Démocratie, entre dérives et recomposition

Justin Trudeau dans la matrice « people »

Enjeux contemporains

Par Mis en ligne le 25 décembre 2019

Il n’est pas néces­saire d’avoir toutes les qua­li­tés

d’un prince (ou d’un homme d’État) pour gou­ver­ner,

mais il est bien néces­saire de paraître les avoir.

Nicolas Machiavel[2]

Il existe bel et bien une guerre des classes,

mais c’est ma classe, la classe des riches

qui fait la guerre et nous la gagnons.

Warren Buffet[3]

« Il n’est pas prêt », scan­dait Stephen Harper en par­lant de Justin Trudeau lors de la der­nière cam­pagne élec­to­rale. Et pour­tant, le come-back kid[4] est bien ins­tallé au 24 Sussex, sus­ci­tant l’intérêt des jeunes, voire même un cer­tain enthou­siasme de la géné­ra­tion selfie. Un peu plus d’an plus tard, com­ment expli­quer la vic­toire sans équi­voque des libé­raux et une lune de miel pérenne avec celui que l’on disait « vide en sub­stance » ? Regard sur le « Kennedy du Canada[5] » à l’intérieur d’un sys­tème où la démo­cra­tie est d’abord affaire d’images, de simu­lacres et de spec­tacle.

La société du spec­tacle comme stig­mate du gel de l’Histoire

L’œuvre de Guy Debord est lar­ge­ment citée dans les ana­lyses socio­lo­giques et poli­tiques contem­po­raines. Condensé situa­tion­niste ana­ly­sant les rap­ports sociaux à tra­vers les images que nous incar­nons, La société du spec­tacle[6] nous montre crû­ment com­ment les socié­tés occi­den­tales sont pas­sées d’un âge où « l’on avait les yeux vis-à-vis des trous » à un âge où l’on regarde défi­ler la parade. D’un âge où le « faire », « pro­duire », « œuvrer » avaient un sens, à un âge où la société de classes s’anime à tra­vers l’arrogant spec­tacle des puis­sants dont le règne est suivi avi­de­ment par une masse d’endettés, rivés à leurs écrans der­nier cri.

Le rap­port social au temps, rap­pelle Debord, s’est d’abord trans­mué, pas­sant d’un temps cyclique – « autoch­tone » – à la forme linéaire com­man­dée par la pro­duc­tion. La société du spec­tacle, devien­dra, un peu plus tard, l’âge avancé, voire sublimé, du capi­ta­lisme en ce sens que « le spec­tacle est le capi­tal à un tel degré d’accumulation qu’il devient image[7] ». Pour le dire autre­ment : « Le spec­tacle est l’argent que l’on regarde seule­ment, car en lui déjà c’est la tota­lité de l’usage qui s’est échan­gée contre la tota­lité de la repré­sen­ta­tion abs­traite[8]». Acheter, c’est être. Être, c’est « para­der » l’achat. Se ren­con­trer, c’est d’abord « mon­trer » notre syn­thèse du capi­tal.

Si, selon Debord, le rai­son­ne­ment sur l’histoire est inti­me­ment lié au rai­son­ne­ment sur le pou­voir, le temps vécu par les « pas­sants » de la société du spec­tacle jux­ta­pose le temps devenu pseu­do­cy­clique, ritua­lisé par les évé­ne­ments sai­son­niers, annuels, « faus­se­ment indi­vi­dua­li­sés » au temps linéaire et irré­ver­sible de la grande matrice « pro­duc­tion-consom­ma­tion-spec­tacle ». En témoignent les dis­cours des diri­geants occi­den­taux sur la crois­sance éco­no­mique, la pro­duc­ti­vité, la ren­ta­bi­lité, l’abolition des fron­tières pour per­mettre la libre cir­cu­la­tion des capi­taux. Difficile, en effet, de ques­tion­ner la sacro-sainte « crois­sance » et la notion de « pro­grès ». Comme si nous n’avions jamais vécu les dérives du capi­ta­lisme dans sa forme fas­ciste. Comme si Auschwitz n’avait jamais existé par la ratio­na­li­sa­tion en termes de « coûts-béné­fices ».

Comme le fas­cisme se trouve aussi la forme la plus coû­teuse du main­tien de l’ordre capi­ta­liste, il devait nor­ma­le­ment quit­ter le devant de la scène qu’occupent les grands rôles des États capi­ta­listes éli­mi­nés par des formes plus ration­nelles et plus fortes de cet ordre[9].

Ces deux temps de la société du spec­tacle, pseu­do­cy­clique et linéaire-irré­ver­sible, ont, paral­lè­le­ment, cette fonc­tion de nier l’Histoire et la mémoire en un pré­sent jovia­liste où la consom­ma­tion assou­vit « mal­adroi­te­ment » notre besoin d’exister. Maladroitement, puisqu’un vide per­siste.

