L’avenir des agricultures paysannes face aux nouvelles pressions sur la terre

Par Mis en ligne le 22 septembre 2010

Marginalisé hier encore dans les stra­té­gies de déve­lop­pe­ment, le rôle des agri­cul­tures pay­sannes pour lutter contre la faim, la dété­rio­ra­tion des éco­sys­tèmes et le chan­ge­ment cli­ma­tique, est désor­mais reconnu. Mais le sort des petits pro­duc­teurs reste com­pro­mis, à l’heure où s’exercent de nou­velles pres­sions sur les terres. Promue par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, la « coha­bi­ta­tion har­mo­nieuse » entre agro­bu­si­ness et agri­cul­tures pay­sannes ne change pas la donne.

La crise ali­men­taire de 2007-2008 a jeté une lumière crue sur les aber­ra­tions et les para­doxes du modèle de déve­lop­pe­ment agri­cole. Dans un contexte marqué par de fortes pres­sions sur la terre et les res­sources natu­relles, une envo­lée brusque mais non moins pré­vi­sible des prix aura suffi pour plon­ger près de 125 mil­lions de per­sonnes sup­plé­men­taires dans l’extrême pau­vreté et 75 mil­lions d’entre elles dans la sous-ali­men­ta­tion, « rédui­sant à néant, selon le pré­sident de la Banque mon­diale, Robert Zoellick, sept ans de lutte contre la pau­vreté » (cf. Delcourt, 2008).

Aggravée par la débâcle éco­no­mique et finan­cière, qui a elle aussi pro­duit son quota de nou­veaux indi­gents, cette crise est loin d’être for­tuite. Qualifiée alors un peu trop vite de « tsu­nami agri­cole et ali­men­taire » comme s’il s’agissait d’une catas­trophe natu­relle et impré­vi­sible, elle témoigne en réa­lité de l’échec des stra­té­gies de réduc­tion de la pau­vreté en l’absence d’une réforme en pro­fon­deur du sys­tème inter­na­tio­nal de pro­duc­tion, de trans­for­ma­tion, de com­mer­cia­li­sa­tion et de dis­tri­bu­tion des den­rées issues de l’agriculture. Les chiffres sont acca­blants pour les chantres de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse ».

Alors que des niveaux de pro­duc­tion record sont enre­gis­trés depuis des années, les­quels suf­fisent théo­ri­que­ment à assu­rer les besoins ali­men­taires de la popu­la­tion de la pla­nète [1], la faim touche actuel­le­ment plus d’un mil­liard de per­sonnes, sommet inégalé depuis les années 1970. Un chiffre auquel il fau­drait ajou­ter les quelque 2 mil­liards de per­sonnes souf­frant de carences ali­men­taires. Paradoxe des plus frap­pants, près de 70 % de ces pauvres et très pauvres, en situa­tion de manque, sont des pay­sans et pay­sannes, pro­duc­teurs et four­nis­seurs eux-mêmes de den­rées ali­men­taires (50 % vivent sur des terres trop petites ou de mau­vaise qua­lité et 20 % sont des tra­vailleurs agri­coles ou des sans-terre) ! (Golay, 2009)

Dix ans après l’adoption des Objectifs du mil­lé­naire et cinq ans avant l’échéance de 2015 prévue pour leur réa­li­sa­tion, l’heure n’est guère à l’optimisme. En dépit de l’engagement ferme des Nations unies visant à réduire de moitié le nombre de per­sonnes dans l’extrême pau­vreté, « toutes les condi­tions sont réunies, estime Olivier De Schutter, pour une nou­velle crise ali­men­taire dans un ou deux ans. La ques­tion n’est pas de savoir si elle aura lieu mais quand » (Le Monde, 16 novembre 2009).

Sans une réforme radi­cale du sys­tème agroa­li­men­taire, la situa­tion ne peut qu’empirer, d’autant que se pro­filent une baisse des ren­de­ments agri­coles et une perte irré­mé­diable de larges éten­dues de terre, en raison du réchauf­fe­ment cli­ma­tique – dans des régions tout par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles aux aléas cli­ma­tiques et aux stress hydriques – et des pres­sions exer­cées par l’urbanisation, la mul­ti­pli­ca­tion des pro­jets miniers, hydro­élec­triques, tou­ris­tiques et d’infrastructure, gour­mands en espaces. Tout ceci sans comp­ter les énormes sur­faces de terres qui devraient à l’avenir être affec­tées à la pro­duc­tion d’agrocarburants, sachant que la pro­duc­tion ali­men­taire glo­bale devra dou­bler, voire tri­pler pour satis­faire les besoins ali­men­taires de 9 mil­liards de per­sonnes en 2050 (Mazoyer, 2009).

Symbolisés par les émeutes urbaines qui ont touché fin 2007-début 2008 une qua­ran­taine de pays, cette crise ali­men­taire et les effets en chaîne qu’elle a entraî­nés ont au moins eu un impact posi­tif, celui de pous­ser les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales à rou­vrir le débat sur le rôle de l’agriculture dans les stra­té­gies de déve­lop­pe­ment. De fait, l’agriculture a repris sa place dans les agen­das des « dona­teurs » après en être sortie pen­dant près de trente ansE [2]. Depuis le déclen­che­ment de la crise, les Nations unies et ses orga­nismes spé­cia­li­sés n’ont eu de cesse de mul­ti­plier les appels à un refi­nan­ce­ment des sec­teurs agri­coles dans le Sud. Dédaignées durant près de trois décen­nies, les poli­tiques publiques agri­coles sont désor­mais âpre­ment dis­cu­tées. Autrefois voué aux gémo­nies, l’État est à nou­veau sol­li­cité pour réin­ves­tir et impul­ser le déve­lop­pe­ment du monde rural. Et salués au début du 21e siècle comme solu­tion miracle à la crise éner­gé­tique, les agro­car­bu­rants sont de plus en plus décriés, tandis que les vertus de l’agriculture fami­liale, que l’on disait archaïque et peu effi­ciente, semblent peu à peu redé­cou­vertes.

Cette prise de conscience de la place et du rôle de l’agriculture dans la ges­tion des pro­blèmes sociaux et envi­ron­ne­men­taux a-telle pour autant ouvert la voie à une révi­sion de fond en comble du modèle de déve­lop­pe­ment agri­cole domi­nant et du régime ali­men­taire inter­na­tio­nal ? Les remèdes pro­po­sés au niveau inter­na­tio­nal sont-ils de nature à répondre aux défis de la pau­vreté rurale et de la faim ? Il est permis d’en douter. Des ques­tions aussi cru­ciales que l’accès à la terre, le contrôle sur les res­sources et le droit démo­cra­tique et sou­ve­rain des popu­la­tions à défi­nir leur propre modèle agri­cole demeurent encore lar­ge­ment absentes des pré­oc­cu­pa­tions inter­na­tio­nales. À l’heure où les pres­sions sur la terre et les res­sources sont de plus en plus vives, toute stra­té­gie de déve­lop­pe­ment rural qui ne pren­dra pas plei­ne­ment au sérieux ces ques­tions n’évitera pas les erreurs du passé et se mon­trera sans nul doute impuis­sante à inver­ser le pro­ces­sus de mar­gi­na­li­sa­tion des agri­cul­tures pay­sannes aux ori­gines de la crise agroa­li­men­taire.

Marginalisation de la petite pay­san­ne­rie

Malgré l’extension des sur­faces culti­vées dans le monde, les pays du Sud connaissent depuis plu­sieurs décen­nies un phé­no­mène de « dépay­san­ni­sa­tion » des cam­pagnes. En témoigne la récente tran­si­tion démo­gra­phique qui a vu le nombre d’urbains dépas­ser le nombre de ruraux. Ce qui frappe sur­tout, au-delà des dif­fé­rences régio­nales, c’est la rapi­dité et l’ampleur de cette tran­si­tion. En 1970, la popu­la­tion mon­diale, esti­mée à 3,7 mil­liards de per­sonnes, comp­tait encore 2,4 mil­liards de ruraux contre 1,3 mil­liard d’urbains. Un ratio qui a com­mencé à s’inverser en ce début du 21e siècle, si bien qu’aujourd’hui 3,5 mil­liards de per­sonnes vivent dans des com­mu­nau­tés urbaines contre 3,2 mil­liards en zones rurales (Borras, 2009).

Cette « dépay­san­ni­sa­tion » rapide des cam­pagnes, qui voit chaque année des cen­taines de mil­liers de pay­sans déser­ter leur terre dans le Sud, au point que le taux de crois­sance natu­rel dans le monde rural (encore très élevé) n’arrivera bien­tôt plus à com­pen­ser le nombre de départs, n’est en rien un phé­no­mène natu­rel, pas plus qu’elle n’est l’expression de choix indi­vi­duels et spon­ta­nés por­tant à jeter son dévolu sur la ville. Elle est prin­ci­pa­le­ment la consé­quence de poli­tiques éco­no­miques volon­ta­ristes et de stra­té­gies de déve­lop­pe­ment assu­mées, peu sou­cieuses du sort des petits pro­duc­teurs fami­liaux, voire même fran­che­ment hos­tiles au monde paysan.

Des poli­tiques de moder­ni­sa­tion « anti­ru­rales »

Inspiré des théo­ries linéaires de la moder­ni­sa­tion cal­quées sur la tra­jec­toire his­to­rique des pays du Nord, celle de la tran­si­tion, par étapes suc­ces­sives, d’une éco­no­mie rurale vers une éco­no­mie indus­trielle et urbaine, le modèle de crois­sance qui pré­va­lait dans le Sud et orien­tait les stra­té­gies de déve­lop­pe­ment à comp­ter des années 1950, était fondé sur l’industrialisation lourde et don­nait à l’État un rôle cen­tral dans le pilo­tage et la pla­ni­fi­ca­tion éco­no­miques. Le déve­lop­pe­ment était syno­nyme de crois­sance et cette crois­sance ne pou­vait être assu­rée que par l’industrialisation à marche forcée et ses retom­bées éco­no­miques (Histoire…, 2009).

