L’ « axe » Calgary-Toronto et les mutations du capitalisme au Canada

Par Mis en ligne le 15 avril 2011

L’abondance des res­sources et l’étendue du ter­ri­toire ont fait du Canada dès le début une zone de déve­lop­pe­ment capi­ta­liste inten­sive sous la gou­verne du colo­nia­lisme bri­tan­nique. Par la suite au ving­tième siècle, l’arrivée mas­sive des immi­grants et l’industrialisation ont permis à la bour­geoi­sie de mettre en place un dis­po­si­tif effi­cace d’accumulation du capi­tal. Après la crise de 1929 et sur­tout après la Deuxième Guerre mon­diale, cette accu­mu­la­tion s’est envo­lée notam­ment grâce à l’expansion du sec­teur manu­fac­tu­rier et du sec­teur public. Sous ce régime key­né­sien, le capi­ta­lisme cana­dien sui­vait les « recettes » glo­ba­li­sées en pro­té­geant ses seg­ments indus­triels tout en capi­ta­li­sant sur ses avan­tages com­pa­ra­tifs « de base » (les res­sources natu­relles). Ce déve­lop­pe­ment a été l’assise du « grand com­pro­mis » qui consti­tuait le socle de l’État capitaliste.

La « réorganisation »

Par la suite, la situa­tion s’est trans­for­mée. L’essor des luttes popu­laires et natio­nales dans les années 1970 a miné cet ordre. Les bour­geoi­sies se sont frac­tion­nées, de plus en plus inca­pables de régir le conflit de classe et les ten­dances cen­tri­fuges décou­lant d’un rebond de la ques­tion natio­nale qué­bé­coise. Ce déclin ten­dan­ciel, par ailleurs géné­ra­lisé à l’ensemble des pays capi­ta­listes, a pris au Canada une tour­nure dra­ma­tique, avec la pos­si­bi­lité d’une implo­sion de l’État.

On se sou­vient de ce qui est arrivé par la suite. Devant la menace, la bour­geoi­sie cana­dienne a refait son unité, du moins tem­po­rai­re­ment, pour vaincre le projet de la sou­ve­rai­neté du Québec. Parallèlement, une offen­sive a été déclen­chée contre les classes moyennes et popu­laires pour éroder les acquis de la période (key­né­sienne) anté­rieure. Enfin, le capi­tal cana­dien, à l’image du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, s’est réor­ga­nisé via la finan­cia­ri­sa­tion et la glo­ba­li­sa­tion. L’édifice key­né­sien est devenu plein de trous, pen­dant que les classes moyennes et popu­laires ont été atta­quées de toutes parts, dans les reve­nus, les condi­tions de vie et de tra­vail, etc. On se retrouve dans une société mar­quée par les écarts de reve­nus crois­sants, mais sur­tout carac­té­ri­sée par des phé­no­mènes de dis­lo­ca­tion et d’exclusion. C’est une lutte de classes tota­le­ment asymétrique.

Entre-temps, l’espace poli­tique demeure frag­menté, reflé­tant un « retard » qu’on constate sou­vent entre la restruc­tu­ra­tion du capi­tal et les formes de domi­na­tion de l’État. Cependant au Canada, il y a un projet cohé­rent qui aspire à deve­nir hégé­mo­nique et c’est celui animé par Stephen Harper. C’est un projet « révo­lu­tion­naire » au sens où il ne s’agit plus de sim­ple­ment gérer l’État capi­ta­liste. Il faut au contraire le restruc­tu­rer d’une manière radi­cale et ins­ti­tu­tion­na­li­ser sur le plan éta­tique les trans­for­ma­tions en cours. Notons quelques dimen­sions de cette réor­ga­ni­sa­tion espé­rée (et par­tiel­le­ment en cours).

