Justin Trudeau dans la matrice « people »

Par Mis en ligne le 07 mars 2018

Il n’est pas néces­saire d’avoir toutes les qua­li­tés d’un prince
(ou d’un homme d’État) pour gou­ver­ner, 
mais il est bien néces­saire de paraître les avoir.
— Nicolas Machiavel[2]

Il existe bel et bien une guerre des classes, mais c’est ma classe,
la classe des riches 
qui fait la guerre et nous la gagnons.
— Warren Buffet[3]

« Il n’est pas prêt », scan­dait Stephen Harper en par­lant de Justin Trudeau lors de la der­nière cam­pagne élec­to­rale. Et pour­tant, le come-back kid[4] est bien ins­tallé au 24 Sussex, sus­ci­tant l’intérêt des jeunes, voire même un cer­tain enthou­siasme de la géné­ra­tion selfie. Un peu plus d’an plus tard, com­ment expli­quer la vic­toire sans équi­voque des libé­raux et une lune de miel pérenne avec celui que l’on disait « vide en sub­stance » ? Regard sur le « Kennedy du Canada[5] » à l’intérieur d’un sys­tème où la démo­cra­tie est d’abord affaire d’images, de simu­lacres et de spec­tacle. 

La société du spec­tacle comme stig­mate du gel de l’Histoire

L’œuvre de Guy Debord est lar­ge­ment citée dans les ana­lyses socio­lo­giques et poli­tiques contem­po­raines. Condensé situa­tion­niste ana­ly­sant les rap­ports sociaux à tra­vers les images que nous incar­nons, La société du spec­tacle[6] nous montre crû­ment com­ment les socié­tés occi­den­tales sont pas­sées d’un âge où « l’on avait les yeux vis-à-vis des trous » à un âge où l’on regarde défi­ler la parade. D’un âge où le « faire », « pro­duire », « œuvrer » avaient un sens, à un âge où la société de classes s’anime à tra­vers l’arrogant spec­tacle des puis­sants dont le règne est suivi avi­de­ment par une masse d’endettés, rivés à leurs écrans der­nier cri.

Le rap­port social au temps, rap­pelle Debord, s’est d’abord trans­mué, pas­sant d’un temps cyclique – « autoch­tone » – à la forme linéaire com­man­dée par la pro­duc­tion. La société du spec­tacle, devien­dra, un peu plus tard, l’âge avancé, voire sublimé, du capi­ta­lisme en ce sens que « le spec­tacle est le capi­tal à un tel degré d’accumulation qu’il devient image[7] ». Pour le dire autre­ment : « Le spec­tacle est l’argent que l’on regarde seule­ment, car en lui déjà c’est la tota­lité de l’usage qui s’est échan­gée contre la tota­lité de la repré­sen­ta­tion abs­traite[8]». Acheter, c’est être. Être, c’est « para­der » l’achat. Se ren­con­trer, c’est d’abord « mon­trer » notre syn­thèse du capi­tal.

Si, selon Debord, le rai­son­ne­ment sur l’histoire est inti­me­ment lié au rai­son­ne­ment sur le pou­voir, le temps vécu par les « pas­sants » de la société du spec­tacle jux­ta­pose le temps devenu pseu­do­cy­clique, ritua­lisé par les évé­ne­ments sai­son­niers, annuels, « faus­se­ment indi­vi­dua­li­sés » au temps linéaire et irré­ver­sible de la grande matrice « pro­duc­tion-consom­ma­tion-spec­tacle ». En témoignent les dis­cours des diri­geants occi­den­taux sur la crois­sance éco­no­mique, la pro­duc­ti­vité, la ren­ta­bi­lité, l’abolition des fron­tières pour per­mettre la libre cir­cu­la­tion des capi­taux. Difficile, en effet, de ques­tion­ner la sacro-sainte « crois­sance » et la notion de « pro­grès ». Comme si nous n’avions jamais vécu les dérives du capi­ta­lisme dans sa forme fas­ciste. Comme si Auschwitz n’avait jamais existé par la ratio­na­li­sa­tion en termes de « coûts-béné­fices ».

Comme le fas­cisme se trouve aussi la forme la plus coû­teuse du main­tien de l’ordre capi­ta­liste, il devait nor­ma­le­ment quit­ter le devant de la scène qu’occupent les grands rôles des États capi­ta­listes éli­mi­nés par des formes plus ration­nelles et plus fortes de cet ordre[9].

Ces deux temps de la société du spec­tacle, pseu­do­cy­clique et linéaire-irré­ver­sible, ont, paral­lè­le­ment, cette fonc­tion de nier l’Histoire et la mémoire en un pré­sent jovia­liste où la consom­ma­tion assou­vit « mal­adroi­te­ment » notre besoin d’exister. Maladroitement, puisqu’un vide per­siste.

