L’éclatement de la bulle immobilière aux Etats-Unis

Mis en ligne le 28 novembre 2007

Cet article vise à mieux faire com­prendre les tenants et abou­tis­sants de la crise immo­bi­lière actuelle aux Etats-Unis. Il revient sur ses causes, ses méca­nismes et ses effets. Il permet de mieux saisir le fonc­tion­ne­ment réel dés­équi­li­bré du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, sous hégé­mo­nie finan­cière. Nous y avons ajouté un bref extrait d’un récent livre du géo­graphe et éco­no­miste mar­xiste bri­tan­nique David Harvey, sur les consé­quences de plus en plus graves de l’éclatement des bulles immo­bi­lières pour le sys­tème dans son ensemble (cf. der­nier enca­dré).

Isaac Johsua*

Une bulle spé­cu­la­tive peut porter sur des actifs réels (loge­ments, ter­rains, etc.) ou finan­ciers (actions, etc.); elle se mani­feste par une montée des prix de ces actifs de plus en plus rapide. Ceux-ci finissent par atteindre des niveaux tels qu’ils paraissent exces­sifs, même si on fait une éva­lua­tion opti­miste des pro­fits futurs qu’on peut en attendre. L’éclatement de la bulle se mani­feste, en sens inverse, par une chute conti­nue, sou­vent bru­tale, de ces prix. Dans le cas de la bulle immo­bi­lière, elle s’accompagne d’une chute logique de la construc­tion de loge­ments. Tel est le cas aux Etats-Unis depuis le pre­mier tri­mestre 2006. Le point à sou­li­gner est que l’éclatement d’une bulle immo­bi­lière peut avoir des effets bien plus graves que l’éclatement d’une bulle bour­sière. Mais, avant d’entrer dans le détail, il faut pré­ci­ser que ces effets ne repré­sentent qu’autant de risques : ils est impos­sible de dire s’ils se mani­fes­te­ront, et s’ils se mani­festent, avec quelle ampleur. On peut cepen­dant rele­ver trois effets :

Un effet « réel», sur l’activité économique.

La sur­pro­duc­tion d’un bien quel­conque entraîne une chute du prix de ce bien. La sur­pro­duc­tion se résorbe alors de deux côtés à la fois : du côté de l’offre, qui chute (puisque le prix baisse, c’est moins rému­né­ra­teur d’offrir le pro­duit) et du côté de la demande, qui aug­mente (puisque le prix baisse, il est plus inté­res­sant d’acheter). Ces deux effets sont très longs à se mani­fes­ter dans le cas de l’immobilier. En effet, il est impos­sible de réduire l’offre tout de suite, tout chan­tier qui a été entamé devra aller à son terme, si on ne veut pas perdre toute la mise de fonds. Ce qui veut dire que pen­dant des mois, voire des années, de nou­veaux loge­ments conti­nue­ront à arri­ver sur un marché encom­bré, fai­sant encore chuter les prix (dans la crise amé­ri­caine actuelle, ce sont des mil­lions de mai­sons, qui déjà, ne trouvent pas pre­neurs). Du côté de la demande, elle ne va pas néces­sai­re­ment aug­men­ter, car les ache­teurs poten­tiels peuvent repor­ter leur déci­sion, atten­dant que les prix baissent encore plus. Ce report est pos­sible, car nous ne sommes pas en pré­sence de biens « quo­ti­diens», dont la consom­ma­tion s’impose jour après jour, mais de biens dont l’usure peut s’étaler sur une durée par­ti­cu­liè­re­ment longue. Si on occupe un vieux loge­ment, on pourra attendre encore un peu avant d’en occu­per un neuf. L’impact d’un bulle immo­bi­lière est donc très long à se résor­ber. Or, cet impact est impor­tant : on connaît la for­mule : « quand le bâti­ment va, tout va», elle donne le ton et joue aussi en sens inverse.

