L’agriculture, l’alimentation, le changement climatique et Copenhague…

Par Mis en ligne le 30 novembre 2009

Le sys­tème ali­men­taire mon­dial laisse un mil­liard de per­sonnes souf­frant de la faim et plus de 2 mil­liards de mal­nu­tri­tion. Il se trouve être un des prin­ci­paux – sinon le prin­ci­pal – res­pon­sable du chan­ge­ment cli­ma­tique. Il s’accapare les terres pour nour­rir les éle­vages indus­triels et pro­duire des agro­car­bu­rants. Pourtant l’agriculture a beau­coup à craindre à Copenhague. En effet, de nou­veaux « Mécanismes de déve­lop­pe­ments propres », inclus dans le marché des bons de car­bone, sont en pré­pa­ra­tion pour appor­ter de nou­velles sources de finan­ce­ment à ce modèle ali­men­taire indus­triel. Des sub­ven­tions pour les mono­cul­tures indus­trielles pro­duites avec des tech­niques dites d’agriculture de conser­va­tion, pour la métha­ni­sa­tion des effluents des éle­vages indus­triels, ou encore la pro­duc­tions d’agrocarburants. Toutes ces tech­niques ne sont pas en soi sans inté­rêts. Mais c’est l’utilisation qu’en fait le capi­ta­lisme qui est en ques­tion. C’est le sys­tème ali­men­taire mon­dial qu’il faut ques­tion­ner. Système, de plus, inca­pable de garan­tir la sta­bi­lité des pro­duc­tions agri­coles face au chan­ge­ment cli­ma­tique… dont il est le prin­ci­pal res­pon­sable.

Nous déve­lop­pe­rons ici plus par­ti­cu­liè­re­ment l’analyse de l’expansion de « l’Agriculture de conser­va­tion » (tech­niques cultu­rales sim­pli­fiées, semi direct) et les pos­si­bi­li­tés de fixer d’importantes quan­ti­tés de car­bone dans les sols. [1]

Le sol et sa matière organique

La matière orga­nique est essen­tielle au main­tien de la fer­ti­lité des sols. Sa pré­sence permet de struc­tu­rer le sol, notam­ment par le déve­lop­pe­ment de la bio­di­ver­sité du sol (bac­té­ries, cham­pi­gnons, insectes et lom­brics…) et la for­ma­tion du com­plexe argilo-humique. Elle assure une meilleure réten­tion de l’eau et des élé­ments nutri­tifs des plantes, élé­ments nutri­tifs quelle apporte éga­le­ment au fur et à mesure de sa décom­po­si­tion. Mais aug­men­ter la quan­tité de matière orga­nique du sol ne permet pas uni­que­ment d’augmenter la fer­ti­lité des sols. C’est aussi la pos­si­bi­lité de fixer une quan­tité impor­tante de car­bone atmo­sphé­rique.

Ainsi, selon les calcul de GRAIN, à l’échelle des sur­faces agri­coles mon­diales, et en 50 ans, il serait pos­sible de cap­tu­rer deux tiers des excès de CO2 pré­sent dans l’atmosphère. La FAO pousse cet argu­ment dans les négo­cia­tion de Copenhague. Elle espère ainsi qu’à tra­vers les « Mécanismes de déve­lop­pe­ment propre », « l’Agriculture de conser­va­tion » béné­fi­cie de finan­ce­ment du marché de car­bone.

L’Agriculture de conservation… de qui et pourquoi ?

Après l’épisode du « Dust Bowl » dans les grandes plaines des États Unis, ont été déve­loppé des tech­niques de semi direct. Cette pra­tique donne de bons résul­tats vis a vis des pro­blèmes d’érosion. De plus, comme la struc­tu­ra­tion phy­sique du sol ne peut pas se faire par le labour, une struc­tu­ra­tion bio­lo­gique du sol est recher­chée par l’incorporation de matière orga­nique. Cette tech­nique permet donc géné­ra­le­ment de pré­ser­ver ou d’augmenter le taux de matière orga­nique du sol. A l’heure actuelle, la sur­face culti­vée en Agriculture de conser­va­tion la plus impor­tante est aux États-Unis, alors qu’elle explose depuis les années 90 dans les pays expor­ta­teurs de soja d’Amérique du sud.

[Graphique non repro­duit ici :

Évolution de la part (en %) des terres culti­vées en Agriculture de conser­va­tion pour Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay et Uruguay.

