L’approche latino-américaine de l’économie populaire, les inégalités et la pauvreté

Mis en ligne le 08 mars 2010

par Isabelle Hillenkamp

Cet article ana­lyse l’évolution des poli­tiques et des théo­ries en éco­no­mie du déve­lop­pe­ment depuis les années 1950. Il montre les rai­sons de leur essouf­fle­ment au début des années 1980 et situe l’approche de l’économie popu­laire qui surgit en Amérique latine dans ce contexte. À partir du cas de la Bolivie, il illustre l’intérêt de cette approche socioé­co­no­mique et non-évo­lu­tion­niste des pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de finan­ce­ment des sec­teurs popu­laires pour une ana­lyse renou­ve­lée des inéga­li­tés et de la pau­vreté. Pour cela, deux échelles d’observation sont suc­ces­si­ve­ment adop­tées : l’observation à micro-échelle de l’environnement ins­ti­tu­tion­nel et des logiques de fonc­tion­ne­ment des orga­ni­sa­tions de l’économie popu­laire ; et l’analyse du cadre macro-ins­ti­tu­tion­nel dans lequel ces orga­ni­sa­tions sont immergées.

Plan

1. Une « éco­no­mie populaire »

1.1. Jusque vers 1980 : moder­ni­sa­tion et éco­no­mie du développement

1.2. L’approche latino-amé­ri­caine de l’économie populaire

1.3. Le cas bolivien

2. Organisations de l’économie popu­laire, pau­vreté et inégalités

2.1. Des orga­ni­sa­tions d’économie populaire

2.2. Insertion aux struc­tures de marché et rôle du cadre institutionnel

2.3. Les orga­ni­sa­tions d’appui à l’économie popu­laire, la pau­vreté et les inégalités

3. L’économie popu­laire et les régu­la­tions macro-économiques

3.1. 1985-1994 : marché et privatisation

3.2. 1994-2005 : les sec­teurs popu­laires comme acteurs éco­no­miques… de seconde classe

3.3. Depuis 2006 : une place pour les sec­teurs popu­laires dans une éco­no­mie « mixte » ?

Conclusion

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Notes de la rédaction

Codes JEL : B52, N86, O11, O17, P48.

1Depuis les années 1980, des cher­cheurs latino-amé­ri­cains ont pro­posé d’aborder les pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de finan­ce­ment des sec­teurs popu­laires de la région au tra­vers d’une pers­pec­tive spé­ci­fique : l’« éco­no­mie popu­laire ». Cet article pré­sente les carac­té­ris­tiques de cette approche et dis­cute ses impli­ca­tions pour l’analyse de la pau­vreté et des inéga­li­tés socio-éco­no­miques. La pre­mière sec­tion situe tout d’abord l’économie popu­laire par rap­port aux concepts et aux théo­ries clas­siques de l’économie du déve­lop­pe­ment, puis en pro­pose un cadre d’analyse fondé sur les formes d’intégration de l’économie dans la société au sens de Karl Polanyi. À partir du cas de la Bolivie, les deuxième et troi­sième sec­tions illus­trent alors en quoi l’approche de l’économie popu­laire four­nit un éclai­rage nou­veau sur la pau­vreté et les inéga­li­tés. Pour cela, deux échelles d’observation sont suc­ces­si­ve­ment adop­tées : l’observation à micro-échelle d’organisations boli­viennes de l’économie popu­laire, dans la deuxième sec­tion, permet de saisir leurs logiques de fonc­tion­ne­ment et les dyna­miques de pro­duc­tion et de repro­duc­tion des inéga­li­tés et de la pau­vreté. Ce point de vue est com­plété, dans la troi­sième sec­tion, par l’analyse à macro-échelle de la place chan­geante de l’économie popu­laire dans les régu­la­tions et les poli­tiques publiques depuis les années 1980.

1. Une « éco­no­mie populaire »

2L’« éco­no­mie popu­laire » désigne un ensemble de pra­tiques éco­no­miques pré­sen­tant des carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques en même temps qu’un cadre d’analyse de ces pra­tiques. Cerner cette éco­no­mie sup­pose donc de se situer sur le double plan de l’évolution des concepts et des théo­ries en éco­no­mie du déve­lop­pe­ment et des pra­tiques et des poli­tiques éco­no­miques. Cette pers­pec­tive conduit à iden­ti­fier un point de rup­ture au début des années 1980, mar­quant une inflexion à la fois dans les poli­tiques de déve­lop­pe­ment et dans leurs cadres d’analyse.

1.1. Jusque vers 1980 : moder­ni­sa­tion et éco­no­mie du développement

3Un double mou­ve­ment carac­té­rise la période qui va de l’après-guerre jusqu’au début des années 1980 : la mise en place, dans la plu­part des pays latino-amé­ri­cains, afri­cains et asia­tiques, de poli­tiques volon­ta­ristes de déve­lop­pe­ment fon­dées sur l’intervention éta­tique et l’émergence de l’économie du déve­lop­pe­ment comme champ de la science éco­no­mique. Une telle émer­gence sup­pose qu’un déve­lop­pe­ment conjoint des pays déve­lop­pés et en déve­lop­pe­ment est pos­sible et que son ana­lyse néces­site un corpus théo­rique spé­ci­fique. Cette double condi­tion, à la fois poli­tique et aca­dé­mique, a été résu­mée par Albert Hirschman (1984) comme « l’affirmation de la réci­pro­cité des avan­tages » et « le refus du mono-éco­no­misme ». Elle permet de saisir le cadre des théo­ries du déve­lop­pe­ment jusqu’aux années 1970, puis leur essouf­fle­ment et l’apparition d’autres approches comme celle de l’économie popu­laire en Amérique latine.

1 Ces trois cadres ne consti­tuent pas une revue de l’ensemble des théo­ries du déve­lop­pe­ment, mais se(…)

4Trois prin­ci­paux cadres d’analyse de l’économie du déve­lop­pe­ment per­mettent de retra­cer cette évolution1. Le modèle de déve­lop­pe­ment éco­no­mique en situa­tion d’excédent de main-d’œuvre d’Arthur Lewis (1954) consti­tue un pre­mier jalon. Il sup­pose une struc­ture duale des éco­no­mies des pays en déve­lop­pe­ment com­pre­nant, d’une part, un sec­teur indus­triel moderne et, d’autre part, un sec­teur tra­di­tion­nel agri­cole et de petits ser­vices où se concentre l’excédent de main-d’œuvre. Ces deux sec­teurs se dis­tinguent par leurs logiques de rému­né­ra­tion : dans le sec­teur moderne, sup­posé capi­ta­liste et concur­ren­tiel, le taux de salaire s’établit au niveau de la pro­duc­ti­vité mar­gi­nale du tra­vail ; dans le sec­teur tra­di­tion­nel, il pla­fonne, en raison de l’excédent de main-d’œuvre, à un taux de sub­sis­tance infé­rieur à celui du sec­teur moderne. De la sorte, les salaires dans le sec­teur tra­di­tion­nel exercent une pres­sion à la baisse sur ceux du sec­teur moderne, aug­men­tant d’autant les pro­fits et donc, selon l’hypothèse de Lewis, les réin­ves­tis­se­ments dans ce sec­teur. Ils doivent conduire à une hausse pro­gres­sive de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et donc du niveau d’emploi dans le sec­teur moderne. Le déve­lop­pe­ment, syno­nyme ici de moder­ni­sa­tion, consiste dans le trans­fert de main-d’œuvre du sec­teur tra­di­tion­nel vers le sec­teur moderne.

5Le modèle de Lewis peut être vu comme une pre­mière ten­ta­tive de rendre compte de l’hétérogénéité des modes de pro­duc­tion dans les pays en déve­lop­pe­ment. Il consti­tue un pro­grès par rap­port aux approches, à la même époque, fon­dées sur des cercles vicieux de la pau­vreté (Nurkse, 1962 [1953]) ou sur de simples cri­tères de sous-déve­lop­pe­ment (Gannagé, 1962). Toutefois, la fai­blesse, voire l’échec, de la moder­ni­sa­tion dans la plu­part de ces pays conduit à réexa­mi­ner les hypo­thèses de Lewis. Au début des années 1970, appa­raît un nou­veau jalon dans les théo­ries du déve­lop­pe­ment : l’économie infor­melle. D’abord intro­duite par l’anthropologue Keith Hart (1973) à partir d’une étude dans la ville d’Accra au Ghana, cette notion, ou ce concept, selon l’auteur, désigne une source d’emploi dis­tincte à la fois de « l’économie for­melle du gou­ver­ne­ment » et du « capi­ta­lisme orga­nisé ». Au plan concep­tuel, Hart se fonde sur l’hypothèse que la régu­la­tion de l’économie par l’État légal-ration­nel, au sens de Max Weber, assure sa for­ma­li­sa­tion. Au plan empi­rique, il montre l’existence d’un vaste champ d’activités ne pou­vant être situé ni dans le sec­teur moderne, ni dans le sec­teur tra­di­tion­nel de l’économie au sens de Lewis, mais arti­cu­lant pré­ci­sé­ment les logiques sup­po­sées rele­ver de ces deux sec­teurs. Les théo­ries dua­listes appa­raissent alors comme une vision sim­pli­fiée et de ce fait réduc­trice des modes non capi­ta­listes de pro­duc­tion dans les pays en développement.

