L’écologie est-elle soluble dans le socialisme ?

Andrea Levy

Je lisais récemment une lettre dans la revue américaine The Sun, qui répondait à un article du journaliste et environnementaliste James Howard Kunstler où il rassurait ses lecteurs qu’il était capitaliste et non socialiste. L’auteure de la lettre répliqua qu’elle  voyait peu de différence entre capitalisme et socialisme dans la mesure où les deux perçoivent les ressources naturelles comme étant une simple matière à exploiter et ne reconnaissent aucune autre valeur à la faune, aux forets, aux montagnes et aux océans, autrement que ce qui peut bénéficier aux humains,  Les deux visions se préoccupent d’avoir accès à ces ressources gratuitement en négligeant les couts dévastateurs pour le monde non humain. Ce reproche remonte aux débuts du mouvement écologique et on peut se demander si l’écosocialisme représente un progrès à cet égard par rapport à la tradition socialiste.

On peut distinguer, comme certains chercheurs le font, entre justice environnementale et justice écologique. La première fait référence à la justice en ce qui concerne la distribution des biens et des maux environnementaux entre les peuples et les classes sociales. La seconde est définie comme étant la justice des rapports entres humains et le reste du monde naturel. D’emblée, il me semble que la préoccupation pour la justice environnementale est un des points forts de l’écosocialisme. Parallèlement, la question de la justice écologique reste un point faible.

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À mon avis, en ce qui a trait au problème des relations entre l’humain et la totalité des êtres vivants, l’écosocialisme n’a pas intégré la réflexion offerte par les traditions de l’écologie radicale et de l’éthique environnementale, . Ainsi« l’éco » dans l’écosocialisme demeure sous-développé à tel point que cela pose un obstacle, entre autres, à une prise de conscience de  l’énormité de la question de la biodiversité, . Il faut comprendre que la santé de la biosphère implique aussi la santé des espèces non-humaines qui sont nos colocataires sur la planète. Je crois qu’une plus grande appréciation de cette question facilitera une dialogue avec d’autres courants du mouvement écologique et permettra une réception plus large de l’important discours mise de l’avant par l’écosocialisme sur les conséquences environnementales désastreuses du capitalisme contemporain.

Il est  intéressant à cet égard de citer Angus Taylor : « Le capitalisme a réussi à créer une économie mondiale de plus en plus intégrée. A tous les coins de la planète on a tendance à voir tous les éléments du monde — animé et inanimé — comme matière à exploiter dans la poursuite de l’accumulation du capital. Ce fait milite contre le renversement de la perception traditionnelle des animaux comme étant des ressources au profit humain. »

Je trouve ce commentaire très pertinent. Est-il possible que les écosocialistes n’arrivent pas à tirer toutes les conclusions d’une analyse critique du capitalisme ? Les fondements d’un socialisme écologique devraient, il me semble, inclure une réflexion sur nos conceptions et nos pratiques en qui a trait au monde naturel, et plus particulièrement vis-à-vis les autres êtres doués de sensations,  ainsi qu’une analyse de la forme particulière que prennent nos rapports avec les autres êtres vivants sous le régime capitaliste.

Il faut dire qu’en général la tradition socialiste a relativement peu à offrir à cette discussion. Pour Marx, par exemple, seul les humains sont productifs. L’animal ne produit que lui-même, tandis que l’homme produit la nature toute entière, a-t-il écrit. Bien sur, Marx avait une conception particulière de ce que constitue la production — la transformation d’un objet naturel par le travail humain, qui laissait la nature non humaine avec peu ou pas de valeur en soi; sa valeur consiste en son utilité et capacité de transformation par l’homme. Mais la constatation parait un peu douteuse quand on comprend à quel point les autres animaux et organismes produisent, eux-aussi, la nature toute entière. Il est  clair que la disparition de l’humanité ne nuirait pas à la majorité des autres espèces – au contraire – tandis que la disparition de l’humble abeille sera une catastrophe pour l’humanité, comme Albert Einstein nous en avait prévenu.

Mais il faut dire que la compréhension marxiste du rapport humain/nature que prônent les écosocialistes, grâce en grande partie à la relecture de Marx offerte par John Bellamy Foster, se démarque des conceptions réductionnistes et utilitaires des Lumières pour qui la nature – comme ressource –  doit être exploitée selon le bon vouloir humain. Les écosocialistes mettent l’emphase sur une compréhension dialectique des rapports entre humains et nature. Cela implique un rejet de la dichotomie entre le naturel et le social, et entre la conception de

l’ « environnement » comme élément externe aux humains, et de la nature comme étant distincte de la réalité humaine.  Faisant partie de l’évolution du monde naturel, les humains sont également une force évolutive, transformant le monde par leur activité productive, dont la nature est la condition. Comme l’a observé Joel Kovel, « la nature a été réorganisée de manière substantielle par l’influence humaine, au point où il est difficile de trouver une quelconque configuration de la matière à la surface de la terre, bien au-dessus ou bien en dessous, qui n’ait pas été modifiée par l’activité de notre espèce ». La nature fait alors partie de l’histoire ou comme l’exprime James O’Connor, l’expérience humaine de la nature est produite historiquement.

