Jalons vers un monde possible. Redonner des racines à la démocratie, Editions du Bord de l’eau, avril 2010.

Mis en ligne le 14 mai 2010

mer­credi 12 mai 2010, par Thomas Coutrot (auteur invité)

L’introduction de cet ouvrage est publiée sur ce site avec l’aimable auto­ri­sa­tion de l’éditeur.

Jalons vers un monde pos­sible Redonner des racines à la démo­cra­tie

Introduction

Pour des uto­pies réa­listes

Ce monde est en train de deve­nir impos­sible. Nous vivons une triple crise – sociale, éco­lo­gique et géo­po­li­tique – qui pose la ques­tion du « vivre ensemble » sur notre pla­nète. Spectateurs fas­ci­nés, nous assis­tons à l’effondrement au ralenti – avec des épi­sodes de bru­tale accé­lé­ra­tion – d’un monde absurde. Les puis­sants font sem­blant de com­prendre et de maî­tri­ser ce qui leur échappe. Les partis semblent ne pas voir plus loin que la pro­chaine élec­tion. Les mou­ve­ments sociaux sont défen­sifs, écla­tés, déso­rien­tés. Les idéo­logues conser­va­teurs, un moment revi­go­rés par l’aubaine du 11 sep­tembre 2001, se drapent tou­jours dans la défense de la liberté et des droits de l’homme mena­cés par la « guerre des civi­li­sa­tions ». Cachant de plus en plus mal leur « haine de la démo­cra­tie », ils invoquent jusqu’à satiété le fan­tôme du tota­li­ta­risme pour inter­dire de penser de nou­velles avan­cées de la liberté. La longue marche de l’émancipation humaine serait ter­mi­née. L’épuisement du projet des Lumières et l’échec du projet com­mu­niste nous condam­ne­raient à une modeste poli­tique du moindre mal. Envisager un projet éman­ci­pa­teur pour le XXIe siècle, qui mon­te­rait sur les épaules de ses pré­dé­ces­seurs, ne pour­rait débou­cher que sur le cau­che­mar.

Il est temps de se débar­ras­ser de cette idéo­lo­gie de la rési­gna­tion. La civi­li­sa­tion est arri­vée à un car­re­four. Est-il réa­liste de parier sur le « capi­ta­lisme vert » ? Son échec, dont je mon­tre­rai qu’il est pro­bable, risque d’ouvrir la voie à des régres­sions bar­bares et à l‘écofascisme. Pour faire face à l’implosion catas­tro­phique du capi­ta­lisme pro­duc­ti­viste, nous – j’essaierai d’éclaircir qui est ce » nous » – avons abso­lu­ment besoin d’un projet. Un projet d’émancipation, c’est l’évènement sui­vant : « des hommes et des femmes réunis disent ensemble : « voici le genre de vie en société qui nous convient », et ils tentent de le faire adve­nir. [1] » . Un projet, ce n’est ni une maquette de la société idéale, ni un pas­se­port pour le goulag : c’est une carte, une bous­sole et une méthode.

Un car­re­four se pré­sente devant nous, il nous faut donc une carte. Nous devons mieux com­prendre com­ment les forces sociales (le capi­tal, l’État, la tech­nos­cience) qui orga­nisent cette mon­dia­li­sa­tion ont construit et jusqu’à pré­sent pré­servé, même au plus fort de la crise, leur hégé­mo­nie sur la société. Il nous faut aussi et sur­tout iden­ti­fier les res­sources dont les domi­nés dis­posent pour ébran­ler cette domi­na­tion. Disons d’emblée le point de vue ici défendu : la res­source essen­tielle des domi­nés est la poli­tique démo­cra­tique, le seul pou­voir de ceux qui n’ont pas de pou­voirs. La crise de la repré­sen­ta­tion est aujourd’hui patente : cou­pure entre la popu­la­tion et les élites poli­tiques, déclin de la par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale, montée des droites auto­ri­taires… La démo­cra­tie s’étiole à demeu­rer confi­née dans les limites étroites du régime repré­sen­ta­tif. Le prin­cipe démo­cra­tique est autre­ment plus ambi­tieux : il demande que chacun puisse par­ti­ci­per acti­ve­ment aux déci­sions qui le concerne, dans tous les domaines, de l’État à l’économie en pas­sant par la famille, l’éducation, la culture, la reli­gion… La démo­cra­tie déborde sans cesse les pou­voirs ins­ti­tués. Elle est le gou­ver­ne­ment de ceux qui n’ont aucun titre à gou­ver­ner, le « gou­ver­ne­ment de n’importe qui » [2] selon la for­mule scan­da­leuse de Jacques Rancière.

