Libye

Issue de secours pour Kadhafi (Il Manifesto)

Par Mis en ligne le 02 mars 2011

TRIPOLI : “No mas­sacres, no bom­bing, no vio­lence” contre les civils. C’est par ces paroles que le porte-parole du gou­ver­ne­ment Moussa Ibrahim a com­mencé hier matin son brie­fing quo­ti­dien pour la presse étran­gère (qui main­te­nant arrive en foule, jour­na­listes et media éta­su­niens en tête, conduits par la super­star de CNN Christiane Amanpour). Pour lui, la ten­ta­tive de « regime change style Irak » est pilo­tée par les « puis­sances impé­ria­listes occi­den­tales », qui veulent « le pétrole », et par les isla­mistes, qui veulent faire de la Libye « une Somalie médi­ter­ra­néenne ou un Afghanistan » ; l’ « Occident » et « al Qaeda » se sont emparé « des pro­tes­ta­tions paci­fiques et légi­times » en faveur des réformes pour semer « le chaos » en Libye et pro­vo­quer déjà « des cen­taines » de morts, mais « des deux côtés ».

Quant à la réso­lu­tion puni­tive n° 1970 approu­vée par le Conseil de sécu­rité, pour le porte-parole, il est incon­ce­vable qu’elle se soit fondée exclu­si­ve­ment sur des « media reports », enga­gés -nous espé­rons que ceci est désor­mais clair pour tout le monde, même pour les détrac­teurs les plus incon­di­tion­nels de Kadhafi- dans une opé­ra­tion de dés­in­for­ma­tion com­pa­rable seule­ment à celle, pour nous en tenir à la plus récente, sur les « armes de des­truc­tion mas­sive » de Saddam Hussein (on parie que si le Colonel ne tombe pas tout de suite, il y aura bien quelqu’un pour les trou­ver en Libye aussi ?). Vécue -ou du moins vue- de Tripoli, l’évolution de la crise libyenne donne le ver­tige. D’ici on veut donner – et dans une cer­taine mesure on a – l’impression que la vie quo­ti­dienne soit « nor­male » (et le jour au moins elle l’est) ; que Kadhafi ait le « contrôle » quasi com­plet non seule­ment de Tripoli mais du pays (seule la Cyrénaïque est perdue, les autres ne sont que des « pockets » poches de résis­tance, a dit le porte-parole) ; qu’on « se dirige rapi­de­ment vers le retour au calme et à la paix » (mots de Saif al-Islam, le fils « réfor­ma­teur » du Colonel) ; que si le calme et la paix ne sont pas encore reve­nus c’est parce que le leader « a donné des ordres for­mels de ne pas tirer sur la foule » (même s’il a qua­li­fié les rebelles de « rats à exter­mi­ner ») ; qu’en tous cas, on cherche une voie de sortie négo­ciée et que lui -Saif- a déjà lancé un dia­logue avec les rebelles ; que si par contre on cherche la « guerre civile » on l’aura ; que la pro­tes­ta­tion et la révolte sont l’œuvre de quelques « jeunes dro­gués » et manœu­vrées par, outre par l’Occident, par « Al Qaeda » et par quelques fon­da­men­ta­listes musul­mans que le Colonel a tou­jours traité sans y aller par quatre che­mins, avec les éloges et recon­nais­sances de ces mêmes lea­ders démo­cra­tiques qui à pré­sent le condamnent et veulent l’envoyer à la CPI (qu’il y aille mais après des gent­le­men comme les Bush, les Blair, les Cheney et les Rumsfeld).