De fait, entre les années 1950 et 1980, la plu­part des gou­ver­ne­ments du Sud, que ceux-ci aient tenté de s’intégrer à l’économie inter­na­tio­nale ou opté pour des stra­té­gies auto­nomes de sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions, ont donné la prio­rité au pro­ces­sus d’industrialisation- urba­ni­sa­tion aux dépens du déve­lop­pe­ment des zones rurales. Tout au plus l’agriculture n’était-elle consi­dé­rée que comme un réser­voir de main-d’oeuvre bon marché et comme un moyen d’impulser, via notam­ment le trans­fert du pro­duit agri­cole, la moder­ni­sa­tion du tissu socio-éco­no­mique urbain. Au sou­tien aux petits pro­duc­teurs fami­liaux, qui repré­sen­taient presque par­tout l’écrasante majo­rité des actifs, était géné­ra­le­ment pri­vi­lé­gié l’appui aux sec­teurs agroex­por­ta­teurs, sources de pré­cieuses devises. Au souci de garan­tir des reve­nus décents aux pay­sans était pri­vi­lé­giée la pré­ser­va­tion de la paix sociale en ville via l’importation mas­sive d’aide ali­men­taire ou de den­rées bon marché. Une stra­té­gie qui avait cet autre avan­tage de rap­por­ter de pro­vi­den­tielles taxes (Brunel, 2008).

Ces orien­ta­tions de déve­lop­pe­ment, cou­plées avec l’introduction de la « révo­lu­tion verte » dans plu­sieurs pays d’Asie et d’Amérique latine, moti­vée tantôt par le besoin stra­té­gique de garan­tir l’autosuffisance ali­men­taire, tantôt pour éviter d’avoir à ini­tier un pro­ces­sus de réforme agraire, par­ti­ci­pe­ront à l’appauvrissement pro­gres­sif d’une grande frange de la petite pay­san­ne­rie, tout en pré­ci­pi­tant l’exode rural [3].

Entre l’enclume et le mar­teau : la moder­ni­sa­tion néo­li­bé­rale

Ce mou­ve­ment de « dépay­san­ni­sa­tion » du monde rural s’accélérera dans les années 1980, dans un contexte marqué par la crise de la dette et le retour en force du libé­ra­lisme éco­no­mique, dont les thu­ri­fé­raires dénoncent pêle-mêle l’immobilisme des cam­pagnes, la per­sis­tance de la pau­vreté rurale, l’incapacité des pays en déve­lop­pe­ment, plom­bés par les défi­cits, à impul­ser un « cercle ver­tueux de crois­sance » et l’interventionnisme exces­sif des États accu­sés, du fait de leurs mul­tiples pré­lè­ve­ments et taxes (notam­ment sur le fon­cier et le pro­duit agri­cole), de géné­rer de trop nom­breuses dis­tor­sions de marché.

Devenue prê­teur en der­nier res­sort et prin­ci­pal maître d’oeuvre des réformes, la Banque mon­diale va alors prôner, en étroite intel­li­gence avec le FMI, garant des équi­libres macroé­co­no­miques, une réduc­tion mas­sive des dépenses publiques, l’ouverture des éco­no­mies, la libé­ra­li­sa­tion des échanges et des prix, des poli­tiques attrac­tives pour les capi­taux externes ou encore une déré­gle­men­ta­tion à tous crins sup­po­sée libé­rer les forces du marché. Autant de mesures, négo­ciées dans le cadre des accords de sta­bi­li­sa­tion et d’ajustement struc­tu­rel, qui trou­ve­ront leur tra­duc­tion dans le domaine de l’agriculture dans les « pro­grammes d’ajustement sec­to­riels agri­coles » natio­naux (Mazoyer, 2008). C’est ainsi qu’un vaste mou­ve­ment de désen­ga­ge­ment de l’État et de libé­ra­li­sa­tion du sec­teur agri­cole va être enclen­ché, lequel se pour­sui­vra avec l’inclusion de l’agriculture dans le der­nier cycle de négo­cia­tions du Gatt (General Agreement on Tariffs and Trade) et la créa­tion en 1994-1995 de l’OMC (Organisation mon­diale du com­merce).

Certes, dès les années 1990, une poi­gnée de pays vont effec­ti­ve­ment renouer avec la crois­sance, tandis que les consom­ma­teurs urbains des pays du Sud vont lar­ge­ment pro­fi­ter – pro­vi­soi­re­ment du moins – de la décrue du prix des den­rées ali­men­taires. Mais dans un contexte d’inégalités extrêmes entre les agri­cul­tures, l’ouverture des mar­chés locaux aux impor­ta­tions se révé­lera rapi­de­ment catas­tro­phique pour la petite pay­san­ne­rie (Houtart, 2009).

L’invasion des impor­ta­tions agri­coles à bas prix va lit­té­ra­le­ment lami­ner les petits pro­duc­teurs. Avec la mise en place des accords de libre-échange, du jour au len­de­main par­fois, ils ont dû riva­li­ser avec les poids lourds inter­na­tio­naux de l’agro-industrie, hau­te­ment com­pé­ti­tifs, et d’autant plus com­pé­ti­tifs qu’ils ont béné­fi­cié – et béné­fi­cient tou­jours – d’une géné­reuse poli­tique de sub­sides et/​ou de sou­tien ou peuvent miser, dans le cas des sec­teurs agro-indus­triels des pays émer­gents, sur de bas salaires et des taxes fon­cières sou­vent très faibles, voire inexis­tantes, et d’énormes sur­faces agri­coles.

Doublement accu­lés, d’une part par la concur­rence des impor­ta­tions bon marché, d’autre part, par la sup­pres­sion des aides et sou­tiens publics et le déman­tè­le­ment des struc­tures d’appui aux pro­duc­teurs, les pay­sans du Sud se sont trou­vés dans l’incapacité d’assurer leur propre repro­duc­tion. Piégés dans une spi­rale d’appauvrissement et d’endettement, moins enca­drés et sou­te­nus que par le passé, ils n’ont sou­vent eu d’autres choix que de céder leur terre ou leurs bras aux plus offrants (grands pro­prié­taires ter­riens, entre­prises agro-indus­trielles, etc.) ou de s’exiler vers les agglo­mé­ra­tions urbaines où ils sont venus gon­fler des bidon­villes que les cam­pagnes alen­tours arrivent de plus en plus dif­fi­ci­le­ment à nour­rir, ceci quand leurs dettes ne les ont pas contraints au sui­cide, phé­no­mène qui a pris des pro­por­tions dra­ma­tiques en Asie du Sud.

Comme le rap­pelle Sylvie Brunel, cette ten­dance a donc dou­ble­ment aggravé le pro­blème ali­men­taire : « D’une part en créant de vastes “plèbes urbaines” qui comptent sur une nour­ri­ture impor­tée à bas prix pour se nour­rir, d’autre part en pri­vant les cam­pagnes d’une pay­san­ne­rie qui aurait pu per­mettre d’alléger la fac­ture ali­men­taire et de créer un marché inté­rieur en éle­vant le pou­voir d’achat de la masse pay­sanne » (2008). Dans ces condi­tions, il aura suffi que sur­vienne une brusque envo­lée des prix inter­na­tio­naux, après une très longue baisse, pour que les villes, gros­sies par l’arrivée en masse de pay­sans appau­vris, se trouvent à leur tour péna­li­sées.

Somme toute, ce que la der­nière crise ali­men­taire a mis en évi­dence, ce n’est non pas une situa­tion de pénu­rie ou de manque de dis­po­ni­bi­lité ali­men­taire, mais plutôt la très grande vul­né­ra­bi­lité de nom­breux pays pauvres aux fluc­tua­tions des cours inter­na­tio­naux du fait de leur dépen­dance crois­sante aux impor­ta­tions. Aussi, au sortir des indé­pen­dances, l’Afrique était-elle auto­suf­fi­sante et même expor­ta­trice nette de biens ali­men­taires (près de 1,3 mil­lion de tonnes par an entre 1966-1970). Désormais, elle importe près de 25 % de sa nour­ri­ture ! (Bello, 2008).

Expansion des mono­cul­tures d’exportation et montée en puis­sance de l’agrobusiness

Ces mesures de libé­ra­li­sa­tion et d’ajustement des éco­no­mies rurales n’ont pas seule­ment eu pour effet d’accentuer les pres­sions com­mer­ciales sur les petits pro­duc­teurs. Avec le pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion, carac­té­risé par une trans­for­ma­tion rapide des modes et des tech­niques de pro­duc­tion, de com­mer­cia­li­sa­tion et de consom­ma­tion, et l’émergence d’une nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, elles ont été à l’origine d’un pro­fond bou­le­ver­se­ment du pay­sage agri­cole dans les pays du Sud.

Ce bou­le­ver­se­ment s’est d’abord tra­duit par une for­mi­dable expan­sion des cultures indus­trielles d’exportation et une spé­cia­li­sa­tion accrue. Pour maxi­mi­ser leurs avan­tages com­pa­ra­tifs et accu­mu­ler des devises, les pays du Sud, lour­de­ment endet­tés, ont en effet été invi­tés à se recen­trer sur des cultures à plus haute valeur ajou­tée sur les mar­chés inter­na­tio­naux. L’on verra ainsi le Kenya ou le Pérou se lancer dans la flo­ri­cul­ture, les cultures de soja rem­pla­cer au Brésil les terres de pâture ou des sols tra­di­tion­nel­le­ment voués à une agri­cul­ture plus diver­si­fiée, les rizières trans­for­mées en plan­ta­tions maraî­chères aux Philippines ou encore des oran­gers se dres­ser sur des sites dédiés à la pro­duc­tion de hari­cots – ali­ment de base de la popu­la­tion – en Haïti, pays qui importe actuel­le­ment près de 60 % de sa nour­ri­ture !

