L’émiettement de l’humain

Mis en ligne le 24 mai 2010

23 mai 2010

Fethi GHARBI

La post­mo­der­nité s’affirme comme le lieu pri­vi­lé­gié de la des­truc­tion de la struc­ture poli­tique et juri­dique de l’état. Le para­doxe est que l’abolition de l’état que Marx consi­dé­rait comme l’aboutissement de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne est en train de se concré­ti­ser plutôt sous les coups de bou­toir inces­sants du néo-libé­ra­lisme. C’est ainsi que, contre toute attente, la dis­pa­ri­tion des classes a fait place à la déli­ques­cence de la conscience de classe et l’avènement du com­mu­nisme s’est dis­sout dans le flou uni­forme de masses d’individus quasi-autis­tiques sans appar­te­nance aucune et sans projets.

Le néo-libé­ra­lisme se pré­sente aujourd’hui comme une cari­ca­ture de la pensée libé­rale, parce qu’il ne se croit plus l’héritier d’une his­toire. Si le libé­ra­lisme s’est tou­jours ins­crit dans une démarche phi­lo­so­phique née des Lumières du 18ème siècle et s’est éver­tué à démon­trer sans y par­ve­nir les vertus de la concur­rence, le néo-libé­ra­lisme, renon­çant à toute démons­tra­tion, tota­li­taire, affirme avec arro­gance la supé­rio­rité sys­té­ma­tique du marché concur­ren­tiel pré­senté comme la voie unique vers le bien-être social et le bon­heur uni­ver­sel. L’implosion de l’URSS a beau­coup joué en faveur de cette cris­tal­li­sa­tion néo libé­rale qui tend à se trans­for­mer en dogme à l’allure téléo­lo­gique. Francis Fukuyama dans son livre ’La fin de l’histoire et le der­nier homme’ illustre de la manière la plus par­faite ce délire néo libé­ral. La myopie de Fukuyama est qu’il oublie, en annon­çant la mort des idéo­lo­gies , que la pensée néo libé­rale est la der­nière idéo­lo­gie à avoir survécu…

C’est dans l’histoire contem­po­raine des États-Unis, ber­ceau du néo-libé­ra­lisme, qu’il faut cher­cher les ori­gines de cette idéo­lo­gie. Écartant pro­gres­si­ve­ment les empires euro­péens, l’empire éta­su­nien s’est d’abord appro­prié l’occident avec sa péri­phé­rie. Après le déman­tè­le­ment de l’empire sovié­tique, le der­nier des empires euro­péens, il s’attelle fié­vreu­se­ment à mettre la main sur le reste du globe ou si l’on pré­fère à impo­ser sa glo­ba­li­sa­tion. Cette expan­sion extra­or­di­naire s’est faite insi­dieu­se­ment depuis la fin du 19ème siècle grâce à l’idéologie la plus per­ni­cieuse et la plus tenace, celle du pro­grès, n’en déplaise à mon­sieur Fukuyama. Les États Unis ont hérité des empires euro­péens en retour­nant contre ces der­niers leur propre arse­nal idéo­lo­gique. C’est en effet au nom de la défense du monde « libre » que les USA se sont, petit à petit, appro­priés l’idéologie de la mis­sion civi­li­sa­trice inven­tée par la « vieille » Europe. En se lan­çant dans des guerres sans fin dans le but appa­rent de pro­mou­voir les liber­tés et la démo­cra­tie, cette puis­sance a réussi en l’espace d’un siècle à redes­si­ner la carte de la pla­nète en expro­priant ses alliés les plus proches .

A la fin du 19ème siècle, ayant repris à son compte une bonne partie des colo­nies espa­gnoles, l’empire nais­sant s’est allié ensuite à « La Triple-Entente » pour empê­cher toute vel­léité de réor­ga­ni­sa­tion et d’alliance entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’empire otto­man. C’est le projet de construc­tion d’un réseau de com­mu­ni­ca­tions moderne, en l’occurrence, une ligne de chemin de fer entre Hambourg, Bagdad et le Golfe Persique qui a été l’une des causes prin­cipales de la pre­mière guerre mon­diale. En 1918, deux empires qui consti­tuaient le centre névral­gique du vieux conti­nent ont été lit­té­ra­le­ment dés­in­té­grés. Trente ans plus tard, c’est au tour des deux empires « alliés » fran­çais et bri­tan­nique de subir le même sort. La dis­pa­ri­tion de l’URSS, à la fin du siècle der­nier, a bouclé la boucle.

