L’écran de fumée

Mis en ligne le 22 février 2008

Les sala­riés au chô­mage ou pré­ca­ri­sés, les citoyens dépour­vus de tout por­te­feuille d’actions et tout homme plus épris de culture que d’indices bour­siers regardent, éber­lués, les sou­bre­sauts de la finance qui, pério­di­que­ment, plongent le monde dans la crise. Ils écoutent aussi, médu­sés, les doctes com­men­ta­teurs leur expli­quer que des cen­taines de mil­liards de dol­lars ont été perdus, « sont partis en fumée » ou « se sont éva­po­rés ».

Par Jean-Marie HARRIBEY

La dif­fé­rence entre l’évaporation de l’eau et un krach bour­sier est que l’eau qui s’évapore existe, alors que l’évanouissement de la capi­ta­li­sa­tion bour­sière n’est que la dis­si­pa­tion d’un mirage, d’une fic­tion.

Quand les action­naires touchent leurs divi­dendes, c’est un pré­lè­ve­ment sur la valeur ajou­tée (réelle) au cours de l’exercice (il s’agit d’un flux). Si ces divi­dendes et l’ensemble des pro­fits aug­mentent plus vite que la valeur ajou­tée, alors leur part dans celle-ci aug­mente et la part des salaires dimi­nue. Ce fut le cas au cours des trente der­nières années où les salai­res­pro­gres­sèrent moins vite que la pro­duc­ti­vité du tra­vail. L’Union euro­péenne et le FMIviennent encore de confir­mer que cette baisse repré­sen­tait envi­ron 8 points de PIB.

Quand les action­naires vendent leurs actions (liquident leur patri­moine finan­cier), ils se défont de la pro­priété du capi­tal phy­sique que repré­sentent les actions. Autrement dit, il y a chan­ge­ment de mains du stock de capi­tal. Que cet échange se fasse à un tarif plus haut ou plus bas que la veille ne change rien au flux de pro­duc­tion ni au stock de capi­tal pro­duc­tif. A l’instant t, je vends un bout de papier repré­sen­tant des bâti­ments, des machines, des logi­ciels à quelqu’un qui me cède ses euros et prend l’action. Jusque-là, il n’y a aucune aug­men­ta­tion ni sous­trac­tion de richesse réelle : le stock de capi­tal a changé de « por­teur ». Et, lorsque les spé­cu­la­teurs (au hasard : la Société géné­rale) dénouent leurs posi­tions de « cou­ver­ture de risques » prises sur des pro­duits déri­vés, les pertes des uns et les gains des autres sont un jeu à somme nulle.

Mais si je vends en t1, c’est que je parie que ça vaudra moins cher en t2 et l’acheteur parie l’inverse. En t2, l’un aura gagné son pari, l’autre l’aura perdu. Supposons que le cours ait monté, j’ai perdu le pari et mon espoir de gain entre t1 et t2, mais pas for­cé­ment d’argent si j’avais acheté plus bas en t0 et lui n’a pas encore gagné d’argent. Il a gagné le pari en t2, fera-t-il le même pour t3 ? Et moi, échaudé mais ins­truit, vais-je ache­ter main­te­nant ? Etc.

On pour­rait donc se dire : les paris des spé­cu­la­teurs ne regardent pas les sala­riés. Or, on constate, sur cer­taines longues périodes (par­fois une décen­nie comme celle de 1990), que tous les action­naires peuvent gagner à la Bourse. Pourquoi, alors qu’en un ins­tant donné l’espoir de gain trans­formé de l’un équi­vaut à un espoir envolé de l’autre, peuvent-ils tous s’enrichir sur la durée ? Pour le com­prendre, il faut réunir deux bouts :
– Ils gagnent s’ils liquident leur patri­moine mais ils ne peuvent pas le faire tous en même temps. C’est la grande leçon de Keynes qui expli­qua pour­quoi ils sont tou­jours sur le qui-vive.Pour que cer­tains liquident, il faut que d’autres immo­bi­lisent leurs fonds ou bien qu’ils trouvent du crédit auprès du sys­tème ban­caire. Par exemple, la Banque cen­trale euro­péen ne ver­rouille la créa­tion moné­taire pour l’activité mais est laxiste pour ali­men­ter les cir­cuits finan­ciers.
– Tous ceux qui liquident gagnent à long terme s’ils pres­surent davan­tage la force de tra­vail. Les divi­dendes fleu­rissent, ça se sait dans le monde de la finance et le cours des actions monte, d’autant plus vite que s’établit la croyance que le monde mer­veilleux de l’exploitation de la force de tra­vail durera tou­jours. Autrement dit, ce que l’on appelle la plus value bour­sière est tou­jours l’anticipation de l’augmentation de la plus-value réelle dans le sec­teur pro­duc­tif. C’est la grande leçon de Marx.

Alors, la magie et la fic­tion (puisque tous les spé­cu­la­teurs ne peuvent pas « prendre leurs béné­fices » simul­ta­né­ment) s’installent car l’accroissement des plus-values bour­sières dépasse l’accroissement de la plus-value réelle. D’où les mirages bour­siers, notam­ment pour­soi-disant finan­cer les retraites, et le déve­lop­pe­ment d’un marché du risque qui pédale au-dessus du vide.

Au cha­pitre des mys­ti­fi­ca­tions, le 25 jan­vier, tous les médias ont titré : « La Société géné­rale, vic­time d’une fraude énorme ». Parce qu’un trader employé pour spé­cu­ler avait spé­culé ! La Bourse flam­bait et, après avoir pris feu, la bulle a explosé. Sans fumée. S’il n’y a pas de fumée sans feu, il y a des feux sans fumée. En guise de fumée, il y a juste un écran pour rendre les choses opaques et imper­méables aux citoyens. Il faut sauver le soldat Kerviel et condam­ner le capi­ta­lisme qui l’envoie au « front office » pour anti­ci­per l’exploitation accrue de la force de tra­vail.


Source : Europe soli­daire sans fron­tières – 14 février 2008
* Chronique sur la crise finan­cière publiée dans Politis, n° 988 du 7 février 2008.

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