L’altermondialisme à la croisée des chemins

Mis en ligne le 07 février 2010

par Louis Weber

Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste est loin d’être homo­gène. Pour le dési­gner, le plu­riel est donc cer­tai­ne­ment mieux adapté [1]. Mais cela ne résout pas la ques­tion du péri­mètre d’un ensemble dont on s’accorde en géné­ral à faire remon­ter l’origine – sous la forme pre­mière de l’antimondialisme – aux mani­fes­ta­tions qui ont accom­pa­gné (et fait échouer) la ren­contre minis­té­rielle de l’Organisation mon­diale du com­merce de Seattle en 1999. Pour nombre d’organisations euro­péennes, qui avaient « décou­vert » les ques­tions de la mon­dia­li­sa­tion à tra­vers la lutte contre l’Accord mul­ti­la­té­ral sur les inves­tis­se­ments éla­boré au sein de l’OCDE, Seattle fut le début d’un pro­ces­sus de consti­tu­tion de divers réseaux dont la plu­part sont encore actifs aujourd’hui [2]. Effet d’un cer­tain « ver­ba­lisme » très fran­çais ? Dans les textes cités dans cet article, les auteurs parlent sim­ple­ment de « mou­ve­ment », ou alors de global jus­tice move­ment, mais sur­tout du FSM comme projet ou comme ins­ti­tu­tion. Le débat porte alors plus concrè­te­ment sur le rôle des forums aux divers niveaux, natio­nal, mon­dial, etc..

L’organisation des forums sociaux à partir de 2001 allait mar­quer le pas­sage de la seule dénon­cia­tion de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale à la réflexion sur « un autre monde pos­sible », pas­sage que l’invention du mot alter­mon­dia­lisme allait tra­duire dans le voca­bu­laire uti­lisé et, comme c’est tou­jours le cas, dans la façon d’aborder les problèmes.

À cette époque, la par­ti­ci­pa­tion euro­péenne aux forums de Porto Alegre pas­sait prin­ci­pa­le­ment par les orga­ni­sa­tions poli­tiques et syn­di­cales les plus radi­cales et, sur­tout, les asso­cia­tions dites de lutte, Attac mais aussi les asso­cia­tions de chô­meurs, de sans-logis [3], etc.. Le succès du pro­ces­sus allait cepen­dant atti­rer non seule­ment des orga­ni­sa­tions peu, voire pas du tout enga­gées dans la contes­ta­tion active du libé­ra­lisme. Vont ainsi affluer aux forums sociaux non seule­ment l’ensemble de la gauche mais même des émis­saires de Jacques Chirac, alors pré­sident de la République, et des res­pon­sables de l’UMP.

Parallèlement, mais cela n’a évi­dem­ment rien à voir avec ce qui pré­cède, en France mais sur­tout dans d’autres pays, les orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales de « soli­da­rité inter­na­tio­nale », de nature « cari­ta­tive » comme par exemple le Secours catho­lique et son (puis­sant) réseau inter­na­tio­nal Caritas, ont pro­gres­si­ve­ment pris une part impor­tante dans la par­ti­ci­pa­tion aux forums. Ce qui a eu des effets sur la forme même des forums et des débats, l’analyse des socié­tés et de leurs mou­ve­ments mais aussi les modes d’expression et d’action étant le reflet de la culture propre des orga­ni­sa­tions, deve­nue très diverse. Cela a donné une tona­lité géné­rale assez dif­fé­rente aux forums sociaux mon­diaux à Mumbai en 2004 et, plus encore, à Nairobi en 2007 [4].

Pour toutes ces rai­sons et sans doute quelques autres, et si l’on admet que la par­ti­ci­pa­tion aux forums sociaux est une façon per­ti­nente de déli­mi­ter le péri­mètre des alter­mon­dia­lismes, il serait tout à fait erroné de faire de celles-ci, dans leur tota­lité, une com­po­sante de la gauche de la gauche.