2 Une pre­mière ver­sion de l’article fon­da­teur de Hart, paru en 1973, a été pré­sen­tée dès 1971 (Confe(…)

3 « Définitions sta­tis­tiques et opé­ra­tion­nelles du sec­teur infor­mel », www​.ilo​.org/​p​u​b​lic/e.(…)

6Cependant, l’économie infor­melle reste une approche par défaut par rap­port à l’économie for­melle et qui implique, pour la plu­part des obser­va­teurs et des poli­ti­ciens, la néces­sité d’un nou­veau type de moder­ni­sa­tion consis­tant en la for­ma­li­sa­tion des acti­vi­tés infor­melles. Celles-ci tendent alors à être assi­mi­lées à une éco­no­mie pré­ca­pi­ta­liste, quand elles ne sont pas sim­ple­ment confon­dues avec une éco­no­mie sou­ter­raine, voire illé­gale. Le succès qu’a connu cette approche dès son appa­ri­tion n’a pas peu contri­bué à ces glis­se­ments séman­tiques. Immédiatement adop­tée par l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail (OIT, 1972)2, elle est bien­tôt opé­ra­tion­na­li­sée comme un « sec­teur infor­mel » carac­té­risé par des unités éco­no­miques de petite taille, de bas niveau d’organisation, d’usage nais­sant du capi­tal et de la technologie3. L’évidence empi­rique n’est bien sûr qu’apparente : les cri­tères sup­po­sés coex­ten­sifs de cette défi­ni­tion ne se super­posent en réa­lité que très impar­fai­te­ment. Cette inter­pré­ta­tion est tou­te­fois adop­tée dans un grand nombre de tra­vaux et tend de nou­veau à occul­ter les logiques propres aux acti­vi­tés infor­melles. Au plan théo­rique, le « pro­blème » de l’informalité fait de plus l’objet de contro­verses entre éco­no­mistes mar­xistes, y voyant l’effet du capi­ta­lisme sau­vage dans les pays en déve­lop­pe­ment, et éco­no­mistes néo­li­bé­raux qui l’attribuent aux excès de légis­la­tion (Candia, 2003). Les théo­ries du sec­teur infor­mel tendent alors à s’enfermer dans cette oppo­si­tion, à moins que, comme l’a sou­li­gné plus tard Hart (2006), le concept ne soit sim­ple­ment accusé d’occulter les méca­nismes d’exploitation propres au mode de pro­duc­tion capitaliste.

7Les théo­ries de la dépen­dance, qui voient le jour en Amérique latine à partir de la fin des années 1940, consti­tuent un troi­sième type d’approches. Si cer­taines de ces théo­ries tiennent compte de la struc­ture, com­plexe, des socié­tés dites « péri­phé­riques » (notam­ment Cardoso et Faletto, 1978 [1974]), elles mettent sur­tout l’accent sur leur dépen­dance finan­cière et com­mer­ciale vis-à-vis des pays dits « du centre » (Prebish, 1949 ; Singer, 1949). Ce fai­sant, elles montrent le « déve­lop­pe­ment du sous-déve­lop­pe­ment » selon l’expression d’André Gunder Frank (1972) et mettent en cause l’hypothèse fon­da­trice de réci­pro­cité des avan­tages entre pays déve­lop­pés et en déve­lop­pe­ment. Parallèlement, la prise de conscience des dis­pa­ri­tés, crois­santes, entre pays en déve­lop­pe­ment, rend de plus en plus inopé­rant le rai­son­ne­ment sur un pays en déve­lop­pe­ment type. La « déca­dence de l’économie du déve­lop­pe­ment » (Hirschman, 1984) est alors inévi­table. Elle coïn­cide avec l’abandon, au tour­nant des années 1980, des poli­tiques volon­ta­ristes et l’adoption, dans le contexte des crises des dettes publiques exté­rieures, de plans de sta­bi­li­sa­tion finan­cière et d’ajustement struc­tu­rel. Au plan aca­dé­mique, deux prin­ci­pales options se des­sinent alors : un mono-éco­no­misme consis­tant en l’application de théo­ries ortho­doxes à l’ensemble des pays dits désor­mais « du Sud » ; ou des approches spé­ci­fiques cher­chant à rendre compte des pra­tiques éco­no­miques non assi­mi­lables à l’économie capi­ta­liste dans dif­fé­rents contextes. L’approche latino-amé­ri­caine de l’économie popu­laire s’inscrit dans cette seconde voie.

1.2. L’approche latino-amé­ri­caine de l’économie populaire

8Élaborée par des socio­logues et éco­no­mistes latino-amé­ri­cains4 à partir des années 1980, cette approche se carac­té­rise par l’attention portée aux dyna­miques et à la cohé­rence interne des enti­tés socio-éco­no­miques des sec­teurs ou groupes dits « popu­laires » de ces pays. D’un point de vue socio­lo­gique, cette approche part de la dis­tinc­tion entre ces groupes et les élites latino-amé­ri­caines, en sup­po­sant des « cultures », des pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de finan­ce­ment et des modes de pro­duc­tion arti­cu­lés mais dis­tincts. Pour les socio­logues bré­si­liennes Ana Mercedes Sarria Icaza et Lia Tiriba, l’économie popu­laire désigne ainsi « l’ensemble des acti­vi­tés éco­no­miques et des pra­tiques sociales déve­lop­pées par les groupes popu­laires en vue de garan­tir, par l’utilisation de leur force de tra­vail et des res­sources dis­po­nibles, la satis­fac­tion des besoins de base, autant maté­riels qu’immatériels » (Sarria Icaza et Tiriba, 2006, p. 259). Cette éco­no­mie se carac­té­rise par une fina­lité spé­ci­fique, la satis­fac­tion des besoins de base ou, selon l’expression de José Luis Coraggio (1995), la « repro­duc­tion élar­gie de la vie ». Elle se fonde sur la valo­ri­sa­tion du tra­vail, grâce à « l’activation et la mobi­li­sa­tion éco­no­mique du monde popu­laire » (Razeto, 1996, p. 10), plus que sur l’accumulation de capi­tal. L’existence de capi­taux, notam­ment sous forme d’équipements, dans cer­taines enti­tés de l’économie popu­laire n’est évi­dem­ment pas exclue, mais ils ne sont pas déter­mi­nants dans les rap­ports de pro­duc­tion. Les enti­tés de l’économie popu­laire pré­sentent par ailleurs des carac­té­ris­tiques hété­ro­gènes. Trois prin­ci­paux types, cor­res­pon­dant à des tailles et à des degrés crois­sants d’organisation, peuvent être dis­tin­gués : des ini­tia­tives indi­vi­duelles de tra­vailleurs indé­pen­dants ; des micro-entre­prises fami­liales impli­quant quelques per­sonnes ; des groupes ou asso­cia­tions réunis­sant un plus grand nombre de per­sonnes ou de familles (Razeto, 1996, pp. 12-13)5.

4 Notamment Razeto, 1984 ; Razeto et Calcagni, 1989 ; Larrachea et Nyssens, 1994 ; Coraggio, 1995 ;(…)

5 On peut alors parler d’une éco­no­mie popu­laire et soli­daire, dans la mesure où ces groupes ou assoc(…)

6 Les sta­tis­tiques du sec­teur infor­mel urbain publiées par l’Organisation inter­na­tio­nale du travail(…)

7 La défi­ni­tion de l’économie popu­laire selon Ignacio Larrachea et Marthe Nyssens, à partir du cas c(…)

9Si l’approche, concep­tuelle, de l’économie popu­laire prend forme durant les années 1980, ces enti­tés n’apparaissent pas sou­dai­ne­ment durant cette période. L’économie popu­laire assume des sens et des formes variables selon les espaces et les périodes his­to­riques (Sarria Icaza et Tiriba, 2006), qui lui confèrent une plus ou moins grande visi­bi­lité. Jusqu’à la fin des années 1970, l’économie popu­laire est glo­ba­le­ment occul­tée par la rhé­to­rique de la moder­ni­sa­tion et par la pro­blé­ma­tique de l’informalité. Les années 1980 marquent un tour­nant à la fois du point de vue des régu­la­tions macro-éco­no­miques et de la per­cep­tion de l’économie popu­laire en Amérique latine. Dans l’ensemble de la région, le modèle d’industrialisation par sub­sti­tu­tion des impor­ta­tions est aban­donné au profit de l’ouverture com­mer­ciale, de la mise en place de mar­chés et de la pri­va­ti­sa­tion des entre­prises. Un nou­veau modèle d’accumulation de capi­tal se met en place, dans lequel les entre­prises pri­vées occupent la place cen­trale (Rojas et Guaygua, 2003). Parallèlement, le capi­ta­lisme connaît une nou­velle phase de mon­dia­li­sa­tion, carac­té­ri­sée par l’intégration éco­no­mique et par l’ouverture finan­cière (Aglietta, 1997). Dans ce cadre, l’économie popu­laire s’articule aux nou­velles struc­tures de marché et aux entre­prises capi­ta­listes. Mais elle ne se dis­sout pas dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste : le chan­ge­ment de modèle éco­no­mique freine au contraire l’expansion de la société sala­riale, en même temps qu’il accé­lère l’urbanisation, entraî­nant fina­le­ment une exten­sion de l’économie populaire6. L’existence et la per­sis­tance de cette éco­no­mie deviennent alors évi­dentes pour de nom­breux obser­va­teurs latino-amé­ri­cains, notam­ment dans les villes où se concentrent les sec­teurs popu­laires ne trou­vant pas à s’employer dans les entre­prises capitalistes7.