Les cré­dits sub­prime

Le terme désigne des prêts immo­bi­liers dits « à risque», car consen­tis (sou­vent à taux variables) à des ménages à la sol­va­bi­lité fra­gile. Avec l’augmentation géné­rale des taux d’intérêt, les obli­ga­tions de ver­se­ments de l’emprunteur sont deve­nues de plus en plus éle­vées, cer­tains se retrou­vant dans l’impossibilité d’y faire face. Tant que les prix des loge­ments mon­taient, il était pos­sible de repous­ser les échéances, en emprun­tant à nou­veau avec comme garan­tie un loge­ment valant plus cher qu’avant. Avec l’éclatement de la bulle et la chute du prix des loge­ments, cela n’a plus été pos­sible, il n’y avait plus d’échappatoire.

2. Un effet finan­cier.

En règle géné­rale, il est presque impos­sible d’acheter ou de faire bâtir un loge­ment sans un emprunt : les sommes en jeu sont trop impor­tantes pour qu’un ménage puisse en faire l’avance inté­grale. S’il y a des dif­fi­cul­tés pour la construc­tion rési­den­tielle, elles ne peuvent donc qu’avoir des effets sur le sec­teur finan­cier. Des orga­nismes (spé­cia­li­sés ou pas) accordent ces emprunts, avec comme « garan­tie » le loge­ment vendu (hypo­thèque). Ces orga­nismes peuvent à leur tour emprun­ter auprès d’autres, qui les « refi­nancent ». Le pre­mier danger finan­cier est là, c’est « l’effet domino » : si ces orga­nismes, allé­chés par les taux d’intérêt élevés, ont consenti ces prêts de façon laxiste à des ménages peu sol­vables, à la moindre dif­fi­culté, ces ménages font défaut sur leurs obli­ga­tions (voir l’encadré de la page pré­cé­dente sur les cré­dits sub­prime). S’ils sont très nom­breux dans ce cas, l’organisme prê­teur s’effondre et il peut à son tour entraî­ner dans sa chute celui qui l’a refi­nancé.

C’est ce qui s’est passé aux Etats-Unis, où 84 socié­tés de cré­dits hypo­thé­caires ont fait faillite ou cessé com­plè­te­ment ou par­tiel­le­ment leur acti­vité depuis le début de l’année, jusqu’au 17 août, contre seule­ment 17 sur toute l’année 2006. En Allemagne, la banque IKB et l’Institut public SachsenLB n’ont été sauvés que d’extrême jus­tesse. Un peu par­tout sont annon­cées des pertes d’importance liées au sub­prime. Dans la foulée, les pro­cé­dures de saisie de loge­ments ont atteint 180000 en juillet aux Etats-Unis, soit deux fois plus qu’en juillet 2006, et dépassent la barre du mil­lion depuis le début de l’année, soit 60% de plus qu’il y a un an. Il devrait y avoir au total 2 mil­lions de pro­cé­dures de saisie en 2007.

L’effet domino pour­rait se mani­fes­ter même pour des banques qui n’accordent pas de prêts hypo­thé­caires, car les banques se prêtent les unes aux autres : si une banque a de graves dif­fi­cul­tés dans l’immobilier, une autre banque qui n’en a pas pourra être sus­pec­tée à son tour, si elle a prêté beau­coup d’argent à la pre­mière, qui ne pourra peut-être pas la rem­bour­ser. Comment dis­tin­guer les banques dont il faut se méfier des autres ? C’est très dif­fi­cile, non seule­ment parce que les banques dis­si­mulent leur expo­si­tion au risque, mais aussi parce qu’il n’est pas si facile de dire à l’avance quel débi­teur fera défaut : où faire passer la fron­tière entre débi­teurs qui ne se dis­tinguent les uns des autres que par un degré plus ou moins grand d’insolvabilité ? Par ailleurs, si la situa­tion éco­no­mique se dégrade, celui qui était jusque-là un bon débi­teur pourra entrer dans la caté­go­rie des prêts ris­qués. C’est cer­tai­ne­ment là l’un des plus gros pro­blèmes créé par une bulle immo­bi­lière : il est très dif­fi­cile de déli­mi­ter, dans les actifs des banques, les « mau­vaises créances » des autres.

