J’accuse les chefs du Front commun

Par Mis en ligne le 14 juillet 2010

Je suis outré, choqué, en colère et je me sens trahi à la suite de l’entente de prin­cipe sur les salaires, inter­ve­nue le soir du 24 juin entre nos trois repré­sen­tants du Front commun, Michel Arsenault, pré­sident de la FTQ, Claudette Carbonneau, pré­si­dente de la CSN, et Réjean Parent, porte-parole du SISP (Secrétariat inter­syn­di­cal des ser­vices publics), avec la pré­si­dente du Conseil du trésor et le pre­mier ministre.

Cette entente de prin­cipe inter­vient après seule­ment deux dis­cus­sions entre les plus hautes auto­ri­tés syn­di­cales et gou­ver­ne­men­tales : la pre­mière, d’une durée de deux heures dans la soirée du mardi 22 juin, et la deuxième et der­nière, d’une durée d’à peine une heure en confé­rence télé­pho­nique au début de la soirée du 24 juin. C’est pen­dant cette toute petite heure, et au télé­phone s’il vous plaît, que nos repré­sen­tants ont reçu et accepté « l’offre glo­bale et finale » du gou­ver­ne­ment. Je ne m’en sens que d’autant plus trahi !

Attendu que :

  • « Le rat­tra­page sala­rial des employés de l’État sera au coeur de la pro­chaine négo­cia­tion des conven­tions col­lec­tives, a indi­qué, hier, le Front commun des chefs syn­di­caux», selon une dépêche du 6 juin 2009 de la Presse canadienne.
  • Cette dépêche don­nait suite à « une pre­mière prise de contact entre les lea­ders syn­di­caux et la grande argen­tière de l’État du Québec ». On y lit que, pour Arsenault, « les salaires sont une prio­rité ». Il insiste : « Le salaire des employés de l’État a pris du recul com­pa­ra­ti­ve­ment au salaire de la majo­rité des Québécois et com­pa­ra­ti­ve­ment au salaire des sala­riés syn­di­qués [du sec­teur privé]. Donc, il y aura du rat­tra­page à faire. »
  • Dans son site Internet, le Front commun a cal­culé, en date du 2 décembre 2009, que « nos salaires ont aug­menté moins rapi­de­ment que l’inflation ces der­nières années. […] Notre pou­voir d’achat s’est dété­rioré, il faut stop­per l’appauvrissement. […] Nous reven­di­quons donc des hausses de salaire de 2 % par année, de 2010 à 2012, à titre de pro­tec­tion de notre pou­voir d’achat. Cela tota­lise 6 % sur trois ans. »
  • Depuis 1982, l’Institut de la sta­tis­tique du Québec nous apprend que nos salaires accusent un retard sur l’Indice annuel des prix de la consom­ma­tion (IPC) d’au moins 30 %, peu importe la méthode choi­sie. L’Institut démontre que cette ten­dance est deve­nue, hélas, chro­nique : en plus d’avoir donné 20 % de nos salaires en 1982, nous avons reçu (!) 0 % en 1998 et en 1999 ; 1 % en 2000 et en 2001 ; 1,5 % en 2002 ; encore 0 % de 2003 à 2005, puis 2 % de 2006 à 2009. En moyenne, cela repré­sente une aug­men­ta­tion sala­riale d’un fort maigre 0,96 % pour cha­cune de ces 12 années. Un appau­vris­se­ment qui conti­nue, consi­dé­rant la crois­sance moyenne de 2 % de l’IPC pen­dant cette période, soit 10,5 % de plus que l’augmentation sala­riale reçue.
  • C’est encore le Front commun qui pré­ci­sait que « pour des emplois com­pa­rables, les sala­riés de l’État affichent un retard sala­rial de 8,7 % par rap­port à tous les autres tra­vailleurs du Québec. Si on les com­pare aux employés du sec­teur privé qui sont syn­di­qués, ce retard est de l’ordre de 12,4 %.» Comparé aux employés du sec­teur public, notre retard est plus impres­sion­nant : fonc­tion publique fédé­rale, 14 %; socié­tés d’État, 21,3 %; muni­ci­pa­li­tés, 24,7 %.
  • Il était alors d’autant plus rai­son­nable que « le Front commun pro­pose d’amorcer un rat­tra­page par rap­port au sec­teur privé en deman­dant pour chaque année, en moyenne, 49 cents l’heure, ce qui repré­sente 1,75 % du salaire moyen, soit 5,25 % pour la durée de la conven­tion [trois ans]».
  • Pas éton­nant dès lors que le 7 juin 2010, le Front commun publie les résul­tats d’un son­dage CROP indi­quant que « 96 % des Québécois veulent que le gou­ver­ne­ment assure le finan­ce­ment néces­saire au main­tien de nos ser­vices publics» ; que « pas moins de 82 % […] estiment […] qu’il est rai­son­nable que le Front commun reven­dique un rat­tra­page sala­rial des employés de l’État par rap­port à l’ensemble des autres sala­riés» ; enfin, que « 65 % des répon­dants affirment que les demandes sala­riales des sala­riés de l’État sont […] raisonnables. »
  • L’entente de prin­cipe est assor­tie de clauses d’enrichissement vir­tuelles qui pour­raient atteindre jusqu’à 4,5 % si le taux d’inflation s’avérait élevé et si l’économie enre­gis­trait une crois­sance supé­rieure à celle prévue dans le budget Bachand.
  • Dans l’entente sala­riale de prin­cipe, on pro­pose un 6 % ferme, mais sur une période de cinq ans plutôt que trois ans, soit 1,2 % par année, ou -0,8 % de la moyenne his­to­rique (2 %) de l’IPC. Ainsi, à ma pre­mière année, je n’obtiendrai que 0,5 %, soit 0,74 $ par jour, com­pa­ra­ti­ve­ment à la reven­di­ca­tion ini­tiale de 5,54 $ du Front commun. La deuxième année, ce ne sera que 1,11 $ par jour, et ainsi de suite. Et même si tous les « si » se réa­li­saient en tota­lité sur cinq ans, ce qui relève de la haute vol­tige pré­vi­sion­nelle, je ne rece­vrai alors qu’une aug­men­ta­tion de 2 % par année, tout juste pour cou­vrir l’IPC…
  • Le 9 juin 2010, lors d’une confé­rence de presse, Mme Carbonneau avance « que les chances sont bonnes d’en venir à une entente [sala­riale] avant les vacances » esti­vales. Elle module tou­te­fois : « Mais que l’on ne s’y trompe pas, nous ne sou­hai­tons pas un règle­ment à tout prix. »
  • Dans leur édi­tion du 23 juin 2010, les jour­naux rap­portent l’avertissement de Mme Carbonneau : « Nos membres ne sont pas prêts à voter pour un appau­vris­se­ment. » Elle n’en démord pas : « On ne peut pas deman­der aux gens d’aller vers un contrat plus long et leur deman­der au bout de s’appauvrir. Ça n’a pas de bon sens. » Et M. Parent de ren­ché­rir : « Le pre­mier ministre a bien com­pris les contraintes. »

