L’Amérique latine se consolide à gauche

Par Mis en ligne le 12 novembre 2011

Bernard Cassen, pré­sident d’honneur d’ATTAC et secré­taire géné­ral de Mémoire des luttes, ana­lyse les mesures pro­gres­sistes prises par les gou­ver­ne­ments d’Amérique latine, qui s’installent entre la gauche et le centre gauche. Victime de cam­pagnes de dés­in­for­ma­tion et de déni­gre­ment par les grands médias, le conti­nent le plus stable du monde selon Cassen, où « l’intégration passe moins par l’économique que par le poli­tique », insiste-t-il, devrait servir d’exemple à l’Europe.

L’Amérique du Sud est en train de sortir du libéralisme ?

C’est un bien grand mot. Même si le socia­lisme du XXIème siècle est reven­di­qué comme objec­tif, il y a plutôt une conver­gence vers un modèle de type social-démo­crate (celui de l’Europe des années d’après-guerre), sans remise en cause glo­bale et immé­diate du capi­ta­lisme et de l’économie de marché. Ce qui prime est la volonté d’éliminer la pau­vreté et de réduire les inéga­li­tés, même si on est très loin d’y être arrivé com­plè­te­ment, de redis­tri­buer les richesses, de récu­pé­rer les res­sources natu­relles, le tout s’accompagnant d’une prise de dis­tance vis à vis du libre-échange. L’Amérique latine s’installe entre la gauche et le centre gauche.

A partir du début des années 2000, l’objectif prio­ri­taire des luttes de tous les mou­ve­ments sociaux latino-amé­ri­cains a été de mettre un coup d’arrêt au projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA en espa­gnol et en por­tu­gais), de l’Alaska à la Terre de Feu, impulsé par Washington. Ce projet aurait en effet permis aux Etats-Unis d’institutionnaliser des rela­tions tota­le­ment asy­mé­triques et de reco­lo­ni­ser ainsi le reste de l’hémisphère. Le libre-échange est en effet un outil au ser­vice des forts et au détri­ment des faibles. Le projet a fina­le­ment été enterré en 2005 sous la pres­sion conjointe de Hugo Chavez, de Lula et de Nestor Kirchner.

De nou­velles struc­tures d’intégration, essen­tiel­le­ment poli­tiques, ont ensuite vu le jour, sans que les Etats-Unis soient conviés à en faire partie : en 2008, l’Union des nations sud-amé­ri­caines (UNASUR) dotée de sur­croît d’un Conseil de défense. C’est une « pre­mière » depuis le Traité de Rio de 1947, dit Traité amé­ri­cain d’assistance réci­proque (TIAR), qui n’était ni plus ni moins qu’un ins­tru­ment per­ma­nent d’intervention de Washington. D’un point de vue géo­po­li­tique, il s’agit de ren­for­cer le mou­ve­ment vers une pluri-pola­rité du monde.

Quant à la Communauté des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC) qui regrou­pera tous les pays de ces deux zones (dont Cuba), elle sera offi­ciel­le­ment mise en place en décembre pro­chain à Caracas.

Par ailleurs, en décembre 2004, a été lancée par Cuba et le Venezuela une construc­tion inter-éta­tique radi­ca­le­ment nou­velle : l’Alliance boli­va­rienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), à laquelle se sont ensuite incor­po­rés la Bolivie, le Nicaragua, l’Equateur et trois petits Etats anglo­phones (La Dominique, Antigua-et-Barbuda et Saint-Vincent-et-les Grenadines). Le Honduras, qui en était éga­le­ment membre, en a été retiré par les put­schistes qui ont ren­versé le pré­sident Manuel Zelaya en juin 2009.

Quelle est l’originalité de l’ALBA ?

Ce n’est pas une zone de libre-échange, mais un espace poli­tique et éco­no­mique orga­nisé, fondé sur la soli­da­rité, la com­plé­men­ta­rité et la prise en compte des asy­mé­tries.