10L’approche de l’économie popu­laire permet de rendre compte de l’existence de ces enti­tés, de leurs logiques et de leur adap­ta­tion aux contextes dans les­quels elles se déploient. À la dif­fé­rence des théo­ries anté­rieures, cette approche ne pro­pose pas d’explication géné­rale du déve­lop­pe­ment ou de la moder­ni­sa­tion. Elle est donc plus modeste, mais elle permet éga­le­ment de mieux saisir les carac­té­ris­tiques de la pau­vreté au fon­de­ment des pra­tiques éco­no­miques des groupes popu­laires et leurs liens avec les pro­ces­sus de dis­cri­mi­na­tion et de pro­duc­tion des inéga­li­tés. Il s’agit dans ce cadre de com­prendre, non plus la subor­di­na­tion ou l’évolution de l’économie popu­laire vers le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, mais la coha­bi­ta­tion et l’articulation entre dif­fé­rents modes de pro­duc­tion et dif­fé­rentes logiques d’action.

8 Certains textes de Polanyi (notam­ment le cha­pitre III de The live­li­hood of man [1977]) sug­gèrent l(…)

9 Jean-Michel Servet pro­pose ce terme pour éviter l’emploi de celui, poly­sé­mique, de marché. Il soul(…)

10 Rappelons que, selon Karl Polanyi, les formes d’intégration de l’économie dans la société ne décou(…)

11L’approche de l’économie sub­stan­tive de Karl Polanyi (1975 [1957], 1977) four­nit un cadre adé­quat pour une telle ana­lyse. Polanyi iden­ti­fie trois8 formes ou prin­cipes inva­riants selon les­quels les éco­no­mies empi­riques – soit l’ensemble des pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de finan­ce­ment – sont inté­grées dans les socié­tés : le prin­cipe d’échange mar­chand ou d’« échange-com­mu­ta­tion »9 ; le prin­cipe de réci­pro­cité ; et celui de redis­tri­bu­tion. Ce cadre concep­tuel pos­sède une qua­lité fon­da­men­tale : il ne sup­pose pas l’évolution des éco­no­mies empi­riques vers une forme par­ti­cu­lière d’intégration de l’économie dans la société. Il permet d’aborder la diver­sité des pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de finan­ce­ment pré­sentes au sein de l’économie à partir de dif­fé­rents arran­ge­ments des trois formes d’intégration de l’économie. Pour cela, les struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles qui sou­tiennent cha­cune de ces formes et par les­quelles les éco­no­mies empi­riques acquièrent récur­rence, sta­bi­lité et effi­ca­cité socié­tale doivent être analysées10. La ques­tion de l’articulation de l’économie popu­laire avec l’économie capi­ta­liste et de son inser­tion dans les struc­tures de marché se pose alors essen­tiel­le­ment en termes d’institutionnalisation, à dif­fé­rents niveaux, des formes d’intégration de l’économie.

1.3. Le cas bolivien

12Cette contri­bu­tion s’appuie sur le cas de la Bolivie pour illus­trer l’intérêt de l’approche de l’économie popu­laire pour l’analyse des inéga­li­tés et de la pauvreté11. Trois prin­ci­pales rai­sons rendent ce cas par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent pour une telle ana­lyse. Tout d’abord, l’économie popu­laire occupe en Bolivie, du fait de sa taille, une place signi­fi­ca­tive par rap­port à l’économie capi­ta­liste et à l’économie publique. À titre d’estimation, envi­ron sept dixièmes de la popu­la­tion tire son revenu de petites acti­vi­tés de com­merce et de pro­duc­tion et envi­ron la même pro­por­tion de la popu­la­tion est consi­dé­rée comme pauvre12. Dans le même temps, la répar­ti­tion des reve­nus y est la plus inéga­li­taire du sous-conti­nent selon la mesure par le coef­fi­cient de Gini13, ce qui ne consti­tue que la mani­fes­ta­tion la plus visible de méca­nismes d’exclusions mul­tiples repo­sant sur la dis­cri­mi­na­tion eth­nico-cultu­relle de la popu­la­tion dite « indi­gène »14. Enfin, des mou­ve­ments sociaux cri­ti­quant le « néo­li­bé­ra­lisme » se sont struc­tu­rés depuis les années 1990, menant à l’élection, le 18 décembre 2005, de l’ancien leader des pro­duc­teurs de coca, Evo Morales, et fai­sant de la Bolivie un pays où la vali­dité des formes popu­laires d’organisation éco­no­mique est actuel­le­ment vive­ment revendiquée.

11 Nous nous appuyons pour cela sur des recherches de ter­rain réa­li­sées entre 2005 et 2007 en préparat(…)

12 Données de l’Institut natio­nal de sta­tis­tiques boli­vien sur le marché du tra­vail et sur l’incidenc(…)

13 Selon les der­nières esti­ma­tions du PNUD, datant de 2002, ce coef­fi­cient s’élève à 60,1.

14 Selon le recen­se­ment de 2001, plus de 60 % de la popu­la­tion boli­vienne se recon­naît comme apparten(…)

2. Organisations de l’économie popu­laire, pau­vreté et inégalités

13En se basant sur le cas de deux orga­ni­sa­tions, cette deuxième sec­tion pro­pose une ana­lyse à micro-échelle de l’économie popu­laire boli­vienne. Cette échelle d’observation permet de mettre en évi­dence les logiques d’émergence et de fonc­tion­ne­ment de ces orga­ni­sa­tions, notam­ment au tra­vers de leur inser­tion dans des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels, ainsi que les liens éta­blis par les acteurs entre la pau­vreté et les inégalités.

2.1. Des orga­ni­sa­tions d’économie populaire

14L’Association arti­sa­nale boli­vienne « Señor de Mayo » et le Centre de pro­mo­tion et de for­ma­tion des femmes ayma­ras « Tika Tanka » (CPFOMAT) sont deux orga­ni­sa­tions de l’économie popu­laire boli­vienne nées lors du chan­ge­ment de modèle éco­no­mique des années 1980. La pre­mière, l’association Señor de Mayo, voit le jour entre 1987 et 1989 à El Alto, ville atte­nante à La Paz que la migra­tion sou­te­nue des pay­sans et des mineurs de l’Altiplano com­mence alors à trans­for­mer en zone péri­ur­baine sinis­trée. Après avoir béné­fi­cié d’une for­ma­tion en tis­sage octroyée par une ONG locale, CEMTA, une cen­taine de nou­veaux cita­dins sans emploi, en grande partie des femmes, se consti­tuent en groupes de pro­duc­tion, eux-mêmes ras­sem­blés en asso­cia­tion. Les « lea­ders » de chaque groupe, dési­gnés comme tels par les membres, ont pour tâche de « trou­ver des matières pre­mières » (sacar mate­ria prima) pour démar­rer la pro­duc­tion. Les membres apportent les moyens de pro­duc­tion – de simples aiguilles à tri­co­ter – à titre indi­vi­duel et « mettent seule­ment leur tra­vail » (solo ponen su tra­bajo). L’accès à l’association se veut ouvert à toute per­sonne du quar­tier ou de la ville dis­po­sée à apprendre le métier en met­tant « de l’intérêt et de la moti­va­tion » (interés y ganas). Le tra­vail est réa­lisé à domi­cile, chaque groupe se réunis­sant une fois par semaine pour dis­tri­buer les com­mandes et les matières pre­mières, contrô­ler la qua­lité, l’améliorer par l’échange de connais­sances et cen­tra­li­ser les pro­duits finis. L’association a pour rôle de trou­ver des débou­chés com­mer­ciaux et des finan­ce­ments pour des for­ma­tions et des inves­tis­se­ments collectifs.

15 Environ 350 US $ en 2006.

15La seconde orga­ni­sa­tion, CPFOMAT, est active dans les com­mu­nau­tés rurales de la muni­ci­pa­lité de Comanche, dans la région de l’Altiplano au sud-ouest de La Paz (voir carte ci-des­sous). L’incidence de la pau­vreté y est bien plus élevée qu’à El Alto (67,2 % contre 39,7 % en 2004) et pro­vient essen­tiel­le­ment de l’insuffisance des reve­nus agri­coles. Au début des années 1980, CPFOMAT exé­cute des pro­jets d’alimentation, de santé et d’éducation du Programme ali­men­taire mon­dial. Avec le sou­tien de Caritas boli­vienne, il pro­pose ensuite des for­ma­tions en pro­duc­tion arti­sa­nale devant per­mettre de créer de nou­veaux reve­nus moné­taires. Des « Centres pro­duc­tifs en arti­sa­nat » sont mis en place dans cer­taines com­mu­nau­tés, consti­tués de groupes d’une quin­zaine de femmes. De même que dans le cas de Señor de Mayo, l’accès à ces groupes se veut ouvert aux per­sonnes dési­reuses d’y tra­vailler. L’approvisionnement en matières pre­mières – essen­tiel­le­ment de la laine de mouton et d’alpaga – est indi­vi­duel ; il pro­vient en partie de trou­peaux fami­liaux et en partie de l’achat sur des foires locales. Le tis­sage se réa­lise au moyen de métiers à tisser, dont le coût est élevé15 et qui sont ache­tés col­lec­ti­ve­ment grâce à des cofi­nan­ce­ments d’organisations d’appui. La com­mer­cia­li­sa­tion et la recherche de fonds sont assu­rées par CPFOMAT.

Figure 1 : Incidence de la pau­vreté extrême en Bolivie par sec­tion municipale

Source : Institut natio­nal de sta­tis­tiques de Bolivie, base de don­nées « Objectifs du Millénaire pour le Développement » (2004).