Pour per­mettre cette consom­ma­tion per­ma­nente d’objets, d’images et de temps, Debord nous replace, avant les avan­cées syn­di­cales du der­nier siècle, devant la prise en otage du temps par la classe domi­nante. Les tra­vailleurs et les tra­vailleuses béné­fi­ciant main­te­nant de « condi­tions de tra­vail » jouissent d’un temps où ils peuvent s’inscrire à nou­veau dans la grande matrice. Temps pré­cieux de dignité, l’existence par l’achat osten­ta­toire du temps-mar­chan­dise se voit ava­li­sée ou dénon­cée ; en somme, contrô­lée par le regard des autres. J.-J. Rousseau ne semble pas bien loin : « L’homme est né libre et par­tout il est dans les fers ».

N’y règne pas seule­ment le gel de l’Histoire pour per­mettre le « tota­li­ta­risme inversé[10]», le contrôle de l’espace dans l’aménagement urbain et péri­ur­bain, éva­cuant la place publique poli­tique qu’est la rue, est une variable indé­niable de ce spec­tacle de gla­cia­tion. La dic­ta­ture de l’automobile, la domi­na­tion de l’autoroute, des super­mar­chés, des sta­tion­ne­ments contri­buent à éloi­gner les indi­vi­dus les uns, les autres ; les éloi­gnant aussi d’une prise de conscience de la super­che­rie de masse dans laquelle ils sont enfer­més. Ainsi, l’espace public est désor­mais stric­te­ment mar­chand où les indi­vi­dus déliés s’abreuvent à la même mamelle mor­ti­fère. La « classe moyenne occi­den­tale » embrasse lar­ge­ment ce mode de vie. Le centre com­mer­cial ver­sion Dix-30 est l’équivalent du colum­ba­rium du temps des Autres : esclaves modernes de la fabri­ca­tion des objets avec obso­les­cence pro­gram­mée. On lèche les vitrines des « jadis » et on « s’achète » de la mort de l’Autre pour exis­ter dans notre monde. Exit l’espace-temps. Glaciation et mort par la consom­ma­tion[11]. 

De matrice capi­ta­liste à matrice « people »

Si Debord nous incite à réflé­chir au cadre large dans lequel les socié­tés capi­ta­listes se sont engluées, d’autres se sont inté­res­sés plus récem­ment à la poli­tique spec­tacle et notam­ment au phé­no­mène de la « peo­po­li­sa­tion ».

Analysant les per­son­na­li­tés poli­tiques de Belgique, de France et de Grande-Bretagne depuis les années 1960, l’étude com­pa­ra­tive de Joëlle Desterbecq[12] montre clai­re­ment un chan­ge­ment dans la volonté de « proxi­mi­sa­tion » des élu-e-s. La « matrice » de la peo­po­li­sa­tion ver­rait ainsi en son sein plu­sieurs élé­ments se super­po­ser, confir­mant la sédi­men­ta­tion du pro­ces­sus people. Les com­po­santes que sont la « stra­té­gie de per­son­na­li­sa­tion », « la stra­té­gie de proxi­mi­sa­tion dans la com­mu­ni­ca­tion poli­tique » et « la stra­té­gie de vedet­ti­sa­tion et de mixité des iden­ti­tés sociales » se nour­ri­raient pour ainsi dire mutuel­le­ment en construi­sant à la fois l’image et la per­son­na­lité du diri­geant. C’est en nous ins­pi­rant de ces tra­vaux que nous ana­ly­sons l’arrivée du jeune « prince cana­dien » et de ses pre­miers pas dans la sphère du pou­voir poli­tique. 

Justin et la stra­té­gie de la per­son­na­li­sa­tion

On se sou­vien­dra du climat de grogne anti-Harper qui a marqué toute la cam­pagne élec­to­rale de l’automne 2015. Un ras-le-bol géné­ra­lisé était tan­gible : des éco­lo­gistes, des scien­ti­fiques[13], des fémi­nistes, des Autochtones, des mili­tantes et des mili­tants pour les droits humains. Le temps de la noir­ceur conser­va­trice sem­blait révolu. « Yes we can nous aussi ». Curieusement, la pre­mière incar­na­tion du jeune pré­ten­dant libé­ral fut celle d’un Justin Trudeau hési­tant, allant même jusqu’à accep­ter Jean Chrétien[14] en ren­fort.