Mais l’accent mis sur la maxi­mi­sa­tion des avan­tages com­pa­ra­tifs a eu d’autres consé­quences que la plus grande spé­cia­li­sa­tion et la réduc­tion des dis­po­ni­bi­li­tés ali­men­taires natio­nales. Cultures géné­ra­le­ment inten­sives en capi­taux et en intrants indus­triels coû­teux, méca­ni­sées et éco­nomes en main-d’oeuvre, elles excluaient d’emblée de nom­breux petits agri­cul­teurs fami­liaux inca­pables de consen­tir à de tels inves­tis­se­ments, tandis qu’elle a poussé de nom­breux tra­vailleurs agri­coles vers la sortie. Gourmandes en espaces et en res­sources, elles ont accé­léré la concen­tra­tion des terres, repoussé les fron­tières agri­coles, obligé l’agriculture de sub­sis­tance à s’établir sur des terres moins fer­tiles et ren­forcé le mou­ve­ment d’appropriation pri­va­tive des res­sources natu­relles. Tout ceci sans comp­ter les dégâts éco­lo­giques pro­vo­qués par de telles cultures : réduc­tion de la bio­di­ver­sité au profit d’une pro­duc­tion stan­dar­di­sée, défo­res­ta­tion, pol­lu­tion et dégra­da­tion des sols et des sous-sols du fait de l’intensification de la pro­duc­tion et l’utilisation mas­sive d’intrants chi­miques (engrais et pes­ti­cides).

Parallèlement à ce pro­ces­sus de spé­cia­li­sa­tion, de concen­tra­tion et de chan­ge­ment d’affectation des terres, va s’enclencher un vaste mou­ve­ment d’opérations d’acquisition-fusion dans les sec­teurs agroa­li­men­taires qui aura pour effet de réduire le nombre d’opérateurs en aval et en amont des pro­ces­sus de pro­duc­tion. Autrement dit, l’ouverture et l’intégration des mar­chés ont permis aux grandes firmes du com­plexe agroa­li­men­taire (pro­duc­teurs de fer­ti­li­sants et de semences, inter­mé­diaires com­mer­ciaux, indus­trie agroa­li­men­taire, grandes chaînes de dis­tri­bu­tion, etc.) de res­ser­rer leur contrôle sur les chaînes de pro­duc­tion, de trans­for­ma­tion et de com­mer­cia­li­sa­tion.

À titre d’exemple, deux firmes (ADM et Cargill) seule­ment sont actuel­le­ment res­pon­sables des trois quarts des flux com­mer­ciaux inter­na­tio­naux de céréales. Et Monsanto contrôle envi­ron 41 % du marché des semences de maïs et 21 % du marché des semences de soja (Holt-Giménez, Patel, 2009). Une situa­tion de quasi-mono­pole qui non seule­ment leur donne un énorme pou­voir de marché (pos­si­bi­lité d’orienter les pro­duc­tions, d’influer sur les prix, etc.), mais ren­force consi­dé­ra­ble­ment la dépen­dance des petits pro­duc­teurs du fait de la réduc­tion du nombre de filières et d’intermédiaires.

Notons enfin que, dans un contexte d’appauvrissement géné­ral des cam­pagnes, ces mêmes entre­prises ont lar­ge­ment tiré profit de la crise ali­men­taire en raison de leur posi­tion domi­nante. Ainsi, au cours du der­nier semestre 2007, au plus fort de la crise ali­men­taire, ADM, Monsanto et Cargill ont vu gon­fler leurs béné­fices res­pec­ti­ve­ment de 42 %, 45 % et 86 %, tandis que Mozaic Fertiliser, filiale de Cargill, enre­gis­trait un chiffre d’affaires en hausse de plus de 1 200 % ! (ibid.) Quant aux recettes des deux géants de l’agroalimentaire et de la grande dis­tri­bu­tion, Nestlé et Tisco, elles ont connu un bon de 8 % et 10 % au cours du pre­mier semestre 2008 (Sorge, 2010).

Nouvelle ruée sur les terres et les res­sources

En juillet 2009, quelques mois avant le Sommet mon­dial sur la sécu­rité ali­men­taire de la FAO (Rome, 16-18 novembre), s’est tenue à New York la pre­mière confé­rence inter­na­tio­nale consa­crée aux inves­tis­se­ments dans les sec­teurs agri­coles des pays du Sud, laquelle réunis­sait de grands pro­duc­teurs agri­coles, des pro­prié­taires ter­riens, des mana­gers de fonds d’investissements, de fonds sou­ve­rains et de fonds spé­cu­la­tifs, ainsi que des repré­sen­tants des sec­teurs de l’agrobusiness et des experts du monde aca­dé­mique et du sec­teur privé, venus des quatre coins du monde (Brésil, Australie, États-Unis, pays du Golfe, Inde, etc.).

Ce pre­mier Global Agrinvesting Forum orga­nisé par un des lob­bies des pro­duc­teurs de soja et d’agrocarburants (Soyatech) en par­te­na­riat avec deux entre­prises de consul­tance (HighQuest Partners et Investment Management Institute) enten­dait dres­ser un pano­rama géné­ral des nou­velles pers­pec­tives d’investissement – et des nou­velles oppor­tu­ni­tés de profit et de crois­sance – dans les sec­teurs liés à la terre et à la pro­duc­tion agri­cole (Knaup, von Mittelstaedt, 2009).

L’événement, passé presque inaperçu, montre bien le regain d’intérêt du monde éco­no­mique et finan­cier pour la terre. Depuis l’éclatement de la crise finan­cière, le fon­cier est devenu une nou­velle poule aux oeufs d’or pour inves­tis­seurs en manque de débou­chés. Comme l’indiquait déjà, en 2008, le res­pon­sable des pla­ce­ments alter­na­tifs de Insight Investment, Reza Vishkai : « La meilleure cou­ver­ture contre la réces­sion dans les dix à quinze ans qui viennent est un inves­tis­se­ment dans les terres agri­coles » (cf. Grain, 2008).

De fait, dans un climat éco­no­mique morose, les prix élevés des den­rées ali­men­taires ont incité les grandes entre­prises tra­di­tion­nel­le­ment actives dans le sec­teur agroa­li­men­taire, mais aussi de nou­veaux venus — entre­prises d’autres sec­teurs à la recherche de nou­velles stra­té­gies de crois­sance et sou­cieuses de diver­si­fier leurs acti­vi­tés, socié­tés finan­cières, banques d’affaires, fonds de pen­sion, fonds d’investissements à la recherche de nou­veaux pla­ce­ments ren­tables et fonds spé­cu­la­tifs qui aban­donnent le marché des pro­duits déri­vés lar­ge­ment dépré­ciés depuis la crise — à jeter leur dévolu sur la terre, laquelle s’avérera d’autant plus ren­table qu’y seront pro­duites des com­mo­di­ties pour les­quelles existe une demande sol­vable : agro­car­bu­rants, cultures four­ra­gères, etc.

Mais la conver­gence des crises ali­men­taire, éner­gé­tique et cli­ma­tique a mis en lumière un autre phé­no­mène : celui du trans­fert négo­cié d’État à État ou via leurs bras éco­no­miques et finan­ciers d’importantes super­fi­cies de terres arables dans le Sud. Couplé à l’attrait récent des grands acteurs éco­no­miques inter­na­tio­naux à la recherche de nou­velles liqui­di­tés pour le fon­cier, les pro­duc­tions de den­rées ali­men­taires et d’agrocarburants, mais aussi l’exploitation des res­sources du sous-sol (pétrole, mine­rais, eau, etc.), ce mou­ve­ment d’accaparement de terres hors fron­tières est ainsi venu s’ajouter depuis peu aux nom­breuses pres­sions qui pèsent sur la terre, les agri­cul­tures pay­sannes et l’environnement.

Accapareurs et terres acca­pa­rées

Certes, ce phé­no­mène d’accaparement des terres n’est pas neuf. La nou­veauté, c’est que, dans ce cas-ci, il a été amorcé ou encou­ragé par les gou­ver­ne­ments de pays dits « riches finan­cière ment, mais pauvres en res­sources », parmi les­quels de nom­breux pays du Sud [4]. Soucieux de réduire leur dépen­dance vis-à-vis des impor­ta­tions et de sécu­ri­ser leur appro­vi­sion­ne­ment en nour­ri­ture et en éner­gie, ces pays cherchent désor­mais à « exter­na­li­ser » leurs propres pro­duc­tions, en ten­tant de s’emparer ou de contrô­ler, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment (par le tru­che­ment de leurs socié­tés natio­nales), de larges éten­dues de terre au moyen d’accords conclus avec des gou­ver­ne­ments de pays dits « riches en res­sources mais pauvres finan­ciè­re­ment ». Tout par­ti­cu­liè­re­ment convoi­tée : l’Afrique. Là où existent encore d’importantes « réserves » de terres sous-exploi­tées, non exploi­tées ou sup­po­sées vierges et dis­po­nibles à bas prix [5].

Mis sous le feu des pro­jec­teurs avec la ces­sion aux Sud-Coréens de Daewoo Logistics de 1,3 mil­lion de terre mal­gache, cette ruée sur la terre a pris en effet une ampleur inquié­tante en Afrique. On voit ainsi les pays du Golfe ache­ter ou louer d’importantes quan­ti­tés de terres dans les pays musul­mans frères (Somalie, Soudan, Tchad, etc.). Le Congo-Brazzavile offrir à des indus­triels sud-afri­cains plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’hectares de forêts plu­viales mena­cées. La Chine mul­ti­plier des accords fon­ciers, dit de « coopé­ra­tion », avec le Mozambique, le Zimbabwe, la Tanzanie, le Nigeria, ou encore la République démo­cra­tique du Congo, pays dans lequel elle aurait obtenu 2,8 mil­lions hec­tares pour y implan­ter la plus grande pal­me­raie du monde. Un fonds d’investissement amé­ri­cain louer entre 400 000 et 1 mil­lion d’hectares dans le sud du Soudan. La Libye négo­cier bec et ongle avec le Mali la ces­sion de terres pour exter­na­li­ser sa pro­duc­tion ali­men­taire. Le pré­sident kenyan louer 40 000 hec­tares de terre « agro­pas­to­rale » au Qatar afin que celui-ci y déve­loppe des pro­duc­tions hor­ti­coles. Ou encore le gou­ver­ne­ment éthio­pien céder dans la plus grande opa­cité des mil­liers d’hectares de terres fer­tiles des­ti­nées exclu­si­ve­ment à l’exportation à des com­pa­gnies indiennes, tandis que l’Égypte négo­cie depuis peu avec le gou­ver­ne­ment ougan­dais un contrat de loca­tion por­tant sur près de 840 000 hec­tares (3,5 % de la sur­face du pays !).

