L’Amérique vue d’en bas

Par Mis en ligne le 09 septembre 2011

Race. Histoire socilae d'une obsession américaineHomme de radio, Studs Terkel est devenu un des grands noms de l’histoire orale amé­ri­caine, para­doxa­le­ment « célé­bré », comme il se plai­sait à le dire, « pour avoir célé­bré ceux que l’on ne célèbre pas ». Ces voix ano­nymes tirent de l’oubli le trau­ma­tisme refoulé de la Grande Dépression, dans Hard Times ou scrutent, dans Race, l’obsession raciale amé­ri­caine.

Recensés : Studs Terkel, Hard Times. Histoires orales de la Grande Dépression (1970-1986), trad. Christophe Jaquet, édi­tions Amsterdam, 2009 ; et Race. Histoires orales d’une obses­sion amé­ri­caine(1992), trad. Maxime Cervulle, Myriam Dennehy et Christophe Jaquet, édi­tions Amsterdam, 2010.

Comme Division Street (1967), Working (1974) et La Bonne guerre (1984), qui valut à Studs Terkel un prix Pulitzer – tous tra­duits en fran­çais chez Amsterdam –, Hard Times (1986) et Race (1992) sont d’épais volumes, de véri­tables sommes, qui tiennent cepen­dant plus de la mosaïque ou du col­lage que de la fresque : les cen­taines d’entretiens qui y sont retrans­crits consti­tuent une poly­pho­nie donnée pour elle-même, sans être mise au ser­vice d’une inter­pré­ta­tion sur­plom­bante.

Un « échan­tillon aléa­toire de sur­vi­vants » (HT, p. 23) des années 1930 est ainsi réuni dans Hard Times, dont le titre rend hom­mage aux Temps dif­fi­ciles (1854) de Dickens et à leur des­crip­tion de la misère indus­trielle de l’imaginaire Coketown. Interrogés par Terkel entre 1970 et 1986, ils sont, ou étaient, fer­miers, ouvriers, mineurs, jour­na­listes, col­la­bo­ra­teurs de Roosevelt, hommes poli­tiques de dif­fé­rents bords, cour­tiers, artistes, mili­taires, des­cen­dants d’esclaves, syn­di­ca­listes, hommes d’affaires, prêtres, ou ensei­gnants. Ils ont vécu la Grande Dépression, en ont souf­fert ou pro­fité, l’ont sim­ple­ment par­fois vue de loin, comme quelque chose qui arri­vait aux autres. DansRace, ils sont noirs, à la peau claire ou sombre, blancs, WASP mais aussi ita­liens ou irlan­dais, his­pa­niques, asia­tiques, chi­nois ou nisei (nés aux États-Unis de parents Japonais), ou encore métis, de tous les âges et de tous les milieux sociaux. Leur « race » est subie ou reven­di­quée, décré­tée, par l’État, la famille, le quar­tier, accep­tée ou reje­tée, mais obsé­dante. Elle n’est pas tou­jours visible, et se révèle, par­fois, incer­taine. Elle a rare­ment l’évidence d’un donné ou d’une simple cou­leur – y com­pris chez les « Blancs », dont de nom­breux et récents tra­vaux s’attachent à mon­trer que la « whi­te­ness » (blan­cheur, « blan­chité ») est éga­le­ment le fruit d’une longue et sinueuse construc­tion sociale. Ils se disent « pro­gres­sistes » ou « sec­taires » et ont pour beau­coup l’idée, qu’elle les taraude ou les excuse à leurs yeux, que le racisme est ins­crit au fond de chaque indi­vidu.

« Qui a construit les pyramides ? »