Selon J. Desterbecq, la stra­té­gie de per­son­na­li­sa­tion se défi­nit comme étant « l’hypertrophie des indi­vi­dua­li­tés au détri­ment des rôles ins­ti­tu­tion­nels des partis[15]». À cet effet, notre mode de scru­tin majo­ri­taire uni­no­mi­nal à un tour favo­rise la foca­li­sa­tion sur les indi­vi­dus plutôt que sur les équipes ou même les idées défen­dues par les partis tout en rédui­sant la joute élec­to­rale à un combat de boxe entre les aspi­rants au pou­voir.

Justin Trudeau émerge sou­dai­ne­ment dans le cadre des débats ouverts où il se révèle par sa fran­chise et « son ouver­ture à l’autre » dans les dos­siers de la crise des migrant-e-s et de la contro­verse autour du niqab. Il se montre ferme sur la ques­tion du main­tien du registre des armes à feu et fait preuve d’une cer­taine « bien­veillance » envers le Québec dans le dos­sier de l’Accord de par­te­na­riat trans­pa­ci­fique. Aux dires des com­men­ta­teurs, un « vent de fraî­cheur » souffle sur le pays, balayant sur son pas­sage la moro­sité conser­va­trice du spec­tacle poli­tique, Trudeau étant por­teur d’une espèce de can­deur.

Ces esprits émi­nem­ment car­té­siens que sont Harper et Mulcair, qui croyaient tous deux faire de la chair à pâté avec le ti-cul en culottes courtes en ont pris pour leur rhume. Comme au cinéma, il y a une cer­taine satis­fac­tion de voir la can­deur triom­pher des machi­na­tions et l’inattendu damer le pion aux idées reçues[16].

C’est néan­moins une fois au pou­voir que le modus ope­randi Trudeau pourra se ren­for­cer : les stra­té­gies de per­son­na­li­sa­tion et de proxi­mi­sa­tion consti­tuent les assises du nou­veau pou­voir libé­ral. Espace poli­tique par­ti­san (rendre le pro­gramme élec­to­ral effec­tif) et espace privé (celui où s’expose l’intimité du couple Trudeau et de sa famille) laissent voir dans l’authenticité et la sim­pli­cité l’homme qui nous gou­verne comme une conci­lia­tion de la beauté, de la bonté et de la volonté de s’inscrire dans le spectre du juste.

Justin et la stra­té­gie de la proxi­mité

La deuxième variable de la matrice « people », la proxi­mité, dévoile un double jeu. Le public cible (la clien­tèle) doit à la fois « idéa­li­ser » le prince et, nou­velle donne contem­po­raine, se recon­naître en lui, s’y iden­ti­fier (expé­ri­men­ter vir­tuel­le­ment). Cette stra­té­gie s’opérationnalise en une série de cli­chés métho­di­que­ment dif­fu­sés sur toutes les pla­te­formes et consti­tuant dans leur répé­ti­tion une trame nar­ra­tive en soi.

Dans le dis­cours people, l’admiration n’exclut pas la proxi­mité et se fait ainsi écho au para­doxe de l’olympien défini par Edgar Morin (1962) : la star des temps modernes est une semi-divi­nité qui, bien qu’exceptionnelle et inac­ces­sible, offre à tout un chacun la pos­si­bi­lité de s’identifier à elle. Décliné sur le mode de proxi­mité, le people est à notre image : il aime sa famille, les bons repas, l’amitié, l’humour. Particulièrement uti­li­sée dans le dis­cours poli­tique, la publi­ci­sa­tion de la vie privée agit ici comme une source iden­ti­fi­ca­toire de pre­mier ordre vis-à-vis de l’homme ordi­naire[17].

Les poi­gnées de main tra­di­tion­nelles, la mul­ti­pli­ca­tion des égo­por­traits et le cliché esthé­tisé à la une d’un maga­sine popu­laire (Vogue[18]) vont dans le même sens et se super­posent pour lancer le même mes­sage : nous avons accès à l’intimité de ce « chef » désor­mais si près de nous. Expérience fac­tice de la démo­cra­tie par ce contact inédit où les limites se brouillent. Interstice où le spec­ta­teur et la spec­ta­trice accep­te­ront le contrat de deve­nir poten­tiel­le­ment clients. Proximisation et idéa­li­sa­tion vont effec­ti­ve­ment de pair.

La stra­té­gie de proxi­mité se déploie de sur­croit à tra­vers la mise en scène du corps. Si nous avons en tête les images du jogger Nicolas Sarkozy, de la cein­ture noire de Vladimir Poutine, le Canada a main­te­nant son ath­lète.