La per­cep­tion peut cepen­dant être dif­fé­rente si on s’en tient aux mou­ve­ments se récla­mant de l’altermondialisme et qui par­ti­cipent acti­ve­ment aux luttes sociales et poli­tiques en France. Comme ce sont les seuls visibles dans le champ en dehors de la période des forums, par ailleurs de moins en moins évo­qués dans la presse, les médias font donc en géné­ral de l’altermondialisme une des dimen­sions des forces de trans­for­ma­tion sociale, quand ils ne le consi­dèrent pas comme le fer de lance de celles-ci. De ce point de vue, la crise de l’altermondialisme peut être consi­dé­rée – c’est le parti-pris sous-jacent à cet article – comme un des symp­tômes – certes péri­phé­rique – de dif­fi­cul­tés de la gauche de la gauche déjà rele­vées dans le cadre de cette rubrique.

Crise des forums [5] ? Crises de l’altermondialisme ?

La crise de l’altermondialisme est en effet réelle. Elle a des causes struc­tu­relles liées aux évo­lu­tions dans la com­po­si­tion du « mou­ve­ment alter­mon­dia­liste » qui viennent d’être évo­quées et dans les thèmes et les moda­li­tés de la mobi­li­sa­tion deve­nus de ce fait domi­nants. À cela s’ajoute la dif­fi­culté, déjà sou­li­gnée, d’élaborer un projet alter­na­tif qui aille au-delà des résis­tances, évi­dem­ment néces­saires, et de la condam­na­tion de la mon­dia­li­sa­tion libérale.

Compte tenu du rôle cen­tral que tiennent les forums sociaux dans l’émergence et dans la péren­nité du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, c’est évi­dem­ment sur eux, sur leur sens, sur leur forme, et aujourd’hui sur leur uti­lité même, que se concentre le débat. Pourtant peu sus­pect d’arrière-pensées dans ce domaine, Patrick Piro notait dans Politis : « Aux grands ras­sem­ble­ments pla­né­taires, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste sub­sti­tue cette année des cen­taines de mani­fes­ta­tions locales qui culmi­ne­ront le 26 jan­vier. Pause, désaf­fec­tion ou appro­fon­dis­se­ment ? Comment démen­tir l’antienne sur l’essoufflement de l’altermondialisme, voire les annonces de dis­pa­ri­tion […] ? Ces ques­tions ne sont pas nou­velles, elles res­sur­gissent fin jan­vier depuis quatre ans, à la date où se tient tra­di­tion­nel­le­ment le Forum social mon­dial (FSM). Mais elles s’imposent plus for­te­ment cette année » [6].

Quelques mots s’imposent ici pour rap­pe­ler très briè­ve­ment le pro­ces­sus qui a conduit à cette « dis­per­sion ». Les trois pre­miers forums ont eu lieu à Porto Alegre (en 2001, 2002 et 2003), à la fois parce que l’initiative était venue du Brésil et parce que les condi­tions maté­rielles et sym­bo­liques étaient très favo­rables : une ville diri­gée par le Parti des tra­vailleurs, ber­ceau de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, dans un pays où le mou­ve­ment social – on y parle plus volon­tiers de société civile – est très actif et très divers [7] depuis long­temps. À l’origine, il s’agissait d’ailleurs de « Contre-Davos », par réfé­rence au Forum éco­no­mique mon­dial qui se tient tous les ans en jan­vier dans cette ville de Suisse, ce qui impo­sait le calen­drier et, partie, le contenu.