Du dehors, du monde exté­rieur, le scé­na­rio, pour nous qui sommes ici embed­ded et qui lisons les infor­ma­tions libyennes sur les agences inter­na­tio­nales et les jour­naux ita­liens, est fol­le­ment opposé. Pour Kadhafi c’est une ques­tion d’heures ; sur les villes libyennes -excepté Tripoli et sa pro­vince natale de Syrte- flotte le dra­peau brandi par les rebelles, noir-rouge-vert qui était celui de la monar­chie sénou­site ren­ver­sée par Kadhafi en 1969 (sans que ne sus­cite aucune ques­tion le fait que le roi Idris était une marion­nette des Anglais) ; les morts à cause des mili­taires, des milices et des « mer­ce­naires afri­cains » ne se comptent plus et aug­mentent ou dimi­nuent selon les jours : 300, mille, dix mille, deux mille… ; même Tripoli est désor­mais perdue et Kadhafi ne contrôle main­te­nant que la zone de la ville qui est autour de sa rési­dence dans le com­pound mili­taire de Bab al-Azizia ; un géné­ral passé aux rebelles, Ahmed Gatrani, selon ce qu’écrit le Washington Post, a mis sur pied une armée à Benghazi et est déjà aux portes de Tripoli (qui est à plus de mille kilo­mètres de la capi­tale de la Cyrénaïque) sur laquelle il a déclen­ché une pre­mière attaque dès ven­dredi der­nier, pour le moment repous­sée par les gou­ver­ne­men­taux (et dont les jour­na­listes ici pré­sents n’ont ni vu ni entendu le moindre signe).

Schizophrénie à l’état pur. Est-ce pos­sible ? Possible dans une situa­tion schi­zo­phré­nique comme l’est celle qu’on vit quand on est ici à Tripoli. L’impression en tous cas est que Kadhafi a perdu la partie et que le cercle autour de lui s’est déjà refermé au niveau poli­tico-diplo­ma­tico-média­tique mon­dial, et qu’il est en train de se fermer aussi en Libye. Question de temps et de façons. S’ils veulent vrai­ment pous­ser jusqu’à cette « guerre civile » dont menace le Colonel et aussi son fils « dia­lo­guant », peut-être faudra-t-il plus de temps et, à coup sûr, plus de morts. Si l’on va vers une sorte d’issue de secours d’une façon ou d’une autre négo­ciée, la solu­tion pour­rait être plus rapide et moins san­glante.

Le pro­blème en Libye est que, contrai­re­ment à la Tunisie et à l’Egypte, les forces armées ne sont pas un fac­teur assez fort (du moins jusqu’à pré­sent) pour se poser en fléau de la balance. Un autre pro­blème est, contrai­re­ment encore à la Tunisie et à l’Egypte, manquent aussi d’autres fac­teurs poten­tiel­le­ment déci­sifs pour la réso­lu­tion de la partie : comme par exemple un syn­di­cat et des partis, et par contre, comme au Yémen et en Irak, est pré­sente une struc­ture cla­nique-tri­bale avec laquelle il faut comp­ter.

La révolte aussi, jusqu’à pré­sent, ne don­nait pas de signes de pou­voir se consti­tuer en ins­tance poli­tique au-delà de l’objectif immé­diat de chas­ser Kadhafi, et si l’on ne veut pas donner crédit à ce que le Colonel crie depuis le début : que les rebelles en réa­lité sont agités depuis long­temps par « al Qaeda » ou du moins, ici, en Libye, par les oulé­mas fon­da­men­ta­listes et par leur fidèles qui crient à la sortie des mos­quées contre « Kadhafi ennemi de Dieu ».

Dimanche, l’ex-ministre de la jus­tice Moustafa Abdeljalil, passé du côté « du peuple », a pré­senté à Benghazi un « Conseil natio­nal » com­posé de civils repré­sen­tants des villes « libé­rées » et de mili­taires qui ont démis­sionné. L’objectif déclaré est d’aller à des « élec­tions libres » d’ici trois mois (période trop courte pour être vrai­ment libres et repré­sen­ta­tives). Le porte-parole du Conseil natio­nal s’est empressé de démen­tir qu’il s’agisse d’un « gou­ver­ne­ment pro­vi­soire », « d’intérim » ou « de tran­si­tion », peut-être pour arrê­ter dès le départ toute ambi­tion de Abdeljalil. Qui pour­tant annonce avoir déjà lancé des négo­cia­tions avec les « anciens des tribus » et déclare au jour­nal Quryna – le quo­ti­dien semi indé­pen­dant de Saif al-Islam : autre para­doxe ou signal ?- qu’il « n’y aura aucun règle­ment de comptes » indis­cri­miné.