Nous avons aussi besoin d’une bous­sole, qui pointe dans une « direc­tion de déve­lop­pe­ment » de l’humanité [3] – comme celle de l’autonomie indi­vi­duelle et col­lec­tive dont par­lait Cornélius Castoriadis, ou celle de la recon­nais­sance authen­tique et mutuelle qu’évoque Axel Honneth. Une direc­tion qui mette au jour ce que pour­raient être les prin­cipes du vivre ensemble dans une société d’autonomie, où chacun pour­rait accé­der à une vie décente, et qui pré­ser­ve­rait les condi­tions de cette vie pour les géné­ra­tions à venir. Un récit qui pour­rait sti­mu­ler l’imaginaire col­lec­tif, comme le récit des Lumières (le « pro­grès » et la « moder­nité ») ou celui du com­mu­nisme (la « société sans classes » et le « dépé­ris­se­ment de l‘Etat ») l’ont for­mi­da­ble­ment fait par le passé, alors que le récit du « déve­lop­pe­ment durable » semble aujourd’hui condamné à l’échec du fait des ambi­guï­tés même qui ont fait ini­tia­le­ment son succès, et que celui, émergent, de la « décrois­sance » a l’inconvénient majeur de se construire sur une néga­tion. Il me semble que ce récit pour­rait au contraire se construire autour d’une affir­ma­tion cen­trale : il faut démo­cra­ti­ser les rap­ports sociaux. Par leur inter­ven­tion directe dans les affaires publiques, dès ici et main­te­nant, les citoyens prennent en main la défense et la construc­tion des biens com­muns de l’humanité, condi­tions de la pré­ser­va­tion d’un monde vivable. La mise en actes de ce récit n’est portée par aucune néces­sité his­to­rique, ne reflète aucune logique sociale imma­nente : elle ne peut résul­ter que d’un choix poli­tique col­lec­tif et conscient.

Nous avons enfin besoin d’une méthode : pour construire la conver­gence des innom­brables mou­ve­ments sociaux, pour que la société civile démo­cra­tique puisse s’articuler, se poser en acteur col­lec­tif malgré (et grâce à) son infi­nie diver­sité, pour trans­for­mer les rap­ports de force sociaux, pour stop­per la course à la catas­trophe [4] et faire bifur­quer notre his­toire col­lec­tive dans une direc­tion sou­te­nable.

Je ne décri­rai pas les ori­gines et le dérou­le­ment de la crise glo­bale com­men­cée en 2008 ; d’autres l’ont fait, et bien fait [5] . Fin 2009, les médias se réjouis­saient du rebond de la crois­sance, et annon­çaient la « sortie de crise ». Reprise en peau de lapin, bien sûr : les banques sont encore gavées de titres pour­ris qu’elles ont cru pou­voir cacher sous le tapis ; les ménages freinent leur consom­ma­tion pour payer leurs dettes ; les entre­prises réduisent leurs inves­tis­se­ments ; les États aussi, mais sur­tout gonflent de façon extra­va­gante leurs défi­cits et leur dette ; de nou­velles bulles finan­cières com­mencent à gon­fler, sur les matières pre­mières, les mar­chés des « droits à pol­luer »… Le chô­mage et la pré­ca­rité sociale s’aggravent à nou­veau dra­ma­ti­que­ment, et gan­grènent la société. Les gou­ver­nants font mine de s’en prendre aux para­dis fis­caux ou aux tra­ders, pour mieux pré­ser­ver les fon­de­ments de l’emprise de la finance : la libre cir­cu­la­tion des capi­taux et des mar­chan­dises, le pou­voir des action­naires. La crise sera longue.