En 2004, en Inde, un nou­veau cadre, social et poli­tique, allait per­mettre d’innover en renon­çant, certes sans le dire, à une des règles de base des forums édic­tées à Porto Alegre : le refus des partis poli­tiques en tant que tels. Cette clause était en effet inap­pli­cable dans un pays où divers partis, notam­ment com­mu­nistes, ont été très pré­sents dans l’organisation du FSM. Cette pré­sence n’était pas sim­ple­ment une forme d’entrisme. Elle tra­dui­sait le fait que, dans le contexte indien, ces partis sont au pre­mier plan dans les luttes sociales, très nom­breuses à une époque où les partis natio­na­listes au pou­voir dans le pays ouvraient cepen­dant celui-ci aux grands vents du com­merce inter­na­tio­nal et de la libé­ra­li­sa­tion que cela implique.

Ce qui ren­voyait à un débat aussi ancien que les forums sociaux eux-mêmes. Il n’est donc pas faux de situer les pre­miers symp­tômes du malaise en 2004, non pas sim­ple­ment parce que l’on avait quitté Porto Alegre, mais parce que, ce fai­sant, on sou­met­tait la matrice d’origine trans­crite dans la Charte des prin­cipes du FSM [8] à une sorte d’épreuve de vérité en la confron­tant à de nou­veaux pro­blèmes. Ces ten­sions allaient être confir­mées, et ren­for­cées, par un sen­ti­ment de répé­ti­tion et d’inefficacité devant les pro­blèmes réels des socié­tés. Ce qui a conduit simul­ta­né­ment à tenter de varier la forme, de faci­li­ter la par­ti­ci­pa­tion, notam­ment dans les milieux popu­laires où il est dif­fi­cile d’envisager un dépla­ce­ment loin­tain et par consé­quent coû­teux, en mul­ti­pliant les lieux et à conce­voir une alter­nance entre un forum mon­dial unique tous les deux ans et des mani­fes­ta­tions démul­ti­pliées dans l’intervalle. C’est ainsi qu’il y a eu, après un retour à Porto Alegre en 2005, trois forums décen­tra­li­sés en 2006 (Karachi, Bamako et Caracas), un forum mon­dial unique en 2007 à Nairobi et, pas­sage à la limite en 2008, celui-là même que l’article de Politis met en cause, avec une jour­née mon­diale d’action (Global Action Day), à la dili­gence des groupes natio­naux, voire locaux. Toutes ces mani­fes­ta­tions – il y en aurait eu 800 dans le monde – devaient en prin­cipe res­pec­ter le format de Porto Alegre. Mais cette « dis­per­sion » a empê­ché toute visi­bi­lité au-delà du cercle des ini­tiés, la presse par exemple n’en ayant donné pra­ti­que­ment aucun écho.

Les prin­ci­paux sujets de controverse

La ques­tion prin­ci­pale porte sur la fonc­tion même des forums. Sont-ils des espaces ouverts, où l’on débat des ques­tions qui se posent au « mou­ve­ment [9] » mais sans aucun objec­tif en termes d’action ? Où sont-ils aussi – per­sonne n’exclut en effet la pre­mière fonc­tion – des lieux où on décide d’agir ensemble et où on fixe calen­driers et moda­li­tés de ces actions ? Ce qui pose immé­dia­te­ment des ques­tions sub­si­diaires : le Forum peut-il deve­nir une orga­ni­sa­tion ? Doit-il prendre des déci­sions qui engagent les par­ti­ci­pants ? Quelqu’un est-il habi­lité à parler au nom du Forum ?