Pour per­mettre cette consom­ma­tion per­ma­nente d’objets, d’images et de temps, Debord nous replace, avant les avan­cées syn­di­cales du der­nier siècle, devant la prise en otage du temps par la classe domi­nante. Les tra­vailleurs et les tra­vailleuses béné­fi­ciant main­te­nant de « condi­tions de tra­vail » jouissent d’un temps où ils peuvent s’inscrire à nou­veau dans la grande matrice. Temps pré­cieux de dignité, l’existence par l’achat osten­ta­toire du temps-mar­chan­dise se voit ava­li­sée ou dénon­cée ; en somme, contrô­lée par le regard des autres. J.-J. Rousseau ne semble pas bien loin : « L’homme est né libre et par­tout il est dans les fers ».

N’y règne pas seule­ment le gel de l’Histoire pour per­mettre le « tota­li­ta­risme inversé[10]», le contrôle de l’espace dans l’aménagement urbain et péri­ur­bain, éva­cuant la place publique poli­tique qu’est la rue, est une variable indé­niable de ce spec­tacle de gla­cia­tion. La dic­ta­ture de l’automobile, la domi­na­tion de l’autoroute, des super­mar­chés, des sta­tion­ne­ments contri­buent à éloi­gner les indi­vi­dus les uns, les autres ; les éloi­gnant aussi d’une prise de conscience de la super­che­rie de masse dans laquelle ils sont enfer­més. Ainsi, l’espace public est désor­mais stric­te­ment mar­chand où les indi­vi­dus déliés s’abreuvent à la même mamelle mor­ti­fère. La « classe moyenne occi­den­tale » embrasse lar­ge­ment ce mode de vie. Le centre com­mer­cial ver­sion Dix-30 est l’équivalent du colum­ba­rium du temps des Autres : esclaves modernes de la fabri­ca­tion des objets avec obso­les­cence pro­gram­mée. On lèche les vitrines des « jadis » et on « s’achète » de la mort de l’Autre pour exis­ter dans notre monde. Exit l’espace-temps. Glaciation et mort par la consom­ma­tion[11].

De matrice capi­ta­liste à matrice « people »

Si Debord nous incite à réflé­chir au cadre large dans lequel les socié­tés capi­ta­listes se sont engluées, d’autres se sont inté­res­sés plus récem­ment à la poli­tique spec­tacle et notam­ment au phé­no­mène de la « peo­po­li­sa­tion ».

Analysant les per­son­na­li­tés poli­tiques de Belgique, de France et de Grande-Bretagne depuis les années 1960, l’étude com­pa­ra­tive de Joëlle Desterbecq[12] montre clai­re­ment un chan­ge­ment dans la volonté de « proxi­mi­sa­tion » des élu-e-s. La « matrice » de la peo­po­li­sa­tion ver­rait ainsi en son sein plu­sieurs élé­ments se super­po­ser, confir­mant la sédi­men­ta­tion du pro­ces­sus people. Les com­po­santes que sont la « stra­té­gie de per­son­na­li­sa­tion », « la stra­té­gie de proxi­mi­sa­tion dans la com­mu­ni­ca­tion poli­tique » et « la stra­té­gie de vedet­ti­sa­tion et de mixité des iden­ti­tés sociales » se nour­ri­raient pour ainsi dire mutuel­le­ment en construi­sant à la fois l’image et la per­son­na­lité du diri­geant. C’est en nous ins­pi­rant de ces tra­vaux que nous ana­ly­sons l’arrivée du jeune « prince cana­dien » et de ses pre­miers pas dans la sphère du pou­voir poli­tique.

Justin et la stra­té­gie de la per­son­na­li­sa­tion

On se sou­vien­dra du climat de grogne anti-Harper qui a marqué toute la cam­pagne élec­to­rale de l’automne 2015. Un ras-le-bol géné­ra­lisé était tan­gible : des éco­lo­gistes, des scien­ti­fiques[13], des fémi­nistes, des Autochtones, des mili­tantes et des mili­tants pour les droits humains. Le temps de la noir­ceur conser­va­trice sem­blait révolu. « Yes we can nous aussi ». Curieusement, la pre­mière incar­na­tion du jeune pré­ten­dant libé­ral fut celle d’un Justin Trudeau hési­tant, allant même jusqu’à accep­ter Jean Chrétien[14] en ren­fort.

Selon J. Desterbecq, la stra­té­gie de per­son­na­li­sa­tion se défi­nit comme étant « l’hypertrophie des indi­vi­dua­li­tés au détri­ment des rôles ins­ti­tu­tion­nels des partis[15]». À cet effet, notre mode de scru­tin majo­ri­taire uni­no­mi­nal à un tour favo­rise la foca­li­sa­tion sur les indi­vi­dus plutôt que sur les équipes ou même les idées défen­dues par les partis tout en rédui­sant la joute élec­to­rale à un combat de boxe entre les aspi­rants au pou­voir.