16 IFAT est un réseau inter­na­tio­nal de pro­duc­teurs, de maga­sins et d’opérateurs du com­merce équitable(…)

17 L’ensemble de ces chiffres concerne l’année 2006. L’estimation du revenu équi­valent par jour de tr(…)

16Ces deux orga­ni­sa­tions connaissent des tra­jec­toires dif­fé­ren­ciées. À partir des années 1990, Señor de Mayo conso­lide ses réseaux de com­mer­cia­li­sa­tion, notam­ment auprès de clients du com­merce équi­table membres d’IFAT16. Parallèlement, l’association déve­loppe une solide stra­té­gie de rela­tions ins­ti­tu­tion­nelles avec des orga­ni­sa­tions d’appui. Mettant à profit la proxi­mité avec la ville de La Paz, elle noue des contacts avec plu­sieurs ONG et fon­da­tions, mini­mi­sant de la sorte les rela­tions de dépen­dance et les condi­tion­na­li­tés contraires à ses propres objec­tifs. Finalement, des rela­tions stables s’établissent avec trois orga­ni­sa­tions dont les domaines d’appui, com­plé­men­taires, sont clai­re­ment défi­nis : l’association suisse Chacaltaya rem­plit le rôle de conseiller et de pro­mo­teur com­mer­cial à l’étranger ; l’association catho­lique ita­lienne AdGente assure le ren­for­ce­ment ins­ti­tu­tion­nel et finance des infra­struc­tures ; la fon­da­tion suisse Avina sou­tient la for­ma­tion de lea­ders et de nou­veaux pro­duc­teurs. De manière trans­ver­sale, l’ONG de coopé­ra­tion cana­dienne CECI met Señor de Mayo en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions sociales de ce pays, dont plu­sieurs deviennent ses clients. À El Alto, Señor de Mayo est consi­dé­rée comme une ini­tia­tive « de base » ayant connu un franc succès : ses pro­duits sont vendus à l’étranger, elle compte envi­ron 400 membres et dis­pose d’un édi­fice et d’équipements admi­nis­tra­tifs propres. Le revenu équi­valent par jour de tra­vail se situe autour de 1,5 US $, avec cer­taines varia­tions selon les produits17. Ces reve­nus ne sont tou­te­fois pas constants sur l’année, condui­sant les pro­duc­teurs à com­bi­ner leur tra­vail pour Señor de Mayo avec de petites acti­vi­tés pro­duc­tives urbaines ou agri­coles ; ils res­tent, pour la plu­part, infé­rieurs à l’équivalent jour­na­lier du salaire mini­mum légal (2,5 US $ en 2006).

18 Selon la même méthode d’estimation que pour Señor de Mayo (don­nées de 2006).

17CPFOMAT ne béné­fi­cie pas d’une stra­té­gie aussi maî­tri­sée de com­mer­cia­li­sa­tion et de rela­tions ins­ti­tu­tion­nelles. Les pro­duits sont pro­po­sés lors de foires arti­sa­nales locales, où les ventes sont faibles. Le finan­ce­ment des inves­tis­se­ments, en par­ti­cu­lier des métiers à tisser, est erra­tique et insuf­fi­sant dans la plu­part des groupes. Dans la seconde moitié des années 1990, CPFOMAT béné­fi­cie du fonds gou­ver­ne­men­tal de pro­mo­tion indi­gène « LIL Indígena ». Il permet de finan­cer des inves­tis­se­ments pro­duc­tifs, mais est limité dans le temps et les mon­tants octroyés sont faibles. À la même époque, CPFOMAT entre en contact avec le Centre de déve­lop­pe­ment inté­gral de la femme aymara (CDIMA). Située à El Alto, cette orga­ni­sa­tion boli­vienne devient le prin­ci­pal sou­tien de CPFOMAT, consti­tuant, de l’avis de ses diri­geantes, à la fois une « chance » et une « ins­ti­tu­tion au-dessus d’eux ». CDIMA offre un appui global, allant de la for­ma­tion tech­nique à l’appui à la com­mer­cia­li­sa­tion et à la recherche de finan­ce­ments. Cette orga­ni­sa­tion est elle-même finan­cée par la coopé­ra­tion nor­vé­gienne au déve­lop­pe­ment, dont elle exé­cute des pro­jets plu­ri­an­nuels. Depuis 2003, un objec­tif cen­tral dans le domaine pro­duc­tif est l’amélioration de la qua­lité et l’accès au com­merce équi­table local et d’exportation. Le bilan est tou­te­fois mitigé. En 2006, CPFOMAT compte envi­ron 150 membres répar­tis en 12 groupes de pro­duc­tion, mais les reve­nus sont faibles – entre 0,5 et 0,8 US $ par jour de tra­vail pour la plu­part des pro­duits, attei­gnant 1,3 US $ dans le cas de châles éla­bo­rés en laine d’alpaga18– et irré­gu­liers. La ren­ta­bi­lité des groupes n’est pas assu­rée et la dépen­dance vis-à-vis de CDIMA est forte.

2.2. Insertion aux struc­tures de marché et rôle du cadre institutionnel

18Trois prin­ci­paux ensei­gne­ments peuvent être tirés de ces études de cas. En pre­mier lieu, l’émergence de ces orga­ni­sa­tions repose sur la mobi­li­sa­tion du monde popu­laire, qu’il s’agisse des réseaux urbains parmi la popu­la­tion migrante d’El Alto ou des struc­tures com­mu­nau­taires du monde rural. Leur fonc­tion­ne­ment se fonde sur la mise en valeur des savoir-faire locaux, en l’occurrence le tis­sage arti­sa­nal, afin de miti­ger cer­tains fac­teurs de la pau­vreté – le chô­mage et le sous-emploi urbain dans le cas d’El Alto, l’insuffisance des reve­nus agri­coles dans celui de Comanche. La valo­ri­sa­tion du tra­vail est affir­mée au tra­vers du prin­cipe de libre adhé­sion des per­sonnes dési­reuses de rejoindre les groupes de pro­duc­tion. Les inves­tis­se­ments ne sont pas absents, mais les tech­no­lo­gies employées sont glo­ba­le­ment peu intenses en capi­tal. Les équi­pe­ments ou infra­struc­tures les plus coû­teux (métiers à tisser des groupes de CPFOMAT, bâti­ment et équi­pe­ment admi­nis­tra­tif de Señor de Mayo) sont acquis en pro­priété col­lec­tive grâce à des cofi­nan­ce­ments. Les rap­ports de pro­duc­tion entre asso­ciés ne sont pas de type capi­ta­liste. Ce fonc­tion­ne­ment, enfin, n’est pas tran­si­toire : ces orga­ni­sa­tions pour­suivent ce même modèle depuis une ving­taine d’années.

19En deuxième lieu, la péren­ni­sa­tion de ces orga­ni­sa­tions dépend de leur capa­cité à s’insérer aux struc­tures de marché, tout en main­te­nant en leur sein d’autres formes d’intégration des pra­tiques éco­no­miques. La consti­tu­tion de groupes de pro­duc­tion ras­sem­blés en asso­cia­tions, centres ou réseaux repré­sente une constante de ce type d’organisations. Ils forment l’étayage micro-ins­ti­tu­tion­nel sur lequel se greffent les pra­tiques éco­no­miques. Ainsi, des matières pre­mières, des com­mandes, des savoir-faire, des équi­pe­ments sont échan­gés ou par­ta­gés au sein des groupes et, paral­lè­le­ment, cen­tra­li­sés et redis­tri­bués au niveau de l’association, du centre ou du réseau. Ces pra­tiques relèvent des deux prin­cipes, dis­tincts et com­plé­men­taires, de réci­pro­cité et de redis­tri­bu­tion au sens de Karl Polanyi. Le prin­cipe de réci­pro­cité pose la recon­nais­sance des inter­dé­pen­dances entre per­sonnes, égales mais dif­fé­rentes et de ce fait com­plé­men­taires, au sein d’un tout social. Celui de redis­tri­bu­tion, l’interdépendance de per­sonnes de sta­tuts dif­fé­rents et occu­pant de ce fait une posi­tion cen­trale ou au contraire péri­phé­rique au sein d’une struc­ture sociale. Les orga­ni­sa­tions de l’économie popu­laire s’appuient à la fois sur des rela­tions hori­zon­tales de com­plé­men­ta­rité tech­nique ou orga­ni­sa­tion­nelle entre membres et sur des rela­tions ver­ti­cales autour des lea­ders qui assurent une cen­tra­li­sa­tion néces­saire pour accé­der à des débou­chés com­mer­ciaux, à des finan­ce­ments et à des appuis. Cependant, ces orga­ni­sa­tions s’insèrent, afin notam­ment d’assurer leur appro­vi­sion­ne­ment en intrants et la vente de leurs pro­duits, aux struc­tures de marché domi­nées par le prin­cipe d’échange-commutation. Les moda­li­tés pré­cises de cette inser­tion consti­tuent un déter­mi­nant de leur capa­cité à assu­rer des reve­nus stables et d’un niveau adé­quat à leurs membres : alors que Señor de Mayo a diver­si­fié sa clien­tèle, y com­pris à l’étranger, et a accès à des moda­li­tés de com­merce équi­table, CPFOMAT com­mer­cia­lise ses pro­duits sur les foires locales où les ventes sont irré­gu­lières et les rému­né­ra­tions, faibles.