Au total, près de 20 mil­lions d’hectares auraient déjà – ou seraient en train de – chan­ger de mains en Afrique sur les quelque 30 à 40 mil­lions d’hectares dans le monde fai­sant l’objet de telles tran­sac­tions. Des chiffres dif­fi­ci­le­ment véri­fiables étant donné le silence qui entoure géné­ra­le­ment ces contrats et l’absence de don­nées fiables (Baxter, 2010 ; Fian, 2010 ; Grain, 2008).

À noter que cette nou­velle forme de colo­nia­lisme agraire est vive­ment encou­ra­gée par les gou­ver­ne­ments natio­naux et/​ou les auto­ri­tés locales des pays concer­nés, ces accords sur la terre, de formes et de natures variées (achat, loca­tion, conces­sion, etc.), étant poten­tiel­le­ment sources pour eux de nou­veaux reve­nus. De leur côté, les pays « acca­pa­reurs » n’exercent que très rare­ment un contrôle direct sur les terres acca­pa­rées, les légis­la­tions natio­nales le leur inter­di­sant. Dans la plu­part des cas, ils n’interviennent que comme inter­mé­diaires ou « faci­li­ta­teurs » dans ces tran­sac­tions, lais­sant ensuite à l’initiative privée le soin d’exploiter ces terres et d’en tirer tous les pro­fits (Cotula, Vermeulen, Leonard et Keeley, 2009).

Autrement dit, ce « mou­ve­ment d’accaparement » au sens strict rejoint l’autre grande ten­dance actuelle : celle de l’appropriation pri­va­tive des terres moti­vée quasi exclu­si­ve­ment par la recherche du profit, laquelle se mani­feste sur­tout par la crois­sance spec­ta­cu­laire des inves­tis­se­ments privés dans le fon­cier [6], les pro­duc­tions ali­men­taires, les agro­car­bu­rants, mais aussi dans la pros­pec­tion et l’industrie minière et pétro­lière, et les grands pro­jets d’infrastructure, les­quels se sont mul­ti­pliés ces der­nières années à l’initiative des gou­ver­ne­ments des pays émer­gents.

Ici encore les gou­ver­ne­ments des pays du Sud jouent un rôle actif dans ce pro­ces­sus, en ini­tiant de véri­tables cam­pagnes de séduc­tion à l’extérieur et en met­tant en place des cli­mats « favo­rables aux affaires » : assou­plis­se­ment des légis­la­tions locales (droits du tra­vail ou légis­la­tion envi­ron­ne­men­tale) sus­cep­tibles d’entraver les inves­tis­se­ments, créa­tion de zones franches, mise en place d’agences de pro­mo­tion des inves­tis­se­ments, etc.

De nou­velles menaces sur plan social et envi­ron­ne­men­tal

Présentés par le sec­teur privé et les États réci­pien­daires comme des accords béné­fi­ciant à l’ensemble des par­ties (sécu­ri­sa­tion off­shore de la pro­duc­tion et béné­fices pour les uns, inves­tis­se­ments nou­veaux, créa­tion d’emplois, trans­fert de tech­no­lo­gies, déve­lop­pe­ment de l’infrastructure ou encore accès aux mar­chés inter­na­tio­naux pour les autres), voire comme de véri­tables pro­jets de déve­lop­pe­ment, et encou­ra­gés à ce titre par la Banque mon­diale, l’Africa Gouvernance Initiative lancée par Tony Blair, la SFI (Société finan­cière inter­na­tio­nale) ou encore le FIDA (Fonds inter­na­tio­nal pour le déve­lop­pe­ment agri­cole), ces trans­ferts négo­ciés de terre n’en consti­tuent pas moins une dan­ge­reuse menace pour l’avenir des socié­tés rurales, les petites exploi­ta­tions fami­liales et les éco­sys­tèmes locaux.

D’abord parce qu’ils concernent majo­ri­tai­re­ment des terres fer­tiles situées dans des pays qui, à l’instar du Soudan, de l’Éthiopie ou encore du Cambodge et du Pakistan, com­prennent une très grande pro­por­tion de sous-ali­men­tés et/​ou dont une bonne part des habi­tants dépend direc­te­ment de l’aide ali­men­taire. Le risque est donc grand de voir s’aggraver davan­tage l’insécurité ali­men­taire de ces pays, d’autant que les terres en jeu ne sont pas tou­jours affec­tées à la pro­duc­tion de den­rées ali­men­taires. En effet, selon cer­taines esti­ma­tions, près de 35 % de l’ensemble des sur­faces cédées le seraient pour la pro­duc­tion d’agrocarburants, juste au-des­sous de la pro­duc­tion pour l’alimentation humaine ou ani­male (37 %) [7].

Ensuite, parce que, contrai­re­ment à l’idée de « dis­po­ni­bi­lité » qu’implique le concept de « réserve agri­cole », ces terres ne sont pas vides d’habitants. Dans de nom­breux cas, elles forment le cadre de vie de com­mu­nau­tés agro­pas­to­rales et de peuples indi­gènes et pre­miers qui en tirent l’essentiel de leurs moyens de sub­sis­tance, affec­tant les sols à des emplois variés et des usages mul­tiples. S’y jouent des rap­ports sociaux com­plexes régis par la cou­tume et la tra­di­tion. S’y nouent des rela­tions de type sym­bio­tique entre dif­fé­rents groupes et grou­pe­ments. Autant de pro­ces­sus et de rap­ports sociaux que l’imagerie par satel­lite – de plus en plus uti­li­sée pour repé­rer ces réserves – ne peut rendre visibles. C’est dire que ces trans­ferts de terre peuvent affec­ter irré­mé­dia­ble­ment ces tissus sociaux, déstruc­tu­rer les com­mu­nau­tés locales et exa­cer­ber les ten­sions et les conflits, d’ores et déjà crois­sants, autour de la pos­ses­sion de la terre et de l’usage des res­sources natu­relles (terre, eau, etc.).

Enfin, parce que quand bien même ces tran­sac­tions seraient assor­ties de clauses envi­ron­ne­men­tales, d’obligations envers les popu­la­tions locales, l’objectif recher­ché n’est nul­le­ment le déve­lop­pe­ment rural. Derrière l’argument du « déve­lop­pe­ment agri­cole » se cache en réa­lité le déve­lop­pe­ment et l’extension d’un modèle agro-indus­triel et agro-expor­ta­teur que l’on sait socia­le­ment inique et éco­lo­gi­que­ment des­truc­teur.

Un dis­cours renou­velé sur l’agriculture : les « nou­velles » approches de la Banque mon­diale

Largement mise en cause dans le déclen­che­ment et la ges­tion de la crise ali­men­taire et recon­nais­sant à demi-mot l’échec des poli­tiques anté­rieures, la Banque mon­diale a récem­ment pro­posé un New Deal agri­cole et ali­men­taire censé mobi­li­ser l’ensemble de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale (orga­nismes spé­cia­li­sés des Nations unies, États, sec­teurs privés, ONG, socié­tés civiles, etc.) autour d’un projet commun de réha­bi­li­ta­tion de l’agriculture dans les stra­té­gies de déve­lop­pe­ment. Les grandes lignes de ce projet appa­raissent clai­re­ment dans le Rapport sur le déve­lop­pe­ment humain 2008. L’agriculture au ser­vice du déve­lop­pe­ment (2007).

A priori, ce rap­port – le pre­mier consa­cré à l’agriculture depuis plus d’un quart de siècle [8] – consti­tue un tour­nant impor­tant dans l’approche du déve­lop­pe­ment de la Banque. Il témoigne en effet d’un chan­ge­ment de pers­pec­tive – du moins dans le dis­cours – dans la mesure où est lar­ge­ment mis en évi­dence, sinon « redé­cou­vert », le rôle poten­tiel­le­ment posi­tif de l’agriculture dans la réduc­tion de la pau­vreté, mais aussi dans la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­sité et la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. Envisagée comme la clé du succès du combat contre la faim, la moder­ni­sa­tion de l’agriculture appa­raît désor­mais comme une fina­lité en soi dans le pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment, et non plus uni­que­ment comme un moyen d’impulser la crois­sance et l’industrialisation. Pour la pre­mière fois, la Banque mon­diale recon­naît l’hétérogénéité des agri­cul­tures dans le monde, met l’accent sur la néces­sité de mettre en place des stra­té­gies dif­fé­ren­ciées pour impul­ser le déve­lop­pe­ment agri­cole et sou­ligne l’importance déci­sive de l’agriculture fami­liale dans le combat contre la pau­vreté.

Traduisant bien ce chan­ge­ment de pers­pec­tive, l’État et la poli­tique publique sont éga­le­ment appe­lés à jouer un rôle clé dans ce projet de redy­na­mi­sa­tion des éco­no­mies rurales du Sud comme l’indiquent expli­ci­te­ment les auteurs du Rapport : « L’agriculture est […] riche de pro­messes pour la crois­sance, la réduc­tion de la pau­vreté et la four­ni­ture de ser­vices envi­ron­ne­men­taux mais, pour que ces pro­messes se concré­tisent, la main visible de l’État devra aussi se mani­fes­ter – pour four­nir des biens publics essen­tiels, amé­lio­rer le climat de l’investissement, régle­men­ter la ges­tion des res­sources natu­relles et obte­nir des résul­tats sociaux sou­hai­tables. […] L’État devra dis­po­ser de capa­ci­tés sup­plé­men­taires pour pou­voir coor­don­ner les actions entre les sec­teurs et former des par­te­na­riats avec des inter­ve­nants du sec­teur privé et de la société civile » (2007).