Justin Trudeau émerge sou­dai­ne­ment dans le cadre des débats ouverts où il se révèle par sa fran­chise et « son ouver­ture à l’autre » dans les dos­siers de la crise des migrant-e-s et de la contro­verse autour du niqab. Il se montre ferme sur la ques­tion du main­tien du registre des armes à feu et fait preuve d’une cer­taine « bien­veillance » envers le Québec dans le dos­sier du traité trans­pa­ci­fique. Aux dires des com­men­ta­teurs, un « vent de fraî­cheur » souffle sur le pays, balayant sur son pas­sage la moro­sité conser­va­trice du spec­tacle poli­tique, Trudeau étant por­teur d’une espèce de can­deur.

Ces esprits émi­nem­ment car­té­siens que sont Harper et Mulcair, qui croyaient tous deux faire de la chair à pâté avec le ti-cul en culottes courtes en ont pris pour leur rhume. Comme au cinéma, il y a une cer­taine satis­fac­tion de voir la can­deur triom­pher des machi­na­tions et l’inattendu damer le pion aux idées reçues[16].

C’est néan­moins une fois au pou­voir que le modus ope­randi Trudeau pourra se ren­for­cer : les stra­té­gies de per­son­na­li­sa­tion et de proxi­mi­sa­tion consti­tuent les assises du nou­veau pou­voir libé­ral. Espace poli­tique par­ti­san (rendre le pro­gramme élec­to­ral effec­tif) et espace privé (celui où s’expose l’intimité du couple Trudeau et de sa famille) laissent voir dans l’authenticité et la sim­pli­cité l’homme qui nous gou­verne comme une conci­lia­tion de la beauté, de la bonté et de la volonté de s’inscrire dans le spectre du juste.

Justin et la stra­té­gie de la proxi­mité

La deuxième variable de la matrice « people », la proxi­mité, dévoile un double jeu. Le public cible (la clien­tèle) doit à la fois « idéa­li­ser » le prince et, nou­velle donne contem­po­raine, se recon­naître en lui, s’y iden­ti­fier (expé­ri­men­ter vir­tuel­le­ment). Cette stra­té­gie s’opérationnalise en une série de cli­chés métho­di­que­ment dif­fu­sés sur toutes les pla­te­formes et consti­tuant dans leur répé­ti­tion une trame nar­ra­tive en soi.

Dans le dis­cours people, l’admiration n’exclut pas la proxi­mité et se fait ainsi écho au para­doxe de l’olympien défini par Edgar Morin (1962) : la star des temps modernes est une semi-divi­nité qui, bien qu’exceptionnelle et inac­ces­sible, offre à tout un chacun la pos­si­bi­lité de s’identifier à elle. Décliné sur le mode de proxi­mité, le people est à notre image : il aime sa famille, les bons repas, l’amitié, l’humour. Particulièrement uti­li­sée dans le dis­cours poli­tique, la publi­ci­sa­tion de la vie privée agit ici comme une source iden­ti­fi­ca­toire de pre­mier ordre vis-à-vis de l’homme ordi­naire[17].

Les poi­gnées de main tra­di­tion­nelles, la mul­ti­pli­ca­tion des égo­por­traits et le cliché esthé­tisé à la une d’un maga­sine popu­laire (Vogue) vont dans le même sens et se super­posent pour lancer le même mes­sage : nous avons accès à l’intimité de ce « chef » désor­mais si près de nous. Expérience fac­tice de la démo­cra­tie par ce contact inédit où les limites se brouillent. Interstice où le spec­ta­teur et la spec­ta­trice accep­te­ront le contrat de deve­nir poten­tiel­le­ment clients. Proximisation et idéa­li­sa­tion vont effec­ti­ve­ment de pair.

justin-trudeau-prime-minister-canada-wife-sophie-gregoire-trudeau

Norman Jean Roy/​Vogue

http://​www​.cbc​.ca/​n​e​w​s​/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​s​o​p​h​i​e​-​g​r​e​g​o​i​r​e​-​t​r​u​d​e​a​u​-​s​t​a​f​f​-​1​.​3​5​81071

Attention : on ne peut repro­duire ces images. Elles sont pro­té­gées.

La stra­té­gie de proxi­mité se déploie de sur­croit à tra­vers la mise en scène du corps. Si nous avons en tête les images du jogger Nicolas Sarkozy, de la cein­ture noire de Vladimir Poutine, le Canada a main­te­nant son ath­lète.