L’image du corps exerce une fonc­tion tes­ti­mo­niale en quelque sorte, elle parle, elle témoigne d’elle-même. […] Cette dépense phy­sique se mani­feste concrè­te­ment par la sueur, qui est le signe exté­rieur le plus tan­gible : s’exprime ainsi la volonté de signi­fier dans son corps même la néces­sité de l’effort ; son appar­te­nance effec­tive au peuple labo­rieux sinon (dans le cas de Nicolas Sarkozy) de la France qui se lève tôt[19].

Revenons briè­ve­ment au 31 mars 2012, bien avant son élec­tion. De la poli­tique trans­fi­gu­rée par le trai­te­ment média­tique en riva­li­tés spor­tives, Trudeau a poussé la méta­phore jusqu’à sauter lui-même dans le ring. Comme le rap­pelle Chantal Mouffe, la poli­tique contem­po­raine se joue bien davan­tage sur un registre moral (bien-mal) que sur l’axe gauche-droite[20]. Ainsi, le cliché du coup de poing sur la mâchoire du séna­teur Patrick Brazeau fut le révé­la­teur imagé d’un mes­sage impli­cite : les libé­raux, une fois au pou­voir, éra­di­que­ront les maillons faibles et autres élé­ments cor­rom­pus du sys­tème conser­va­teur. Ce fai­sant, le sous-estimé (de l’époque) Justin Trudeau devien­dra lui-même le jus­ti­cier. Le « Bambi gagnera contre Gozilla[21]». Et à partir de ce moment, ce sera sa marque de com­merce : « celui qu’on pre­nait à la légère » gagnera en cré­di­bi­lité ; celui qu’on mépri­sait nous fera jus­tice et se fera jus­tice. Il devien­dra. Autre que son nom de famille, il devien­dra Justin.

Dans ce jeu per­for­ma­tif qui annon­çait le K.O. des conser­va­teurs, Trudeau le boxeur est aussi le bat­tant déter­miné à res­sus­ci­ter le Canada dans son essence fon­da­men­tale : réforme du Sénat, réforme du mode de scru­tin, parité hommes femmes au cabi­net, excuses his­to­riques envers les Autochtones, remise à l’ordre du jour des dos­siers envi­ron­ne­men­taux, rôle inter­na­tio­nal plus près des idéaux onu­siens, etc. En un « jab[22] » convain­cant, c’est le Canada que l’on aime qui est de retour. Suffira, au moment oppor­tun, de « voter du bon bord ». D’acheter cette image. La sou­ve­rai­neté popu­laire détour­née de sa capa­cité à véri­ta­ble­ment s’inscrire dans la cité et de tra­vailler à rendre pos­sibles ses propres idéaux, achè­tera son ticket pour la paix. « Le spec­tacle est le mau­vais rêve de la société moderne enchaî­née, qui n’exprime fina­le­ment que son désir de dormir. Le spec­tacle est le gar­dien de ce som­meil[23]

Juin 2016, les photos de Justin Trudeau et du pré­sident mexi­cain Enrique Pena Nieto, jog­gant côte à côte sur le pont Alexandra à Ottawa semblent main­te­nant nous convaincre qu’à l’heure du « Brexit », c’est de l’amitié éco­no­mique dont il est ques­tion. L’efficience de cette mise en forme de la « bonne gou­ver­nance » se révèle dans une éco­no­mie de mots. Nous étions déjà à l’ère des slo­gans sim­plistes et sim­pli­fiés à outrance. À l’ère ache­vée du spec­tacle et des réseaux mul­ti­pla­te­formes, les repré­sen­ta­tions féti­chi­sées s’imposent comme la vérité du dis­cours poli­tique. Rappelons-nous que les amigos de l’ALENA « tota­lisent près d’un demi-mil­liard de consom­ma­teurs[24]», que les migrants mexi­cains, main­te­nant indis­pen­sables dans les fermes cana­diennes, pour­ront voya­ger sans obli­ga­tion de visa et que les deux hommes doivent s’entendre sur un plan de match commun dans les dos­siers envi­ron­ne­men­taux, de la sécu­rité et de l’économie adve­nant l’adoption d’une poli­tique hos­tile par le géant amé­ri­cain.

Sophie Grégoire, la pre­mière dame du Canada, n’est pas en reste dans l’univers de l’image et du gla­mour. Le « prince » cana­dien moderne a natu­rel­le­ment sa « prin­cesse » cana­dienne moderne, mais à l’inverse des couples prin­ciers de jadis, ils sont égaux.