Après l’éclatement de sa propre bulle immo­bi­lière, le Japon a tenté de le faire pen­dant des années sans y par­ve­nir. Cela explique la pro­fonde méfiance qui s’est ins­tal­lée entre banques, qui empoi­sonne l’atmosphère, et contri­bue très cer­tai­ne­ment à l’aggravation de la crise actuelle. Le ven­dredi 10 août, en Europe et aux Etats-Unis, il s’est pro­duit cette chose inouïe : des banques sont deve­nues en 24 heures suf­fi­sam­ment méfiantes les unes à l’égard des autres pour se refu­ser tout prêt, quel qu’il soit, contrai­gnant les banques cen­trales à des inter­ven­tions mas­sives. En quatre jours, jusqu’au 14 août 2007, la Banque Centrale Européenne (BCE) a dû four­nir au marché près de 230 mil­liards d’euros de liqui­di­tés. Il faut cepen­dant sou­li­gner qu’il s’agit de créa­tion moné­taire et non de sommes pré­le­vées dans la poche de tel ou tel pour les trans­mettre aux banques en dif­fi­culté (voir enca­dré
ci-des­sous).

Injection de liqui­di­tés

Le sys­tème ban­caire est orga­nisé de façon pyra­mi­dale : au sommet la banque cen­trale, en des­sous les banques dites de second rang (par exemple, Société Générale, BNP, etc.). Aux Etats-Unis, la banque cen­trale est la Federal Reserve Bank (dite aussi la Fed). En Europe, il y a un rang sup­plé­men­taire : BCE, Banques cen­trales des divers pays, banques de second rang. Les dépôts sont pour les banques de second rang des dettes « courtes » : les sommes qu’ils contiennent peuvent être reti­rées par les dépo­sants immé­dia­te­ment ou dans des délais brefs. Par contre, les cré­dits qu’elles accordent le sont pour un temps « long » (plu­sieurs mois, peut-être plu­sieurs années). Quant aux pla­ce­ments, ils ne sont pas faits pour être liqui­dés du jour au len­de­main. En somme, la banque trans­forme du « court » (à échéance courte) en du « long » (à échéance longue). On voit tout de suite le pro­blème qu’il y a dans le déca­lage entre les deux : bien qu’ayant de bons débi­teurs et de bons pla­ce­ments, une banque peut se trou­ver à court de liqui­di­tés (c’est-à-dire, pour aller vite, des euros émis par la BCE ou des dol­lars émis par la Fed). Dans ce cas, elle peut s’adresser aux autres banques (marché inter­ban­caire), ou, de façon plus géné­rale, au marché moné­taire (où inter­viennent aussi les entre­prises) ou enfin à la banque cen­trale. Celle-ci, si elle le décide, accorde des cré­dits en sa mon­naie aux banques de sa zone. Elle le fait à un cer­tain taux, fixé à l’avance. On dit de la banque cen­trale qu’elle est « le prê­teur en der­nier res­sort » et qu’elle « refi­nance » les banques de second rang.

La BCE et la Fed ont été contraintes d’alimenter ainsi en liqui­di­tés, et pour d’extraordinaires mon­tants, les banques de leurs zones, parce que le marché inter­ban­caire a brus­que­ment cessé de fonc­tion­ner : la méfiance était telle que les banques refu­saient désor­mais de se prêter de l’argent les unes aux autres. Si la crise de liqui­dité est écar­tée, cela ne veut pas dire que toute crise ban­caire le soit. Une contrainte de ren­ta­bi­lité par­ti­cu­liè­re­ment lourde pèse sur les banques : les capi­taux qui y sont inves­tis doivent être rému­né­rés au meilleur taux et tout crédit non rem­boursé ou tout mau­vais pla­ce­ment sont dure­ment sanc­tion­nés. Les pertes liées à la crise immo­bi­lière vien­dront en déduc­tion des pro­fits, ou seront cou­vertes par de nou­veaux apports de capi­taux (s’ils sont pos­sibles) ou mène­ront à la faillite.