L’image du corps exerce une fonc­tion tes­ti­mo­niale en quelque sorte, elle parle, elle témoigne d’elle-même. […] Cette dépense phy­sique se mani­feste concrè­te­ment par la sueur, qui est le signe exté­rieur le plus tan­gible : s’exprime ainsi la volonté de signi­fier dans son corps même la néces­sité de l’effort ; son appar­te­nance effec­tive au peuple labo­rieux sinon (dans le cas de Nicolas Sarkozy) de la France qui se lève tôt[18].

Revenons briè­ve­ment au 31 mars 2012, bien avant son élec­tion. De la poli­tique trans­fi­gu­rée par le trai­te­ment média­tique en riva­li­tés spor­tives, Trudeau a poussé la méta­phore jusqu’à sauter lui-même dans le ring. Comme le rap­pelle Chantal Mouffe, la poli­tique contem­po­raine se joue bien davan­tage sur un registre moral (bien-mal) que sur l’axe gauche-droite[19]. Ainsi, le cliché du coup de poing sur la mâchoire du séna­teur Patrick Brazeau fut le révé­la­teur imagé d’un mes­sage impli­cite : les libé­raux, une fois au pou­voir, éra­di­que­ront les maillons faibles et autres élé­ments cor­rom­pus du sys­tème conser­va­teur. Ce fai­sant, le sous-estimé (de l’époque) Justin Trudeau devien­dra lui-même le jus­ti­cier. Le « Bambi gagnera contre Gozilla[20]». Et à partir de ce moment, ce sera sa marque de com­merce : « celui qu’on pre­nait à la légère » gagnera en cré­di­bi­lité ; celui qu’on mépri­sait nous fera jus­tice et se fera jus­tice. Il devien­dra. Autre que son nom de famille, il devien­dra Justin.

Dans ce jeu per­for­ma­tif qui annon­çait le K.O. des conser­va­teurs, Trudeau le boxeur est aussi le bat­tant déter­miné à res­sus­ci­ter le Canada dans son essence fon­da­men­tale : réforme du Sénat, réforme du mode de scru­tin, parité hommes femmes au cabi­net, excuses his­to­riques envers les Autochtones, remise à l’ordre du jour des dos­siers envi­ron­ne­men­taux, rôle inter­na­tio­nal plus près des idéaux onu­siens, etc. En un « jab[21] » convain­cant, c’est le Canada que l’on aime qui est de retour. Suffira, au moment oppor­tun, de « voter du bon bord ». D’acheter cette image. La sou­ve­rai­neté popu­laire détour­née de sa capa­cité à véri­ta­ble­ment s’inscrire dans la cité et de tra­vailler à rendre pos­sibles ses propres idéaux, achè­tera son ticket pour la paix. « Le spec­tacle est le mau­vais rêve de la société moderne enchaî­née, qui n’exprime fina­le­ment que son désir de dormir. Le spec­tacle est le gar­dien de ce som­meil[22]

C:\Users\Utilisateur\Desktop\486777.jpg

Attention : on ne peut repro­duire ces images. Elles sont pro­té­gées.

Juin 2016, côte à côte, Justin Trudeau et le pré­sident mexi­cain Enrique Pena Nieto, jog­gant sur le pont Alexandra semblent main­te­nant nous convaincre qu’à l’heure du « Brexit », c’est de l’amitié éco­no­mique dont il est ques­tion. L’efficience de cette mise en forme de la « bonne gou­ver­nance » se révèle dans une éco­no­mie de mots. Nous étions déjà à l’ère des slo­gans sim­plistes et sim­pli­fiés à outrance. À l’ère ache­vée du spec­tacle et des réseaux mul­ti­pla­te­formes, les repré­sen­ta­tions féti­chi­sées s’imposent comme la vérité du dis­cours poli­tique. Rappelons-nous que les amigos de l’ALENA « tota­lisent près d’un demi-mil­liard de consom­ma­teurs[23]», que les migrants mexi­cains, main­te­nant indis­pen­sables dans les fermes cana­diennes, pour­ront voya­ger sans obli­ga­tion de visa et que les deux hommes doivent s’entendre sur un plan de match commun dans les dos­siers envi­ron­ne­men­taux, de la sécu­rité et de l’économie adve­nant l’adoption d’une poli­tique hos­tile par le géant amé­ri­cain.

13557665_10154441605393706_3989747903607365836_n

http://​www​.lapresse​.ca/​l​e​-​s​o​l​e​i​l​/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​2​0​1​6​0​6​/​2​8​/​0​1​-​4​9​9​6​1​8​3​-​d​u​-​m​e​x​i​q​u​e​-​a​u​-​c​a​n​a​d​a​-​s​a​n​s​-​v​i​s​a.php

Attention : on ne peut repro­duire ces images. Elles sont pro­té­gées.