L’État cana­dien doit faci­li­ter le tra­vail du capi­tal dans son pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion, ce qui veut dire déve­lop­per les niches les plus com­pé­ti­tives qui sont dans ce cas les res­sources natu­relles et le sec­teur finan­cier. Les res­sources natu­relles sont non seule­ment abon­dantes au Canada, mais elles béné­fi­cient d’un contexte inter­na­tio­nal très favo­rable. Quant au sec­teur finan­cier, Toronto est deve­nue une des prin­ci­pales plaques tour­nantes finan­cières en Amérique du Nord et même à l’échelle mon­diale. C’est donc ce que nous pou­vons appe­ler l’ « axe Toronto-Calgary ».

La dis­lo­ca­tion

Dans ce contexte, le « reste » de l’économie cana­dienne est vu comme une sorte d’héritage plus ou moins obso­lète. L’industrie auto­mo­bile, tel­le­ment impor­tante pour le centre indus­triel onta­rien, est plus ou moins condam­née, comme l’ont été avant elle des sec­teurs signi­fi­ca­tifs comme le tex­tile et le vête­ment. Il reste quelques sec­teurs à haute valeur ajou­tée (infor­ma­tique, aéro­spa­tial, bio­mé­di­cal), mais ils sont très dépen­dants des sub­sides de l’État et de plus en plus vul­né­rables face à une com­pé­ti­tion inter­na­tio­nale accrue). Certes la crise actuelle ou ce que la bour­geoi­sie appelle la « réces­sion » est une excel­lente occa­sion pour accé­lé­rer ce déman­tè­le­ment, d’où la perte de près d’un demi mil­lion d’emplois manu­fac­tu­riers depuis.

Dans l’analyse des domi­nants, cette restruc­tu­ra­tion permet de concen­trer davan­tage le capi­tal cana­dien, de l’internationaliser encore plus soli­de­ment. Quant aux classes moyennes et popu­laires, on espère « gérer » leur dis­lo­ca­tion. Une partie de celles-ci sont « invi­tées » à se relo­ca­li­ser (s’exiler). D’autres pour­ront vivo­ter de quelques pro­grammes sociaux décli­nants. On devra aussi en recy­cler quelques-uns à tra­vers les retom­bées (gigan­tesques) de l’accumulation dans les « ser­vices » où pré­vaut une éco­no­mie de pré­da­tion et de surexploitation.

Enfin et c’est là que la réor­ga­ni­sa­tion de l’État devient impé­ra­tive, la colère popu­laire sera mâtée dans le cadre d’une struc­ture éta­tique dis­ci­pli­naire. Dans ce sens, on peut consi­dé­rer la répres­sion exer­cée à Toronto l’été der­nier lors du sommet du G-8 contre les mani­fes­tants paci­fiques comme une illus­tra­tion de cette nou­velle « ges­tion » par la répres­sion. Plus de poli­ciers, plus de pri­sons, plus de sur­veillance, plus de détentions …

Contradictions et imprévisibilité

Cette évo­lu­tion com­porte des zones d’ombres, de contra­dic­tions, de risques. C’est ce qui explique que le projet révo­lu­tion­naire de Harper n’a pas réussi, à date du moins, de se sta­bi­li­ser. D’autant plus qu’au Canada, les frac­tures sociales sont aggra­vées par la nature contra­dic­toire de l’État. Dans ce nœud de contra­dic­tions sub­siste la ques­tion dite québécoise.

Elle se pré­sente de manière assez com­pli­quée pour les domi­nants. Il y a l’héritage d’une his­toire tur­bu­lente. Il y a une démo­gra­phie (le Québec n’est pas com­pa­rable sur ce plan aux autres zones « péri­phé­riques », les pro­vinces mari­times par exemple). Il y a les acteurs, dont une coa­li­tion poli­tique et sociale hos­tile (on vote à 80% contre Harper). Il y a la rési­lience des for­ma­tions poli­tiques de centre qui jouent sur la matrice du natio­na­lisme (le PQ et le Bloc). Il y a les mou­ve­ments sociaux et une gauche petite mais signi­fi­ca­tive. Alors quelles sont les options pour les dominants ?