20Toutefois, les dif­fé­rences de reve­nus ne pro­viennent pas uni­que­ment de la plus ou moins grande habi­leté des lea­ders à posi­tion­ner leurs orga­ni­sa­tions au sein de niches de marché. Plus pro­fon­dé­ment, et c’est là le troi­sième ensei­gne­ment de ces études de cas, la capa­cité des orga­ni­sa­tions de l’économie popu­laire à s’insérer favo­ra­ble­ment dans les struc­tures de marché dépend de l’institutionnalisation des formes d’intégration de l’économie dans des dis­po­si­tifs dont le niveau les dépasse. Les orga­nismes de com­merce équi­table consti­tuent l’un de ces dis­po­si­tifs. Ils arti­culent l’échange-commutation entre orga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs en concur­rence pour l’accès à ces débou­chés et cher­chant eux-mêmes à diver­si­fier leur clien­tèle avec la réci­pro­cité et la redis­tri­bu­tion au tra­vers de la dis­cri­mi­na­tion posi­tive des petits pro­duc­teurs du Sud par les consom­ma­teurs. Les orga­ni­sa­tions d’appui à l’économie popu­laire repré­sentent un second type, plus géné­ral, de ces dis­po­si­tifs : elles per­mettent aux pro­duc­teurs de s’insérer plus favo­ra­ble­ment aux struc­tures de marché grâce aux res­sources qu’elles leur redis­tri­buent. Dans les deux cas, la pos­si­bi­lité pour les acteurs de l’économie popu­laire d’influer sur ces dis­po­si­tifs est limitée.

2.3. Les orga­ni­sa­tions d’appui à l’économie popu­laire, la pau­vreté et les inégalités

21Les orga­ni­sa­tions d’appui occupent donc une place signi­fi­ca­tive dans le cadre ins­ti­tu­tion­nel per­met­tant le déploie­ment de l’économie popu­laire au sein des struc­tures de marché. Elles se com­posent, dans le cas boli­vien, d’organismes liés à la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, et, dans une moindre mesure, de struc­tures gou­ver­ne­men­tales et d’œuvres reli­gieuses. La réduc­tion de la pau­vreté consti­tue l’objectif-cadre de ces organisations19, qui rejoignent sur ce plan très géné­ral les acteurs de l’économie popu­laire. Cependant, les diag­nos­tics posés par les acteurs de l’économie popu­laire et par les orga­ni­sa­tions d’appui divergent. Pour les pre­miers, les dis­cri­mi­na­tions eth­nico-cultu­relles sont la prin­ci­pale cause de pau­vreté en Bolivie : elles engendrent des struc­tures sociales inéga­li­taires per­met­tant l’exploitation des « petits pro­duc­teurs indiens » de l’économie popu­laire par « l’oligarchie ». Selon cette ana­lyse, l’oligarchie, au pou­voir jusqu’à l’élection d’Evo Morales, a promu des struc­tures de marché et des régu­la­tions macro-éco­no­miques favo­ri­sant les déten­teurs de capi­taux au détri­ment des sec­teurs popu­laires. En corol­laire, les enti­tés de l’économie popu­laire ont dû se tour­ner vers les orga­ni­sa­tions de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale pour obte­nir des appuis, géné­ra­le­ment ponc­tuels et soumis à condi­tions, mais indis­pen­sables à leur fonc­tion­ne­ment. Quant aux orga­ni­sa­tions de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, elles affichent une ana­lyse essen­tiel­le­ment tech­nique et dépolitisée20 de la pau­vreté, consi­dé­rée comme le résul­tat d’une com­pé­ti­ti­vité insuf­fi­sante des micro-entre­prises et autres unités de pro­duc­tion de bas niveau de capi­ta­li­sa­tion. Il s’ensuit que leur accès aux mar­chés et leur pro­duc­ti­vité doivent être amé­lio­rés, par la mise en rela­tion avec de nou­veaux clients, la prise en charge de cer­tains coûts de com­mer­cia­li­sa­tion, de cer­tains inves­tis­se­ments et de for­ma­tions tech­niques. Les régu­la­tions macro-éco­no­miques et les struc­tures mar­chandes ne sont donc pas mises en cause, mais la redis­tri­bu­tion de res­sources doit amé­lio­rer l’intégration des enti­tés de l’économie popu­laire à ces struc­tures. La réduc­tion des inéga­li­tés appa­raît alors comme le résul­tat, mathé­ma­tique, de celle de la pauvreté.

19 Au moment de l’enquête en 2005-2007 ; les objec­tifs des orga­nismes d’appui ont tou­te­fois pu évolue(…)

20 Bruno Lautier (2001) a montré com­ment dans le dis­cours de la Banque mon­diale, prin­ci­pal promoteur(…)

22De tels dis­po­si­tifs d’appui peuvent effec­ti­ve­ment contri­buer à péren­ni­ser cer­taines orga­ni­sa­tions d’économie popu­laire, comme l’illustre le cas de l’association Señor de Mayo. Cependant, les moda­li­tés pour y accé­der peuvent accroître les inéga­li­tés au sein de l’économie popu­laire, en favo­ri­sant les enti­tés qui sont déjà les plus conso­li­dées. Globalement, le para­digme de l’aide au déve­lop­pe­ment depuis les années 1990 se fonde sur l’hypothèse que la proxi­mité avec les popu­la­tions béné­fi­ciaires permet une plus grande adé­qua­tion avec leurs besoins et ainsi une plus grande effi­cience dans l’utilisation des moyens à dis­po­si­tion. Le tra­vail direct avec les popu­la­tions du Sud est donc pri­vi­lé­gié sur celui avec les États (Corsino, 1997). À cette fin, les orga­nismes de coopé­ra­tion mettent en place des par­te­na­riats mul­tiples, contrac­tant des ONG de leur propre pays ou du pays béné­fi­ciaire, qui à leur tour exé­cutent leurs pro­grammes au tra­vers d’organisations de base dites « de contre­par­tie ». Dans ce schéma, les maillons suc­ces­sifs de la chaîne de la coopé­ra­tion se financent en assu­mant divers contrats d’exécution.

23Une consé­quence de ce type de schéma est la mul­ti­pli­cité des objec­tifs des dis­po­si­tifs d’appui, que l’objectif-cadre de réduc­tion de la pau­vreté, extrê­me­ment large, peut dif­fi­ci­le­ment rendre cohé­rents. Bien plus, le carac­tère mul­ti­di­men­sion­nel et l’extension de la pau­vreté en Bolivie laissent des degrés d’interprétation consi­dé­rables à chaque maillon de la chaîne. Du point de vue des acteurs de l’économie popu­laire, la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale et ses orga­ni­sa­tions connexes se pré­sentent comme une nébu­leuse dans laquelle il s’agit de trou­ver des portes d’entrée. Un grand nombre de ces orga­ni­sa­tions pri­vi­lé­gie de plus les méca­nismes de marché pour déli­vrer leurs appuis, y voyant un mode d’allocation de leurs res­sources plus effi­cace que le ciblage direct des béné­fi­ciaires. Le profil effec­tif des béné­fi­ciaires et l’impact des appuis sont alors rare­ment éva­lués, ne serait-ce qu’en raison des coûts engen­drés. Cependant, les capa­ci­tés requises pour accé­der à ces dis­po­si­tifs sont consi­dé­rables, en termes d’organisation, de temps, d’accès à l’information et de dis­po­ni­bi­lité de fonds néces­saires aux cofi­nan­ce­ments. Parmi les quelque sept dixièmes de la popu­la­tion boli­vienne vivant sous la ligne de pau­vreté, ces capa­ci­tés sont d’autant plus grandes que l’on se rap­proche de cette ligne. Les dif­fi­cul­tés de CPFOMAT à accé­der à des dis­po­si­tifs d’aide à la com­mer­cia­li­sa­tion montrent com­ment des condi­tions de départ défa­vo­rables ont des effets cumu­la­tifs sur les inéga­li­tés et sur la pau­vreté. De manière géné­rale, les res­tric­tions propres au milieu rural boli­vien, dues à la faible diver­si­fi­ca­tion pro­duc­tive et aux coûts élevés de tran­sac­tion, conju­guées à celles des orga­ni­sa­tions de femmes, décou­lant notam­ment de leur moindre édu­ca­tion for­melle et du temps absorbé par le tra­vail domes­tique, limitent for­te­ment l’accès à ces dis­po­si­tifs pour les frac­tions les plus pauvres de la population.

24L’observation à micro-échelle des enti­tés de l’économie popu­laire et de leurs orga­ni­sa­tions d’appui mène donc à une double conclu­sion. Premièrement, les orga­ni­sa­tions d’appui peuvent jouer un rôle posi­tif dans la conso­li­da­tion de cer­taines orga­ni­sa­tions de l’économie popu­laire en amé­lio­rant leur inser­tion aux struc­tures de marché. Cependant, les moda­li­tés d’accès à ces appuis sont res­tric­tives pour les enti­tés de l’économie popu­laire en plus grande dif­fi­culté. Les mesures de réduc­tion de la pau­vreté peuvent donc, para­doxa­le­ment, aug­men­ter les inéga­li­tés au sein de l’économie popu­laire. Deuxièmement, les orga­ni­sa­tions d’appui, liées pour la plu­part à la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale au déve­lop­pe­ment, ne mettent pas en cause les régu­la­tions macro-éco­no­miques pou­vant entra­ver le déve­lop­pe­ment de l’économie popu­laire. Une ana­lyse com­plé­men­taire de ces régu­la­tions, par une obser­va­tion à macro-échelle, est donc néces­saire pour situer l’économie popu­laire dans son contexte d’ensemble.