Sophie Grégoire, la pre­mière dame du Canada, n’est pas en reste dans l’univers de l’image et du gla­mour. Le « prince » cana­dien moderne a natu­rel­le­ment sa « prin­cesse » cana­dienne moderne, mais à l’inverse des couples prin­ciers de jadis, ils sont égaux.

C:\Users\Utilisateur\Justin dans la matrice «people»\677944.jpg

Attention : on ne peut repro­duire ces images. Elles sont pro­té­gées.

Ouvertement fémi­niste, porte-parole de FILLACTIVE, elle embrasse des causes comme la lutte contre les troubles ali­men­taires. Contre les secrets qui ren­daient étanches les fron­tières nous sépa­rant des « grands », les Canadiens et les Canadiennes par­tagent le récit très intime de Sophie rela­tif aux pro­blèmes de bou­li­mie dont elle a souf­fert à l’adolescence. Véritable born again de l’estime de soi, elle prêche main­te­nant la bonne nou­velle. Si la diplô­mée en art et com­mu­ni­ca­tion com­prend à mer­veille les règles du jeu média­tique, l’autre grand atout de la com­pagne du pre­mier ministre, nous disent les jour­na­listes, « c’est l’authenticité qu’elle dégage. […] Le fait de se placer en posi­tion de vul­né­ra­bi­lité, c’est irré­sis­tible. Ça attire tout de suite la sym­pa­thie. Aussi, elle est capable d’autodérision et, au Québec, on aime ceux qui ne se prennent pas trop au sérieux[24]».

J. Desterbecq insiste sur le virage intime de la peo­po­li­sa­tion de la poli­tique. Ainsi, le carac­tère « authen­tique » de Sophie Grégoire favo­rise la proxi­mi­sa­tion dans sa fonc­tion iden­ti­fi­ca­toire. La pre­mière dame contri­bue à la sédi­men­ta­tion du même mes­sage : nous avons un « power couple » au pou­voir, « beau, bon et capable de jus­tice ». Poussons la logique encore plus loin. Le site Internet Fashion eve­ryw­here par­ti­cipe à cette logique para­doxale de mythi­fi­ca­tion de « per­son­nages atta­chants » et de leur démy­thi­fi­ca­tion que ren­drait pos­sible le prêt-à-porter ver­sion « cos­tume à décou­per ». Le look de Sophie Grégoire lors de la pre­mière visite offi­cielle du couple aux États-Unis en mars 2016 révèle ainsi la beauté acces­sible d’une pre­mière dame dont la tenue peut être revê­tue par toutes. Achetée par toutes. À condi­tion de deman­der le prix de la robe créée par Lucian Matis, dési­gner toron­tois. Cette iden­ti­fi­ca­tion contri­bue pour­tant à nous dépos­sé­der de nous-mêmes. « Le besoin d’imitation qu’éprouve le consom­ma­teur est pré­ci­sé­ment le besoin infer­tile, condi­tionné par tous les aspects de sa dépos­ses­sion fon­da­men­tale[25]

C:\Users\Utilisateur\AppData\Local\Microsoft\Windows\INetCache\Content.Word\GET-SophieGregoiretrudeau-LOOK-644x644.jpg

http://​fashio​ni​se​ve​ryw​here​.com/​2​0​1​6​/​0​3​/​1​1​/​c​o​p​i​e​z​-​s​o​n​-​l​o​o​k​-​s​o​p​h​i​e​-​g​r​e​g​o​i​r​e​-​t​r​u​deau/

Attention : on ne peut repro­duire ces images. Elles sont pro­té­gées.

Justin et la stra­té­gie de la vedet­ti­sa­tion et de la mixité des iden­ti­tés sociales

Troisième variable de la matrice « people », la vedet­ti­sa­tion et la mixité des iden­ti­tés sociales. On ne s’étonne plus de consta­ter la rela­tion intime entre le monde du show-busi­ness et celui des per­son­na­li­tés poli­tiques. Les élites fré­quentent des uni­vers qui s’interpénètrent. Parler d’élites nous oblige à sou­le­ver une ten­sion qui ne se pose pas néces­sai­re­ment comme une contra­dic­tion. En effet, si la proxi­mi­sa­tion avait pour fonc­tion de géné­rer un atta­che­ment à l’égard de notre Premier ministre par le biais d’une fami­lia­rité fabri­quée, cette troi­sième variable contri­bue en revanche à éloi­gner gen­ti­ment l’homme et la femme ordi­naires d’un rap­port trop direct et donc trop franc avec le déten­teur du pou­voir. La repré­sen­ta­tion idéa­li­sée « objec­ti­vise » une inten­tion que l’image rend véri­dique dans l’imaginaire col­lec­tif, mais qui ne s’incarne pas dans le réel autre­ment que dans les deux dimen­sions des cli­chés. Un souper de famille Trudeau-Obama n’est clai­re­ment pas à la portée des familles de la classe moyenne, pour­tant public cible de notre spec­tacle. Le ban­quet d’État du 10 mars 2016 com­por­tait 200 invité-e-s dont le com­mis­saire de la Ligue natio­nale de hockey, Gary Bettman, la pré­si­dente de la com­pa­gnie Lockheed Martin, Michael J. Fox et autres Mike Myers[26]. « Nous fai­sons comme vous mais nous ne sommes pas vous. »