Ce sont eux qui, pour reprendre la for­mule de Brecht que cite sou­vent Terkel, « ont construit les pyra­mides ». Autrement dit, la masse des ano­nymes qui subissent l’histoire plus qu’ils ne la font, mais qui la vivent, et dont la parole a long­temps été écar­tée, comme anec­do­tique, insi­gni­fiante ou incom­pé­tente, de l’écriture offi­cielle de l’histoire. En ce sens, Terkel s’inscrit dans une cer­taine tra­di­tion de l’histoire orale amé­ri­caine, née des bal­bu­tie­ments de l’enquête eth­no­gra­phique, des inno­va­tions de l’école de Chicago et des expé­ri­men­ta­tions du Federal Writers’ Project de la WPA (Works Progress Administration) – auquel il a d’ailleurs par­ti­cipé en écri­vant des scripts docu­men­taires pour la radio. Sous la hou­lette de l’écrivain Jack Conroy dans l’Illinois ou de Benjamin Botkin sont ainsi recueillis sys­té­ma­ti­que­ment, dès les années 1930, folk­lore, récits et sou­ve­nirs, notam­ment d’anciens esclaves [1]. Le recours aux témoi­gnages enre­gis­trés élar­git consi­dé­ra­ble­ment le champ des sources dis­po­nibles et rend pos­sible le déve­lop­pe­ment pro­gres­sif d’une nou­velle approche de l’histoire dans les années 1960 : une his­toire qui se veut « vue d’en bas » (« from the bottom up »), qui tra­vaille aux fron­tières de la socio­lo­gie et de l’anthropologie, et se montre par nature atten­tive aux pro­blé­ma­tiques émer­gentes du genre, de la race, de la déviance et des mino­ri­tés de toutes sortes.

Le succès public ren­con­tré par les livres de Studs Terkel a d’ailleurs contri­bué à l’institutionnalisation et à la recon­nais­sance de l’histoire orale comme dis­ci­pline à part entière, qui, dès les années 1970, a ses chaires et ses manuels, ses asso­cia­tions et ses revues. Même si, au sein même de l’histoire orale, une concep­tion concur­rente s’est paral­lè­le­ment déve­lop­pée dans le sillage d’Allan Nevins, his­to­rien lui aussi venu de la radio, créa­teur, en 1948, duColumbia Oral History Research Office. Loin d’être l’occasion d’un ren­ver­se­ment de pers­pec­tive et d’un chan­ge­ment d’objet, l’enregistrement est alors sim­ple­ment envi­sagé comme le moyen de pal­lier les vides des archives écrites et donc de nour­rir l’histoire, qui reste clas­si­que­ment cen­trée sur les ques­tions poli­tiques et diplo­ma­tiques, des témoi­gnages de ses « acteurs » au sens le plus tra­di­tion­nel du terme.

Peut-on regarder l’histoire d’en bas ?

Car, d’emblée, cette bottom-up approach et ses méthodes ont sus­cité un cer­tain nombre de ques­tions, sinon d’objections. À com­men­cer par celle de la vérité. Ces témoins ordi­naires sont sou­vent jugés peu fiables, sus­cep­tibles de mentir, tra­ves­tir ou embel­lir une réa­lité sur laquelle ils auraient de toute façon un point de vue trop étroit. Dès lors, leur dis­cours consti­tue­rait tout au plus une « source », mais non en soi et à pro­pre­ment parler, une « his­toire ». (On peut à ce titre remar­quer que l’éditeur fran­çais fait figu­rer le terme « his­toires » au plu­riel dans les sous-titres des œuvres tra­duites de Terkel, alors qu’il était en anglais, quand il appa­rais­sait, au sin­gu­lier – ce qui tend, inten­tion­nel­le­ment ou non, à lui donner le simple sens de « récit ».)

La pra­tique de l’entretien retrans­crit est par ailleurs sus­pec­tée d’entretenir l’illusion roman­tique de la res­ti­tu­tion de la vie « à l’état brut », d’un contact direct avec le passé et un « peuple » en réa­lité mythi­fiés. Cette dif­fi­culté trouve un écho dans l’ambiguïté des pho­to­gra­phies de Dorothea Lange – prises de vues docu­men­taires qui donnent le sen­ti­ment d’être de plain-pied avec une réa­lité qu’elles ne manquent cepen­dant pas d’interpréter – qui accom­pagnent, dans l’édition fran­çaise deHard Times, le texte de Terkel.

