Center for Defense Information a pro­duit un cer­tain nombre d’analyses inté­res­santes sur le dos­sier des chas­seurs F-35. Plusieurs valent la peine d’être consul­tés.

http://​www​.cdi​.org/​p​r​o​g​r​a​m​/​d​o​c​u​m​e​n​t​.​c​f​m​?​D​o​c​u​m​e​n​t​I​D​=​4​5​9​6​&​a​m​p​;​f​r​o​m​_​p​a​g​e​=​.​.​/​i​n​d​e​x.cfm

http://​www​.cdi​.org/​p​r​o​g​r​a​m​/​d​o​c​u​m​e​n​t​.​c​f​m​?​d​o​c​u​m​e​n​t​i​d​=​4​3​7​0​&​a​m​p​;​p​r​o​g​r​a​m​ID=37

À lire : notre dos­sier sur les élec­tions cana­diennes de 2011

Source
http://​www​.laut​jour​nal​.info/​d​e​f​a​u​l​t​.​a​s​p​x​?​p​a​g​e​=​3​&​a​m​p​;​N​e​w​s​I​d​=2973

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