La sur­en­chère people sert ici à mon­trer une conni­vence entre les deux pays. D’abord, face aux enjeux envi­ron­ne­men­taux où le Canada se range main­te­nant der­rière les États-Unis pour atteindre une cible com­mune de réduc­tion de méthane. Puis, à la sécu­rité post-11 sep­tembre où, entre autres, la com­pa­gnie Lockheed Martin vient d’honorer un contrat de rajeu­nis­se­ment de la flotte navale pour le Canada[27]. Entre l’État de droit et l’État de sécu­rité[28], un pont semble déjà tracé adve­nant le spec­tacle de l’horreur.

Cette conni­vence nous montre aussi que les repré­sen­tants des deux gou­ver­ne­ments sont d’avis qu’il fau­drait une « meilleure flui­dité des voya­geurs ». Rappelons qu’en termes vir­tuels, « à chaque minute qui passe, c’est 1,4 mil­lion de dol­lars en biens et ser­vices qui tra­versent la fron­tière canado-amé­ri­caine[29]».

Des images bien léchées pour que le « show must go on » et que « la classe moyenne » se sente bien en sécu­rité dans « le plus meilleur pays du monde ».

Algorithme et classe moyenne

Desterbecq, citant Christian Delporte, dira que « c’est au cours des années 1980 qu’apparaîtront les fac­teurs conjonc­tu­rels externes qui ins­tal­le­ront et géné­ra­li­se­ront le phé­no­mène de la peo­po­li­sa­tion ; ces fac­teurs étant l’amoindrissement dans l’offre poli­tique et l’enracinement d’une crise de la repré­sen­ta­tion[30]».

Ces deux variables conjonc­tu­relles nous per­mettent de mieux com­prendre le succès de Justin Trudeau.

L’étude com­pa­ra­tive des pla­te­formes élec­to­rales libé­rale et néo­dé­mo­crate ne permet pas de dépar­ta­ger clai­re­ment lequel de ces deux partis pro­po­sait la vision la plus pro­gres­siste contre Stephen Harper. Les deux partis vou­laient modi­fier la loi anti-ter­ro­riste C-51, les deux partis offraient une place plus impor­tante aux dos­siers envi­ron­ne­men­taux tout en entre­te­nant un flou artis­tique autour de l’aval au projet Énergie Est, les deux partis pro­met­taient un dia­logue avec les Autochtones. L’offre poli­tique se résume à un bipar­tisme de façade – gauche-sys­tème (Parti libé­ral et Nouveau Parti démo­cra­tique) ou droite-sys­tème (Parti conser­va­teur) – puisqu’aucun parti ayant véri­ta­ble­ment la chance de rem­por­ter l’élection n’offre quelque rup­ture avec le capi­ta­lisme domi­nant. Le Parti vert étant peut-être le seul parti offrant une alter­na­tive.

Le tout contre Harper a fina­le­ment joué en faveur de Justin. Non pas dans une volonté de chan­ger radi­ca­le­ment la donne, mais de s’inscrire plus « hono­ra­ble­ment » dans le sys­tème domi­nant. De spec­ta­teurs (Debord) et de clients (Desterbecq), l’attachement fidé­lisé a contri­bué à sa vic­toire et à la péren­nité de la lune de miel. La stra­té­gie de cam­pagne a été créée à l’aide de groupes de dis­cus­sion (focus groups) qui sou­hai­taient ardem­ment un chan­ge­ment. Le décou­page du ter­ri­toire cana­dien en zones « or », « argent » et « bronze » en termes d’acquis ou de poten­tia­li­tés de gain pour les libé­raux a gran­de­ment faci­lité le tra­vail de ter­rain. L’analyse, à partir de méta­don­nées com­pi­lées à l’aide du logi­ciel Liberaliste, « une ver­sion modi­fiée de celui créé par la société NGP VAN[31]», outil uti­lisé par l’équipe d’Obama en 2012, a permis de bien mesu­rer les chances réelles de gains. Cet outil a aussi permis de mor­ce­ler le mes­sage et de cibler les inté­rêts des clients. Ainsi, les citoyennes et les citoyens déliés ont l’impression de s’inscrire dans la des­ti­née de la cité.