Sa fina­lité est avant tout sociale : la lutte contre la pau­vreté, le chô­mage, l’exclusion, pour l’accès gra­tuit et uni­ver­sel à l’éducation et la santé, pour la pré­ser­va­tion de l’environnement. En favo­ri­sant le com­merce intra-zone, par­fois sous forme de troc, et en rédui­sant au maxi­mum l’utilisation du dollar comme mon­naie d’échange. D’où la créa­tion d’une mon­naie com­mune vir­tuelle des pays de l’ALBA (comme l’était, en Europe, l’ECU avant l’euro) : le SUCRE.

L’Amérique latine est-elle unie idéologiquement ? N’y a-t-il pas deux pôles : d’un côté les pays de l’ALBA, justement, et, de l’autre, le Brésil ?

Par igno­rance ou pour tenter d’isoler les gou­ver­ne­ments les plus enga­gés dans la trans­for­ma­tion sociale et le refus de l’ingérence de Washington (en pre­mier lieu le Venezuela), les grands médias pré­tendent qu’il y aurait « deux gauches » qui s’opposent en Amérique latine : d’un côté une gauche radi­cale, celle de Chavez, Correa et Morales, et, de l’autre, une gauche « rai­son­nable », repré­sen­tée par le Brésil de Lula puis de Dilma Roussef, l’Uruguay, le Pérou d’Ollanta Humala et l’Argentine de Cristina Fernandez, veuve de Nestor Kirchner, triom­pha­le­ment réélue à la pré­si­dence le 23 octobre (si tant est que l’on puisse ainsi clas­ser le péro­nisme).

En fait, on constate un conti­nuum entre les gauches de ces pays, cha­cune ayant sa spé­ci­fi­cité. Elles s’emboîtent les unes dans les autres. Leurs diri­geants se ren­contrent ou se parlent en per­ma­nence et sont animés d’une volonté com­mune : celle de construire la Grande patrie latino-amé­ri­caine pensée par Simon Bolivar, d’oeuvrer à la jus­tice sociale et de se débar­ras­ser de la tutelle du grand voisin du Nord.

Bien sûr il existe des conflits his­to­riques, comme entre la Bolivie et le Chili, mais que nul ne songe plus à tran­cher par les armes. Plus pro­saï­que­ment, se pré­sentent des conten­tieux éco­no­miques qui se règlent au fur et à mesure : entre le Brésil et l’Argentine sur les impor­ta­tions ; entre l’Argentine et l’Uruguay sur la construc­tion d’une usine de pâte à papier qui pré­sen­tait des risques de pol­lu­tion du fleuve Uruguay, etc.

Au plan poli­tique, on peut parler d’une véri­table conver­gence. En Colombie, le nou­veau pré­sident, Juan Manuel Santos, a pris le contre­pied de son pré­dé­ces­seur Alvaro Uribe en se récon­ci­liant avec le Venezuela. Il se com­porte comme un membre de la grande famille latino-amé­ri­caine et non plus comme un relais régio­nal des Etats-Unis. L’autre Etat pro-amé­ri­cain, le Pérou, est éga­le­ment passé au centre-gauche avec l’élection de Ollanta Humala. Il y a un seul gou­ver­ne­ment ouver­te­ment de droite, celui du Chili, dirigé par l’homme d’affaires Sebastian Pinera, qui a annoncé qu’il vou­lait gérer le pays comme une entre­prise : c’est un échec lamen­table !

Cette réussite n’est-elle pas très dépendante d’un fort protectionnisme, et de ressources énergétiques et en matières premières importantes ?

