L’ « axe » Calgary-Toronto et les mutations du capitalisme au Canada

L’abondance des ressources et l’étendue du territoire ont fait du Canada dès le début une zone de développement capitaliste intensive sous la gouverne du colonialisme britannique. Par la suite au vingtième siècle, l’arrivée massive des immigrants et l’industrialisation ont permis à la bourgeoisie de mettre en place un dispositif efficace d’accumulation du capital. Après la crise de 1929 et surtout après la Deuxième Guerre mondiale, cette accumulation s’est envolée notamment grâce à l’expansion du secteur manufacturier et du secteur public. Sous ce régime keynésien, le capitalisme canadien suivait les « recettes » globalisées en protégeant ses segments industriels tout en capitalisant sur ses avantages comparatifs « de base » (les ressources naturelles). Ce développement a été l’assise du « grand compromis » qui constituait le socle de l’État capitaliste.

La « réorganisation »

Par la suite, la situation s’est transformée. L’essor des luttes populaires et nationales dans les années 1970 a miné cet ordre. Les bourgeoisies se sont fractionnées, de plus en plus incapables de régir le conflit de classe et les tendances centrifuges découlant d’un rebond de la question nationale québécoise. Ce déclin tendanciel, par ailleurs généralisé à l’ensemble des pays capitalistes, a pris au Canada une tournure dramatique, avec la possibilité d’une implosion de l’État.

On se souvient de ce qui est arrivé par la suite. Devant la menace, la bourgeoisie canadienne a refait son unité, du moins temporairement, pour vaincre le projet de la souveraineté du Québec. Parallèlement, une offensive a été déclenchée contre les classes moyennes et populaires pour éroder les acquis de la période (keynésienne) antérieure. Enfin, le capital canadien, à l’image du capitalisme mondialisé, s’est réorganisé via la financiarisation et la globalisation. L’édifice keynésien est devenu plein de trous, pendant que les classes moyennes et populaires ont été attaquées de toutes parts, dans les revenus, les conditions de vie et de travail, etc. On se retrouve dans une société marquée par les écarts de revenus croissants, mais surtout caractérisée par des phénomènes de dislocation et d’exclusion. C’est une lutte de classes totalement asymétrique.

Entre-temps, l’espace politique demeure fragmenté, reflétant un « retard » qu’on constate souvent entre la restructuration du capital et les formes de domination de l’État. Cependant au Canada, il y a un projet cohérent qui aspire à devenir hégémonique et c’est celui animé par Stephen Harper. C’est un projet « révolutionnaire » au sens où il ne s’agit plus de simplement gérer l’État capitaliste. Il faut au contraire le restructurer d’une manière radicale et institutionnaliser sur le plan étatique les transformations en cours. Notons quelques dimensions de cette réorganisation espérée (et partiellement en cours).

L’État canadien doit faciliter le travail du capital dans son processus de globalisation, ce qui veut dire développer les niches les plus compétitives qui sont dans ce cas les ressources naturelles et le secteur financier. Les ressources naturelles sont non seulement abondantes au Canada, mais elles bénéficient d’un contexte international très favorable. Quant au secteur financier, Toronto est devenue une des principales plaques tournantes financières en Amérique du Nord et même à l’échelle mondiale. C’est donc ce que nous pouvons appeler l’ « axe Toronto-Calgary ».

La dislocation

Dans ce contexte, le « reste » de l’économie canadienne est vu comme une sorte d’héritage plus ou moins obsolète. L’industrie automobile, tellement importante pour le centre industriel ontarien, est plus ou moins condamnée, comme l’ont été avant elle des secteurs significatifs comme le textile et le vêtement. Il reste quelques secteurs à haute valeur ajoutée (informatique, aérospatial, biomédical), mais ils sont très dépendants des subsides de l’État et de plus en plus vulnérables face à une compétition internationale accrue). Certes la crise actuelle ou ce que la bourgeoisie appelle la « récession » est une excellente occasion pour accélérer ce démantèlement, d’où la perte de près d’un demi million d’emplois manufacturiers depuis.

Dans l’analyse des dominants, cette restructuration permet de concentrer davantage le capital canadien, de l’internationaliser encore plus solidement. Quant aux classes moyennes et populaires, on espère « gérer » leur dislocation. Une partie de celles-ci sont « invitées » à se relocaliser (s’exiler). D’autres pourront vivoter de quelques programmes sociaux déclinants. On devra aussi en recycler quelques-uns à travers les retombées (gigantesques) de l’accumulation dans les « services » où prévaut une économie de prédation et de surexploitation.