Si la tac­tique de l’image de Justin Trudeau a bien fonc­tionné, d’autres don­nées de recen­se­ment, de son­dages, de listes de dona­teurs, de signa­tures de péti­tion, de résul­tats élec­to­raux pré­cé­dents, des croi­se­ments de don­nées se sont faits pour créer un profil type d’électeur et d’électrice[32]. Aidés par les béné­voles, les ana­lystes ont pu rejoindre la clien­tèle libé­rale sans perdre de temps avec le reste de la popu­la­tion. La stra­tège de ter­rain, Katie Telford, a mené elle aussi une bataille au sein du vieux Parti libé­ral. Elle aussi, sous-esti­mée par les vieux rou­tiers, a dû comme Justin, faire ses preuves[33].

Ce tra­vail de mar­ke­ting poli­tique et d’analyse de don­nées semble avoir contri­bué à la vic­toire de Justin Trudeau. L’occupation du ter­ri­toire cyber fut aussi une donne impor­tante où d’innombrables tra­vailleurs et tra­vailleuses de l’ombre devaient répondre à l’intérieur de quatre à six minutes aux dif­fé­rents com­men­taires sur Justin Trudeau, bons ou mau­vais. La pré­sence sur Twitter, YouTube, Facebook, Snapchat était omni­pré­sente. Les clients et les clientes de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive se font bom­bar­der indi­vi­duel­le­ment par des mes­sages ciblés. En der­nière ana­lyse, c’est de tout ce mor­cel­le­ment et de tout ce spec­tacle qu’est né le Canada de Justin.

Le spec­tacle se porte bien. Les clients sont satis­faits : « J’aime ». « Nous aimons ». Les spec­ta­teurs contem­po­rains aiment plutôt que craignent. Mais ne sous-esti­mons pas Trudeau. Il est par la jus­tice. « Just watch him »…

« Le spec­tacle est la réa­li­sa­tion tech­nique de l’exil des pou­voirs humains dans un au-delà ; la scis­sion ache­vée à l’intérieur de l’homme[34].» La peo­po­li­sa­tion de la poli­tique est un élé­ment de ce tota­li­ta­risme inversé où l’économie com­mande la poli­tique et où l’image du prince ne doit éveiller aucun soup­çon sur le sys­tème. Un sys­tème où les actions des clientes et des clients sont décor­ti­quées et chif­frées par les ana­lystes qui doivent gagner la bataille de l’opinion publique. Un sys­tème ten­ta­cu­laire qui uti­lise tous les espaces gelés (éva­cuant les notions de mémoire et d’Histoire) pour arri­ver à ses fins. Ou bien avant l’élection pour gagner, ou bien pour rendre le pas­sage au pou­voir le plus lisse pos­sible. De citoyennes et citoyens, nous avons revêtu les habits du spec­ta­teur, pour ensuite deve­nir client per­ma­nent de ce spec­tacle de notre éva­cua­tion poli­tique. Une vallée d’avalé-e-s. Nous sommes loin d’un idéal de la démo­cra­tie comme espace de déli­bé­ra­tion où le conflit fait partie inté­grante du vivre-ensemble. Nous sommes dépos­sé­dés de notre pou­voir par l’image d’un sou­ve­rain beau, bon et où la jus­tice ne sera jamais que la réaf­fir­ma­tion des règles du sys­tème domi­nant. Quoi qu’il advienne.

Judith Trudeau[1] est pro­fes­seure de science poli­tique au Collège Lionel-Groulx.