Ce pro­tec­tion­nisme n’est pas si fort, et en tout cas pas plus que celui des Etats-Unis ! Mais il n’y a effec­ti­ve­ment plus de course aux trai­tés de libre-échange ! Ensuite, il faut recon­naître que la poli­tique d’aide aux plus dému­nis en Argentine est finan­cée par le boom des expor­ta­tions agri­coles, notam­ment du soja, et elle n’est tenable que si ces expor­ta­tions se main­tiennent à un très haut niveau. Quant à la manne pétro­lière du Venezuela, évi­dem­ment, le pays en vit, mais, contrai­re­ment à ses pré­dé­ces­seurs, Chavez en a fait bon usage pour le finan­ce­ment de pro­grammes sociaux de très grande enver­gure. Il en a éga­le­ment fait pro­fi­ter les pays d’Amérique cen­tral et de la Caraïbe, via le projet PetroCaribe. Combien de diri­geants diraient comme lui : « Le hasard a fait que le pétrole est ici, mais il appar­tient à l’Amérique du Sud » ?

Mais il ne faut pas se faire trop d’illusions. En Amérique latine, et en pre­mier lieu au Brésil, la richesse est tou­jours scan­da­leu­se­ment mal répar­tie. Et pour­tant Lula a quitté le pou­voir avec 80% d’opinions favo­rables. Que s’est-il passé ? Dans son bilan, il a évoqué les 30 mil­lions de per­sonnes sor­ties de la pau­vreté et l’émergence des classes moyennes. Mais s’il a été plé­bis­cité par les classes popu­laires et moyennes, il l’a aussi été par les couches les plus riches qui, sous ses deux man­dats, sont deve­nues encore plus riches ! La forte crois­sance a fait gros­sir le gâteau, mais n’a pas modi­fié la répar­ti­tion des tranches.

Comment ont évolué les rapports entre les Etats-Unis et l’Amérique latine ?

A l’orée de son pre­mier mandat, George Bush – qui bara­gouine l’espagnol -, avait annoncé son inté­rêt pour le sous-conti­nent, ce qui n’était pas de bon augure. Les cir­cons­tances ont fait qu’il s’est trouvé mobi­lisé ailleurs après le 11 sep­tembre. Le mal­heur des uns.

Il faut cepen­dant mettre à son « actif », l’appui au coup d’Etat avorté du 11 avril 2002 au Venezuela, comme à l’ « actif » d’Obama l’appui de fait au coup d’Etat de juin 2009 au Honduras contre le pré­sident élu Manuel Zelaya. La poli­tique des Etats-Unis en Amérique latine est restée pra­ti­que­ment iden­tique d’un pré­sident à l’autre. Mais elle a trouvé en face d’elle un conti­nent de plus en plus soudé pour lui résis­ter. En témoignent, comme nous l’avons vu plus haut, l’échec de la ZLEA, la créa­tion de l’ALBA, de l’UNASUR et de la CELAC.

Aujourd’hui, la prio­rité des prio­ri­tés de Washington est de désta­bi­li­ser le Venezuela dans la pers­pec­tive de l’élection pré­si­den­tielle d’octobre 2012 à laquelle Chavez sera à nou­veau can­di­dat. Les ser­vices amé­ri­cains financent les oppo­sants au gou­ver­ne­ment boli­va­rien, orga­nisent contre lui des cam­pagnes de presse, par­fois gro­tesques, mais qui trouvent des relais com­plai­sants dans les grands médias, plus par­ti­cu­liè­re­ment en Espagne et en France.

Dans les mois qui viennent, il faut s’attendre à une inten­si­fi­ca­tion de la dés­in­for­ma­tion contre Chavez. A cet effet, les agents de la CIA implan­tés dans les ambas­sades amé­ri­caines sont à la manoeuvre un peu par­tout en Europe. Un de leurs objec­tifs est de créer un « cordon sani­taire » autour du gou­ver­ne­ment véné­zué­lien pour l’isoler non seule­ment de la droite, mais aussi des forces de gauche en Europe. Sont aussi visés les mou­ve­ments de soli­da­rité avec le Venezuela et l’Amérique latine.

L’Amérique latine pourrait-elle servir d’exemple à l’Europe ?