Dans un tel contexte, c’est chacun pour soi : chaque banque, en ten­tant de se sauver, peut contri­buer à l’effondrement géné­ral. Une banque a, d’une part, des dépôts (elle doit cet argent aux dépo­sants, par­ti­cu­liers ou entre­prises). D’autre part, elle a :

  1. les cré­dits de tous types qu’elle a accor­dés aux par­ti­cu­liers ou entre­prises, cré­dits qui repré­sentent pour elle autant de créances,
  2. les pla­ce­ments qu’elle a réa­li­sés, en actions ou obli­ga­tions (l’action est un titre de pro­priété et donne lieu à la dis­tri­bu­tion de divi­dendes ; l’obligataire, par contre, est un créan­cier, qui a prêté de l’argent et attend le ver­se­ment d’intérêts).

En cas de dif­fi­cul­tés, la banque sera tentée de quit­ter ce ter­rain de finan­ce­ment de l’économie : d’une part, la sus­pi­cion étant géné­ra­li­sée et la pru­dence s’imposant, elle va res­treindre la masse des cré­dits accor­dés (c’est le credit crunch dans la ter­mi­no­lo­gie anglo­saxonne); d’autre part, elle va pri­vi­lé­gier dans ses pla­ce­ments les obli­ga­tions plutôt que les actions (consi­dé­rées comme plus ris­quées). C’est là un double mou­ve­ment qui peut avoir de graves consé­quences, car délais­ser les actions contri­bue au krach bour­sier et la res­tric­tion des cré­dits peut car­ré­ment para­ly­ser l’économie et la pré­ci­pi­ter dans la réces­sion. Dans la crise amé­ri­caine actuelle, on a déjà constaté le glis­se­ment en faveur des obli­ga­tions ; paral­lè­le­ment, des orga­nismes ayant subi des pertes sur l’immobilier cher­che­ront peut-être à com­bler les trous en ven­dant des titres en leur pos­ses­sion, ce qui devrait accen­tuer la chute du cours de ces titres. Quant à la res­tric­tion des cré­dits – essen­tielle – elle devrait logi­que­ment se mani­fes­ter, mais il est impos­sible d’en pré­dire l’ampleur à l’avance. En tous les cas, l’effet sur l’investissement des entre­prises ne peut être que néga­tif, sans comp­ter la dif­fi­culté pour ces der­nières à se finan­cer sur une Bourse orien­tée à la baisse. Nombre de banques amé­ri­caines ont, il est vrai, pris leurs pré­cau­tions en trans­for­mant les cré­dits qu’elles ont accor­dés en titres de créances, qu’elles ont vendus. L’avantage est d’éviter la concen­tra­tion dans les bilans des banques de créances dou­teuses. L’inconvénient est de dis­sé­mi­ner le risque dans toute l’économie natio­nale, voire inter­na­tio­nale : les mil­liards et mil­liards de créances dou­teuses n’ont pas dis­paru, ils sont logés quelque part, mais où ? La méfiance devient uni­ver­selle. Les fonds spé­cu­la­tifs sont tout par­ti­cu­liè­re­ment dans le col­li­ma­teur : or, il y en a 9500 dans le monde, qui gèrent la baga­telle de 1400 mil­liards d’euros.
3. Un effet sur la dépense des ménages amé­ri­cains.

