Deuxième partie

Islamophobies

La charte des valeurs "québécoises"

Par Mis en ligne le 24 septembre 2013

Après le 11 septembre 2001

Au tournant des années 1990, les États-Unis se lancent dans une nouvelle tentative pour « dompter » les arabo-musulmans au Moyen-Orient.

Le projet prend une tour­nure inat­ten­due après le 11 sep­tembre 2001. Les inva­sions de l’Afghanistan et de l’Irak, les agres­sions à répé­ti­tion dans la région de l’allié-subalterne israé­lien, les menaces contre l’Iran, la « chasse aux ter­ro­ristes » qui s’étend par­tout dans le monde à coups d’enlèvements, de déten­tions illé­gales et de tor­ture révèlent l’ampleur de la « guerre sans fin » décré­tée par le pré­sident Bush.

De manière géné­rale, les autres pays comme le Canada endossent les mesures répres­sives prises à l’égard de popu­la­tions « sus­pectes » sur leurs ter­ri­toires, c’est-à-dire contre les arabo-musul­mans essen­tiel­le­ment. Plusieurs mil­liers de citoyens amé­ri­cains, cana­diens, fran­çais, bri­tan­niques sont privés de leurs droits, empri­son­nés sans accu­sa­tion ni procès ou confi­nés à des sys­tèmes de contrôle ahu­ris­sants, comme on l’a vu ici avec les « cer­ti­fi­cats de sécu­rité » et les cas extrêmes de citoyens cana­diens envoyés à la tor­ture.

A ce moment-là, les « théo­ries » de la « guerre de civi­li­sa­tions » connaissent un fort regain. Il y a le côté vul­gaire, construit par Hollywood. Inévitablement, de méchants « ter­ro­ristes » mas­qués par leurs kef­fiehs aux cou­leurs pales­ti­niennes tuent des inno­cents, puis sont tués à leur tour par des com­man­dos de la civi­li­sa­tion. La bataille des idées entre éga­le­ment dans l’espace public, notam­ment en France, où toute une intel­lec­tua­lité réac­tion­naire s’agite contre les « bar­bares ». Le plus connu, Bernard Henri-Lévy, se permet des « enquêtes » truf­fées de men­songes, et où les « sau­vages » arabo-musul­mans, comme au Pakistan, sont pré­sen­tés comme des êtres qui « aiment tuer ».

Peu à peu cepen­dant, des malaises sur­gissent face à ce qui se révèle comme une ten­ta­tive des États-Unis de main­te­nir leur hégé­mo­nie. Les popu­la­tions dans plu­sieurs pays euro­péens, au Canada et ailleurs, s’insurgent contre le dis­cours hai­neux et men­son­ger et s’opposent à la guerre sans fin, ce qui contri­bue à l’échec sub­sé­quent de Bush. Après leur humi­liante défaite en Irak, les États-Unis res­tent cepen­dant déter­mi­nés. Le pas­sage de Bush à Obama indique un chan­ge­ment de tac­tique, mais sur le fonds, c’est la conti­nuité. Washington endosse les nou­velles agres­sions israé­liennes contre les Palestiniens et le Liban et bloquent tout pro­ces­sus de paix, à l’ONU notam­ment. Les légis­la­tions liber­ti­cides demeurent en place, même si elles sont moins uti­li­sées.

A une autre échelle, la bataille des idées conti­nue de plus belle. Islam = isla­misme = ter­ro­risme.

Sauver « notre » civilisation

Sous l’égide de la guerre sans fin, la stra­té­gie de conquête et de contrôle se fait sous la ban­nière des « droits ». Le droit du plus fort pour agres­ser et conqué­rir est accepté, mais pas celui du plus faible. Cette inter­pré­ta­tion par­ti­cu­lière des droits est une autre manière de pour­suivre, dans le domaine des idées, la « guerre des civi­li­sa­tions ». L’agression contre les Palestiniens, Libanais, Irakiens, Maliens et autres, c’est pour pré­ser­ver la démo­cra­tie. C’est un peu risible, mais avec la com­plai­sance des intel­lec­tuels de ser­vice et d’Hollywood, cela influence une partie de l’opinion. Mais visi­ble­ment, ce n’est pas assez. Alors voilà que se glisse une autre inter­pré­ta­tion per­verse. Le com­plot arabo-musul­man, dans la fan­tas­ma­go­rie des Henri-Lévy et des Denyse Bombardier, est en train de péné­trer le « cœur de la civi­li­sa­tion ». Les bar­bares ont des inten­tions ter­ro­ristes, et ils veulent tuer non seule­ment des per­sonnes, mais notre « démo­cra­tie ». Pour cela, ils trans­forment les mos­quées en des centres de conspi­ra­tion. Ils cherchent à impo­ser leurs valeurs dans nos ins­ti­tu­tions, nos écoles. Il serait certes abusif d’affirmer qu’en aucun moment ni lieu, il n’y a pas des poches d’intégrisme, y com­pris (mais pas exclu­si­ve­ment) chez les arabo-musul­mans. Effectivement des pré­di­ca­teurs sala­fistes existent, comme des « prea­chers » d’extrême-droite qui veulent envoyer en enfer les femmes qui ont eu un avor­te­ment. Dans cette petite mino­rité existe une autre encore plus petite mino­rité qui penche vers l’action ter­ro­riste. En tout et pour tout, il s’agit d’une poi­gnée de gens, la plu­part du temps tota­le­ment infil­trés et sur­veillés par les appa­reils poli­ciers. C’est de là qu’on tente de saisir l’opinion publique avec la funeste idée : islam = isla­misme = ter­ro­risme.