Ouvertement fémi­niste, porte-parole de FILLACTIVE, elle embrasse des causes comme la lutte contre les troubles ali­men­taires. Contre les secrets qui ren­daient étanches les fron­tières nous sépa­rant des « grands », les Canadiens et les Canadiennes par­tagent le récit très intime de Sophie rela­tif aux pro­blèmes de bou­li­mie dont elle a souf­fert à l’adolescence. Véritable born again de l’estime de soi, elle prêche main­te­nant la bonne nou­velle. Si la diplô­mée en art et com­mu­ni­ca­tion com­prend à mer­veille les règles du jeu média­tique, l’autre grand atout de la com­pagne du pre­mier ministre, nous disent les jour­na­listes, « c’est l’authenticité qu’elle dégage. […] Le fait de se placer en posi­tion de vul­né­ra­bi­lité, c’est irré­sis­tible. Ça attire tout de suite la sym­pa­thie. Aussi, elle est capable d’autodérision et, au Québec, on aime ceux qui ne se prennent pas trop au sérieux[25]».

J. Desterbecq insiste sur le virage intime de la peo­po­li­sa­tion de la poli­tique. Ainsi, le carac­tère « authen­tique » de Sophie Grégoire favo­rise la proxi­mi­sa­tion dans sa fonc­tion iden­ti­fi­ca­toire. La pre­mière dame contri­bue à la sédi­men­ta­tion du même mes­sage : nous avons un « power couple » au pou­voir, « beau, bon et capable de jus­tice ». Poussons la logique encore plus loin. Le site Internet Fashion eve­ryw­here par­ti­cipe à cette logique para­doxale de mythi­fi­ca­tion de « per­son­nages atta­chants » et de leur démy­thi­fi­ca­tion que ren­drait pos­sible le prêt-à-porter ver­sion « cos­tume à décou­per ». Le look de Sophie Grégoire[26] lors de la pre­mière visite offi­cielle du couple aux États-Unis en mars 2016 révèle ainsi la beauté acces­sible d’une pre­mière dame dont la tenue peut être revê­tue par toutes. Achetée par toutes. À condi­tion de deman­der le prix de la robe créée par Lucian Matis, dési­gner toron­tois. Cette iden­ti­fi­ca­tion contri­bue pour­tant à nous dépos­sé­der de nous-mêmes. « Le besoin d’imitation qu’éprouve le consom­ma­teur est pré­ci­sé­ment le besoin infer­tile, condi­tionné par tous les aspects de sa dépos­ses­sion fon­da­men­tale[27]

Justin et la stra­té­gie de la vedet­ti­sa­tion et de la mixité des iden­ti­tés sociales

Troisième variable de la matrice « people », la vedet­ti­sa­tion et la mixité des iden­ti­tés sociales. On ne s’étonne plus de consta­ter la rela­tion intime entre le monde du show-busi­ness et celui des per­son­na­li­tés poli­tiques. Les élites fré­quentent des uni­vers qui s’interpénètrent. Parler d’élites nous oblige à sou­le­ver une ten­sion qui ne se pose pas néces­sai­re­ment comme une contra­dic­tion. En effet, si la proxi­mi­sa­tion avait pour fonc­tion de géné­rer un atta­che­ment à l’égard de notre Premier ministre par le biais d’une fami­lia­rité fabri­quée, cette troi­sième variable contri­bue en revanche à éloi­gner gen­ti­ment l’homme et la femme ordi­naires d’un rap­port trop direct et donc trop franc avec le déten­teur du pou­voir. La repré­sen­ta­tion idéa­li­sée « objec­ti­vise » une inten­tion que l’image rend véri­dique dans l’imaginaire col­lec­tif, mais qui ne s’incarne pas dans le réel autre­ment que dans les deux dimen­sions des cli­chés. Un souper de famille Trudeau-Obama n’est clai­re­ment pas à la portée des familles de la classe moyenne, pour­tant public cible de notre spec­tacle. Le ban­quet d’État du 10 mars 2016 com­por­tait 200 invité-e-s dont le com­mis­saire de la Ligue natio­nale de hockey, Gary Bettman, la pré­si­dente de la com­pa­gnie Lockheed Martin, Michael J. Fox et autres Mike Myers[28]. « Nous fai­sons comme vous mais nous ne sommes pas vous. »

La sur­en­chère people sert ici à mon­trer une conni­vence entre les deux pays. D’abord, face aux enjeux envi­ron­ne­men­taux où le Canada se range main­te­nant der­rière les États-Unis pour atteindre une cible com­mune de réduc­tion de méthane. Puis, à la sécu­rité post-11 sep­tembre où, entre autres, la com­pa­gnie Lockheed Martin vient d’honorer un contrat de rajeu­nis­se­ment de la flotte navale pour le Canada[29]. Entre l’État de droit et l’État de sécu­rité[30], un pont semble déjà tracé adve­nant le spec­tacle de l’horreur.