Pour autant, cette nou­velle approche ne rompt pas vrai­ment avec les stra­té­gies de déve­lop­pe­ment éla­bo­rées dans le passé. Bien qu’elle pré­co­nise des poli­tiques dif­fé­ren­ciées en fonc­tion de la place occu­pée par l’agriculture dans chaque pays, la Banque ne se dépar­tit pas de la tra­di­tion­nelle vision linéaire du déve­lop­pe­ment rural, laquelle n’envisage la trans­for­ma­tion struc­tu­relle que sous l’angle d’une tran­si­tion d’une éco­no­mie fondée sur l’agriculture vers une éco­no­mie fondée sur l’industrie et les ser­vices (Haroon Akram- Lodhi, 2009). Plus symp­to­ma­tique encore, les stra­té­gies pré­co­ni­sées pour résoudre la ques­tion de la faim et de la pau­vreté rurale [9] ne remettent nul­le­ment en ques­tion, malgré quelques inflexions, les fon­de­ments éco­no­miques néo­clas­siques sur les­quels les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales ont bâti leur modèle idéal-typique de déve­lop­pe­ment à comp­ter de la fin des années 1970, pas plus que les solu­tions envi­sa­gées, basées sur des pos­tu­lats cano­niques, ne pro­cèdent d’analyses empi­riques et contex­tua­li­sées des causes struc­tu­relles de la pau­vreté rurale.

Reprises par la plu­part des grands acteurs ins­ti­tu­tion­nels spé­cia­li­sés dans la lutte contre la faim et le déve­lop­pe­ment agri­cole (PAM, GIAR, IFRI, USaid, EuropAid, FAO, etc.), les solu­tions pro­po­sées par la Banque mon­diale à la crise agri­cole et ali­men­taire reposent fon­da­men­ta­le­ment sur trois approches fon­ciè­re­ment cri­ti­quables : l’approche tech­nico-pro­duc­ti­viste, l’approche libre-échan­giste, l’approche « win-win ».

L’approche tech­nico-pro­duc­ti­viste

Les émeutes dites de la faim de 2007-2008 ont lar­ge­ment réac­tivé le fan­tasme mal­thu­sien d’une pénu­rie géné­ra­li­sée de biens ali­men­taires, ceci alors que la brusque hausse des prix ali­men­taires était bien plus liée à un ensemble de fac­teurs conjonc­tu­rels s’aggravant l’un l’autre et créant l’illusion d’un manque qu’à un défi­cit struc­tu­rel au niveau de la pro­duc­tion (Delcourt, 2008). Certes, l’augmentation de la pro­duc­ti­vité des sec­teurs agri­coles sera néces­saire pour répondre à une demande ali­men­taire sans cesse crois­sante jusqu’en 2050. Mais croire que l’augmentation de la pro­duc­tion par une injec­tion mas­sive d’investissements, par une méca­ni­sa­tion accrue ou encore par l’introduction de bio­tech­no­lo­gies per­met­tra de régler seule la ques­tion ali­men­taire tient d’une ana­lyse erro­née des causes et des condi­tions de pro­duc­tion de la pau­vreté et de la faim (Patel, Holt-Giménez et Shattuck, 2009).

Or, c’est bien sur cette voie que se sont enga­gées les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et leurs agences spé­cia­li­sées, en envi­sa­geant le pro­blème de la faim et de la pau­vreté rurale essen­tiel­le­ment comme un pro­blème de pro­duc­tion, de sous-inves­tis­se­ment ou encore comme un défi­cit de maî­trise tech­no­lo­gique et scien­ti­fique dans le domaine agri­cole, une pers­pec­tive qui s’inscrit du reste dans le droit fil du méga­pro­jet phi­lan­thro­pique initié par la Fondation Bill et Melinda Gates : l’« Alliance for the Green Revolution in Africa » (Agra) [10].

De la Banque mon­diale à la FAO en pas­sant par l’ensemble des grands bailleurs mul­ti­la­té­raux et bila­té­raux, tous mettent désor­mais l’accent sur l’impérieuse néces­sité d’accroître la pro­duc­tion et les inves­tis­se­ments pro­duc­tifs dans les sec­teurs agri­coles des pays du Sud. Sont tout par­ti­cu­liè­re­ment visés, les pays défi­nis comme « basés sur l’agriculture » et/​ou ceux dis­po­sant de larges super­fi­cies de terres à haut poten­tiel pro­duc­tif, mais consi­dé­rées comme sou­sex­ploi­tées ou non exploi­tées. Ces pays n’ayant pas les capa­ci­tés finan­cières de mettre ces terres en valeur, il est donc fait appel aux bailleurs bila­té­raux et mul­ti­la­té­raux et sur­tout aux acteurs de l’agrobusiness et inves­tis­seurs inter­na­tio­naux pour redy­na­mi­ser l’agriculture. Des capi­taux privés qui seront d’autant plus faciles à atti­rer qu’existe un climat poli­tico-ins­ti­tu­tion­nel attrac­tif. D’où la recom­man­da­tion ambi­guë de la Banque mon­diale de réduire les entraves fis­cales quitte à sabrer un peu plus dans les bud­gets de l’État.

Obsédée par l’amélioration des ren­de­ments et la course à la pro­duc­ti­vité, la Banque sou­tient encore ouver­te­ment, à l’instar de l’Agra, l’introduction mas­sive en Afrique de semences à haut ren­de­ment (semences hybrides ou géné­ti­que­ment modi­fiées) et de tech­niques de pro­duc­tion ins­pi­rées de celles de l’agrobusiness. Une vision pro­duc­ti­viste qui sous-tend éga­le­ment les solu­tions envi­sa­gées par la Banque pour les petits pro­duc­teurs fami­liaux qu’elle invite, pour gagner en pro­duc­ti­vité, à s’insérer dans les grandes chaînes de valeur inter­na­tio­nales.

Tout en s’inspirant de la révo­lu­tion verte, les pro­mo­teurs de ces solu­tions tech­nico-pro­duc­ti­vistes n’en tirent à l’évidence pas toutes les leçons. Car s’il est vrai que la Révolution verte a entraîné une hausse remar­quable de la pro­duc­tion et de la pro­duc­ti­vité, elle n’a pas pour autant permis – loin de là – de résoudre le pro­blème de la faim. Dans de nom­breux pays, elle n’a eu qu’un impact limité, nul, voire contre-pro­duc­tif en termes de réduc­tion de la pau­vreté, comme le montre par exemple le cas de l’Inde, qui a vu le nombre absolu de per­sonnes en situa­tion d’extrême pau­vreté aug­men­ter tout autant sinon plus que la pro­duc­ti­vité (Holt-Giménez & Patel, 2009). Tout ceci sans comp­ter les désas­treuses consé­quences de la « révo­lu­tion » sur l’environnement. Un tel constat devrait pour­tant suf­fire à rap­pe­ler ce qui peut passer pour une évi­dence : assu­rer les besoins ali­men­taires des popu­la­tions ne peut se limi­ter à ajus­ter l’offre à la demande « théo­rique » aux niveaux mon­dial, régio­nal et local. Encore faut-il que cette demande soit sol­vable ! Les popu­la­tions souffrent géné­ra­le­ment de la faim non pas parce que les den­rées ali­men­taires manquent, mais parce qu’elles n’y ont pas accès, faute de moyens. Les gens ont géné­ra­le­ment faim parce qu’ils sont trop pauvres pour se pro­cu­rer de la nour­ri­ture [11]. Bref, la faim est avant tout un pro­blème de répar­ti­tion et non un pro­blème de pro­duc­tion. Un pro­blème de poli­tique publique et d’orientation poli­tique bien plus qu’un pro­blème tech­nique. Nombre d’études scien­ti­fiques montrent d’ailleurs que loin de résoudre la faim, ces solu­tions tech­niques et pro­duc­ti­vistes ne font, au contraire, que « ren­for­cer les pays et les firmes domi­nant déjà le marché agri­cole mon­dial, sans remé­dier aux inéga­li­tés ali­men­taires ou aux atteintes éco­lo­giques » (Benhammou, 2009). N’en déplaise aux auteurs du Rapport.

L’approche libre-échan­giste

S’il est une constante dans la rhé­to­rique inter­na­tio­nale depuis plu­sieurs décen­nies, c’est la croyance dans les poten­tia­li­tés et les vertus créa­trices du marché. Et le dis­cours renou­velé des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales sur l’agriculture n’échappe pas à ce biais. Malgré l’incapacité de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale à répondre au pro­blème de la faim et de la pau­vreté, le libre-échange demeure le réfé­ren­tiel théo­rique de base. La libé­ra­li­sa­tion, « la » clé de voûte d’un pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment réussi. Le marché libé­ra­lisé, le cadre absolu dans lequel doivent être pen­sées et conçues les poli­tiques publiques. Et l’intégration au marché, l’horizon ultime qui informe les solu­tions envi­sa­gées pour la petite pay­san­ne­rie (Oya, 2009).

Aussi, pour assu­rer leur survie et pal­lier leur manque de com­pé­ti­ti­vité, les petits pro­duc­teurs sont-ils pous­sés à par­ti­ci­per plei­ne­ment aux tran­sac­tions mar­chandes en s’orientant vers des pro­duc­tions com­mer­ciales et/​ou en s’insérant dans les chaînes de valeur inter­na­tio­nales. La réforme agraire n’est envi­sa­gée que comme une réforme du marché fon­cier. Et c’est encore le marché qui est sol­li­cité en der­nier res­sort pour répondre au pro­blème de l’approvisionnement et de la sécu­rité ali­men­taire. Bref, le salut des sec­teurs de l’économie rurale, de l’agriculture fami­liale à l’agro-industrie et par­tant, celui des popu­la­tions rurales demeure fonc­tion de leur par­ti­ci­pa­tion et capa­cité d’adaptation au marché, moteur pri­vi­lé­gié du déve­lop­pe­ment rural. De là, notam­ment, l’insistance répé­tée des grandes ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, Banque mon­diale, OMC et FAO en tête, à conclure au plus vite le cycle de libé­ra­li­sa­tion de Doha et paral­lè­le­ment leur promp­ti­tude à dénon­cer de manière caté­go­rique toute forme de pro­tec­tion.

Certes, la Banque mon­diale appa­raît un peu moins dog­ma­tique dans la mesure où elle recon­naît désor­mais l’importance de l’intervention publique pour cor­ri­ger les défaillances du marché et la néces­sité de « mesures alter­na­tives » pour aider les petits pro­duc­teurs. Reste qu’elle ne semble que très peu s’inspirer de ses propres ana­lyses et pro­jec­tions pour fonder ses affir­ma­tions. Aussi, d’après ses propres don­nées, la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés n’entraînerait qu’un modeste recul de la pau­vreté au Brésil (- 1,9 %) et une aug­men­ta­tion faible de la pau­vreté (+0,9 %) au Mexique. Pour ce der­nier pays, elle indique même noir sur blanc que la libé­ra­li­sa­tion a entraîné une baisse des salaires des ouvriers non qua­li­fiés et des pro­fits agri­coles dans les années 1990.