  1. Professeure de science poli­tique au Collège Lionel-Groulx.
  2. Nicolas Machiavel, Le Prince [1515], Paris, Flammarion, 1980.
  3. Déclaration de William Buffet à CNN, 19 juin 2005.
  4. Francine Pelletier, « Le come-back kid », Le Devoir, 14 octobre 2015.
  5. Dylan Robertson, « Justin Trudeau : is he Canada’s J.F.K. ? », The Christian Science Monitor, 6 mars 2016, <www​.csmo​ni​tor​.com/​W​o​r​l​d​/​A​m​e​r​i​c​a​s​/​2​0​1​6​/​0​3​0​6​/​J​u​s​t​i​n​-​T​r​u​d​e​a​u​-​I​s​-​h​e​-​C​a​n​a​d​a​-​s​-​J.F.K. >.
  6. Guy Debord, La société du spec­tacle, Paris, Champ libre, 1971.
  7. Ibid., p. 22.
  8. Ibid., p. 33.
  9. Ibid., p. 86.
  10. Sheldon S. Wolin, cité dans Chris Hedges, L’empire de l’illusion, Montréal, Lux, 2012, p. 190-191.
  11. On peut aussi faire réfé­rence à l’ouvrage de Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pul­sion de mort, Paris, Albin Michel, 2009.
  12. Joëlle Desterbecq, La peo­po­li­sa­tion poli­tique. Analyse en Belgique, France et Grande-Bretagne, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2015.
  13. À titre d’exemple, sou­ve­nons-sous de la vidéo d’un scien­ti­fique chan­tant « Harperman », <http://​ici​.radio​-canada​.ca/​n​o​u​v​e​l​l​e​/​7​3​9​5​0​0​/​o​t​t​a​w​a​-​h​a​r​p​e​r​m​a​n​-​m​a​n​i​f​e​s​t​a​n​t​s​-​c​h​a​n​t​e​n​t​-​c​r​i​t​i​q​u​e​-​c​o​n​s​e​r​v​ateur>.
  14. Jean Chrétien, « Il était une fois le Canada, fac­teur de paix et de sta­bi­lité inter­na­tio­nale », Le Devoir, 12 sep­tembre 2015.
  15. Desterbecq, op. cit., p. 15-16.
  16. Pelletier, op. cit.
  17. Desterbecq, op. cit., p. 16-17.
  18. Desterbecq, op. cit., p. 44-53.
  19. Chantal Mouffe, L’illusion du consen­sus, Paris, Albin Michel, 2016, p. 12-13.
  20. Guylaine Maroist et Éric Ruel, God save Justin Trudeau, docu­men­taire, Québec, Productions de la ruelle, 2015, 81 minutes.
  21. Jab : terme de boxe anglais dési­gnant un coup de poing direct du bras avant, géné­ra­le­ment rapide. (NdR)
  22. Debord, op. cit., p. 16.
  23. Jean-Robert Sansfaçon, « Los tres amigos. Des ami­tiés inté­res­sées », Le Devoir, 29 juin 2016.
  24. Olivier Turbide et Alec Castonguay, cités dans Marie-Hélène Proulx, « L’effet Sophie Grégoire », Châtelaine, 27 juin 2016.
  25. Debord, op. cit., p. 169.
  26. François Messier, « Trudeau et Obama célèbrent l’amitié canado-amé­ri­caine », Radio Canada​.ca, 10 mars 2016.
  27. « Le pro­gramme a permis de doter les douze fré­gates d’équipements à la fine pointe de la tech­no­lo­gie pour faire face aux nou­velles menaces du XXIe siècle. La moder­ni­sa­tion de la flotte com­prend un nou­veau sys­tème de ges­tion du combat de Lockheed Martin Canada, de nou­velles capa­ci­tés radar, un nou­veau sys­tème de guerre élec­tro­nique ainsi que des tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tions et des mis­siles amé­lio­rés. » Lockheed Martin Canada, Lockheed Martin Canada célèbre une étape impor­tante du projet de moder­ni­sa­tion des fré­gates de la classe Halifax, 29 avril 2016, <www​.lock​heed​mar​tin​.ca/​c​a​/​f​r​/​n​o​u​v​e​l​l​e​s​/​l​o​c​k​h​e​e​d​-​m​a​r​t​i​n​-​c​a​n​a​d​a​c​e​l​e​b​r​e​u​n​e​e​t​a​p​e​i​m​p​o​r​t​a​n​t​e​d​u​p​r​o​j​e​t​d​e​m​o​d​e​r​n​i​.html>.
  28. Giorgio Agamben, « De l’État de droit à l’État de sécu­rité », Le Monde, 23 décembre 2015.
  29. Olivier Bachand, « Le com­merce avec les États-Unis : une rela­tion lucra­tive », Radio Canada​.ca, 10 mars 2016.
  30. Desterbecq, op. cit., p. 151.
  31. Tristan Péloquin, « Le numé­rique, nou­velle machine de guerre », La Presse, 8 octobre 2015.
  32. Alec Castonguay, Les partis vous espionnent, L’actualité, 20 août 2016, <www​.lac​tua​lite​.com/​s​o​c​i​e​t​e​/​l​e​s​-​p​a​r​t​i​s​-​p​o​l​i​t​i​q​u​e​s​-​v​o​u​s​-​e​s​p​i​o​n​nent/>.
  33. Toronto Life, Toronto’s 50 most influen­tial people : # 11Katie Telford, 19 novembre 2015, <http://​toron​to​life​.com/​c​i​t​y​/​t​o​r​o​n​t​o​-​p​o​l​i​t​i​c​s​/​t​o​r​o​n​t​o​-​5​0​-​m​o​s​t​-​i​n​f​l​u​e​n​t​i​a​l​-​2​0​1​5​-​k​a​t​i​e​-​t​e​l​ford/>.
  34. Debord, op. cit., p. 18.

    Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

    Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

    cap@​cahiersdusocialisme.​org

    Collectif d’analyse poli­tique
    CP 35062 Fleury
    Montréal
    H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.