Résultat ? Dans la soirée du 24 juin, et en dépit de tout ça, aban­don des reven­di­ca­tions syn­di­cales et accep­ta­tion, à la baisse, de l’offre gou­ver­ne­men­tale sur une période de cinq ans au lieu de trois. Comme l’écrivait Pierre Mouterde dans Le Devoir du 30 juin («La poli­tique de l’autruche des grands syn­di­cats»), nos trois chefs syn­di­caux « ont par­rainé une entente si loin de ce qui avait été labo­rieu­se­ment enté­riné par toutes les ins­tances (11,5 % sur trois ans) —, et cela, sans se donner les moyens de sonder véri­ta­ble­ment leur base res­pec­tive sur la valeur d’une telle contre-proposition […]».

En consé­quence, j’accuse nos trois repré­sen­tants, les Arsenault, Carbonneau et Parent, de haute tra­hi­son à l’égard des 475 000 membres du Front commun. J’accuse ces diri­geants, dont le devoir était de défendre les inté­rêts sala­riaux des employés de l’État, de nous avoir vendus. Pour quoi et pour combien ?

***

Dominique Boivin – Salarié de l’État, repré­sen­tant élu du Syndicat des pro­fes­sion­nels du gou­ver­ne­ment du Québec et expert négo­cia­teur à titre d’ex-lobbyiste pro­fes­sion­nel de 1975 à 1992

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