Ces don­nées peu encou­ra­geantes ne suf­fisent tou­te­fois pas à ébran­ler la foi des auteurs du Rapport dans les bien­faits de la libé­ra­li­sa­tion. Un grand écart qui peut expli­quer les nom­breuses ten­sions entre un dis­cours « poli­ti­que­ment cor­rect » qui intègre un point de vue neuf sur l’agriculture et les solu­tions qui sont pro­po­sées (Oya, 2009 ; Hetherington, 2009). « Les auteurs, indique Laurence Roudart, sont assez pru­dents dans leur manière d’énoncer les résul­tats de ces modèles, notam­ment que la libé­ra­li­sa­tion pour­rait entraî­ner une aug­men­ta­tion de la crois­sance et des expor­ta­tions agri­coles dans l’ensemble des pays en déve­lop­pe­ment… En revanche, et c’est para­doxal d’un point de vue logique, les recom­man­da­tions de libé­ra­li­sa­tion qu’ils en tirent sont très affir­ma­tives, et ladé­non­cia­tion de l’inefficience des poli­tiques de pro­tec­tion est radi­cale » (Rapport…, 2008).

Mais la Banque mon­diale n’en est pas à une inco­hé­rence près. Ainsi, alors que les auteurs du Rapport encou­ragent les pays du Sud à s’ouvrir davan­tage, au motif que la libé­ra­li­sa­tion pour­rait entraî­ner plus de bien-être et une aug­men­ta­tion des prix des pro­duits agri­coles sur les mar­chés inter­na­tio­naux, Robert Zoellick, le pré­sident de la Banque, ne craint-il pas d’affirmer de son côté que la libé­ra­li­sa­tion des échanges agri­coles entraî­nera for­cé­ment une baisse des prix agri­coles sur les mar­chés ! (ibid.).

L’approche « win-win » La Banque mon­diale a bien conscience des risques que les nou­velles concur­rences autour de la terre font peser sur la survie du pay­san­nat et la sécu­rité ali­men­taire. Mais elle estime en même temps que ces risques peuvent être atté­nués ou contour­nés. Mieux encore, ils peuvent être conver­tis en oppor­tu­ni­tés réelles pour l’ensemble des acteurs du monde rural, des petites exploi­ta­tions fami­liales aux sec­teurs de l’agro-industrie, en pas­sant par les sala­riés agri­coles et les pay­sans sans terre. Moyennant quelques adap­ta­tions et ajus­te­ments, décli­nées en une série de mesures tech­nico- admi­nis­tra­tives et de « bonnes pra­tiques », sup­po­sées garan­tir une redis­tri­bu­tion équi­table des béné­fices, ces nou­veaux inves­tis­se­ments agri­coles peuvent débou­cher, selon elle, sur un scé­na­rio « win-win ».

Ainsi, la for­ma­li­sa­tion des titres de pro­priété doit-il per­mettre tout à la fois de cla­ri­fier l’état du marché fon­cier, jugé indis­pen­sable pour atti­rer les inves­tis­se­ments, de confor­ter les droits des pay­sans sur la terre et de leur éviter l’expulsion. Des accords contrac­tua­li­sés entre les acteurs de l’agrobusiness et les petits pro­duc­teurs doivent assu­rer aux pre­miers une source d’approvisionnement fiable et aux seconds des prix garan­tis, de même que l’accès aux filières com­mer­ciales, aux intrants agri­coles, à de nou­velles tech­niques de pro­duc­tion, etc. La crois­sance des inves­tis­se­ments en zones rurales est consi­dé­rée comme poten­tiel­le­ment créa­trice de nom­breux emplois dans les sec­teurs agri­coles et non agri­coles, les­quels pour­raient du reste absor­ber la main-d’oeuvre excé­den­taire, y com­pris les petits pro­duc­teurs inca­pables de s’adapter aux nou­velles condi­tions du marché ou de conver­tir leur exploi­ta­tion en ferme com­mer­ciale. Et des mesures com­pen­sa­toires pour­raient enfin per­mettre d’assurer des condi­tions de vie décentes – pro­vi­soi­re­ment du moins – à ceux qui ne trou­ve­raient pas à s’employer [12].

Dans le même ordre d’idées, le phé­no­mène d’accaparement, consi­déré dans un pre­mier temps comme une menace pour la sécu­rité ali­men­taire, est désor­mais perçu sous l’angle de ses poten­tia­li­tés en termes de déve­lop­pe­ment rural. À condi­tion d’être enca­drées, ces tran­sac­tions sur la terre pour­raient, selon la Banque, éga­le­ment débou­cher sur un scé­na­rio « win-win ». Pour autant qu’elles impliquent un par­te­na­riat, qu’elles soient négo­ciées dans la trans­pa­rence, que l’ensemble des par­ties concer­nées par ce trans­fert de terre soient dûment infor­mées et invi­tées à par­ti­ci­per aux négo­cia­tions et que des clauses garan­tissent que les droits des popu­la­tions seront res­pec­tés, alors ces accords peuvent être pro­fi­tables à tous, inves­tis­seurs, États, auto­ri­tés locales et popu­la­tions. Et la Banque mon­diale, obs­ti­né­ment rétive à toute forme de régu­la­tion, de pro­mou­voir, pour toute réponse à ce phé­no­mène d’accaparement, des « codes de bonne conduite volon­taires » sans autre garan­tie pour les popu­la­tions concer­nées.

Ces approches « win-win » reposent ici encore sur une ana­lyse super­fi­cielle des condi­tions du déve­lop­pe­ment et des causes de la pau­vreté rurale et de l’exclusion. En abu­sant de concepts tels que par­ti­ci­pa­tion, rela­tion contrac­tua­li­sée et par­te­na­riat, la Banque mon­diale pré­sup­pose l’existence de rap­ports sereins et équi­li­brés entre acteurs dotés des mêmes capa­ci­tés d’action, de négo­cia­tion et d’adaptation. En pro­mou­vant l’idée de « contrat », elle passe sous silence les pres­sions réelles que font peser sur les petits pro­duc­teurs les dif­fé­rents maillons de la chaîne de valeur, du négo­ciant en gros à la mul­ti­na­tio­nale de trans­for­ma­tion en pas­sant par les grands dis­tri­bu­teurs. En encou­ra­geant les pro­duc­teurs ruraux à cher­cher du tra­vail sur les grandes exploi­ta­tions, elle fait lar­ge­ment fi des condi­tions de vie des cou­peurs de cannes au Brésil, des col­lec­teurs de coton au Sénégal ou des ouvriers agri­coles des plan­ta­tions de palme en Indonésie, et reste peu expli­cite quant au sort réservé aux femmes, la grande majo­rité de ces contrats sala­riés ne concer­nant le plus sou­vent que des hommes.

Bref, ce modèle idéa­lisé de coha­bi­ta­tion har­mo­nieuse entre agri­cul­tures pay­sannes et agro­bu­si­ness tend à dis­si­mu­ler les conflits d’intérêts, les luttes de pou­voir et les rap­ports inégaux et conflic­tuels qui se jouent dans les cam­pagnes des pays du Sud, avec leur lot de vio­lences, de pres­sions, d’expulsions et d’intimidations (Oya, 2009). Un tel dis­cours ne peut du reste que sonner creux dans des pays où les droits de base de la popu­la­tion sont quo­ti­dien­ne­ment pié­ti­nés et où les auto­ri­tés sont pas­sées maîtres dans l’art de l’arbitraire. Enfin, cette approche ignore super­be­ment les modèles alter­na­tifs qui pour­raient être ima­gi­nés et portés par les popu­la­tions locales, pour asseoir défi­ni­ti­ve­ment un seul et unique modèle fondé sur la pri­mauté de l’agrobusiness et les cultures d’exportation à haute valeur ajou­tée.

D’une cer­taine manière, le scé­na­rio pro­posé par la Banque mon­diale n’est qu’une ten­ta­tive d’intégrer à une orien­ta­tion fon­ciè­re­ment pro­ca­pi­ta­liste et mar­chande une pré­oc­cu­pa­tion nou­velle pour le monde rural. Selon Haroon Akram-Lodhi, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une ten­ta­tive de « moder­ni­ser la subor­di­na­tion » dont font déjà l’objet les petits pro­duc­teurs, ceux-ci étant soumis à l’impératif de se mettre au ser­vice du com­plexe agroa­li­men­taire (2009).

Conclusion : libé­rer les poten­tia­li­tés sociales, éco­no­miques et envi­ron­ne­men­tales des agri­cul­tures pay­sannes

En 2008, quelques mois après la sortie du Rapport de la Banque mon­diale, était publiée l’Évaluation inter­na­tio­nale des connais­sances, des sciences et des tech­niques agri­coles pour le déve­lop­pe­ment (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development, IAASTD). Commandité par la FAO, l’Organisation des Nations unies pour les popu­la­tions et le déve­lop­pe­ment et par la Banque mon­diale elle-même…, fruit d’une enquête ayant mobi­lisé plus de 400 scien­ti­fiques dans le monde entier pen­dant quatre ans, le Rapport de l’IAASTD prend exac­te­ment le contre-pied du rap­port de la Banque. Y est démon­tré en effet, sur base d’expériences concrètes, que non seule­ment l’agriculture pay­sanne n’est pas moins pro­duc­tive que l’agriculture indus­trielle, mais qu’elle peut en plus appor­ter une bien plus grande valeur ajou­tée en raison des mul­tiples fonc­tions sociales, cultu­relles et éco­lo­giques qu’elle rem­plit.

Mais les auteurs vont plus loin encore en mon­trant que les prin­ci­paux fac­teurs qui limitent la pro­duc­tion, la dis­tri­bu­tion sur une base équi­table et la dura­bi­lité éco­lo­gique sont intrin­sè­que­ment de nature sociale et non pas tech­nique. Dans le même temps, ils se montrent très cri­tiques vis-à-vis des poli­tiques de libre-échange, des bio­tech­no­lo­gies, etc.