Même Saif al-Islam dit avoir déjà com­mencé des négo­cia­tions avec le clan et les tribus, nombre des­quelles se sont jointes à la révolte cotre le Colonel. Et avoir offert le dia­logue« à l’opposition », offre repous­sée par le Conseil natio­nal. La situa­tion libyenne est, comme dit un diplo­mate de l’ambassade ita­lienne, « mag­ma­tique ». Très mag­ma­tique. Le moment déci­sif approche. Et même si le résul­tat semble décidé, tout peut encore arri­ver avant la fin. Dans les pro­chains jours ou les pro­chaines heures.

Maurizio Matteuzzi

Paru dans l’édition de mardi 1er mars de il mani­festo
http://​www​.ilma​ni​festo​.it/​Q​u​o​t​idian…

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

EN COMPLEMENT

Evêque Martinelli, Tripoli

« Kadhafi ? En bon bédouin il est capable de se faire tuer »

MAURIZIO MATTEUZZI.

TRIPOLI – Sur sa Libye « souffle un peu de ghibli » dit-il. Qui sait ce qu’il retrou­vera quand le vent du désert sera tombé. Monseigneur Giovanni Martinelli est l’évêque de Tripoli et nous reçoit dans le com­plexe qui com­prend l’église catho­lique de Saint François, la seule qui reste en ville après la trans­for­ma­tion en mos­quée de la cathé­drale sur la Place Algérie, et les locaux du dio­cèse, dans le quar­tier Dahra à côté de l’ambassade ita­lienne. Il mani­festo ? « Je me sou­viens, il y a quelques années, de quand est venu à Tripoli votre direc­teur Valentino Parlato », qui « est Libyen comme je le suis aussi ».

Il est très occupé parce qu’il doit arri­ver à « caser » (« sis­te­mare« ) presque 2.000 Erythréens qui ne savent pas où aller et lui ont demandé de l’aide et un refuge, à lui et à aux prêtres coptes. 54 -hommes, femmes et enfants qu’il nous montre- sont accueillis dans les locaux de la paroisse et, peut-être, par­ti­ront-ils aujourd’hui pour l’Italie (il a réussi le miracle de leur faire avoir tous les papiers en règle du côté libyen, ita­lien et ONU) ; les autres sont dis­per­sés et cachés qui sait où en ville et, dans ce climat et avec les fusillades noc­turnes, ils courent encore plus de risques qu’avant. Le risque est (si ça va) de reve­nir dans les hor­ribles camps pour migrants ici en Libye ou (tou­jours si ça va) de finir dans quelque centre pour migrants en Italie. Ils le savent et courent ce risque parce que, disent-ils, « nous pré­fé­rons la mort au retour en Erythrée ».

Venons-en à la Libye. Quand Kadhafi va-t-il tomber, Monseigneur ?

Tout le monde dit que Kadhafi est fini. Moi je ne sais pas s’il est fini…Tripoli est avec lui et res­tera avec lui. Il ne sera pas facile pour les rebelles d’entrer à Tripoli par les armes. En tous cas, même si le contexte inter­na­tio­nal est défa­vo­rable à Kadhafi, moi je ne vois rien de rapide.