Lorsqu’on résonne en termes de conti­nents, on constate que l’Europe est la pre­mière, et de loin, à avoir fait les frais du rêve amé­ri­cain non seule­ment par la dés­in­té­gra­tion de ses empires mais aussi par son adhé­sion béate à l’« American way of life » et par sa recon­nais­sance tacite ou expli­cite de l’ « Americain exceptionalism ».

Après le déman­tè­le­ment des empires est venu le tour des états-nations qui depuis la fin de la deuxième guerre mon­diale se sont déme­nés pour se pré­ser­ver, mais qui ont fini à partir des années quatre vingt par rendre les armes face au rou­leau com­pres­seur néo-libé­ral. Si cer­taines nations récal­ci­trantes comme la Yougoslavie, l’Irak ou l’Afghanistan ont été ato­mi­sés par la force des armes, le reste se laisse doci­le­ment vassaliser.

Les ges­ti­cu­la­tions don­qui­chot­tesques tein­tées de jaco­bi­nisme des gou­ver­nants de cer­tains états euro­péens laissent per­plexe. On est en droit de se deman­der com­ment des diri­geants qui bradent à tour de bras la majeure partie des biens publics puissent crier à qui veut les entendre leur atta­che­ment à l’identité natio­nale ! Au nom de la « per­for­mance », érigée en nou­veau fétiche de l’action publique, l’état pro­cède par glis­se­ments suc­ces­sifs à la pri­va­ti­sa­tion de larges pans du sec­teur public tout en impo­sant une ges­tion de moins en moins démo­cra­tiques des ins­ti­tu­tions ( hôpi­taux, uni­ver­si­tés, jus­tice etc…). Comme le sou­lignent Laurent Bonelli et Willy Pelletier (1), on est face à un « État mana­ger », un État de plus en plus réduit dans sa sur­face mais de plus en plus ren­forcé dans ses struc­tures de com­man­de­ment. L’État Providence est mort de sa belle mort.

Tous les acquis que les tra­vailleurs ont arra­ché aux démo­cra­ties libé­rales grâce à leur lutte et à la pres­sion qu’exerçait le camp socia­liste sur le « monde libre » se réduisent comme une peau de cha­grin. L’union Européenne qui, à un cer­tain moment, a semblé consti­tuer un contre-pou­voir face à l’hégémonie impé­riale s’est trans­for­mée en outil coer­ci­tif au ser­vice du capi­ta­lisme finan­cier. La crise grecque est la preuve que ce conglo­mé­rat hété­ro­gène n’est poli­ti­que­ment qu’une coquille vide. Aujourd’hui, l’état a jeté bas son masque d’arbitre et de média­teur pour assu­mer plei­ne­ment son rôle, celui de liqui­da­teur de la nation au profit des finances mondiales.

Mais alors à quoi servent toutes ces crises d’hystérie natio­na­listes et toute cette isla­mo­pho­bie démen­tielle qui tra­verse l’Europe sinon à camou­fler tant bien que mal la déstruc­tu­ra­tion de la nation. cette logique contra­dic­toire mais ter­ri­ble­ment effi­cace du pom­pier pyro­mane est une carac­té­ris­tique fon­da­men­tale de la stra­té­gie néo-libérale.

Empires dis­lo­qués, nations écla­tées, voilà l’orientation que le néo-libé­ra­lisme veut impo­ser au sens de l’histoire. Le capi­tal a hor­reur des fron­tières comme il a hor­reur des soli­da­ri­tés. Lorsqu’on parle de la mon­dia­li­sa­tion il faut entendre par là une mon­dia­li­sa­tion de la frag­men­ta­tion. Si le libé­ra­lisme a dés­in­té­gré la famille patriar­cale, le néo-libé­ra­lisme s’en prend lui à la famille nucléaire. Aujourd’hui, cette der­nière est en train d’éclater et l’unité de survie se réduit à l’individu.