C’est principalement sous le capitalisme que le rapport entre humains et nature est disloqué, puisque la nature et le travail sont transformés en marchandises fongibles que d’être le socle de l’activité créatrice, la nature devient un champ d’exploitation. Seule la transcendance du capitalisme offre l’espoir d’une nouvelle réconciliation avec la nature.

L’écosocialisme offre alors un réel progrès par rapport à la pensée traditionnelle en ce qui concerne les rapports entre humains et non-humains, dans la mesure où l’emphase est mise sur l’ancrage humain dans la nature et  sur l’interdépendance, qui se traduit par un devoir d’intendance environnementale, c’est-à-dire l’exploitation de la nature sans la dégrader outre l’utilité que nous en tirons. Par contre, en pratique, l’écosocialisme ne s’élève guère au dessus des vielles attitudes quant aux autres êtres vivants, même si ce problème commence à faire du chemin dans le mouvement anticapitaliste plus large.

La nature non humaine dans son énorme diversité est trop facilement réduite à ce que le philosophe Tchèque Erazim Kohák décrit comme la scène, ou la toile de fond, sur laquelle le drame de la vie humaine se déroule. En janvier dernier dans le numéro du 50e anniversaire de la célèbre revue de gauche anglaise New Left Review l’article de tête de l’auteur américain Mike Davis,  s’intitulait « Qui bâtira l’arche? » et traitait de la lutte — perdante jusqu’ici — contre les changements climatiques. En dépit de la référence biblique au mythe de l’arche de Noé où l’objectif était de conserver la diversité des espèces, Davis passe sous silence cette question.

Pourtant le problème des changements climatiques va de pair avec une autre crise, celle de la biodiversité, qui est perçue par beaucoup de scientifiques comme étant aussi sévère et aussi dangereuse, même par rapport aux perspectives et à la qualité de vie humaines.

La biodiversité a été définie par la Convention sur la Diversité Biologique, signée à Rio en 1992, comme «la variabilité des organismes vivants de toute origine y compris, entre autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie ; cela comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes».

La 3e édition des Perspectives mondiales de la biodiversité vient tout juste de paraître. Selon le communiqué émis par le Programme de l’environnement des Nations unies, on nous prévient que, puisque nous avons échoué à réduire de manière significative les taux de perte de biodiversité, tel que cela avait été déterminé pour 2010. Une perte massive de biodiversité est de plus en plus probable et entrainerait une forte réduction du nombre des fonctions essentielles fournies aux sociétés humaines puisque plusieurs «points de basculement» sont sur le point d’être franchis, conduisant les écosystèmes à une chute de productivité qu’il sera très difficile, voire impossible de «réparer».

Enfin, nous vivons aujourd’hui durant la 6e extinction de masse, suivant celle qui a fait disparaitre les dinosaures; mais cette 6e extinction résulte entièrement de l’action des humains sur les écosystèmes, incluant le prélèvement des plantes, la chasse et la pêche, mais surtout la destruction des habitats comme les forêts tropicales par l’urbanisation, la déforestation et l’agriculture intensive.

La biosphère perd des espèces à un rythme qui est de mille fois supérieur au rythme normal. En trois décennies presque la moitié des forêts du monde et un tiers des espèces ont disparu, et les scientifiques s’accordent pour prédire l’extinction de 25 % des espèces encore en vie avant 2025 et de deux tiers d’ici la fin du siècle. En dépit de ces données, les représentants des gouvernements à la Convention Internationale sur le Commerce des Espèces Sauvages (CITES), réunie à Doha en mars dernier,  ont refusé d’interdire le commerce international du thon rouge et des ours polaires, qui sont toutes deux des espèces menacées.

On peut voir cette perte impensable de la biodiversité de manière strictement utilitaire, c’est-à-dire en fonction des conséquences — assez dramatiques d’ailleurs — pour notre espèce. Mais cette crise nous interpelle aussi de manière critique sur nos rapports avec d’innombrables formes de vie que nous chassons et pêchons jusqu’à  l’extinction et que nous anéantissons autrement en les privant des zones d’habitat qui leur restent.

Cette question du traitement et du sort, des autres êtres vivants avec lesquels nous partageons la biosphère fait partie intégrante de l’écologie en tant que mouvement et ce depuis ses débuts. Rachel Carson, l’auteure de Silent Spring, un des textes pionniers de la conscientisation environnementale,  se préoccupait de l’empoisonnement et de la disparition des oiseaux non seulement parce qu’il s’agissait du  phénomène du canari dans la mine de charbon – la sentinelle qui annonce les effets toxiques possibles pour les humains résultant de l’utilisation des pesticides — mais aussi parce qu’elle s’inquiétait sincèrement pour les oiseaux.

Il y a bien sûr des débats intenses au sein de cette tradition de l’éthique environnementale. Il y a des points de vue différents par rapport à une conception holistique qui privilège les ensembles et groupes, comme les espèces, et d’autres plutôt axées vers la défense animale qui veut laisser de la place à un respect de l’individu. Et il y un large éventail d’approches différentes à la réorientation de notre façon de concevoir les rapports entre la vie humaine et non-humaine.