Cette conni­vence nous montre aussi que les repré­sen­tants des deux gou­ver­ne­ments sont d’avis qu’il fau­drait une « meilleure flui­dité des voya­geurs ». Rappelons qu’en termes vir­tuels, « à chaque minute qui passe, c’est 1,4 mil­lion de dol­lars en biens et ser­vices qui tra­versent la fron­tière canado-amé­ri­caine[31]».

Des images bien léchées pour que le « show must go on » et que « la classe moyenne » se sente bien en sécu­rité dans « le plus meilleur pays du monde ». 

Algorithme et classe moyenne

Desterbecq, citant Christian Delporte, dira que « c’est au cours des années 1980 qu’apparaîtront les fac­teurs conjonc­tu­rels externes qui ins­tal­le­ront et géné­ra­li­se­ront le phé­no­mène de la peo­po­li­sa­tion ; ces fac­teurs étant l’amoindrissement dans l’offre poli­tique et l’enracinement d’une crise de la repré­sen­ta­tion[32]».

Ces deux variables conjonc­tu­relles nous per­mettent de mieux com­prendre le succès de Justin Trudeau.

L’étude com­pa­ra­tive des pla­te­formes élec­to­rales libé­rale et néo­dé­mo­crate ne permet pas de dépar­ta­ger clai­re­ment lequel de ces deux partis pro­po­sait la vision la plus pro­gres­siste contre Stephen Harper. Les deux partis vou­laient modi­fier la loi anti-ter­ro­riste C-51, les deux partis offraient une place plus impor­tante aux dos­siers envi­ron­ne­men­taux tout en entre­te­nant un flou artis­tique autour de l’aval au projet Énergie Est, les deux partis pro­met­taient un dia­logue avec les Autochtones. L’offre poli­tique se résume à un bipar­tisme de façade – gauche-sys­tème (Parti libé­ral et Nouveau Parti démo­cra­tique) ou droite-sys­tème (Parti conser­va­teur) – puisqu’aucun parti ayant véri­ta­ble­ment la chance de rem­por­ter l’élection n’offre quelque rup­ture avec le capi­ta­lisme domi­nant. Le Parti vert étant peut-être le seul parti offrant une alter­na­tive.

Le tout contre Harper a fina­le­ment joué en faveur de Justin. Non pas dans une volonté de chan­ger radi­ca­le­ment la donne, mais de s’inscrire plus « hono­ra­ble­ment » dans le sys­tème domi­nant. De spec­ta­teurs (Debord) et de clients (Desterbecq), l’attachement fidé­lisé a contri­bué à sa vic­toire et à la péren­nité de la lune de miel. La stra­té­gie de cam­pagne a été créée à l’aide de groupes de dis­cus­sion (focus groups) qui sou­hai­taient ardem­ment un chan­ge­ment. Le décou­page du ter­ri­toire cana­dien en zones « or », « argent » et « bronze » en termes d’acquis ou de poten­tia­li­tés de gain pour les libé­raux a gran­de­ment faci­lité le tra­vail de ter­rain. L’analyse, à partir de méta­don­nées com­pi­lées à l’aide du logi­ciel Liberaliste, « une ver­sion modi­fiée de celui créé par la société NGP VAN[33]», outil uti­lisé par l’équipe d’Obama en 2012, a permis de bien mesu­rer les chances réelles de gains. Cet outil a aussi permis de mor­ce­ler le mes­sage et de cibler les inté­rêts des clients. Ainsi, les citoyennes et les citoyens déliés ont l’impression de s’inscrire dans la des­ti­née de la cité.

Si la tac­tique de l’image de Justin Trudeau a bien fonc­tionné, d’autres don­nées de recen­se­ment, de son­dages, de listes de dona­teurs, de signa­tures de péti­tion, de résul­tats élec­to­raux pré­cé­dents, des croi­se­ments de don­nées se sont faits pour créer un profil type d’électeur et d’électrice[34]. Aidés par les béné­voles, les ana­lystes ont pu rejoindre la clien­tèle libé­rale sans perdre de temps avec le reste de la popu­la­tion. La stra­tège de ter­rain, Katie Telford, a mené elle aussi une bataille au sein du vieux Parti libé­ral. Elle aussi, sous-esti­mée par les vieux rou­tiers, a dû comme Justin, faire ses preuves[35].