3. L’économie popu­laire et les régu­la­tions macro-économiques

25Les régu­la­tions macro-éco­no­miques depuis le début du Plan d’ajustement struc­tu­rel en 1985 ont ménagé une place chan­geante à l’économie popu­laire boli­vienne. Elles ont été for­gées non seule­ment par les gou­ver­ne­ments, mais aussi par les orga­nismes de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, notam­ment mul­ti­la­té­raux, jouis­sant d’une forte influence dans le pays. Les régu­la­tions affec­tant l’économie popu­laire dépendent en grande partie de l’articulation éta­blie par ces acteurs entre l’économique et le social autour de l’équilibre entre deux variables clefs : l’efficience et l’équité. L’efficience fait essen­tiel­le­ment réfé­rence à l’optimisation des moyens enga­gés, notam­ment dans les pro­ces­sus de pro­duc­tion ; l’équité pose la ques­tion du niveau d’inégalités sou­te­nable du point de vue de la jus­tice et de la sta­bi­lité sociales. Depuis 1985, plu­sieurs formes de com­pro­mis entre ces deux variables se sont suc­cédé en Bolivie, déter­mi­nant fina­le­ment trois grandes périodes : de 1985 à la réforme admi­nis­tra­tive de 1994 ; de 1994 à la chute du gou­ver­ne­ment de Sánchez de Lozada en 2003 et à l’élection d’Evo Morales fin 2005 ; et l’« ère Morales » depuis 2006.

3.1. 1985-1994 : marché et privatisation

26La pre­mière phase, qui s’étend de 1985 à 1994 envi­ron, cor­res­pond à la mise en place d’une éco­no­mie « de marché » en Bolivie. Entre 1982, date du retour à des gou­ver­ne­ments élus, et 1985, le pays tra­verse une crise mar­quée par la réces­sion éco­no­mique, la ces­sa­tion de paie­ment de la dette publique exté­rieure, puis l’hyperinflation. Dans ce contexte, la Nouvelle Politique Économique, qui signe le début de l’ajustement struc­tu­rel, est adop­tée par décret pré­si­den­tiel et avec le sou­tien des Institutions finan­cières inter­na­tio­nales et des agences de coopé­ra­tion bila­té­rale dont les gou­ver­ne­ments siègent au Club de Paris. Le marché, com­biné à la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, appa­raît alors comme le méca­nisme non seule­ment le plus effi­cient, mais aussi le plus équi­table pour l’allocation de l’ensemble des res­sources. En consé­quence des struc­tures de marché sont pro­gres­si­ve­ment mises en place pour les échanges de mar­chan­dises, de main-d’œuvre, de capi­taux, puis de res­sources natu­relles, notam­ment en hydro­car­bures. Cette vision ne se can­tonne pas, durant cette pre­mière phase, à quelques tech­no­crates ou à la classe poli­tique. Elle se dif­fuse dans la société au point que, au milieu des années 1990, des socio­logues boli­viens estiment que « les sys­tèmes d’action et d’interrelation sociale [des tra­vailleurs de l’économie « infor­melle »] ont désor­mais pour scé­na­rio non plus l’État ou le poli­tique, mais le marché » (Calderón et Laserna, 1995, p. 52).

27Jusqu’au début des années 1990, les bons résul­tats des indi­ca­teurs macro-éco­no­miques, en par­ti­cu­lier la maî­trise de l’inflation, suf­fisent à affir­mer le succès de cette poli­tique. Dans ce cadre, les poli­tiques sociales appa­raissent comme des formes d’intervention de l’État mena­çant l’efficience des mar­chés et devant donc être mini­mi­sées. Entre 1985 et 1989, seul fonc­tionne, et avec de nom­breuses limi­ta­tions, un Fonds natio­nal d’urgence pour la créa­tion d’emplois tem­po­raires (Instituto Prisma, 2000). Durant cette période, les agences offi­cielles bila­té­rales et mul­ti­la­té­rales consacrent plus de 80 % de leurs res­sources au pro­gramme d’ajustement et à l’aide à la balance des paie­ments. Les quelques 20 % res­tants, cor­res­pon­dant à moins de 50 mil­lions US $, repré­sentent pour­tant plus de 65 % de « l’investissement social » du gou­ver­ne­ment boli­vien (Gondrie et al., 1993, p. 30). Ainsi, les ins­ti­tu­tions et les régu­la­tions macro-éco­no­miques mises en place durant cette période ne pré­voient pas de place spé­ci­fique pour l’économie popu­laire. Les sou­tiens reçus par cer­taines enti­tés, en géné­ral les grou­pe­ments ou asso­cia­tions, sont essen­tiel­le­ment privés, provenantd’ONG, de fon­da­tions natio­nales ou inter­na­tio­nales d’assistance sociale ou d’œuvres religieuses.

21 Tel que défini par les sta­tis­ti­ciens de l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail et des Instituts(…)

28Les pro­fondes trans­for­ma­tions dans la dis­tri­bu­tion des richesses pro­vo­quées par le pas­sage à l’économie de marché ne sont connues que de manière frag­men­taire. La média­ti­sa­tion de la situa­tion pré­oc­cu­pante de cer­tains groupes sociaux – en par­ti­cu­lier les quelques 23 000 mineurs syn­di­ca­li­sés de l’entreprise éta­tique COMIBOL licen­ciés en 1985 –tend à occul­ter la dété­rio­ra­tion des reve­nus d’autres caté­go­ries moins visibles, comme les pay­sans de l’Altiplano et les tra­vailleurs du sec­teur infor­mel urbain21. À partir de la seconde moitié du mandat pré­si­den­tiel de Jaime Paz Zamorra (1989-93), la per­sis­tance des pro­blèmes dits « sociaux » – la pau­vreté et les inéga­li­tés – et l’incapacité des méca­nismes de marché à les résoudre deviennent patentes. Premier pas d’un pro­ces­sus de remise en cause des rela­tions entre effi­cience et équité, le gou­ver­ne­ment, sou­tenu par les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, tente alors de pro­mou­voir la par­ti­ci­pa­tion des plus pauvres au marché en amé­lio­rant leur « capi­tal humain » en santé et en édu­ca­tion. Toutefois, cette poli­tique, qui reste conforme au para­digme du marché, ne béné­fi­cie que de faibles moyens et reste sans effet notable.

3.2. 1994-2005 : les sec­teurs popu­laires comme acteurs éco­no­miques… de seconde classe

29En 1994-1995, une impor­tante réforme admi­nis­tra­tive, com­pre­nant com­prend des lois de Participation popu­laire, de Décentralisation et de Municipalisation, marque une nou­velle étape dans l’évolution de la vision gou­ver­ne­men­tale des liens entre effi­cience et équité. Elle intro­duit un décou­page du ter­ri­toire boli­vien en muni­ci­pa­li­tés, qui deviennent le niveau pri­vi­lé­gié de concep­tion et d’application de poli­tiques de déve­lop­pe­ment dit « local ». Le bilan de cette réforme est com­plexe. D’une part, elle permet au gou­ver­ne­ment cen­tral de gagner un contrôle inédit sur l’ensemble du ter­ri­toire (Lavaud, 2001). D’autre part, elle entraîne une redis­tri­bu­tion consi­dé­rable de res­sources fis­cales en faveur des muni­ci­pa­li­tés les plus pauvres, notam­ment rurales. Les nou­velles poli­tiques de déve­lop­pe­ment local ren­forcent de plus cer­taines orga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs par des par­te­na­riats dits « public-privé » avec les muni­ci­pa­li­tés et avec des orga­nismes de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale. Deux grandes nou­veau­tés se dégagent fina­le­ment : pre­miè­re­ment, l’équité est désor­mais pensée comme une variable néces­si­tant l’intervention de l’État, même si elle se réduit pour l’heure à une redis­tri­bu­tion fis­cale entre muni­ci­pa­li­tés. Deuxièmement, les orga­ni­sa­tions de l’économie popu­laire, mais non en géné­ral les ini­tia­tives indi­vi­duelles et les micro-entre­prises fami­liales iso­lées, sont éle­vées au rang de sujets de poli­tiques éco­no­miques. Néanmoins, cet inté­rêt subit du gou­ver­ne­ment pour l’économie popu­laire ne doit pas occul­ter que les entre­pre­neurs capi­ta­listes res­tent ses prin­ci­paux alliés poli­tiques et les béné­fi­ciaires de mesures tou­jours plus radi­cales de déré­gu­la­tion de l’économie22 visant à encou­ra­ger les inves­tis­se­ments natio­naux et étrangers.

22 Notamment la loi n° 1182 du 17 sep­tembre 1990 sur les inves­tis­se­ments étran­gers et la loi n° 1689(…)

30Par ailleurs, la Bolivie accède en 1997 à l’Initiative en faveur des pays pauvres très endet­tés. L’objectif de réduc­tion de la pau­vreté, auquel les res­sources d’allègement de la dette sont subor­don­nées, devient une nou­velle variable des poli­tiques éco­no­miques et sociales. D’un côté, les poli­tiques nées de cette Initiative ren­forcent cer­tains acquis de la réforme de 1994-1995 : recon­nais­sance de la contri­bu­tion des enti­tés de l’économie popu­laire, notam­ment cette fois des micro-entre­prises, au pro­duit inté­rieur et, par­tant, appui à l’amélioration de leur com­pé­ti­ti­vité ; par­ti­ci­pa­tion des repré­sen­tants d’organisations de l’économie popu­laire à des Dialogues natio­naux (1997, 2000, 2003) défi­nis­sant les prio­ri­tés pour l’emploi de ces fonds. Dans la pra­tique tou­te­fois, la dif­fi­culté à mettre en place des poli­tiques pour l’économie popu­laire, alliée au manque de volonté poli­tique, font qu’une grande partie des res­sources béné­fi­cie fina­le­ment aux moyennes et grandes entre­prises, créa­trices de la majeure partie du pro­duit inté­rieur mais seule­ment d’une faible pro­por­tion de l’emploi (Farah, 2003). Au-delà du dis­cours, les pro­duc­teurs de l’économie popu­laire res­tent donc des acteurs éco­no­miques de seconde classe, alors que les poli­tiques sociales conti­nuent d’être stric­te­ment enca­drées par le prin­cipe de non-affec­ta­tion de l’efficience des marchés.