Ces ques­tions ne se posent pas dans l’abstrait. Elles ont à voir, en effet, avec les pers­pec­tives poli­tiques à un moment donné et, par consé­quent, avec le rap­port au poli­tique et à la poli­tique. En Amérique du Sud, par exemple, on peut penser que les chan­ge­ments poli­tiques qui se suc­cèdent avec les vic­toires élec­to­rales de la gauche ont ren­forcé le besoin de par­ti­ci­per à ces évo­lu­tions et aux pers­pec­tives de trans­for­ma­tion qu’elles portent en elles. Dépenser éner­gie mili­tante (et argent) pour des forums sociaux coupés de l’action peut appa­raître dans ces condi­tions comme un détour inutile. Au plan mon­dial, la cri­tique est venue de divers hori­zons. Dans un texte inti­tulé Le Forum social mon­dial à la croi­sée des che­mins [10], Walden Bello rap­pelle que le FSM a rempli trois fonc­tions essen­tielles pour la « société civile mon­diale » : il « repré­sente un espace – phy­sique et tem­po­rel – pour ce mou­ve­ment divers pour se ren­con­trer, éta­blir des réseaux et, sim­ple­ment, se sentir et s’affirmer » ; c’est un moment où « le mou­ve­ment ras­semble ses éner­gies et des­sine les axes de sa marche conti­nue pour com­battre et repous­ser les pro­ces­sus, les ins­ti­tu­tions et les struc­tures du capi­ta­lisme global » ; le FSM pro­pose un lieu et un espace « pour le mou­ve­ment pour éla­bo­rer, dis­cu­ter et débattre de la vision, des valeurs et des ins­ti­tu­tions d’un ordre mon­dial alter­na­tif construit sur une réelle com­mu­nauté d’intérêts ». Il note que le pro­ces­sus des forums sociaux consti­tue aussi un outil de « démo­cra­tie directe en action » et que, jusqu’ici, il n’y pas eu de ten­ta­tive, même de la part des « vieux mou­ve­ments » ou des partis poli­tiques, de tirer le FSM vers « des modes d’organisation plus cen­tra­li­sés ou plus hié­rar­chi­sés ». Le forum de Mumbai a même été orga­nisé par « une coa­li­tion impro­bable de mou­ve­ments sociaux et de partis mar­xistes-léni­nistes, un ensemble d’acteurs qui ne sont pas connus pour leurs rela­tions har­mo­nieuses au plan natio­nal ». Mais le FSM a été l’objet de cri­tiques, notam­ment du fait « de ne pas être, comme ins­ti­tu­tion, ancré dans les com­bats poli­tiques glo­baux et de se trans­for­mer en un fes­ti­val annuel avec un faible impact social ». Walden Bello reprend la cri­tique for­mu­lée par Hugo Chávez au forum de Caracas en 2006, atti­rant l’attention des délé­gués sur le danger « de faire du FSM un simple forum d’idées, sans aucun agenda pour l’action ». Pour le pré­sident véné­zué­lien, « Nous devons avoir une stra­té­gie de contre-pou­voir. Nous, les mou­ve­ments sociaux et les mou­ve­ments poli­tiques, devons être capable d’investir les espaces de pou­voir au niveau local, régio­nal et natio­nal ». Walden Bello oppose ce qui s’est dit à Caracas à la « décep­tion que fut Nairobi, condui­sant des par­ti­ci­pants de longue date aux forums à se poser la ques­tion : “le FSM est-il tou­jours le véhi­cule le mieux appro­prié pour la nou­velle étape dans le combat du mou­ve­ment pour la jus­tice glo­bale et pour la paix ? ” » Il conclut : « Le moment est-il venu pour le FSM de démon­ter la tente et d’ouvrir le chemin à de nou­veaux modes d’organisation de la résis­tance et des trans­for­ma­tions au niveau mon­dial ? » Une cri­tique de même nature a été for­mu­lée par Jai Sen, un autre par­ti­ci­pant régu­lier aux forums sociaux, au nom de l’Institut indien d’action cri­tique : un centre en mou­ve­ment (Cacim). Dans un texte de novembre 2007, inti­tulé : « Le FSM va-t-il vers un point de crise » [11], Jai Sen constate à propos de la jour­née mon­diale d’action à laquelle le Conseil inter­na­tio­nal du FSM a appelé en jan­vier 2008, qu’elle a été « conçue comme un nuage, ou un essaim, de mou­ve­ments sociaux et de pré­oc­cu­pa­tions à tra­vers le monde – ce que cer­tains appellent le mou­ve­ment des mou­ve­ments – afin de, juste pour une jour­née, se mon­trer simul­ta­né­ment et, par là, rendre le nuage mani­feste, de manière éphé­mère ». Sur le même mode iro­nique, il consi­dère qu’il s’agit d’un défi à « toutes les notions exis­tantes sur la façon (sociale et poli­tique) dont un mou­ve­ment prend place et devrait prendre place ». La thèse oppo­sée est défen­due notam­ment par Chico Whitaker : « Si le Conseil inter­na­tio­nal ne résiste pas à la ten­ta­tion de tenter d’adopter un pro­gramme poli­tique, il risque réel­le­ment sa propre mort car il serait en pro­fonde contra­dic­tion avec la logique des FSM » [12], 21 jan­vier 2008.. Il oppose les débats au sein du Conseil inter­na­tio­nal, à l’initiative de ceux qui « n’aiment pas » le FSM tout en y par­ti­ci­pant – et qui n’ont jamais « avalé » la Charte des prin­cipes adop­tée en 2002 – et la dyna­mique des FSM, dont il serait « désas­treux de se décon­nec­ter ». Pourquoi ce désa­mour ? Chico Whitaker y voit trois rai­sons : comme ini­tia­tive poli­tique, les FSM sont une nou­veauté ; il y a des mal­en­ten­dus sur les objec­tifs ainsi que sur la néces­sité d’y par­ti­ci­per (c’est-à-dire, atti­tude fort peu amène dans un milieu où les débats sont d’ordinaire plus feu­trés : per­sonne n’est obligé d’y venir).