Moqué sans sur­prise par les repré­sen­tants de l’agrobusiness dès sa sortie, le rap­port de l’IAASTD a consti­tué un évé­ne­ment impor­tant pour les défen­seurs de l’agriculture pay­sanne. Pour la pre­mière fois peut-être un rap­port inter­na­tio­nal doté d’une forte légi­ti­mité inter­na­tio­nale et fai­sant l’objet d’un large consen­sus scien­ti­fique, à l’instar des rap­ports du GIEC, vient étayer les argu­ments et appuyer les reven­di­ca­tions des mou­ve­ments sociaux pay­sans et indi­gènes et des syn­di­cats de pro­duc­teurs en lutte pour la recon­nais­sance de leurs droits et pour la sou­ve­rai­neté ali­men­taire. Pour la pre­mière fois, la supé­rio­rité des agri­cul­tures pay­sannes sur l’agrobusiness et leurs énormes poten­tia­li­tés sur le plan social, cultu­rel et envi­ron­ne­men­tal, de même que leur impor­tance déci­sive dans la lutte contre la faim, sont recon­nues.

Mais la libé­ra­tion de ce poten­tiel demande bien plus que l’adoption d’un cata­logue de bonnes inten­tions et de vaines pro­messes finan­cières, l’instauration de méca­nismes d’alerte ali­men­taire ou encore la mise sur pied de groupes de réflexion inter­na­tio­naux aux déci­sions du reste non contrai­gnantes. Aux anti­podes d’un modèle de coha­bi­ta­tion har­mo­nieuse entre agro­bu­si­ness et agri­cul­ture fami­liale fondé sur le marché, elle néces­site une réforme en pro­fon­deur du sys­tème agri­cole et ali­men­taire inter­na­tio­nal axée en prio­rité sur le ren­for­ce­ment des agri­cul­tures pay­sannes et la recon­nais­sance du rôle cen­tral joué par les pay­sans dans la lutte contre la faim.

De néces­saires pro­tec­tions

Si l’attention des médias et des acteurs inter­na­tio­naux s’est avant tout foca­li­sée sur les émeutes urbaines dans le contexte de la hausse conjonc­tu­relle des prix, n’oublions pas que sur les trois mil­liards de per­sonnes qui ne mangent pas à leur faim, faute d’un revenu suf­fi­sant, la majo­rité sont de petits pro­duc­teurs fami­liaux inca­pables d’affronter la concur­rence inter­na­tio­nale. C’est pour­quoi il importe avant tout de garan­tir à ces petits pro­duc­teurs des prix élevés, stables et rému­né­ra­teurs en les pro­té­geant davan­tage face aux impor­ta­tions étran­gères bon marché, au moyen notam­ment depo­li­tiques tari­faires. Rappelons que les agri­cul­teurs euro­péens ont béné­fi­cié de telles pro­tec­tions après la Seconde guerre mon­diale, ce qui a d’ailleurs permis à l’Europe d’atteindre dans un pre­mier temps l’autosuffisance ali­men­taire et, à comp­ter des années 1960- 1970, de déga­ger d’importants excé­dents com­mer­cia­li­sables. Une telle approche ne signi­fie cepen­dant pas un refus des échanges, comme l’affirment les défen­seurs de l’ultralibéralisme. Pour les pays dont le poten­tiel pro­duc­tif est très faible, les échanges demeurent une source d’approvisionnement indis­pen­sable et d’autant plus indis­pen­sable que les chan­ge­ments cli­ma­tiques risquent de réduire consi­dé­ra­ble­ment les sur­faces pro­duc­tives. Mais il faudra alors veiller à éviter la concur­rence entre par­te­naires par trop inégaux. « À cette fin, comme le pro­posent Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, on peut penser à éta­blir à l’échelle inter­na­tio­nale de grands mar­chés agri­coles régio­naux, regrou­pant des pays ayant des niveaux moyens de pro­duc­ti­vité agri­cole du même ordre, et à pro­té­ger ces mar­chés com­muns contre toutes impor­ta­tions agri­coles à bas prix par des droits de douane variables. On peut aussi penser à négo­cier, pro­duit par pro­duit, des accords inter­na­tio­naux fixant des prix d’achat et la quan­tité expor­table consen­tie à chaque pays » (2009).

Un accès durable à la terre et aux res­sources pro­duc­tives

Outre ces formes de pro­tec­tion vis-à-vis de l’extérieur, il importe ensuite d’organiser et de garan­tir aux petits pro­duc­teurs, aux tra­vailleurs ruraux et à l’impressionnante masse de pay­sans sans terre un accès durable à l’usage et à l’usufruit de la terre. Car si la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés a aggravé la situa­tion des pay­sans, elle n’est pas la cause pre­mière de la sous-ali­men­ta­tion endé­mique dans les cam­pagnes. La taille réduite de la très grande majo­rité des exploi­ta­tions et l’incapacité de la grande masse des petits agri­cul­teurs du Sud d’en déga­ger un revenu suf­fi­sant ont joué un rôle bien plus impor­tant dans les pro­ces­sus d’appauvrissement du pay­san­nat, lequel n’en conti­nue pas moins à pour­voir à l’essentiel des besoins ali­men­taires locaux.

Quelques don­nées sont éclai­rantes à ce sujet. Bien que l’Afrique importe de plus en plus de céréales, 90 % de la pro­duc­tion agri­cole du conti­nent serait encore assu­rée par des petites exploi­ta­tions de moins de deux hec­tares, les­quels repré­sentent 80 % de l’ensemble des exploi­ta­tions (plus ou moins 33 mil­lions de pro­duc­teurs fami­liaux). En Asie, le gros de la pro­duc­tion de riz est assu­rée par quelque 200 mil­lions de petites exploi­ta­tions de moins de deux hec­tares (Holt-Giménez et Patel, 2009). Et selon le der­nier recen­se­ment agraire bré­si­lien, l’agriculture fami­liale (84 % des éta­blis­se­ments agri­coles), four­nit 74,4 % des emplois en zones rurales, pro­duit plus de la moitié des den­rées ali­men­taires de base consom­mées loca­le­ment (87 % du manioc, 70 % des hari­cots, 46 % du maïs, 58 % du lait, etc.), mais n’occupe que 24,3 % des terres exploi­tées (Ministério do Desenvolvimento Agrária, 2009).

Parallèlement, une part de plus en plus grande des sur­faces culti­vées sur terre – soit au total 1,5 mil­liard d’hectares – sont dédiées à des cultures d’exportation, les­quelles sont majo­ri­tai­re­ment exploi­tées par des entre­prises agro-indus­trielles (Holt-Giménez et Patel, 2009). Et déjà, les grandes cultures com­mer­ciales occupent 114 mil­lions d’hectares, soit 13 % des sur­faces culti­vées en grain (Benhammou, 2009).

C’est dire la néces­sité de décon­cen­trer la pro­priété de la terre et de mettre en oeuvre, pour ce faire, de vastes pro­grammes de réformes agraires. Avec l’instauration de dis­po­si­tifs démo­cra­tiques de contrôle sur les res­sources natu­relles, à base col­lec­tive ou com­mu­nau­taire, il s’agit là d’une étape indis­pen­sable dans l’amélioration des condi­tions de vie des pay­sans, des com­mu­nau­tés indi­gènes et des peuples pre­miers, dans le ren­for­ce­ment des dis­po­ni­bi­li­tés et de la diver­sité ali­men­taires au niveau local, et dans la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et la dégra­da­tion des res­sources natu­relles, dont l’agriculture indus­trielle est très lar­ge­ment res­pon­sable [13].

Des poli­tiques publiques adap­tées et effi­caces

De telles réformes ne pour­ront cepen­dant porter leurs fruits (gains en termes de pro­duc­ti­vité et de pro­duc­tion, diver­si­fi­ca­tion agri­cole, etc.) que si elles sont asso­ciées à des poli­tiques publiques d’aide aux petits agri­cul­teurs, effi­caces et adap­tées aux dif­fé­rents contextes locaux : accès au crédit et aux équi­pe­ments pro­duc­tifs, aide à l’acquisition d’intrants, inves­tis­se­ments dans l’infrastructure en milieu rural, mesures natio­nales de sta­bi­li­sa­tion des prix agri­coles, taxa­tion des pro­duc­teurs en fonc­tion de la quan­tité et de la qua­lité des terres pro­duc­tives, suivi tech­nique et scien­ti­fique, etc. (Mazoyer et Roudart, 2009). Ces mesures de poli­tique publique sont éga­le­ment indis­pen­sables pour impul­ser une révo­lu­tion dou­ble­ment verte en favo­ri­sant l’agriculture bio­lo­gique et une ges­tion durable des res­sources natu­relles (accrois­se­ment des aides et des sub­sides aux exploi­ta­tions agro-éco­lo­giques, mesures faci­li­tant l’accès à des tech­niques de pro­duc­tion adap­tées aux fonc­tion­na­li­tés des éco­sys­tèmes, légis­la­tion envi­ron­ne­men­tale dras­tique et mesures favo­ri­sant la diver­sité des sys­tèmes de pro­duc­tion, etc.).

L’intervention de l’État doit enfin s’adresser aux consom­ma­teurs urbains. Pour ces der­niers, des poli­tiques sociales (filets de sécu­rité, aide à l’emploi, mesures de sou­tien au pou­voir d’achat, etc.) s’avéreront plus que jamais néces­saires pour éviter que la hausse des prix ne les péna­lise. Les poli­tiques mises en place par le gou­ver­ne­ment bré­si­lien com­bi­nant aide à l’agriculture fami­liale et revenu de base pour les plus pauvres ont prouvé à ce titre leur effi­ca­cité. Entre 2003 et 2010, près de 30 mil­lions de per­sonnes sont sor­ties de l’extrême pau­vreté, si bien que le Brésil sera sans doute l’un des seuls pays à atteindre les Objectifs du mil­lé­naire.