Ce tra­vail de mar­ke­ting poli­tique et d’analyse de don­nées semble avoir contri­bué à la vic­toire de Justin Trudeau. L’occupation du ter­ri­toire cyber fut aussi une donne impor­tante où d’innombrables tra­vailleurs et tra­vailleuses de l’ombre devaient répondre à l’intérieur de quatre à six minutes aux dif­fé­rents com­men­taires sur Justin Trudeau, bons ou mau­vais. La pré­sence sur Twitter, YouTube, Facebook, Snapchat était omni­pré­sente. Les clients et les clientes de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive se font bom­bar­der indi­vi­duel­le­ment par des mes­sages ciblés. En der­nière ana­lyse, c’est de tout ce mor­cel­le­ment et de tout ce spec­tacle qu’est né le Canada de Justin.

Le spec­tacle se porte bien. Les clients sont satis­faits : « J’aime ». « Nous aimons ». Les spec­ta­teurs contem­po­rains aiment plutôt que craignent. Mais ne sous-esti­mons pas Trudeau. Il est par la jus­tice. « Just watch him »…

« Le spec­tacle est la réa­li­sa­tion tech­nique de l’exil des pou­voirs humains dans un au-delà ; la scis­sion ache­vée à l’intérieur de l’homme[36].» La peo­po­li­sa­tion de la poli­tique est un élé­ment de ce tota­li­ta­risme inversé où l’économie com­mande la poli­tique et où l’image du prince ne doit éveiller aucun soup­çon sur le sys­tème. Un sys­tème où les actions des clientes et des clients sont décor­ti­quées et chif­frées par les ana­lystes qui doivent gagner la bataille de l’opinion publique. Un sys­tème ten­ta­cu­laire qui uti­lise tous les espaces gelés (éva­cuant les notions de mémoire et d’Histoire) pour arri­ver à ses fins. Ou bien avant l’élection pour gagner, ou bien pour rendre le pas­sage au pou­voir le plus lisse pos­sible. De citoyennes et citoyens, nous avons revêtu les habits du spec­ta­teur, pour ensuite deve­nir client per­ma­nent de ce spec­tacle de notre éva­cua­tion poli­tique. Une vallée d’avalé-e-s. Nous sommes loin d’un idéal de la démo­cra­tie comme espace de déli­bé­ra­tion où le conflit fait partie inté­grante du vivre-ensemble. Nous sommes dépos­sé­dés de notre pou­voir par l’image d’un sou­ve­rain beau, bon et où la jus­tice ne sera jamais que la réaf­fir­ma­tion des règles du sys­tème domi­nant. Quoi qu’il advienne.

Judith Trudeau[1]


Notes

[1] Professeure de science poli­tique au Collège Lionel-Groulx.

[2] Nicolas Machiavel, Le Prince [1515], Paris, Flammarion, 1980.

[3] Déclaration de William Buffet à CNN, 19 juin 2005.

[4] Francine Pelletier, « Le come-back kid », Le Devoir, 14 octobre 2015.

[5] Dylan Robertson, « Justin Trudeau : is he Canada’s J.F.K. ? », The Christian Science Monitor, 6 mars 2016, <www​.csmo​ni​tor​.com/​W​o​r​l​d​/​A​m​e​r​i​c​a​s​/​2​0​1​6​/​0​3​0​6​/​J​u​s​t​i​n​-​T​r​u​d​e​a​u​-​I​s​-​h​e​-​C​a​n​a​d​a​-​s​-​J.F.K. >.

[6] Guy Debord, La société du spec­tacle, Paris, Champ libre, 1971.

[7] Ibid., p. 22.

[8] Ibid., p. 33.

[9] Ibid., p. 86.

[10] Sheldon S. Wolin, cité dans Chris Hedges, L’empire de l’illusion, Montréal, Lux, 2012, p. 190-191.

[11] On peut aussi faire réfé­rence à l’ouvrage de Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pul­sion de mort, Paris, Albin Michel, 2009.

[12] Joëlle Desterbecq, La peo­po­li­sa­tion poli­tique. Analyse en Belgique, France et Grande-Bretagne, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2015.

[13] À titre d’exemple, sou­ve­nons-sous de la vidéo d’un scien­ti­fique chan­tant « Harperman », <http://​ici​.radio​-canada​.ca/​n​o​u​v​e​l​l​e​/​7​3​9​5​0​0​/​o​t​t​a​w​a​-​h​a​r​p​e​r​m​a​n​-​m​a​n​i​f​e​s​t​a​n​t​s​-​c​h​a​n​t​e​n​t​-​c​r​i​t​i​q​u​e​-​c​o​n​s​e​r​v​ateur>.

[14] Jean Chrétien, « Il était une fois le Canada, fac­teur de paix et de sta­bi­lité inter­na­tio­nale », Le Devoir, 12 sep­tembre 2015.