Le fantasme de la femme voilée

Des jour­na­listes mal inten­tion­nés à l’œuvre dans les médias-pou­belles, des poli­ti­ciens popu­listes prêts à tout et par­fois des intel­lec­tuels peu infor­més s’emparent de cette image pour convaincre l’opinion qu’il y a une grave menace. La ques­tion est tordue par une inter­pré­ta­tion du droit à l’égalité et du statut de la femme, comme si le voile était anti­no­mique avec « nos » valeurs et comme si les arabo-musul­mans, peut-être encore plus les arabo-musul­manes, mena­çaient nos droits. Ça marche car au Québec, on est majo­ri­tai­re­ment en accord avec l’idée de l’égalité, même si le sys­tème éco­no­mique, capi­ta­liste appe­lons-le par son nom, fait en sorte que dans notre société « moderne » et éga­li­taire, les femmes res­tent en bas de l’échelle sociale.

Quels sont les faits ? D’abord, c’est une assez petite mino­rité des Arabo-musul­manes qui portent le voile. Celles qui le portent le font pour des rai­sons très diverses : res­pect de la tra­di­tion fami­liale, atta­che­ment à la reli­gion, désir de mani­fes­ter son iden­tité au moment où un dis­po­si­tif éta­tique et média­tique la dénigre, etc. En fin de compte, plus le voile est décrié, plus il devient le faux emblème d’une expres­sion iden­ti­taire. Pour une petite mino­rité de cette mino­rité, il y a sans doute des inten­tions réac­tion­naires plus ou moins avouées, de pro­mou­voir une « civi­li­sa­tion » contre une autre (c’est l’envers de Samuel Huntingdon, éga­le­ment men­son­gère).

Laïcisation

Au Québec, la majo­rité de la popu­la­tion est par­ti­sane d’une laï­ci­sa­tion intel­li­gente, qui ne prend pas les gens pour des imbé­ciles, y com­pris ceux qui sont atta­chés à leur reli­gion. La laï­ci­sa­tion s’est faite pro­gres­si­ve­ment sous l’impulsion des luttes fémi­nistes et de la résis­tance à l’État clé­ri­cal, réac­tion­naire et catho­lique qui sévis­sait durant les longues années de la « grande noir­ceur ». Ce fut d’abord un tra­vail « par en bas », dans la société civile et les ins­ti­tu­tions, et non un décret par en haut qui aurait eu le désa­van­tage d’être auto­ri­taire et d’être perçu comme « anti-reli­gieux » pour une popu­la­tion encore atta­chée à une his­toire, des réfé­rences, des habi­tudes, ce qui fait qu’on célèbre Noel ou Pâques sans penser qu’à l’origine, ces fêtes avaient été pen­sées pour rap­pe­ler les « fidèles » à l’ordre. Pour autant, des légis­la­tions ont été mises en place pour ins­ti­tu­tion­na­li­ser cette laï­ci­sa­tion, qu’on pense à la décon­fes­sion­na­li­sa­tion (par­tielle) des écoles (on a laissé les écoles pri­vées pro­li­fé­rer sous l’influence des élites et des milieux catho­liques), au droit à l’avortement libre et gra­tuit, et à l’interdiction de pra­tiques archaïques qui au nom des reli­gions (y com­pris catho­lique) confi­naient les femmes dans un statut de seconde classe, l’interdiction du droit de vote par exemple (que défen­daient becs et ongles Duplessis et ses amis de la hié­rar­chie catho­lique).

Résister

La « nou­velle » isla­mo­pho­bie consti­tue un réel danger pour affai­blir, divi­ser et confondre les couches moyennes et popu­laires. En tout cas, c’est ce que semble indi­quer l’impact de la crois­sance de la droite et de l’extrême-droite en Europe où se dis­tille le poison de l’idéologie de tout-le-monde-contre-tout-le-monde. Derrière cela, il y a la dis­lo­ca­tion sociale et éco­no­mique, la dérive des partis poli­tiques (y com­pris de la social-démo­cra­tie), les inter­dic­tions et blo­cages érigés contre la liberté d’association et de parole. Il y a la peur construite par les médias-pou­belles et l’intellectualité réac­tion­naire. Il y a un sen­ti­ment d’être dans un monde qui est une sorte de gros Titanic qui s’en va vers la catas­trophe …

Il faut résister.

. Au pre­mier plan, une lutte sans merci et sans relâche contre la dis­cri­mi­na­tion dont on connaît très bien les consé­quences, quand on s’appelle Mamadou, Fatima ou Mohamed, et qui se tra­duit pas des sta­tis­tiques à faire peur, comme le fait que le taux de chô­mage frappe deux fois plus les arabo-musul­mans à Montréal, malgré les diplômes (qu’on ne leur recon­naît pas). Cette dis­cri­mi­na­tion ne touche pas seule­ment les arabo-musul­mans, mais bien d’autres couches immi­grantes, qui connaissent l’humiliation quo­ti­dienne, la dif­fi­culté de se loger, et par­fois, le pro­fi­lage poli­cier et les regards hai­neux. Les mou­ve­ments popu­laires doivent être en cam­pagne per­ma­nente contre ces dis­cri­mi­na­tions.

Également, sur l’égalité entre les hommes et les femmes, il n’y aucun com­pro­mis à faire, pour qui que ce soit. Cette bataille, rap­pe­lons-le, est loin d’être ter­mi­née et dans la plu­part des cas, n’a pas grand-chose à voir avec le voile ou la reli­gion.

Les commentaires sont fermés.