Une approche fondée sur les droits

Il importe enfin de lier accords com­mer­ciaux, réformes des sys­tèmes agri­coles locaux et pro­blé­ma­tiques sociales et envi­ron­ne­men­tales. L’objectif étant de contrer les formes d’exploitation actuelles, en met­tant effec­ti­ve­ment en oeuvre à l’échelle inter­na­tio­nale, régio­nale et natio­nale des poli­tiques agri­coles éco­no­mi­que­ment plus viables, éco­lo­gi­que­ment durables et socia­le­ment accep­tables. Le droit à l’alimentation de même que la sou­ve­rai­neté ali­men­taire récla­mée par les mou­ve­ments pay­sans consti­tuent à ce titre une base essen­tielle dans la recherche de solu­tions alter­na­tives aux poli­tiques actuelles.

Reste main­te­nant à l’ensemble des acteurs pro­gres­sistes du monde agri­cole et de la société civile à se mobi­li­ser pour faire émer­ger, au niveau inter­na­tio­nal, natio­nal ou local, la volonté poli­tique qui seule pour­rait faire primer ces droits sur les règles com­mer­ciales et les tra­duire réel­le­ment en obli­ga­tions vis-à-vis des pay­sans, des com­mu­nau­tés indi­gènes et sur­tout vis-à-vis des femmes tout par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables aux nou­velles pres­sions sur la terre et aux chocs ali­men­taires [14]. L’introduction du droit à l’alimentation dans la consti­tu­tion bré­si­lienne, lequel est assorti de poli­tiques concrètes, les juge­ments des cours indiennes obli­geant les gou­ver­ne­ments (natio­nal et locaux) à faire res­pec­ter ce droit, les dis­cus­sions récentes au sein des Nations unies sur les droits des pay­sans ou encore les doutes qui assaillent de plus en plus les négo­cia­teurs des accords com­mer­ciaux, inter­na­tio­naux, biré­gio­naux ou bila­té­raux, par rap­port aux bien­faits de la libé­ra­li­sa­tion des sec­teurs agri­coles, ouvrent peut-être un hori­zon pro­met­teur.

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Notes :

[1] Depuis trente ans, la pro­duc­tion ali­men­taire a aug­menté plus vite que la popu­la­tion : 2,5 % en moyenne par an contre 1,8 %. Au moment de la « crise ali­men­taire », la pro­duc­tion était supé­rieure de 50 % aux quan­ti­tés néces­saires pour nour­rir la popu­la­tion mon­diale (Dufumier, 2004 ; Mazoyer, 2008). [2] ntre 1980 et 2002, l’aide au déve­lop­pe­ment de l’agriculture dans le Sud des bailleurs de fonds, bila­té­raux et mul­ti­la­té­raux confon­dus, est passée de 6,2 mil­liards à 2,3 mil­liards de dol­lars (Rapport…, 2008). [3] Notons que ce modèle « anti­ru­ral » idéal-typique n’est pas trans­po­sable comme tel en tout lieu. Partout dans le Sud, il exis­tait des pro­grammes plus ou moins effi­caces de sou­tien aux pay­sans. En outre, à contre-cou­rant des stra­té­gies de déve­lop­pe­ment domi­nantes, plu­sieurs pays, d’obédience natio­nal-popu­laire et/​ou socia­liste la plu­part du temps, ont fait le choix d’appuyer prio­ri­tai­re­ment la petite pay­san­ne­rie. Ils ont mis en place d’ambitieuses poli­tiques publiques de sou­tien aux petits pro­duc­teurs et, dans cer­tains cas, leurs gou­ver­ne­ments ont initié un vaste pro­ces­sus de réformes agraires (Bolivie, Kerala en Inde, Éthiopie, Burkina Faso, Algérie, etc.). Reste que, pré­ci­pi­tées, mal conçues et peu enca­drées, ces réformes agraires n’atteindront que rare­ment leurs objec­tifs, du moins avant que les ajus­te­ments struc­tu­rels et les mesures de libé­ra­li­sa­tion ne viennent saper leurs fon­de­ments (Rosset, Patel, Courville, 2006). [4] D’après le World Investment Report (UNCTAD, 2009), près de 40 % de toutes les acqui­si­tions dans les pro­duc­tions agri­coles (envi­ron 3,5 mil­liards de dol­lars) ont été, au cours de l’année 2008, des tran­sac­tions Sud-Sud. [5] Les pays, hors Afrique, tou­chés par ce mou­ve­ment d’accaparement sont, entre autres, le Pakistan, l’Ukraine, la Birmanie, la Géorgie, l’Indonésie, les Philippines, le Laos, le Kazakhstan, le Cambodge, la Turquie, l’Argentine, etc. [6] Les inves­tis­se­ments directs étran­gers dans l’agriculture seraient passés de 600 mil­lions de dol­lars chaque année durant les années 1990 à une moyenne de 3 mil­liards de dol­lars en 2005-2007 (UNCTAD, 2009). [7] Données non publiées de la Banque mon­diale. [8] Le der­nier rap­port de la Banque mon­diale date de 1983 ! [9] Selon la place occu­pée par le sec­teur agri­cole dans chaque pays, région et sous­ré­gion, la Banque mon­diale pro­pose trois objec­tifs stra­té­giques dis­tincts. Pour les pays basés essen­tiel­le­ment sur l’agriculture, les objec­tifs stra­té­giques annon­cés sont d’« assu­rer la crois­sance et la sécu­rité ali­men­taire » et de réduire la pau­vreté, via une meilleure ges­tion des sols et de l’eau, un meilleur accès des pro­duc­teurs aux mar­chés et aux filières ou encore des inci­ta­tions à la pro­duc­tion et au com­merce. Pour les pays en muta­tion, l’objectif stra­té­gique vise à « réduire les inéga­li­tés entre les reve­nus ruraux et urbains, faire recu­ler la pau­vreté rurale, tout en évi­tant de tomber dans le piège des sub­ven­tions et de la pro­tec­tion ». Pour ce faire, elle pro­pose de mobi­li­ser plu­sieurs voies de sortie de la pau­vreté (pas­sage à une agri­cul­ture à haute valeur ajou­tée, la décen­tra­li­sa­tion d’activités éco­no­miques non agri­coles dans les espaces ruraux et la four­ni­ture d’une aide pour faci­li­ter la sortie de l’agriculture) ou encore d’investir dans la for­ma­tion des géné­ra­tions sui­vantes. Dans les pays urba­ni­sés enfin, l’objectif cen­tral est de « relier les petits pro­duc­teurs aux mar­chés ali­men­taires modernes » et de « four­nir de bons emplois » (Rapport…, 2008). [10] Lancée en par­te­na­riat avec la Fondation Rockfeller et en lien étroit avec de grandes entre­prises du sec­teur des agro­tech­no­lo­gies, dont Monsanto, l’Agra vise à relan­cer, sous cou­vert de la lutte contre la faim et la pau­vreté, l’idée de la Révolution verte en Afrique. Dotée d’un budget colos­sal de plus de 30 mil­liards de dol­lars et implan­tée d’ores et déjà dans de nom­breux pays d’Afrique, avec les­quels elle a conclu des par­te­na­riats stra­té­giques, l’Agra entend favo­ri­ser l’accès aux semences hybrides et géné­ti­que­ment modi­fiées et aux engrais chi­miques, dif­fu­ser sur le conti­nent les nou­velles connais­sances en matière de tech­niques pro­duc­tives, en for­mant sur place des spé­cia­listes, amé­lio­rer les infra­struc­tures, ren­for­cer au niveau local les réseaux des grands four­nis­seurs et dis­tri­bu­teurs, encou­ra­ger la mise en place de dis­po­si­tifs de micro­cré­dit et… pro­mou­voir des réformes de marché (Holt-Giménez, Patel, 2009). [11] Dans son livre devenu clas­sique, Poverty and Famines (1981), Amartya Sen a ainsi brillam­ment démon­tré que les famines ne sont pas déter­mi­nées au pre­mier chef par des pro­blèmes de dis­po­ni­bi­lité en nour­ri­ture ou des mau­vaises récoltes au plan natio­nal ou régio­nal, mais plutôt par des défaillances dans la « capa­cité d’accès à la nour­ri­ture » (Cf. Devereux, 2005). [12] Bien que le Rapport insiste sur la néces­sité de filet de sécu­rité pour les ruraux, les recom­man­da­tions spé­ci­fiques et concrètes sur ce thème sont quasi inexis­tantes. Pour Tania Murray Li (2009), cela tien­drait sur­tout au conser­va­tisme fiscal de la Banque et à sa défiance par rap­port aux dépenses sociales. Aussi celle-ci pré­fère-t-elle notam­ment s’en remettre, dans le cas de l’Asie, aux sys­tèmes d’entraide censés être assu­rés par les vil­lages qu’elle semble envi­sa­ger comme des com­mu­nau­tés mythiques. [13] La Banque mon­diale indique elle-même dans le Rapport sur le déve­lop­pe­ment dans le monde 2008 que l’agriculture « est l’une des prin­ci­pales causes de l’épuisement des eaux sou­ter­raines, de la pol­lu­tion agro­chi­mique, de l’appauvrissement des sols et des chan­ge­ments cli­ma­tiques à l’échelle mon­diale, puisque jusqu’à 30 % des émis­sions de gaz à effet de serre lui sont impu­tables » (2007). Ce qui ne l’empêche pas cepen­dant de conti­nuer à pro­mou­voir un modèle agro­pro­duc­ti­viste. [14] Les femmes et les filles vivant en zones rurales forment le bataillon le plus impor­tant des per­sonnes sous-ali­men­tées dans le monde. Bien que 30 % d’entre elles sont à la tête d’un ménage en zones rurales dans les pays en déve­lop­pe­ment, elles pos­sèdent moins de 2 % des terres dis­po­nibles. Dans de nom­breux cas, les tra­vailleuses agri­coles ne béné­fi­cient d’aucun revenu, leur tra­vail n’étant consi­déré que comme une aide aux acti­vi­tés de leur mari (Golay, 2009).

Auteur-e-s : Laurent Delcourt

Sociologue et his­to­rien, cher­cheur au Centre tri­con­ti­nen­tal – CETRI (Louvain-la-Neuve).

Les opi­nions expri­mées et les argu­ments avan­cés dans cet article demeurent l’entière res­pon­sa­bi­lité de l’auteur-e et ne reflètent pas néces­sai­re­ment ceux du CETRI.

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