Bien sûr ! Ce qui frappe en Amérique latine, c’est que l’intégration passe moins par l’économique que par le poli­tique. C’est la volonté poli­tique qui prime, l’exemple de l’ALBA étant à cet égard signi­fi­ca­tif. C’est aujourd’hui le conti­nent le plus stable du monde, on devrait donc s’y inté­res­ser ! Or ce qui est sidé­rant, c’est le peu d’intérêt que la majo­rité de la gauche euro­péenne lui porte, pour partie en raison du matra­quage média­tique hos­tile. A cet égard, les agis­se­ments de la CIA et du dépar­te­ment d’Etat ont porté leurs fruits. Le ter­rain est d’autant plus facile à occu­per pour la pro­pa­gande amé­ri­caine que peu nom­breux sont les diri­geants de gauche qui ont un mini­mum de culture « latine » et qui parlent espa­gnol ou por­tu­gais.

Ceux qui ont une bonne connais­sance de l’Amérique latine et qui en tirent vrai­ment les ensei­gne­ments sont Alain Lipietz (mais il n’a plus de res­pon­sa­bi­li­tés natio­nales chez les Verts EE) et sur­tout Jean-Luc Mélenchon. Le can­di­dat pré­si­den­tiel du Front de gauche y a fait plu­sieurs voyages d’études, il parle bien l’espagnol, et le titre de son livre Qu’ils s’en aillent tous ! est un clin d’oil au mou­ve­ment social argen­tin du début des années 2000 avant l’arrivée au pou­voir de Nestor Kirchner. A un degré moindre, j’ajouterai Olivier Besancenot qui se réfère sou­vent au Che et qui a fait des visites à Cuba et au Venezuela.

Et, chez les socialistes, Arnaud Montebourg ?

Posez-lui la ques­tion ! Je note que, dans son entou­rage proche, Christiane Taubira, élue de la Guyane, est très sen­si­bi­li­sée aux ques­tions latino-amé­ri­caines. Par ailleurs, Montebourg a cité la moda­lité du réfé­ren­dum révo­ca­toire prévue par la Constitution véné­zué­lienne comme un exemple à suivre pour une VIème République.

Au sein de la gauche du PS, Benoît Hamon et le maire du 14ème arron­dis­se­ment de Paris, Pascal Cherki, sont éga­le­ment très atten­tifs à ce qui se passe en Amérique latine. En revanche, je n’ai jamais entendu François Hollande ou Martine Aubry s’exprimer sur le sujet.

Pourquoi ce manque d’intérêt ?

Je crois que l’Amérique latine donne mau­vaise conscience aux diri­geants sociaux-démo­crates : il y a dans cette région du monde des pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale qu’ils n’auraient peut-être pas le cou­rage de mettre en place en France. Au mieux, ils ne veulent pas voir ce qui se passe là-bas, ils regardent ailleurs. Au pire, ils reprennent à leur compte les cam­pagnes de dés­in­for­ma­tion et de déni­gre­ment des grands médias.

L’Amérique latine est aujourd’hui la seule région du monde où, certes de manière par­fois désor­don­née, des gou­ver­ne­ments mettent en ouvre des mesures réel­le­ment pro­gres­sistes, créent les condi­tions de la par­ti­ci­pa­tion popu­laire, rompent avec les dogmes néo­li­bé­raux, mettent le projet poli­tique au poste de com­man­de­ment et ins­taurent, dans le cas de l’ALBA, des formes de rela­tions inter­na­tio­nales fon­dées sur la soli­da­rité et non pas la concur­rence.

Ces expé­riences méri­te­raient logi­que­ment d’être étu­diées et sou­te­nues par tous les mou­ve­ments de gauche en Europe. Ce n’est pas – ou pas encore – le cas. Sans doute parce qu’elles consti­tuent un vivant reproche pour tous ceux qui ont renoncé à chan­ger la société autre­ment qu’en paroles.

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