Cet effet est essen­tiel. Il se décom­pose en deux :

  • Sur l’inves­tis­se­ment des ménages, c’est-à-dire sur leurs achats de loge­ments. Les ménages amé­ri­cains auront main­te­nant les plus grandes dif­fi­cul­tés à finan­cer l’achat d’un loge­ment, par l’obtention de prêts hypo­thé­caires auprès de banques ren­dues super-méfiantes.
  • Sur la consom­ma­tion cou­rante. Ici convergent les effets recen­sés plus haut. Effet réel : le bâti­ment licen­cie déjà mas­si­ve­ment, ce à quoi s’ajoutent les risques pesant sur l’investissement des entre­prises, le tout entraî­nant une hausse du chô­mage (faible pour l’instant) ou une peur du chô­mage, toutes choses qui peuvent peser sur la consom­ma­tion. Effet finan­cier : la res­tric­tion des cré­dits, qui peut peser lourd pour des ménages amé­ri­cains habi­tués à consom­mer à crédit. Encore faut-il y ajou­ter le com­por­te­ment de ménages endet­tés crai­gnant de perdre leur loge­ment, qui veulent faire face à leurs enga­ge­ments et réduisent pour ce faire leur consom­ma­tion. N’oublions pas « l’effet richesse», qui pos­tule que la consom­ma­tion des ménages ne dépend pas seule­ment de leur revenu cou­rant, mais aussi de l’évolution de leur patri­moine, c’est-à-dire de la valeur des actifs réels et finan­ciers qu’ils pos­sèdent. Si cette valeur monte, ils se sentent plus riches et sont tentés de consom­mer plus. Mais si (comme c’est le cas actuel­le­ment aux Etats-Unis), c’est l’inverse, et que por­te­feuille d’actions et valeur du loge­ment baissent tous deux, on peut s’attendre à un impact néga­tif sur la consom­ma­tion, sur­tout pour des ménages habi­tués à « ados­ser » leurs cré­dits à la consom­ma­tion sur la valeur de leur maison. Le risque ne doit pas être sous-estimé : la consom­ma­tion des ménages occupe une place excep­tion­nelle aux Etats-Unis, repré­sen­tant près de 70% du PIB (contre 55% seule­ment en France). Elle est le pilier sur lequel tout repose en défi­ni­tive non seule­ment pour l’économie amé­ri­caine, mais même, aussi incroyable que cela paraisse, pour l’économie du monde entier.

Si l’économie amé­ri­caine entrait en réces­sion, elle le ferait dans un contexte par­ti­cu­liè­re­ment déli­cat, car elle a vécu jusqu’ici au-dessus de ses moyens, à crédit, en s’endettant à tout va. Le taux d’épargne des ménages amé­ri­cains est pra­ti­que­ment nul (ce taux com­pare l’épargne des ménages à leur revenu dis­po­nible), alors que, par exemple, celui des ménages fran­çais s’élève à 15,5% en 2006. Le taux d’endettement de ces ménages amé­ri­cains atteint en 2006 l’extraordinaire niveau de 140% (ce taux com­pare leur endet­te­ment à leur revenu dis­po­nible). Quant au défi­cit exté­rieur (financé jour après jour par le reste du monde), devenu abys­sal, il repré­sente 6,5% du PIB des Etats-Unis en 2006. Autant de traits qui sont plus ceux d’une puis­sance finis­sante, qui tente coûte que coûte de se main­te­nir, que ceux de l’hyperpuissance habi­tuel­le­ment décrite.

Si l’économie amé­ri­caine entrait en réces­sion, l’impact serait très fort pour le monde entier, car elle joue le rôle de loco­mo­tive pour l’économie mon­diale, et il n’y en a pas d’autre. Du coup, des pays émer­gents comme la Chine ou l’Inde, parce qu’ils ont choisi l’insertion dans la mon­dia­li­sa­tion libé­rale et le modèle « tiré par les expor­ta­tions», peuvent voir leur éco­no­mie s’effondrer, étant deve­nus entiè­re­ment dépen­dants de leurs expor­ta­tions, en par­ti­cu­lier en direc­tion des Etats-Unis. Ainsi, la part des expor­ta­tions dans le PIB chi­nois, qui était de 10% il y a 20 ans, s’élève aujourd’hui à près de 40%.