Je n’offrirai pas non plus un cata­logue de mesures pour sortir de cette crise glo­bale, ni évi­dem­ment un projet d’émancipation pour le XXIe siècle. Mais le carac­tère sans pré­cé­dent de cette crise nous oblige à déga­ger, de l’expérience des échecs du passé et des mou­ve­ments actuels de la société, quelques jalons pour explo­rer de nou­veaux che­mins, des uto­pies réa­listes. Les trois pre­miers cha­pitres posent les ques­tions de la finance, de l’écologie et de l’emploi. La mon­naie, la terre et le tra­vail : ces trois piliers des socié­tés modernes que le capi­ta­lisme veut déso­cia­li­ser et trans­for­mer en pures mar­chan­dises, ren­dant ainsi impos­sible la vie en société, comme l’a montré Karl Polanyi dans « La Grande Transformation ».

Pour re-socia­li­ser ces trois élé­ments, il faut un acteur – un sujet révo­lu­tion­naire – , et une stra­té­gie poli­tique de long terme. J’indique une piste sur la ques­tion du sujet (cha­pitre 4), avant de pro­po­ser d’autres balises pour la démo­cra­ti­sa­tion de l’Etat (cha­pitre 5), de l’économie (cha­pitre 6). Je montre pour­quoi l’alternative réforme / révo­lu­tion doit être dépas­sée, les deux étant indis­so­ciables (cha­pitre 7), avant d’esquisser les voies d’une pos­sible arti­cu­la­tion entre luttes locales et glo­bales (cha­pitre 8). La trans­for­ma­tion sociale est en panne d’imaginaire. Traumatisée, la gauche n’ose plus ima­gi­ner de nou­velles uto­pies. Je m’appuie ici sur une méthode de l’utopie réa­liste qui consiste à déce­ler des ten­dances éman­ci­pa­trices à l’œuvre dans les mou­ve­ments réels de la société, et à cher­cher com­ment on pour­rait les pous­ser plus loin. Il s’agit de faire mûrir la société future au sein même de la société actuelle, sans attendre mais en accé­lé­rant la venue des néces­saires rup­tures. De revi­vi­fier le débat sur les alter­na­tives au capi­ta­lisme dans la pers­pec­tive de la construc­tion des biens com­muns de l’humanité, sans faire de la révo­lu­tion un préa­lable incan­ta­toire. Le com­mu­nisme visait l’extinction de la poli­tique, le pas­sage « du gou­ver­ne­ment des hommes à l’administration des choses ». Le socia­lisme, étape sup­po­sée néces­saire, se défi­nis­sait comme la pro­priété col­lec­tive – en pra­tique, la pro­priété éta­tique – des moyens de pro­duc­tion. L’Histoire nous l’a rap­pelé : qui veut faire l’ange fait la bête. Viser l’extinction de l’État, et com­men­cer par s’en remettre à lui, a été une coû­teuse erreur stra­té­gique. Bernstein, un des théo­ri­ciens du socia­lisme au début du XXe siècle, avait raison de dire : « le but final n’est rien, le mou­ve­ment est tout ». Car de but final, il n’y en a pas – et cer­tai­ne­ment pas celui d’une société apai­sée, récon­ci­liée avec elle-même, qui ver­rait l’extinction de la poli­tique. Mais le mou­ve­ment, il y a long­temps – au moins vingt-cinq siècles – que des femmes et des hommes s’y sont enga­gés : c’est celui de la démo­cra­ti­sa­tion de la société – de l’État comme de l’économie – par l’intervention auto­nome et per­ma­nente des citoyens.