Répressions et résistances

La pre­mière option est celle qui a été his­to­ri­que­ment domi­nante et qui tourne autour de la répres­sion, de l’intimidation, de la mani­pu­la­tion. Pour cela, Harper et les autres peuvent tou­jours comp­ter sur une base sociale com­po­sée sur­tout des subal­ternes qué­bé­cois qu’on connaît sous le nom de Québec inc. Même si cer­tains d’entre eux ont par­fois frayé avec le natio­na­lisme qué­bé­cois, leur avenir est de s’insérer dans le capi­ta­lisme cana­dien du mieux qu’ils le peuvent, en négo­ciant leur subor­di­na­tion pour quelques dol­lars de plus. Cette base est petite numé­ri­que­ment, mais elle domine l’économie et une grande partie des appa­reils d’états, sans comp­ter les médias. Elle est relayée par un ensemble de struc­tures poli­tiques, cultu­relles, sociales, dont la carac­té­ris­tique, au-delà des dif­fé­rences, est d’accepter cette subor­di­na­tion. Le PLQ se retrouve, his­to­ri­que­ment, au cœur de ce dis­po­si­tif, bien qu’il soit sérieu­se­ment contesté sur son ultra-droite par les réseaux tra­ver­sant l’ADQ, le Parti conser­va­teur (au Québec) et d’autres encore qui vou­draient mimer le Tea Party. Pour tous ceux là, le mes­sage de Harper est clair : accep­tez votre rôle de larbin et vous aurez les miettes cor­res­pon­dant à votre assu­jet­tis­se­ment. Un tel posi­tion­ne­ment bien sûr implique une lutte sans com­pro­mis contre le PQ et le natio­na­lisme qué­bé­cois en géné­ral, ainsi qu’une confron­ta­tion per­pé­tuelle avec les résis­tances pro­ve­nant des classes moyennes et populaires.

Si cette inti­mi­da­tion n’est pas suf­fi­sante, les domi­nants cana­diens pour­raient adop­ter la tac­tique d’un « étran­gle­ment » lent, passif, via la ces­sa­tion (ou la dimi­nu­tion sub­stan­tielle) de la péréqua­tion, la mise à mort des ins­ti­tu­tions éta­tiques qué­bé­coises (la Caisse de dépôts), le « net­toyage » de la fonc­tion publique fédé­rale de ses élé­ments « sub­ver­sifs » (pour ne pas dire qué­bé­cois), etc.

À la limite, mais on est loin de cela, les domi­nants pour­raient forcer l’expulsion du Québec de la struc­ture éta­tique cana­dienne en s’assurant bien sûr que cette indé­pen­dance forcée se fasse d’une manière ter­ri­ble­ment coû­teuse pour la popu­la­tion (notam­ment par le frac­tion­ne­ment du ter­ri­toire qué­bé­cois). On dira que cette poli­tique-fic­tion n’est pas pour demain, mais on doit obser­ver qu’elle est pen­sable et qu’elle est déjà pré­sente sur l’agenda poli­tique cana­dien (peu de per­sonnes lisent le National Post au Québec, c’est l’organe de la droite dure qui dit sim­ple­ment, « dehors le Québec »).

Ce bref aperçu ne peut entrer dans le dédale des contra­dic­tions et des bifur­ca­tions qui se font et se défont entre les diverses frac­tions des classes domi­nantes, entre celles-ci et les classes popu­laires, et entre les classes popu­laires elles-mêmes. Bien des « pos­sibles » sont à envi­sa­ger et rien n’est déter­miné d’avance, même si on peut voir un cer­tain nombre de grandes ten­dances. Certes, le fac­teur le plus impré­vi­sible se situe à l’échelle des acteurs et des mou­ve­ments. Les forces anti-sys­té­miques sont consi­dé­rables, au Québec sur­tout (dans une moindre mesure au Canada éga­le­ment). Peuvent-elles déjouer cette stratégie ?

Les commentaires sont fermés.