L’invention poli­tique tient selon lui à plu­sieurs fac­teurs. Les déci­sions se prennent au consen­sus car « le vote pour déci­der col­lec­ti­ve­ment est évi­dem­ment une grande conquête de l’humanité, mais s’il est pra­ti­qué dans les orga­ni­sa­tions sociales, il porte en lui divi­sions et sépa­ra­tions, à l’avantage du pou­voir domi­nant » [13] Par ailleurs, le FSM résulte de l’initiative d’organisations sociales. Il n’y a pas d’invitations spé­ci­fiques mais seule­ment un « appel à venir » (call to come), seul l’objectif géné­ral des dis­cus­sions est déter­miné et non leur détail. Les orga­ni­sa­teurs ne choi­sissent pas les inter­ve­nants, mais ouvrent l’espace du Forum aux acti­vi­tés auto-orga­ni­sées par les par­ti­ci­pants. Enfin, last but not least, le Forum n’adopte ni décla­ra­tions ni motions finales. Ce sont ces prin­cipes qui sont pré­ci­sé­ment ceux de la Charte déjà citée.

Chico Whitaker consi­dère que l’« étrange animal » que consti­tue le FSM a « dimi­nué la confiance en eux de beau­coup de per­sonnes, habi­tuées à tra­vailler avec des outils pour l’action et pour l’analyse construits depuis plus d’un siècle ». C’est donc au nom de l’obsolescence de leurs pra­tiques poli­tiques qu’il dis­qua­li­fie ceux qui, en retour, jugent que le FSM est devenu un « Woodstock de gauche » et que « dans les Forums, on se contente de dis­cu­ter et discuter ».

La fai­blesse de cette posi­tion fina­le­ment très acri­tique de l’existant est d’ignorer les évo­lu­tions du contexte poli­tique mon­dial, qui explique pour partie la perte de sub­stance de « l’innovation » alter­mon­dia­liste et son déclin rapide dans le débat public et dans les médias. C’est cette perte de contact avec le mou­ve­ment poli­tique réel que mettent pré­ci­sé­ment en avant ses critiques.