Table des matières

PRÉFACE : DES JALONS SUR DE NOUVELLES PISTES PAR JEAN-MARIE HARRIBEY

INTRODUCTION POUR DES UTOPIES RÉALISTES

CHAPITRE 1 RÉGULER LA FINANCE, OU LA SOCIALISER ? A la res­cousse de la finance ? La fusion de l’Etat et du capi­tal finan­cier Des ver­rous dans les têtes et dans les ins­ti­tu­tions Les pre­mières fis­sures du bloc néo­li­bé­ral La « rue » doit gou­ver­ner Mettre les banques sur la place publique

CHAPITRE 2 PEUT-ON REPEINDRE EN VERT LE CAPITALISME ? Les limites de la crois­sance Le mirage du néo­li­bé­ra­lisme vert Vers un New Deal vert ? Condamnés à la crois­sance ? L’écologie par le marché L’arnaque du « déve­lop­pe­ment propre » Du marché vert au plan éco­lo­gique L’instabilité du com­pro­mis social-éco­lo­gique Repenser la per­for­mance éco­no­mique Construire les biens com­muns

CHAPITRE 3 LE TRAVAIL DÉCENT : UN BIEN COMMUN Le tra­vail à l’agonie Le tra­vail sans qua­lité La muti­la­tion du pou­voir d’agir Faits comme des rats Construire le tra­vail décent comme bien commun Un autre monde est déjà là Prendre le capi­tal en tenaille Les cinq clés de la mobi­li­sa­tion

CHAPITRE 4 PEUPLE, PROLÉTARIAT, SOCIETE CIVILE ? La longue marche d’un concept contro­versé Face aux pou­voirs mono­po­li­sés Du Ku Klux Klan au MLF Post-mar­xisme Société civile et démo­cra­tie Des luttes démo­cra­tiques à la lutte popu­laire Reconstruire un ima­gi­naire de l’émancipation

CHAPITRE 5 DÉMOCRATISER l’ÉTAT : LA SOCIALISATION DE LA POLITIQUE Election contre démo­cra­tie Subvertir la repré­sen­ta­tion Réhabiliter le tirage au sort La com­pé­tence des incom­pé­tents Construire des élé­ments d’intérêt géné­ral Démocratiser la société civile

CHAPITRE 6 DÉMOCRATISER L’ÉCONOMIE : LA SOCIALISATION DU MARCHÉ Le marché et ses vices Abolir le marché ? La socia­li­sa­tion du marché Dissocier les trois fonc­tions de la pro­priété Deux régimes auto­ges­tion­naires… parmi d’autres Quelques objec­tions clas­siques Puissances de la coopé­ra­tion

CHAPITRE 7 RÉFORMES ET RÉVOLUTIONS : LA LONGUE MARCHE DE LA SOCIÉTÉ CIVILE Pas de réforme sans (menace de) révo­lu­tion Illégalisme et non-vio­lence Accoucheuse ou fos­soyeuse ? La révo­lu­tion démo­cra­tique vient de loin La révo­lu­tion en actes De nou­veaux objets poli­tiques

CHAPITRE 8 POUR UNE RELOCALISATION COOPÉRATIVE Autodéfense sociale L’inflexion de Copenhague Les riva­li­tés éco-impé­ria­listes A la recherche du bouc émis­saire Rompre avec le libre-échange Privilégier la coopé­ra­tion Changer l’Europe pour la sauver

CONCLUSION VERS UN SOCIALISME CIVIL

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Notes

[1] J.L. Sagot-Duvauroux, http://​www​.eman​ci​pa​tion​-blog​.net/in… [2] Jacques Rancière, La haine de la démo­cra­tie, La Fabrique, 2006 [3] Axel Honneth, La lutte pour la recon­nais­sance, Cerf, 2007, p. 201 [4] Isabelle Stengers, Le temps des catas­trophes. Pour conju­rer la bar­ba­rie qui vient, La Découverte, 2009 [5] Voir Attac (sous la direc­tion de Jean-Marie Harribey et Dominique Plihon), Sortir de la crise glo­bale, Paris, La Découverte, 2009 ; Frédéric Lordon, La crise de trop, Paris, Fayard, 2009 ; Isaac Johsua, La grande crise du XXIè siècle. Une ana­lyse mar­xiste, Paris, La Découverte, 2009

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