D’où vient la bulle immo­bi­lière amé­ri­caine et quelles leçons en tirer ?

Elle ne tombe pas du ciel, n’est pas la consé­quence de la spé­cu­la­tion, d’une mau­vaise ges­tion ou encore le résul­tat de l’irresponsabilité de « ceux qui ont joué avec le feu ». En réa­lité, la bulle immo­bi­lière amé­ri­caine, c’est la crise de la « nou­velle éco­no­mie», celle de la bulle des nou­velles tech­no­lo­gies (2001) qui conti­nue. En 2000, l’éclatement de la bulle bour­sière a entraîné, comme on pou­vait s’y attendre, une chute par­ti­cu­liè­re­ment sévère de l’investissement des entre­prises et une montée rapide des licen­cie­ments. Mais la réces­sion ne s’est pas trans­for­mée en véri­table dépres­sion, grâce aux dépenses des ménages. D’énormes moyens ont été mis en œuvre pour y par­ve­nir. Le pre­mier d’entre eux a été une baisse extra­or­di­naire du taux de la banque cen­trale amé­ri­caine, taux ramené en un temps très court de 6% à 1% (soit un taux réel néga­tif, si on tient compte de l’inflation). Prolongeant une fuite en avant depuis long­temps, enga­gée aux Etats-Unis, le robi­net du crédit a été ouvert à fond, ce qui a gran­de­ment faci­lité le crédit hypo­thé­caire et lancé la bulle immo­bi­lière. Le médi­ca­ment pour soi­gner la bulle bour­sière est devenu la drogue de la bulle immo­bi­lière : on n’est sorti d’une bulle que pour tomber dans l’autre, et parce qu’on est tombé dans l’autre. C’est ainsi que le taux d’endettement des ménages amé­ri­cains a bondi de 107% en 2001 à 140% en 2006, ouvrant la voie à la crise de sur­en­det­te­ment que nous obser­vons aujourd’hui.

La suc­ces­sion des bulles (et de leurs effets) est une ques­tion de sys­tème. A partir du début des années 1990, on note une suc­ces­sion de crises finan­cières : celle du Mexique en 1995, de l’Asie du sud-est en 1997, de la « nou­velle éco­no­mie » en 2001, et l’actuelle enfin. Des crises finan­cières de ce type, on n’en avait pas connu depuis la grande dépres­sion. De la même façon, le seul pré­cé­dent à la bulle bour­sière des nou­velles tech­no­lo­gies de la fin des années 1990 est celle de 1929 : entre les deux, il n’y a rien de com­pa­rable. La conclu­sion coule de source : le grand res­pon­sable, c’est la mise en place de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale, guidée par la recherche achar­née du profit. Ce n’est qu’à partir de son ins­tau­ra­tion que tout a com­mencé (ou, plutôt, recom­mencé). Ce sys­tème est miné par l’instabilité. Quand il marche, c’est au profit d’une mino­rité, aux dépens de ceux qui pro­duisent les richesses. Quand il ne marche pas, il entraîne toute la popu­la­tion dans sa chute (l’encadré ci-des­sous est tiré d’un récent livre de David Harvey ; il montre que l’éclatement des bulles immo­bi­lières joue de plus en plus sou­vent le rôle de déclan­cheur de crises sys­té­miques du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, réd. de soli­da­ri­téS).