[15] Desterbecq, op. cit., p. 15-16.

[16] Pelletier, op. cit.

[17] Desterbecq, op. cit., p. 16-17.

[18] Voir : <www​.vogue​.com/​1​3​3​7​7​1​6​3​/​j​u​s​t​i​n​-​t​r​u​d​e​a​u​-​p​r​i​m​e​-​m​i​n​i​s​t​e​r​-​c​a​nada/> et <www​.macleans​.ca/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​o​t​t​a​w​a​/​b​e​h​i​n​d​-​t​h​e​-​s​c​e​n​e​s​-​o​f​-​t​h​e​-​t​r​u​d​e​a​u​s​-​v​o​g​u​e​-​p​h​o​t​o​-​s​hoot/>.

[19] Desterbecq, op. cit., p. 44-53.

[20] Chantal Mouffe, L’illusion du consen­sus, Paris, Albin Michel, 2016, p. 12-13.

[21] Guylaine Maroist et Éric Ruel, God save Justin Trudeau, docu­men­taire, Québec, Productions de la ruelle, 2015, 81 minutes.

[22] Jab : terme de boxe anglais dési­gnant un coup de poing direct du bras avant, géné­ra­le­ment rapide. (NdR)

[23] Debord, op. cit., p. 16.

[24] Jean-Robert Sansfaçon, « Los tres amigos. Des ami­tiés inté­res­sées », Le Devoir, 29 juin 2016.

[25] Olivier Turbide et Alec Castonguay, cités dans Marie-Hélène Proulx, « L’effet Sophie Grégoire », Châtelaine, 27 juin 2016.

[26] Voir : <http://​fashio​ni​se​ve​ryw​here​.com/​2​0​1​6​/​0​3​/​1​1​/​c​o​p​i​e​z​-​s​o​n​-​l​o​o​k​-​s​o​p​h​i​e​-​g​r​e​g​o​i​r​e​-​t​r​u​deau/>.

[27] Debord, op. cit., p. 169.

[28] François Messier, « Trudeau et Obama célèbrent l’amitié canado-amé­ri­caine », Radio Canada​.ca, 10 mars 2016.

[29] « Le pro­gramme a permis de doter les douze fré­gates d’équipements à la fine pointe de la tech­no­lo­gie pour faire face aux nou­velles menaces du XXIe siècle. La moder­ni­sa­tion de la flotte com­prend un nou­veau sys­tème de ges­tion du combat de Lockheed Martin Canada, de nou­velles capa­ci­tés radar, un nou­veau sys­tème de guerre élec­tro­nique ainsi que des tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tions et des mis­siles amé­lio­rés. » Lockheed Martin Canada, Lockheed Martin Canada célèbre une étape impor­tante du projet de moder­ni­sa­tion des fré­gates de la classe Halifax, 29 avril 2016, <www​.lock​heed​mar​tin​.ca/​c​a​/​f​r​/​n​o​u​v​e​l​l​e​s​/​l​o​c​k​h​e​e​d​-​m​a​r​t​i​n​-​c​a​n​a​d​a​c​e​l​e​b​r​e​u​n​e​e​t​a​p​e​i​m​p​o​r​t​a​n​t​e​d​u​p​r​o​j​e​t​d​e​m​o​d​e​r​n​i​.html>.

[30] Giorgio Agamben, « De l’État de droit à l’État de sécu­rité », Le Monde, 23 décembre 2015.

[31] Olivier Bachand, « Le com­merce avec les États-Unis : une rela­tion lucra­tive », Radio Canada​.ca, 10 mars 2016.

[32] Desterbecq, op. cit., p. 151.

[33] Tristan Péloquin, « Le numé­rique, nou­velle machine de guerre », La Presse, 8 octobre 2015.

[34] Alec Castonguay, Les partis vous espionnent, L’actualité, 20 août 2016, <www​.lac​tua​lite​.com/​s​o​c​i​e​t​e​/​l​e​s​-​p​a​r​t​i​s​-​p​o​l​i​t​i​q​u​e​s​-​v​o​u​s​-​e​s​p​i​o​n​nent/>.

[35] Toronto Life, Toronto’s 50 most influen­tial people : # 11Katie Telford, 19 novembre 2015, <http://​toron​to​life​.com/​c​i​t​y​/​t​o​r​o​n​t​o​-​p​o​l​i​t​i​c​s​/​t​o​r​o​n​t​o​-​5​0​-​m​o​s​t​-​i​n​f​l​u​e​n​t​i​a​l​-​2​0​1​5​-​k​a​t​i​e​-​t​e​l​ford/>.

[36] Debord, op. cit., p. 18.

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