En Amérique du Nord, 20% de ce qu’on appelle des foyers ne com­portent plus qu’une per­sonne vivant seule. Nous nous trou­vons en pré­sence d’une société fra­gi­li­sée à force d’être ato­mi­sée, une société faite d’individus déso­rien­tés, sans attaches his­to­riques ni pers­pec­tive d’avenir, étran­gers les uns aux autres, englués dans leur ego, confon­dant l’avoir avec l’être, taillables et cor­véables à merci. Dans le monde du tra­vail, avec la géné­ra­li­sa­tion des délo­ca­li­sa­tions, les syn­di­cats et les partis de gauche lâchent prise et les tra­vailleurs se retrouvent extrê­me­ment dimi­nués face à l’agressivité des entre­prises. A la sta­bi­lité de l’emploi dans les années soixante, s’est sub­sti­tuée peu à peu l’instabilité comme régime d’organisation du tra­vail. Le pré­ca­riat affecte actuel­le­ment plus de 40% des sala­riés des sec­teurs public et privé. D’un autre coté la sti­mu­la­tion de la concur­rence entre les tra­vailleurs au sein de l’entreprise casse toute forme de soli­da­rité. Les tra­vailleurs, jadis unis col­lec­ti­ve­ment contre les patrons, se divisent entre eux. Cette situa­tion d’incertitude engendre l’individualisme, car la vie d’un pré­caire ne relève en der­nière ins­tance que de lui-même. Ce der­nier est obligé de se gérer en tant qu’entreprise obéis­sant aux lois de l’offre et de la demande, de la com­pé­ti­ti­vité et de la concur­rence déloyale (excu­sez le pléo­nasme). La loi du marché a investi toutes les ins­tances de la société : capi­ta­listes entre eux, capi­ta­listes contre tra­vailleurs, sala­riés contre sala­riés se déchirent de plus belle dans une jungle ou l’homo éco­no­mi­cus a défi­ni­ti­ve­ment eu raison de l’homo politicus.

A l’opposé du « lais­sez faire » libé­ral, le néo-libé­ra­lisme, pour Christian Laval, est plus qu’une nou­velle poli­tique éco­no­mique, c’est une nou­velle nor­ma­ti­vité poli­tique et morale qui s’impose : une nor­ma­ti­vité poli­tique et morale apo­li­tique et amo­rale. L’opposition éco­no­mie libé­rale et démo­cra­tie libé­rale s’est tota­le­ment estam­pée pour lais­ser libre cours à la dic­ta­ture de l’économique érigé en sys­tème de valeurs. Dans cette logique entre­pre­neu­riale et consu­mé­riste, on assiste à l’irrémédiable dis­so­lu­tion du sujet moral et politique.

Nous voilà retom­bés dans la prima naturæ de Hobbes , cet état de nature où l’homme est mû par l’instinct et les pas­sions, menant une vie fondée sur la lutte, la concur­rence, la com­pé­ti­tion et la guerre de tous contre tous. Si la prima naturæ refait sur­face c’est pour la simple et bonne raison que le contrat social garant de la paix entre les hommes et modé­ra­teur des pas­sions est défi­ni­ti­ve­ment rompu. La fina­lité de « l’utile » sup­plan­tant les fina­li­tés qui l’ont pré­cé­dée se pré­sente comme l’ultime consé­cra­tion de la modernité.

L’intérêt libéré de toute contrainte s’impose comme une fin en soi. Pour la pre­mière fois dans l’histoire contem­po­raine les rap­ports de domi­na­tion se pré­sentent presque à visage décou­vert, dédai­gnant de se camou­fler der­rière un masque idéo­lo­gique. C’est peut-être dans ce sens qu’il faut inter­pré­ter l’affirmation de Fukuyama annon­çant la mort des idéo­lo­gies. A cet état de nature vient se gref­fer un dar­wi­nisme social jus­ti­fiant les inéga­li­tés par le recours à l’argument de la sélec­tion naturelle.

Notre époque, prise dans les tour­ments des inté­rêts mar­chands contra­dic­toires, assiste, impuis­sante, au dépé­ris­se­ment des valeurs qui ont su depuis des mil­lé­naires pré­ser­ver tant bien que mal la survie de l’espèce. Dans cette société déshu­ma­ni­sée, nive­lée par la valeur mar­chande, la réi­fi­ca­tion, au-delà de la force du tra­vail, s’empare de l’intégrité du corps qui, ultime désa­gré­ga­tion, éclate en mor­ceaux vendus à la sau­vette sur les mar­chés israé­liens, éta­su­niens et autres.

Fethi GHARBI

1) http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/20…

URL de cet article

http://​www​.legrand​soir​.info/​L​-​e​m​i​e​t​t​e​m​e​n​t​-​d​e​-​l​-​h​u​m​a​i​n​.html

Les commentaires sont fermés.