Enfin et c’est là que la réorganisation de l’État devient impérative, la colère populaire sera mâtée dans le cadre d’une structure étatique disciplinaire. Dans ce sens, on peut considérer la répression exercée à Toronto l’été dernier lors du sommet du G-8 contre les manifestants pacifiques comme une illustration de cette nouvelle « gestion » par la répression. Plus de policiers, plus de prisons, plus de surveillance, plus de détentions …

Contradictions et imprévisibilité

Cette évolution comporte des zones d’ombres, de contradictions, de risques. C’est ce qui explique que le projet révolutionnaire de Harper n’a pas réussi, à date du moins, de se stabiliser. D’autant plus qu’au Canada, les fractures sociales sont aggravées par la nature contradictoire de l’État. Dans ce nœud de contradictions subsiste la question dite québécoise.

Elle se présente de manière assez compliquée pour les dominants. Il y a l’héritage d’une histoire turbulente. Il y a une démographie (le Québec n’est pas comparable sur ce plan aux autres zones « périphériques », les provinces maritimes par exemple). Il y a les acteurs, dont une coalition politique et sociale hostile (on vote à 80% contre Harper). Il y a la résilience des formations politiques de centre qui jouent sur la matrice du nationalisme (le PQ et le Bloc). Il y a les mouvements sociaux et une gauche petite mais significative. Alors quelles sont les options pour les dominants ?

Répressions et résistances

La première option est celle qui a été historiquement dominante et qui tourne autour de la répression, de l’intimidation, de la manipulation. Pour cela, Harper et les autres peuvent toujours compter sur une base sociale composée surtout des subalternes québécois qu’on connaît sous le nom de Québec inc. Même si certains d’entre eux ont parfois frayé avec le nationalisme québécois, leur avenir est de s’insérer dans le capitalisme canadien du mieux qu’ils le peuvent, en négociant leur subordination pour quelques dollars de plus. Cette base est petite numériquement, mais elle domine l’économie et une grande partie des appareils d’états, sans compter les médias. Elle est relayée par un ensemble de structures politiques, culturelles, sociales, dont la caractéristique, au-delà des différences, est d’accepter cette subordination. Le PLQ se retrouve, historiquement, au cœur de ce dispositif, bien qu’il soit sérieusement contesté sur son ultra-droite par les réseaux traversant l’ADQ, le Parti conservateur (au Québec) et d’autres encore qui voudraient mimer le Tea Party. Pour tous ceux là, le message de Harper est clair : acceptez votre rôle de larbin et vous aurez les miettes correspondant à votre assujettissement. Un tel positionnement bien sûr implique une lutte sans compromis contre le PQ et le nationalisme québécois en général, ainsi qu’une confrontation perpétuelle avec les résistances provenant des classes moyennes et populaires.

Si cette intimidation n’est pas suffisante, les dominants canadiens pourraient adopter la tactique d’un « étranglement » lent, passif, via la cessation (ou la diminution substantielle) de la péréquation, la mise à mort des institutions étatiques québécoises (la Caisse de dépôts), le « nettoyage » de la fonction publique fédérale de ses éléments « subversifs » (pour ne pas dire québécois), etc.

À la limite, mais on est loin de cela, les dominants pourraient forcer l’expulsion du Québec de la structure étatique canadienne en s’assurant bien sûr que cette indépendance forcée se fasse d’une manière terriblement coûteuse pour la population (notamment par le fractionnement du territoire québécois). On dira que cette politique-fiction n’est pas pour demain, mais on doit observer qu’elle est pensable et qu’elle est déjà présente sur l’agenda politique canadien (peu de personnes lisent le National Post au Québec, c’est l’organe de la droite dure qui dit simplement, « dehors le Québec »).

Ce bref aperçu ne peut entrer dans le dédale des contradictions et des bifurcations qui se font et se défont entre les diverses fractions des classes dominantes, entre celles-ci et les classes populaires, et entre les classes populaires elles-mêmes. Bien des « possibles » sont à envisager et rien n’est déterminé d’avance, même si on peut voir un certain nombre de grandes tendances. Certes, le facteur le plus imprévisible se situe à l’échelle des acteurs et des mouvements. Les forces anti-systémiques sont considérables, au Québec surtout (dans une moindre mesure au Canada également). Peuvent-elles déjouer cette stratégie ?