3.3. Depuis 2006 : une place pour les sec­teurs popu­laires dans une éco­no­mie « mixte » ?

31En 2003, une nou­velle Stratégie de réduc­tion de la pau­vreté com­mence à être éla­bo­rée, qui affiche pour objec­tif la mise en place d’un modèle de crois­sance « de base large », incluant les sec­teurs popu­laires. Elle est inter­rom­pue par un violent mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion de ces mêmes sec­teurs, connu comme la « guerre du Gaz », contre la poli­tique « néo­li­bé­rale » du gou­ver­ne­ment de Sánchez de Lozada. Celui-ci est forcé à l’exil, alors que s’ouvre une période d’instabilité poli­tique qui débouche fina­le­ment sur l’élection à la pré­si­dence d’Evo Morales, en décembre 2005. L’exploitation du gaz natu­rel devient alors la thé­ma­tique cen­trale à partir de laquelle le gou­ver­ne­ment Morales remet en cause le modèle d’économie de marché et d’accumulation privée du capi­tal des deux décen­nies pré­cé­dentes : il l’accuse de conduire à la cap­ta­tion de l’excédent éco­no­mique par les entre­prises capi­ta­listes, notam­ment trans­na­tio­nales, et de se fonder, à l’intérieur du pays, sur des rap­ports his­to­riques d’exploitation, dont le néo­li­bé­ra­lisme consti­tue­rait le der­nier avatar. Dans ce cadre, les poli­tiques de réduc­tion de la pau­vreté sont consi­dé­rées comme une com­pen­sa­tion, par nature insa­tis­fai­sante, d’un modèle inéqui­table. Ce diag­nos­tic appelle une trans­for­ma­tion radi­cale des ins­ti­tu­tions et des poli­tiques éco­no­miques et sociales.

23 Données de l’Unité d’analyse de poli­tiques sociales et éco­no­miques du gou­ver­ne­ment boli­vien (UDAPE(…)

32La « récu­pé­ra­tion » de la pro­priété des hydro­car­bures et leur indus­tria­li­sa­tion consti­tuent la pièce maî­tresse du Plan de déve­lop­pe­ment du gou­ver­ne­ment Morales. En 2006, le gou­ver­ne­ment natio­na­lise les res­sources en hydro­car­bures, déga­geant d’importants reve­nus qui ali­mentent le budget et les inves­tis­se­ments publics. Inférieurs à 600 mil­lions US $ par an jusqu’en 2005, ces inves­tis­se­ments passent à 762 mil­lions US $ en 2006, 1 104 en 2007, puis 1 407 en 2008 et 1 871 prévus pour 200923. Ils sont des­ti­nés à la construc­tion d’infrastructures, à la trans­for­ma­tion des res­sources natu­relles, à la créa­tion d’entreprises mixtes et à l’encouragement des formes asso­ciées de pro­duc­tion et des orga­ni­sa­tions de pro­priété col­lec­tive. L’ensemble de ces mesures a pour fina­lité la diver­si­fi­ca­tion de l’économie par la mise en place, orches­trée par le gou­ver­ne­ment, d’une nou­velle « Matrice pro­duc­tive » devant inclure les sec­teurs popu­laires. La construc­tion d’infrastructures, notam­ment rou­tières, doit ainsi favo­ri­ser « l’intégration phy­sique, sociale, cultu­relle et éco­no­mique du pays » en don­nant aux « acteurs pro­duc­tifs » les infra­struc­tures néces­saires pour « déve­lop­per leurs acti­vi­tés » (Ministerio de Planificación y Desarrollo de Bolivia, 2006, p. 160). La trans­for­ma­tion des res­sources natu­relles, par dif­fé­rents modèles d’investissement incluant des entre­prises mixtes, doit assu­rer la base de la Matrice pro­duc­trice par un pro­ces­sus d’accumulation du capi­tal contrôlé par l’État et devant créer des emplois. Enfin, le ren­for­ce­ment des « unités, asso­cia­tions et com­mu­nau­tés de pro­duc­teurs de bas niveau de déve­lop­pe­ment » par des pro­jets gou­ver­ne­men­taux per­met­tant « l’accès aux tech­no­lo­gies modernes, l’assistance tech­nique, la dota­tion en ser­vices finan­ciers et de nor­ma­li­sa­tion, cer­ti­fi­ca­tion et accré­di­ta­tion de qua­lité » doit assu­rer leur inclu­sion dans cette Matrice (ibid., p. 146).

33Les prin­cipes d’efficience et d’équité trouvent dans ce modèle une arti­cu­la­tion radi­ca­le­ment nou­velle : ils ne sont plus consi­dé­rés comme le résul­tat d’une poli­tique éco­no­mique et de mesures sociales sépa­rées, mais sont sup­po­sées décou­ler de l’inclusion des sec­teurs popu­laires dans la nou­velle Matrice pro­duc­tive du pays. De la sorte, ces sec­teurs doivent béné­fi­cier de nou­veaux reve­nus per­met­tant de réduire les inéga­li­tés socio-éco­no­miques et la pau­vreté tout en contri­buant à une plus grande effi­cience de l’économie dans son ensemble. Au niveau macro-ins­ti­tu­tion­nel, ce nou­veau modèle peut être décrit comme celui d’une éco­no­mie mixte, sur le plan des formes de pro­priété, à la fois pri­vées et éta­tiques, et des formes d’intégration de l’économie. Les struc­tures de marché exis­tantes sont désor­mais cen­sées s’articuler aux sché­mas de redis­tri­bu­tion ini­tiés par le gou­ver­ne­ment ainsi qu’aux logiques réci­pro­ci­taires et redis­tri­bu­tives des orga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs fon­dées sur la pro­priété col­lec­tive. Ce modèle ménage une place poten­tielle d’une ampleur sans doute inédite à l’économie popu­laire boli­vienne en pro­po­sant un cadre macro-ins­ti­tu­tion­nel cohé­rent avec ses prin­cipes de fonc­tion­ne­ment. Les effets pos­sibles sur la réduc­tion des inéga­li­tés socio-éco­no­miques et ainsi de la pau­vreté sont consi­dé­rables. Dans le même temps, ce modèle com­porte des risques de par­ti­cu­la­risme, notam­ment dans le choix des béné­fi­ciaires des poli­tiques redis­tri­bu­tives, pou­vant induire de nou­velles formes d’iniquité déjà dénon­cées par l’opposition. Le clien­té­lisme ainsi que les erreurs inhé­rentes à la pla­ni­fi­ca­tion peuvent de plus affec­ter néga­ti­ve­ment l’efficience de la nou­velle poli­tique économique.

Conclusion

34À partir du cas de la Bolivie, cet article a cher­ché à mon­trer la per­ti­nence d’une approche socioé­co­no­mique non évo­lu­tion­niste de la pau­vreté et des inéga­li­tés. Une telle approche conduit, dans le contexte latino-amé­ri­cain, à dis­tin­guer les logiques d’action et les pra­tiques éco­no­miques des sec­teurs popu­laires de celles des élites et à étu­dier l’insertion de ces pra­tiques, chan­geante selon les lieux et les époques, dans la société. Cette inser­tion s’appuie sur des ins­ti­tu­tions de dif­fé­rents niveaux et fai­sant inter­ve­nir dif­fé­rents types d’acteurs, y com­pris ceux, étran­gers, liés à la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale au déve­lop­pe­ment. Dans ce cadre d’analyse, la pau­vreté n’est pas attri­buée a priori à un stade de déve­lop­pe­ment infé­rieur de l’économie popu­laire par rap­port au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, ni à des effets néfastes du capi­ta­lisme ou des mar­chés. De tels effets peuvent exis­ter, du fait notam­ment de la créa­tion d’inégalités socio-éco­no­miques et de pau­vreté par divers méca­nismes de dis­cri­mi­na­tions et d’exclusion, mais ils doivent être éta­blis de manière spé­ci­fique. L’analyse du cas boli­vien depuis les années 1980 sug­gère ainsi qu’une cause de l’incidence par­ti­cu­liè­re­ment élevée de la pau­vreté dans ce pays réside dans un cadre ins­ti­tu­tion­nel excluant les sec­teurs popu­laires : deux décen­nies de pro­mo­tion de l’échange-commutation, au tra­vers de la créa­tion de struc­tures de marché, et de régu­la­tions favo­ri­sant la pro­priété privée, n’ont pas permis l’inclusion de cette partie de la popu­la­tion dans les dyna­miques de déve­lop­pe­ment. Les inéga­li­tés socio-éco­no­miques entre élites et sec­teurs popu­laires ainsi qu’au sein de ces sec­teurs ne se sont pas résor­bées, voire se sont creu­sées, y com­pris sous l’effet de nou­velles moda­li­tés d’appui à ces sec­teurs. Une partie, majo­ri­taire, de la popu­la­tion, conti­nue de vivre sous le seuil de pau­vreté. En régime démo­cra­tique, une telle situa­tion appelle, à court ou à long terme, un chan­ge­ment poli­tique. La montée de la cri­tique sociale du « néo­li­bé­ra­lisme » et l’arrivée au pou­voir de gou­ver­ne­ments « de gauche » dans la plu­part des pays latino-amé­ri­cains ces der­nières années incarnent ce chan­ge­ment. En Bolivie, l’élection d’Evo Morales a pour prin­ci­pal enjeu la mise en place d’un cadre ins­ti­tu­tion­nel plu­riel, per­met­tant le déve­lop­pe­ment d’entités éco­no­miques popu­laires fon­dées sur des formes d’intégration de l’économie et des modes de pro­duc­tion non capi­ta­listes. Ces nou­velles confi­gu­ra­tions latino-amé­ri­caines demandent à être ana­ly­sées du point de vue du rap­port de force poli­tique entre élites et sec­teurs popu­laires, ainsi qu’entre dif­fé­rents cou­rants au sein de ces secteurs.