C’est ce qu’a sou­li­gné un autre « père fon­da­teur » bré­si­lien du FSM, Emir Sader, au cours d’un récent col­loque à Paris, auquel ont par­ti­cipé plu­sieurs autres membres du Conseil inter­na­tio­nal du FSM : « Comment peut-on lutter pour un autre monde pos­sible ? Développer les acquis de la lutte anti-néo­li­bé­rale passe par une réar­ti­cu­la­tion du social et du poli­tique. Les mou­ve­ments sociaux ont joué un rôle fon­da­men­tal dans la résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme. Mais quand on passe à la lutte pour une nou­velle hégé­mo­nie, il faut réar­ti­cu­ler les forces sociales et poli­tiques. Sinon on res­tera tou­jours sur la défen­sive, c´est la voie de la défaite. […] Si on fait un bilan des acquis de ces der­nières années, on verra qu´ils passent tou­jours par la sphère poli­tique, par les gou­ver­ne­ments, par les États. […] Le néo­li­bé­ra­lisme essaie de dis­qua­li­fier en faveur de l´expansion du marché toute forme sociale et de régu­la­tion de l´État, le rôle de la poli­tique et de toutes formes de gou­ver­ne­ment. Donc la lutte pour une autre pra­tique poli­tique pos­sible fait partie de la lutte pour un autre monde pos­sible. » [14] .

Ce col­loque, orga­nisé à l’occasion de la pre­mière « Journée mon­diale d’action », s’inscrit dans la dis­cus­sion fran­çaise sur l’avenir des forums sociaux. À tra­vers une réfé­rence expli­cite au post-alter­mon­dia­lisme, il témoigne aussi du sen­ti­ment, lar­ge­ment par­tagé, qu’un cycle est en train de s’achever pour le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Le contexte dans lequel il agit n’est plus le même avec les crises finan­cières, la crise éco­lo­gique, les dif­fi­cul­tés des États-Unis pour main­te­nir leur hégé­mo­nie, l’apparition d’un nou­veau pôle, avec les pays émer­gents, met­tant en cause la cen­tra­lité occi­den­tale, etc.

Au cours de la récente réunion du Conseil inter­na­tio­nal du FSM à Abuja au Nigeria, Gustave Massiah a pré­senté une syn­thèse des débats en cours qui tente de dépas­ser les contra­dic­tions rele­vées ici. [15] Rappelant que la Charte des prin­cipes défi­nit le FSM comme « un espace qui met l’accent sur l’ouverture et la diver­sité et sur le refus de trans­for­mer le FSM en une orga­ni­sa­tion pérenne », il constate cepen­dant que cela « n’interdit pas de sou­te­nir des actions et de les pro­mou­voir ». Il sug­gère donc d’explorer la pos­si­bi­lité de « per­mettre des posi­tion­ne­ments poli­tiques et des pro­po­si­tions d’action à partir du FSM et non pas au nom du FSM ». Ce qui per­met­trait de remé­dier au fait que « Le FSM et le Conseil inter­na­tio­nal n’ont pas faci­lité assez au cours des quatre der­nières années les pos­si­bi­li­tés d’action et de convergences ».

Compte tenu de la diver­sité des com­po­santes du FSM, parler de conver­gences et d’action, c’est poser la ques­tion du rap­port à la poli­tique. Ces ques­tions revien­dront sur le devant de la scène au pro­chain FSM qui a lieu à Belém au Brésil en jan­vier 2009 (avec, très pro­ba­ble­ment, des alter­nances ensuite en jan­vier de chaque année entre ras­sem­ble­ment mon­dial et « jour­nées mon­diales d’action » décen­tra­li­sées). Mais, dans les faits, il y aura très pro­ba­ble­ment – ce qui n’est pas d’ailleurs une nou­veauté abso­lue – coexis­tence durable entre un cou­rant « alter­mon­dia­liste » rou­ti­nisé et qui s’en tien­dra à une lec­ture réduc­trice de la Charte des prin­cipes, excluant les partis poli­tiques et l’action avec eux ou avec les gou­ver­ne­ments, et un cou­rant qui, sans se confondre avec un mou­ve­ment poli­tique, conti­nuera à prôner la néces­sité de lier le social et le politique.

Louis Weber

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