La Libye est votre pays, vous y êtes né d’un couple d’immigrants ita­liens, en 1942, vous y êtes revenu comme prêtre en 1971 ; depuis 1985 vous êtes l’évêque de la petite com­mu­nauté catho­lique. Comment vivez-vous cette guerre ? Etes-vous pré­oc­cupé pour l’après, étant donné que Kadhafi avait garanti la liberté reli­gieuse et, à part les mou­ve­ments anti-ita­liens de 2006 à Benghazi, à cause du T-shirt de Calderoli, vous aviez établi d’excellents rap­ports, même per­son­nels, avec lui ?

Moi je me sens en sécu­rité et la quin­zaine de prêtres et la tren­taine de reli­gieuses dis­per­sés dans le pays aussi, ils n’ont jusqu’ici eu aucun pro­blème. Nous n’avons entendu que quelques tirs noc­turnes, nous avons du un peu modi­fier les horaires de sortie, rien de plus. Les gens nous connaissent et nous pro­tègent, et Saint François aussi nous pro­tège… Je peux dire que, dans le fond et malgré tout, je suis rela­ti­ve­ment opti­miste.

Optimiste ? Comment peut-on, même avec toute la foi du monde, être opti­miste dans un contexte de ce genre, alors qu’est en cours une sorte de guerre civile, les morts ne se comptent pas et le pire est pro­ba­ble­ment à venir ?

De la part de Kadhafi et des siens, il me semble voir un désir d’accord. Tripoli est sous le contrôle du Colonel ; la vie en ville (du moins avant 6 heures du soir, quand la nuit tombe) est assez tran­quille et nor­male, les files ne sont que devant les banques pour reti­rer les 500 dinars (à peu près 300 euros) que Kadhafi a alloué aux familles, et devant les bou­lan­ge­ries ; les rebelles savent qu’entrer dans la capi­tale sera très dif­fi­cile et que cela signi­fie­rait un bain de sang qui ne leur serait pas favo­rable à eux non plus ; les gens ici ne veulent pas la guerre civile. Les Libyens sont bons, tolé­rants, pra­tiques et s’ils peuvent encore choi­sir, ils opte­ront pour la sécu­rité du pré­sent, éven­tuel­le­ment revu et cor­rigé, par rap­port aux incer­ti­tudes de l’avenir.

Un avenir dense d’inconnues et très dan­ge­reux…

Les Libyens ne sont pas fon­da­men­ta­listes mais le fon­da­men­ta­lisme est pré­sent dans la révolte et les ins­tru­men­ta­lise. La mèche qui a mis le feu aux poudres n’est pas la reven­di­ca­tion reli­gieuse-poli­tique d’Al Qaeda mais beau­coup plus terre à terre : le pro­blème du loge­ment, celui des salaires qui touche sur­tout les jeunes, part pré­pon­dé­rante des 6 mil­lions et demi de Libyens, même si la pau­vreté en Libye n’a rien de com­pa­rable avec celle en Tunisie et en Egypte. Et puis, indu­bi­ta­ble­ment il y a l’effet domino : la conta­gion des révoltes tuni­sienne et égyp­tienne. La crise est donc une crise géné­ra­tion­nelle, que le régime n’a pas éva­luée et écou­tée peut-être de peur d’ouvrir une brèche au fon­da­men­ta­lisme.

Avez-vous une idée de com­ment ça va finir ? Peut-on croire qu’il y a encore une marge pour des négo­cia­tions ?

C’est pos­sible, et deux des fils du Colonel, Saif al-Islam et Moutassim, peuvent faire quelque chose. Mais c’est dif­fi­cile, à cause du contexte inter­na­tio­nal très hos­tile à Kadhafi (je n’ai pas com­pris pour­quoi l’Italie a eu autant de hâte à dénon­cer le traité d’amitié) et parce qu’on ne sait pas encore clai­re­ment qui sont « les autres ». A Benghazi est sorti l’ex-ministre de la jus­tice Mustapha Abdeljalil, mais ici, à Tripoli ?

Et Kadhafi ?

C’est un bédouin, lui il n’est pas du genre à se rendre. Il se fera plutôt tuer.

Edition de mardi 1er mars de il mani­festo
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Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

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