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Notes

1 Ces trois cadres ne consti­tuent pas une revue de l’ensemble des théo­ries du déve­lop­pe­ment, mais seule­ment un axe de lec­ture per­met­tant de situer l’apparition de l’économie popu­laire. L’analyse des arti­cu­la­tions entre ces cadres s’appuie sur des élé­ments du cours d’économie du déve­lop­pe­ment donné par Jean-Michel Servet à l’Institut uni­ver­si­taire d’études du déve­lop­pe­ment à Genève entre 2005 et 2008.

2 Une pre­mière ver­sion de l’article fon­da­teur de Hart, paru en 1973, a été pré­sen­tée dès 1971 (Conference on Urban Employment in Africa, Institute of Development Studies,université de Sussex, sep­tembre 1971). L’adoption du concept par l’OIT en 1972 est donc bien postérieure.

3 « Définitions sta­tis­tiques et opé­ra­tion­nelles du sec­teur infor­mel », www​.ilo​.org/​p​u​b​l​i​c​/​e​n​g​l​i​s​h​/​e​m​p​l​o​y​m​e​n​t​/​s​k​i​l​l​s​/​i​n​f​o​r​m​a​l​/​w​h​o.htm.

4 Notamment Razeto, 1984 ; Razeto et Calcagni, 1989 ; Larrachea et Nyssens, 1994 ; Coraggio, 1995 ; Núñez, 1995 ; Singer, 2000.

5 On peut alors parler d’une éco­no­mie popu­laire et soli­daire, dans la mesure où ces groupes ou asso­cia­tions reposent sur des inter­dé­pen­dances recher­chées et recon­nues comme telles par leurs membres. Toute entité d’économie popu­laire n’est cepen­dant pas néces­sai­re­ment soli­daire – ce n’est pas le cas des ini­tia­tives indi­vi­duelles ni des micro-entre­prises fami­liales en géné­ral – de sorte que la soli­da­rité n’est pas un cri­tère dis­tinc­tif de l’économie popu­laire, mais un attri­but de cer­taines de ses entités.

6 Les sta­tis­tiques du sec­teur infor­mel urbain publiées par l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail donnent une idée de cette exten­sion : la taille de ce sec­teur, en chiffres abso­lus et en pro­por­tion des emplois, s’est accrue durant les années 1980 et 1990 dans la plu­part des pays latino-amé­ri­cains (Tomas, 2002).

7 La défi­ni­tion de l’économie popu­laire selon Ignacio Larrachea et Marthe Nyssens, à partir du cas chi­lien, fait expli­ci­te­ment réfé­rence au cadre urbain : « l’ensemble des acti­vi­tés éco­no­mi­que­sor­ga­ni­sées par les « pobla­dores » » (Larrachea et Nyssens, 1994, p. 190), c’est-à-dire par les habi­tants des péri­phé­ries urbaines.

8 Certains textes de Polanyi (notam­ment le cha­pitre III de The live­li­hood of man [1977]) sug­gèrent l’existence d’une qua­trième forme liée à la domes­ti­cité et au par­tage. Nous nous concen­trons ici sur les trois formes « clas­siques » aux­quelles Polanyi se réfère dans la plu­part de ses textes.

9 Jean-Michel Servet pro­pose ce terme pour éviter l’emploi de celui, poly­sé­mique, de marché. Il sou­ligne ainsi que les par­ties pre­nantes à ce type d’échange sont vir­tuel­le­ment « com­mu­tables » ou sub­si­tuables entre elles durant l’échange (Servet, 2007a).

10 Rappelons que, selon Karl Polanyi, les formes d’intégration de l’économie dans la société ne découlent pas d’attitudes ou de com­por­te­ments indi­vi­duels, mais du type de struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles, symé­triques, cen­tra­li­sées, ou fon­dées sur des mar­chés créa­teurs de prix, qui encadrent le pro­ces­sus économique.

11 Nous nous appuyons pour cela sur des recherches de ter­rain réa­li­sées entre 2005 et 2007 en pré­pa­ra­tion d’une thèse de doc­to­rat (Hillenkamp, 2009). Elles com­prennent notam­ment des études de cas appro­fon­dies de 25 orga­ni­sa­tions d’économie popu­laire, ainsi que divers entre­tiens auprès de repré­sen­tants du gou­ver­ne­ment boli­vien et de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale au développement.

12 Données de l’Institut natio­nal de sta­tis­tiques boli­vien sur le marché du tra­vail et sur l’incidence de la pau­vreté (chiffres de 2003).

13 Selon les der­nières esti­ma­tions du PNUD, datant de 2002, ce coef­fi­cient s’élève à 60,1.

14 Selon le recen­se­ment de 2001, plus de 60 % de la popu­la­tion boli­vienne se recon­naît comme appar­te­nant à un groupe indi­gène, les deux prin­ci­paux groupes étant les ayma­ras et les quechuas.

15 Environ 350 US $ en 2006.

16 IFAT est un réseau inter­na­tio­nal de pro­duc­teurs, de maga­sins et d’opérateurs du com­merce équi­table spé­cia­lisé dans l’artisanat.

17 L’ensemble de ces chiffres concerne l’année 2006. L’estimation du revenu équi­valent par jour de tra­vail se fonde sur les prix de vente et sur les coûts de pro­duc­tion indi­qués par l’association.

18 Selon la même méthode d’estimation que pour Señor de Mayo (don­nées de 2006).

19 Au moment de l’enquête en 2005-2007 ; les objec­tifs des orga­nismes d’appui ont tou­te­fois pu évo­luer depuis sous l’effet du chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment en Bolivie et du contexte inter­na­tio­nal. Nous y reve­nons à la fin de la troi­sième section.

20 Bruno Lautier (2001) a montré com­ment dans le dis­cours de la Banque mon­diale, prin­ci­pal pro­mo­teur des poli­tiques de lutte contre la pau­vreté depuis les années 1990, la pau­vreté est consti­tuée en pro­blème moral, décon­necté de ses causes poli­tiques et de ses liens avec les inéga­li­tés, hormis lorsque ces der­nières appa­raissent comme un frein à la crois­sance. Un pro­lon­ge­ment et une actua­li­sa­tion de cette cri­tique dans le cadre des Objectifs du Millénaire pour le Développement peuvent être trou­vés dans Servet (2007b).

21 Tel que défini par les sta­tis­ti­ciens de l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail et des Instituts natio­naux (voir pre­mière sec­tion). Rainer Thiele (2003), s’appuyant sur les don­nées de l’Institut natio­nal de sta­tis­tiques de Bolivie, sou­ligne ainsi que les reve­nus réels des tra­vailleurs du sec­teur formel urbain ont connu des hausses sub­stan­tives (res­pec­ti­ve­ment +58,1 % et +26,9 %) entre 1989 et 1999, alors que ceux des tra­vailleurs à leur compte, majo­ri­taires, stag­naient (+2,3 %), voire connais­saient des baisses réelles consi­dé­rables cer­taines années. Cet auteur sou­ligne par ailleurs que les termes de l’échange internes rural-urbain ont connu une chute de 20 % au détri­ment des agri­cul­teurs lors de la pre­mière année de l’ajustement struc­tu­rel, qui n’avait pas été récu­pé­rée jusqu’en 1999.

22 Notamment la loi n° 1182 du 17 sep­tembre 1990 sur les inves­tis­se­ments étran­gers et la loi n° 1689 du 30 avril 1996 sur les hydrocarbures.

23 Données de l’Unité d’analyse de poli­tiques sociales et éco­no­miques du gou­ver­ne­ment boli­vien (UDAPE).

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Pour citer cet article

Référence élec­tro­nique

Isabelle Hillenkamp, « L’approche latino-amé­ri­caine de l’économie popu­laire, les inéga­li­tés et la pau­vreté », Revue de la régu­la­tion [En ligne], n°6 | 2e semestre 2009, mis en ligne le 17 décembre 2009, Consulté le 08 mars 2010. URL : http://​regu​la​tion​.revues​.org/​i​n​d​e​x​7​6​2​5​.html

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Auteur

Isabelle Hillenkamp

Chercheure à l’Observatoire de la mon­dia­li­sa­tion, des échanges glo­ba­li­sés et de l’altérité et membre asso­cié au Laboratoire d’économie de la firme et des ins­ti­tu­tions (Lyon). Email : Isabelle.​Hillenkamp@​ish-​lyon.​cnrs.​fr

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