Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, Paris, Zones, 2010

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 16 mars 2020

Judith Butler est une phi­lo­sophe qui a sou­vent sus­cité la contro­verse. Rap- pelons-nous son coup d’éclat lors de la Gay Pride de Berlin en 2010 où elle a refusé un prix pour son tra­vail accom­pli en faveur des gais et les­biennes. Selon elle, plu­sieurs orga­ni­sa­tions de défense des LGBT[1] avaient défendu une poli- tique raciste. Elle avait donc choisi de se déso­li­da­ri­ser d’une cer­taine forme de com­pli­cité avec l’antisémitisme et l’anti-islamisme et avait dénoncé l’instrumentalisation des LGBT dans cette guerre cultu­relle contre les immi­grantes et l’Is- lam. Cette contra­dic­tion est jus­te­ment trai­tée dans son nouvel essai tra­duit l’an der­nier en fran­çais. Mais la trame de fond, l’enjeu struc­tu­rant de cet essai, est la guerre en Irak. En phi­lo­sophe enga­gée, Judith Butler décor­tique cer­taines pra­tiques et cer­tains concepts qui res­sortent de cette guerre sor­dide : la tor­ture, l’absence de la recon­nais­sance de la vie, la vio­lence. Autant d’éléments qui rendent la guerre per­ma­nente insup­por­table.

Philosophie en temps de guerre per­ma­nente

Que Judith Butler traite de la guerre pour­rait paraître sur­pre­nant, venant de cette phi­lo­sophe queer qui a fait connaître Foucault dans l’Amérique alter- native du xxie siècle. Après avoir mis en doute la ques­tion de l’identité sexuelle et sociale d’une manière encore là contro­ver­sée (voir Gender Trouble), Judith Butler inter­roge main­te­nant la pro­blé­ma­tique de la défi­ni­tion même de la vie, notam­ment dans un contexte de guerre. Et l’analyse de la phi­lo­sophe est trou­blante. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne s’agit pas d’une pensée de gauche ortho­doxe même si Judith Butler est indis­cu­ta­ble­ment une auteure se situant à gauche.

Bien qu’il semble y avoir une évo­lu­tion dans les tra­vaux de Butler, puisqu’elle ne parle plus autant que dans ses ouvrages anté­rieurs de la ques­tion des sexes et du corps, la pré­oc­cu­pa­tion pour l’identité et ses normes demeure un élé­ment

cen­tral de sa pensée. La phi­lo­sophe a tou­jours voulu penser une poli­tique des normes sans pour autant vou­loir attri­buer une iden­tité stable aux sujets sociaux. On peut être juive, femme ou gaie selon les contextes socio­po­li­tiques. On se consti­tue comme sujet parmi les habi­tus mis à notre dis­po­si­tion. Dans ce cas, c’est la phi­lo­sophe qui est convo­quée dans ce recueil de plu­sieurs textes qui se veulent des réponses à la guerre contem­po­raine et aux consé­quences éthiques et affec­tives qui en découlent.

Qu’est-ce que la vie ?

Dans un pre­mier temps, pour cir­cons­crire le sujet humain, vic­time et agres­seur dans le champ de la guerre, Butler pose la ques­tion grave qui pour­rait paraître un peu pom­peuse : qu’est-ce que la vie ? Malgré les appa­rences, cette ques­tion est tout de même très concrète. « Il devrait y avoir une recon­nais­sance de la pré­ca­rité comme condi­tion humaine par­ta­gée de la vie humaine, signale Butler, autant pour les ani­maux humains que pour les non-humains. Cette pré­ca­rité doit être saisie comme une condi­tion géné­rale et non une pro­priété de telle ou telle vie. » Cette ques­tion de la recon­nais­sance de la pré­ca­rité de la vie est déter­mi­née par les condi­tions sociales et poli­tiques. Il en va de même pour la recon­nais­sance du main­tien de la vie. Définir la vie relève donc d’une déci­sion sur le plan socio­po­li­tique. Et défi­nir ainsi le droit à la vie revient à cher- cher à rendre opé­ra­toire ce droit, en par­ti­cu­lier dans les endroits où il n’y a pas de pro­tec­tion défi­ni­tive contre la des­truc­tion des liens sociaux et des condi­tions de vies éga­li­taires.