Sources : Aquastat Database Query 01 octobre 2009
http://​www​.fao​.org/​n​r​/​w​a​t​e​r​/​a​q​uasta…]

Ces don­nées montrent que l’Agriculture de conser­va­tion, est com­plè­te­ment liée avec l’expansion des mono­cul­tures céréa­lières d’exportation des grands pro­prié­taires et l’accélération de la défo­res­ta­tion et des­truc­tion d’espaces natu­rels. Mais éga­le­ment com­plè­te­ment inté­grée aux mar­chés d’intrants contrô­lés par quelques mul­ti­na­tio­nales (semences –en géné­ral OGM-, pes­ti­cides et engrais chi­miques).

En fait l’Agriculture de conser­va­tion dans sa ver­sion indus­trielle est un outil impor­tant d’expansion du modèle agri­cole capi­ta­liste. C’est-à-dire de l’expansion de déserts de mono­cul­tures, l’accélération de l’accaparement des terres. [2]

« Le Texas et l’Oklahoma, le Kansas, le New-Mexico, l’Arizona, la Californie. […] Papa emprunté de l’argent à la banque, et main­te­nant la banque veut la terre. La Société Immobilière – c’est la banque, quand elle pos­sède des terres – veut des trac­teurs sur la terre, et non des familles. Est-ce que c’est mau­vais, un trac­teur ? […] Si ce trac­teur était à nous il serait bon ; pas à moi, à nous. Si notre trac­teur creu­sait ses long sillons sur notre terre ce serait bon. Pas ma terre, notre terre. Nous pour­rions alors aimer ce trac­teur comme nous avons aimé cette terre qui était nôtre. Mais ce trac­teur fait deux choses : il retourne notre terre et nous en chasse.(…) » John Steinbeck, 1939, Les rai­sins de la colère, Chapitre XIV.

Modèle alimentaire, émissions et production agricole stable ?

Les émis­sions directes de la pro­duc­tion agri­cole sont esti­mées à entre 12 et 15 % des gaz à effet de serre mon­dial. 20 % de ces émis­sions pro­ve­nant de l’utilisation des fer­ti­li­sants azotés de syn­thèse. En inté­grant l’ensemble des émis­sions induites par le sys­tème indus­triel ali­men­taire inter­na­tio­nal, (chan­ge­ment d’utilisation des sols – défo­res­ta­tion, éro­sions…- trans­ports, réfri­gé­ra­tion, embal­lages…) autour de 50 % des émis­sions de la pla­nète peuvent être attri­bués à l’alimentation.

Assurer le main­tien de la fer­ti­lité du sol et la diver­sité des cultures sont les deux prin­ci­pales stra­té­gies pour garan­tir la sta­bi­lité des pro­duc­tions agri­coles.

L’agriculture indus­trielle se carac­té­rise pour­tant par des logiques inverses. La pro­duc­tion de mono­cul­ture de semences géné­ti­que­ment iden­tiques (vul­né­ra­bi­lité géné­tique) et géné­ra­le­ment la fer­ti­li­sa­tion des sols par des engrais chi­miques consi­dé­rant le sol comme un sub­strat de culture. Ces carac­té­ris­tiques aug­mentent vrai­ment les dan­gers de perte de pro­duc­tion géné­ra­li­sée, cela dans le contexte d’augmentation des risques pro­vo­qués par les chan­ge­ments cli­ma­tiques (sèche­resse, condi­tions pro­pices aux mala­dies et aux rava­geurs…). Ce sont les pay­san­ne­ries les mieux à même de « nour­rir la pla­nète »… car les mieux à même de valo­ri­ser les res­sources natu­relles (sol, eau, diver­sité géné­tique…) en ajus­tant au mieux les cycles des élé­ments orga­niques.

En clair, c’est une agri­cul­ture à taille humaine, basée sur la diver­si­fi­ca­tion des pro­duc­tions et la fer­ti­lité du sol, qui peut le mieux s’adapter aux chan­ge­ments cli­ma­tiques qui arrivent.

Notes

[1] Pour appro­fon­dir ces sujets : Seedling octobre 2009, GRAIN, http://​www​.grain​.org/​s​e​e​d​l​i​n​g​/​?type… [2] Voir sur le sujet : Les nou­veaux pro­prié­taires fon­ciers. Les socié­tés d’investissement en tête de la course aux terres agri­coles à l’étranger, octobre 2009, GRAIN sur http://​www​.grain​.org/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​?​id=56

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