Richard Routley et Holmes Rolston dans les années 70 ont été les premiers parmi  des penseurs écologiques qui ont proposé l’attribution d’une valeur intrinsèque et non uniquement fonctionnelle aux êtres et entités naturelles. Pour des philosophes écocentriques, comme l’australienne Robyn Eckersley il s’agit de voir la vie comme indivisible; de revoir les perspectives cartésiennes et traditionnelles sur les frontières entre l’humain et la nature non humaine afin d’étendre la communauté morale Pour le socialiste américain John Sanbonmatsu il faut reconnaitre que le non-humain mérite lui aussi le statut de sujet. Il affirme que le marxisme reproduit ce qu’il considère comme l’erreur de l’humanisme radical : une conception de la liberté définie comme la négation de la subjectivité non-humaine, ce qui réduit la nature à un statut d’objet et l’être humain à une abstraction, à l’esprit. D’autres participants à cette discussion proposent d’aller au delà de la dichotomie entre écocentrisme et humanisme pour arriver à des stratégies de réconciliation entre humains et nature non-humaine.

Les arguments sont complexes et je ne peux pas résumer toutes les positions. Par contre il y un point clé qui fait consensus : l’attitude utilitaire qu’ont les humains par rapport à la nature et les autres formes de vie est une des causes profondes de la crise écologique.

Cette tradition de l’éthique environnementale propose une vaste et profonde réflexion sur les rapports humain-nature, qui demeure inconnue ou du moins peu ou pas commentée par les penseurs écosocialistes, à part quelques rares exceptions comme le britannique Ted Benton, , qui est un pionnier dans ce domaine et qui a longuement réfléchi sur la question du statut moral de la vie non humaine et de nos obligations envers elle. Pour sa part, Joel Kovel, l’un des principaux théoriciens de l’écosocialisme aux États-Unis, parle dans son livre L’ennemi de la nature du « déficit de solidarité » à l’égard de la vie non-humaine dans la tradition marxiste et rejette explicitement le chauvinisme humain, en endossant une affirmation de la liberté pour toutes les créatures, sans toutefois s’efforcer de préciser les répercussions de ces idées en pratique.

Il est tout de même paradoxal que la tradition socialiste critique le mode de production capitaliste pour sa tendance à tout réduire à des marchandises tout en passant plus ou moins sous silence la tendance du capitalisme à réduire la vie non-humaine incluant des êtres doués de sensations à des produits et services.

On constate une des manifestations les plus brutales de cette instrumentalisation de la vie non-humaine dans les fermes industrielles. Pourtant même  si la science moderne nie de plus en plus la différence essentielle entre l’humain et l’animal, et même s’il existe des arguments convaincants en faveur de la réduction de la consommation de viande du point de vue environnemental  et du point de  vue du bien être humain, la critique de l’élevage industriel ne figure guère dans les contributions des écosocialistes, en faisant exception encore une fois de Ted Benton.  Il ne faut pas oublier que la consommation de la viande et surtout l’élevage industriel contribuent de façon très significative aux changements climatiques et à la perte de la biodiversité.

C’est en effet une des causes principales de la dégradation environnementale, en raison de l’utilisation de carburants fossiles et de l’émission de méthane qui contribue à l’effet de serre, et à cause de la consommation d’une quantité énorme d’eau  et d’engrais et l’accélération du processus d’érosion des sols. Cette production représente enfin un danger pour la santé humaine, puisqu’elle peut être le vecteur de maladies zoonotiques, comme le démontre l’apparition récente du virus de la grippe porcine ou les éclosions causées par E. coli, et également en raison de l’utilisation massive d’antibiotiques (nécessaires dans les conditions invivables où les animaux sont maintenus, les prédisposant aux maladies) qui pourrait conduire au développement de « super-bactéries ».

En ce qui a trait à la biodiversité, l’un des facteurs les plus importants dans la destruction de l’habitat est la conversion des habitats en unités de production agricole, celles provoquant le plus de gaspillage étant les pâturages réservés au bétail bovin. L’élevage du bétail en général accapare déjà 30% des surfaces terrestres de la planète, et on estime que la demande pour la viande devrait plus que doubler d’ici l’an 2050. Il ressort qu’une des mesures les plus prometteuses pour préserver la biodiversité serait de promouvoir une réduction de la consommation de viande et de la remplacer par la culture de céréales destinées directement à la consommation humaine, ce qui non seulement nécessite moins d’espace, mais peut aussi augmenter les réserves mondiales en nourritures.

Avec une telle initiative, une conception de la vie non-humaine comme ayant une valeur inhérente  (et je parle  ici à la fois d’innombrables formes de vie menacées d’extinction par la crise de la biodiversité ainsi que des animaux domestiques, réduits, d’une cruauté impensable, à de simples facteurs de production sur les fermes industrielles) ne serait pas uniquement un choix éthique, mais aussi une option politiquement et écologiquement rationnelle.

Présentation à la conférence des Nouveaux Cahiers du socialisme et de Masse critique, « Après l’échec de Copenhague : écosocialisme et mobilisation populaire », 11 mai 2010.