Les consé­quences de l’éclatement des bulles immo­bi­lières

La sur­ac­cu­mu­la­tion dans (…) [l’immobilier, notam­ment] agit sou­vent comme un déclen­cheur de crises plus géné­rales. L’importance de ce fac­teur est beau­coup trop sou­vent négli­gée dans les pré­sen­ta­tions géné­rales de la dyna­mique de l’accumulation capi­ta­liste (…). Par exemple, le point de départ de la crise de 1973-75 a consisté dans un effon­dre­ment des mar­chés immo­bi­liers à l’échelle mon­diale, suivi peu après par la faillite vir­tuelle de la ville de New York ; le début de la stag­na­tion de dix ans dans les années 90 au Japon, a été marqué par l’éclatement de la bulle spé­cu­la­tive sur le sol, les pro­prié­tés et d’autres valeurs d’actifs, met­tant en danger l’ensemble du sys­tème ban­caire (il est inté­res­sant de consta­ter que le gou­ver­ne­ment japo­nais a cher­ché à contre-balan­cer cela à plu­sieurs reprises par des dépenses mas­sives de l’Etat dans les tra­vaux publics); le com­men­ce­ment de la débâcle asia­tique de 1997 s’est signa­lée par l’éclatement de bulles sur les mar­chés immo­bi­liers de Thaïlande et d’Indonésie ; et le prin­ci­pal sup­port des éco­no­mies US et bri­tan­nique après le démar­rage d’une réces­sion géné­ra­li­sée dans tous les autres sec­teurs, à comp­ter de la mi-2001, a résidé dans la vigueur spé­cu­la­tive durable des mar­chés fon­cier, immo­bi­lier et de la construc­tion. Par un curieux retour de mani­velle, nous consta­tons que quelque 20% de la crois­sance du PIB des Etats-Unis en 2002 ont pu être attri­bués au refi­nan­ce­ment de leur dette hypo­thé­caire par les consom­ma­teurs sur la base de la valeur majo­rée de leur maison et à l’utilisation de l’argent sup­plé­men­taire ainsi acquis à des fins de consom­ma­tion immé­diate (réab­sor­bant en réa­lité le capi­tal excé­den­taire dans le cir­cuit pri­maire). Les consom­ma­teurs bri­tan­niques ont emprunté 19 mil­liards de dol­lars au cours du seul troi­sième tri­mestre 2002 sur la valeur de leurs biens hypo­thé­qués pour finan­cer leur consom­ma­tion. Ce qui pour­rait arri­ver dans l’hypothèse et au moment où une telle bulle immo­bi­lière vien­drait à écla­ter est un sérieux motif d’inquiétude.

— David Harvey, The New Imperialism, Oxford U.P., 2003, pp. 112-113, notre tra­duc­tion.)

S’il y a une réces­sion amé­ri­caine, il faut agir de toute urgence. S’il n’y en a pas, ce n’est pas une raison pour rester les bras croi­sés : il y a eu suf­fi­sam­ment d’avertissements pour que nous en tenions compte avant qu’il ne soit trop tard. Il faut tout reprendre de A à Z, balayer la mon­dia­li­sa­tion libé­rale, le tout au marché, l’inadmissible liberté lais­sée à la rapa­cité du profit. La Banque cen­trale amé­ri­caine (la Fed), la BCE, celle du Japon, etc., qui se scan­da­lisent dès qu’on évoque la moindre inter­ven­tion sur le ter­rain éco­no­mique, n’ont pas hésité à déver­ser des mil­liards d’euros ou de dol­lars pour sauver le sys­tème qui leur tient tant à cœur. Il y a donc un devoir d’ingérence éco­no­mique, mais cette fois en faveur de l’immense masse de la popu­la­tion, les tra­vailleurs-euses, de façon à ce qu’ils ne sup­portent pas les consé­quences d’une crise pro­vo­quée par la recherche insa­tiable du profit, et que l’on ouvre enfin la voie à un sys­tème tourné vers la satis­fac­tion des véri­tables besoins sociaux.

* Isaac Joshua est maître de confé­rences en sciences éco­no­miques à l’Université Paris XI, membre de la Fondation Copernic et du conseil scien­ti­fique d’Attac. Cette note a servi de base à l’exposé qu’il a fait à l’Université d’été de la LCR, du 24 au 29 août 2007. Nous y avons ajouté un bref pas­sage (cf. der­nier enca­dré) du livre récent de David Harvey, The New Imperialim, Oxford U.P., 2003, sur les consé­quences sys­té­miques de plus en plus graves de l’éclatement des bulles immo­bi­lières.

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