Quid alors, de la neu­tra­lité axio­lo­gique du cher­cheur ? Si la démarche qu’il adopte est la tra­duc­tion de son enga­ge­ment poli­tique et mili­tant – à l’instar de l’historien oral bri­tan­nique Paul Thompson qui écrit dans The Voice of the Past (1978) sa volonté de « rendre l’histoire au peuple », et, ce fai­sant, de contri­buer à chan­ger les rap­ports de domi­na­tion effec­tifs –, alors elle dis­qua­li­fie­rait son tra­vail, orien­tant le choix des per­sonnes inter­viewées, la manière de poser les ques­tions, et l’élaboration du texte final des entre­tiens puisque ces der­niers sont coupés, montés et clas­sés. À la sub­jec­ti­vité du témoin s’ajouterait donc celle de l’intervieweur.

Enfin, et du même coup, la géné­ro­sité appa­rente de celui qui « donne la parole » pour­rait bien cacher une forme de condes­cen­dance – si, pour pou­voir donner la parole, il faut en être, d’une manière ou d’une autre, le légi­time déten­teur.

« Leur vérité est dans leurs souvenirs »

Terkel a répondu à toutes ces ques­tions, par­fois direc­te­ment, dans les entre­tiens qu’il a donnés, ou dans les intro­duc­tions de ses livres, médi­ta­tions par­fois décou­sues, plus sug­ges­tives que démons­tra­tives qui, quoiqu’elles laissent peu de doutes sur ses inten­tions ou ses posi­tions, se refusent à tout didac­tisme. Il y a aussi et sur­tout répondu par ses livres eux-mêmes.

Les « com­men­taires » qui ouvrent Hard Times sont ainsi sans équi­voque sur la ques­tion de la vérité : « Ceci est un livre de sou­ve­nirs, et non un recueil de faits incon­tes­tables ou de sta­tis­tiques exactes. […] Disent-ils la vérité ? La ques­tion est aussi théo­rique que le jour où Pilate l’a posée […]. Leur vérité est dans leurs sou­ve­nirs. La pré­ci­sion d’une date ou d’un fait est de peu d’importance. » (HT, p. 23). Car il y a pour cela les tra­vaux his­to­riques ou socio­lo­giques clas­siques, que Terkel, qui s’est tou­jours pré­senté comme simple « jour­na­liste », n’a jamais pré­tendu rem­pla­cer.

Preuve en est le dis­po­si­tif même de ses ouvrages, dans les­quels récits et ana­lyses se répondent, se com­plètent ou se cor­rigent, et où varient autant que pos­sible les types et les degrés de sub­jec­ti­vité qui s’expriment. Quoique la foule des ano­nymes soit omni­pré­sente, Terkel ne verse pas dans le culte du par­ti­cu­lier ou le rêve d’une his­toire sans his­to­rien : il fait aussi une place à des per­son­na­li­tés qui ont pris part de manière pri­vi­lé­giée aux évé­ne­ments qu’il étudie (res­pon­sables poli­tiques ou syn­di­caux, mili­tants, « déci­deurs » éco­no­miques), ainsi qu’à des spé­cia­listes de ces ques­tions (socio­logues, his­to­riens, psy­chiatres), dont les « vues d’ensemble » viennent ponc­tuer et éclai­rer dif­fé­rem­ment les autres entre­tiens. Le feuilleté qui en résulte a ses moments de sus­pens, de dis­tan­cia­tion – d’autant que l’on n’entend pas ces voix, mais qu’on les lit.

On peut enfin lire en fili­grane dans ses livres son art dis­cret de l’entretien, qui sait à la fois s’effacer et aider, par des ques­tions tou­jours ouvertes, une parole, mani­fes­te­ment libre, à se déployer. Pour reprendre l’image qu’il pro­pose dans un entre­tien publié dans l’Oral History Review, il est ce « voisin » qui a par­fois besoin d’aide pour faire mar­cher son magné­to­phone, et avec lequel on peut dis­cu­ter d’égal à égal.

par Laure Bordonaba [07-09-2011], « L’Amérique vue d’en bas », La Vie des idées, 7 sep­tembre 2011. ISSN : 2105-3030.
URL : http://​www​.lavie​de​si​dees​.fr/​L​-​A​m​e​r​i​q​u​e​-​v​u​e​-​d​-​e​n​-​b​a​s​.html

Notes

[1] Benjamin Albert Botkin (éd.), Folk-say, A Regional Miscellany (1929-1932) et Lay My Burden Down : A Folk History of Slavery, Chicago, Chicago University Press, 1945.

Les commentaires sont fermés.