L’énergie est politique

Par Mis en ligne le 16 mars 2011

A l’heure où cet article est écrit, on ne sait pas encore si l’accident nucléaire de Fukushima est arrivé à son terme. Mais il est déjà évident qu’il est le plus impor­tant depuis Tchernobyl, en 1986. Et si ses consé­quences ne peuvent être encore exac­te­ment mesu­rées, on ne voit pas com­ment il n’ébranlerait pas la poli­tique éner­gé­tique mon­diale. Il est certes trop tôt pour affir­mer que la « renais­sance du nucléaire » en sera avor­tée – notam­ment parce que c’est lar­ge­ment à la Chine de donner la réponse.

On peut aussi obser­ver que, de la même manière que la marée noire du golfe du Mexique, en 2010, n’a pas inflé­chi la course avide au pétrole, de la même manière que la crise finan­cière de 2008 n’a pas conduit à une refonte du sys­tème finan­cier, l’accident de Fukushima pour­rait ne pas obs­truer dura­ble­ment le cours d’une aug­men­ta­tion constante de la consom­ma­tion énergétique.

Mais la suc­ces­sion de ces faillites, de ces acci­dents, de ces cra­que­ments atteste que la logique qui pré­side à leur sur­ve­nue est malade : on ne peut plus rai­son­ner avec le pétrole sans penser au pic pétro­lier et au chan­ge­ment cli­ma­tique ; on ne peut plus obser­ver le sys­tème finan­cier sans consta­ter qu’il vam­pi­rise les éco­no­mies ; on ne peut plus croire aux récits léni­fiants sur l’innocuité de l’énergie nucléaire.

Ce que nous dit l’accident de Fukushima, c’est que l’énergie doit reve­nir en poli­tique : der­rière les choix éner­gé­tiques se joue le mode de vie d’une société. Ils déter­minent une façon d’être, qui doit être démo­cra­ti­que­ment déli­bé­rée. Démocratiquement, c’est-à-dire de façon telle que les deux pla­teaux de la balance soient réel­le­ment pré­sen­tés aux citoyens. Celui qui décrit le confort d’une société où l’énergie est abon­dante, certes. Où la myriade des objets tech­no­lo­giques qu’invente la société pro­duc­ti­viste semble pou­voir couler dans la vie quo­ti­dienne comme s’ils tom­baient du ciel. Le dis­cours domi­nant et la publi­cité s’emploient jour après jour à le vanter. Mais il fau­drait aussi qu’avec la même atten­tion soit pré­sen­tée la fra­gi­lité d’une culture éner­gé­tique qui oublie la radio­ac­ti­vité, l’épuisement des res­sources, le chan­ge­ment cli­ma­tique. Qui oublie, aussi, le prix humain néces­saire pour obte­nir l’énergie si vitale au sys­tème éco­no­mique qu’elle est deve­nue comme une drogue dont on ne peut plus réduire les doses sans un pro­fond malaise.

Il n’est plus temps, pour les poli­tiques, de se défaus­ser des choix tech­niques sur des ingé­nieurs. Comme il n’est plus temps pour les citoyens de consi­dé­rer l’énergie comme une donnée exté­rieure, en quelque sorte, à leurs soucis et à leurs souhaits.

Hervé Kempf (Chronique « Ecologie »)


* Article paru dans le Monde, édi­tion du 16.03.11. | 15.03.11 | 13h31 • Mis à jour le 15.03.11 | 13h31.

* kempf lemonde​.fr

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