Réforme du mode de scrutin

Justin Trudeau et Robert Bourassa : mêmes arguments

Par Mis en ligne le 29 juin 2017

À 45 ans de dis­tance, les pre­miers ministres libé­raux Justin Trudeau et Robert Bourassa ont uti­lisé les mêmes argu­ments éculés pour jus­ti­fier leur refus d’instaurer un mode de scru­tin à fina­lité pro­por­tion­nelle. Quel exemple élo­quent de stag­na­tion politique !

Il y a quelques jours, le pre­mier ministre Trudeau a tenté de jus­ti­fier, une nou­velle fois, le refus de son gou­ver­ne­ment de res­pec­ter l’engagement que son parti avait pris, lors de la cam­pagne de 2015, en pro­met­tant que ce serait la der­nière élec­tion tenue en vertu du sys­tème actuel, le scru­tin majo­ri­taire à un tour. La repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle serait mau­vaise pour notre pays, a-t-il dit en sub­stance, parce qu’elle condui­rait à la frag­men­ta­tion des grands partis poli­tiques. (Entendons par là le libé­ral et le conservateur).

C’est le même argu­ment dont s’était servi le pre­mier ministre qué­bé­cois Robert Bourassa, en 1972, alors qu’il avait opté pour une réforme de la carte élec­to­rale plutôt que pour l’instauration d’un mode de scru­tin pro­por­tionne. Ayant mis sur pied un comité d’étude sur la réforme élec­to­rale, le pre­mier ministre n’eut rien de plus pressé que de ren­con­trer ses membres pour leur dire qu’il ne leur ser­vait à rien de recom­man­der l’instauration d’un scru­tin à fina­lité pro­por­tion­nelle, car il s’y objec­te­rait. Quant à la réforme de la carte élec­to­rale, visant à rendre éga­li­taires les votes des élec­teurs, elle a été mise en place à temps pour la tenue des élec­tions de 1973. Mais, ô sur­prise, le nou­veau décou­page de la carte a pro­duit les plus fortes dis­tor­sions de l’histoire du Québec. En effet, les libé­raux ont obtenu 93% des dépu­tés avec 55% des votes tandis que le Parti qué­bé­cois a dû se conten­ter de 5,5% des dépu­tés avec plus de 30% des votes. Par la suite, des ten­ta­tives d’instaurer un scru­tin à fina­lité pro­por­tion­nelle ont échoué sous les gou­ver­ne­ments Lévesque et Charest.

Par ailleurs, M. Trudeau a indi­qué clai­re­ment, lors de sa der­nière décla­ra­tion, qu’il pré­fé­rait, l’adoption d’un scru­tin pré­fé­ren­tiel depuis le début du débat sur la réforme élec­to­rale. Mais il ne s’en était pas ouvert durant la cam­pagne élec­to­rale non plus que pen­dant les six mois qu’a siégé, en 2016, le comité par­le­men­taire mul­ti­par­tite sur la réforme élec­to­rale qui avait pour mandat d’étudier toutes les pos­si­bi­li­tés. Ce der­nier a alors entendu quelque 1,300 inter­ve­nants qui se sont pro­non­cés en forte majo­rité en faveur d’un scru­tin pro­por­tion­nel mixte avec compensation.

On se demande main­te­nant pour­quoi le pre­mier ministre a donné l’impression que toutes les options étaient sur la table alors que son opi­nion était faite depuis long­temps. Cet épi­sode est une énième illus­tra­tion des rai­sons qui ali­mentent le cynisme des citoyens. Cette saga de la réforme du mode de scru­tin, qui dure depuis un demi-siècle au Canada comme au Québec, prouve une fois de plus que notre sys­tème démo­cra­tique res­tera bloqué aussi long­temps que la volonté popu­laire ne sera pas assez forte pour mettre au pou­voir, malgré les obs­tacles du sys­tème élec­to­ral en place, des for­ma­tions poli­tiques qui font passer l’intérêt commun avant leur inté­rêt par­ti­san. Des partis aussi qui ne changent pas d’idée de façon oppor­tu­niste lorsqu’ils prennent le pou­voir comme on l’a vu à quelques reprises ces der­nières décennies.

Paul Cliche,
Auteur de livre Pour réduire le défi­cit démo­cra­tique : le scru­tin proportionnel

Les commentaires sont fermés.