Quelle pra­tique sociale peut recon­naître cette vie, ou quel est le cri­tère de vérité sociale lorsqu’on aborde la recon­nais­sance de la vie ? « Sans la pos­si­bi­lité du deuil, il n’y a pas de vie ou, plutôt, il y a quelque chose qui vit, qui est autre chose qu’une vie. […] Il y a une vie qui n’aura jamais été vécue », sou­te­nue par aucun regard, aucun témoi­gnage, et qui ne sera pas pleu­rée quand elle sera perdue. Combien de morts en Irak ont été oubliés ou n’ont pas fait l’objet d’un deuil formel, que ce soit du côté des vic­times ou du côté des sol­dats enré­gi­men­tés par l’agresseur ?

Dans les pra­tiques d’emprisonnement et de tor­ture, mais aussi dans les poli- tiques d’immigration, cer­taines vies sont per­çues et recon­nues comme de véri­tables vies tandis que d’autres, appa­rem­ment vivantes, ne sont pas sai­sies en tant que telles. Une part du pro­blème de la poli­tique est que tout le monde ne compte pas comme sujet.

Le concept de pré­ca­rité est imma­nent, il tra­verse les caté­go­ries iden­ti­taires aussi bien que les cartes mul­ti­cul­tu­relles. Il peut ainsi consti­tuer la base d’une alliance large qui pour­rait conver­ger dans une oppo­si­tion à la vio­lence d’État, contre sa capa­cité de pro­duire et de « dis­tri­buer la pré­ca­rité au nom du profit et de la défense du ter­ri­toire ». La réa­lité poin­tée par Butler est que tout le monde ne compte pas comme sujet en temps de guerre comme c’est le cas dans la vie poli­tique.

Peut-on deve­nir non violent ?

Le meilleur texte de Judith Butler est celui appelé « L’appel à la non-vio­lence » et qui ter­mine le recueil. Ce texte vaut la peine qu’on s’y attarde et il serait fort appré­ciable que cette réflexion soit pous­sée plus à fond, ou bien qu’elle fasse l’objet d’une appro­pria­tion publique. Il serait inté­res­sant de reprendre ce texte au moment où le débat, au sein de la gauche, revient sur la per­ti­nence du recours à la vio­lence.

Butler for­mule d’abord l’hypothèse que la vio­lence et la non-vio­lence ne sont pas sim­ple­ment des stra­té­gies ou des tac­tiques, mais que ces deux phé­no­mènes forment ou construisent le sujet. Et ce sujet est lui-même com­posé de dif­fé­rentes pos­si­bi­li­tés et devient ainsi le ter­rain d’un combat per­ma­nent. Car tous les sujets ont été formés d’abord par la vio­lence, note Butler. Quand nous reven­di­quons un renon­ce­ment à la vio­lence, nous le reven­di­quons contre qui et contre quoi ? Serait-il pos­sible que la res­pon­sa­bi­lité de ne pas répé­ter la vio­lence soit par­ti­cu­liè­re­ment impo­sante, comme tâche, parce que nous sommes formés par la vio­lence ?

Butler cherche à défaire le lien entre la vio­lence et la mora­li­sa­tion. La non- vio­lence n’est ni une vertu ni un ensemble de prin­cipes uni­ver­sel­le­ment appli­cables. « Lutter contre la vio­lence passe par le fait d’admettre que la vio­lence est l’une de ses propres pos­si­bi­li­tés ».

Pourquoi alors être non violent ? Pour appré­hen­der l’égalité au cœur de la pré­ca­rité de la vie. Est-il pos­sible d’articuler une poli­tique de non-vio­lence recon­nais­sant la pré­ca­rité et la « bles­sa­bi­lité » ? Butler affirme que c’est pos­sible, mais que la non-vio­lence est une forme de combat social « des­tiné à rendre la rage arti­cu­lée et effi­cace. C’est un fuck you soi­gneu­se­ment éla­boré. »

Ce qui fait une vie n’est pas un livre facile d’accès, mais il permet la réflexion et le débat sur plu­sieurs pistes fécondes dans le champ bio­po­li­tique.


  1. Lesbiennes, gais, bisexuels, trans­sexuels.

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