Islamophobie

Un peu partout en Europe et en Amérique du Nord, les manifestations d’hostilité contre les Musulmans et contre l’islam se sont multipliées ces dernières années.

 

L’antisémitisme

 

Bien que le contexte soit différent, cela nous rappelle l’antisémitisme qui avait des ravages avant 1945.

À l’époque, et non seulement en Allemagne, on profilait les Juifs qu’on accusait d’être des voleurs.  Des médias, des intellectuels, des partis politiques s’attiraient des appuis parmi des couches moyennes et populaires en affirmant que la cause de leur misère, c’était les juifs. Au Québec, cette idéologie prenait des allures surréalistes. Notre bon chanoine Lionel Groulx appelait à résister à la « dictature commerciale juive ». (Politiciens et Juifs, 1933). Le Premier Ministre Maurice Duplessis, qui vendait les ressources du Québec pour une bouchée de pain aux grandes entreprises nord-américaines, accusaient les boutiquiers juifs du boulevard Saint-Laurent d’« affamer les familles ». Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la Société Saint-Jean Baptiste s’opposait à l’émigration des Juifs fuyant le massacre en Europe. Dans ce discours de droite, les juifs, tout en étant de « sales capitalistes », étaient aussi des subversifs, des communistes. Des syndicats et des partis de gauche étaient accusés d’être « infiltrés » par les juifs pour détruire notre « civilisation chrétienne ». Cet amalgame entre les juifs et la gauche fut longtemps entretenu par Duplessis et la hiérarchie catholique au Québec.

Certains nationalistes d’aujourd’hui, dans leur volonté de « réhabiliter » Duplessis et le bon chanoine disent que cet antisémitisme n’était pas plus virulent au Québec qu’ailleurs.

Là-dessus, il faut reconnaître qu’ils ont raison. Au Canada anglais, le premier ministre Mackenzie King, avant la guerre, admire Hitler et bloque des bateaux amenant des réfugiés juifs au Canada. Dans des restaurants et des hôtels de Toronto et de Halifax, il n’est pas rare de voir des pancartes « interdit aux juifs ». À l’université McGill, institution par excellence de la grande bourgeoisie anglo-canadienne, des quotas sont imposés pour limiter l’entrée des juifs dans certaines facultés prestigieuses, la médecine par exemple. Aux États-Unis, les champions du capitalisme comme Henry Ford font campagne pour Hitler. L’Allemagne, disent-ils, est notre allié contre le communisme ». Ford par ailleurs s’acharnent contre les syndicats avec l’appui d’organisations catholiques qui propagent leurs messages de haine contre la gauche et contre les juifs.

 

Le virage

 

Durant et après la guerre cependant, cet antisémitisme diminue.

Les élites acceptent de combattre Hitler, qui devient trop dangereux et qui menace l’hégémonie anglo-américaine sur le monde. L’opinion est également saisie des massacres perpétrés contre les juifs en Europe. Les partis ouvertement fascistes, comme celui d’Adrien Arcand au Québec, mettent le langage haineux contre les juifs de côté, même si pour eux, la gauche, les syndicats et les juifs restent un ennemi à abattre.

Pendant ce temps, le projet de colonisation de la Palestine, relancé par les survivants de l’holocauste, est bien vu par les États vainqueurs d’Hitler. Pour l’Angleterre et plus tard pour les États-Unis, la création de l’État d’Israël, avec l’expulsion des Palestiniens qui en découle, est une bonne chose, un rempart contre le nationalisme arabe qui commence à prendre forme. Cette réalité atteint la France lorsque se lève l’étendard de la libération nationale en Algérie. Il se construit alors une idéologie anti-arabe et par le rebond, anti-musulmane, où de manière similaire à ce qu’on avait fait contre les Juifs, les arabes sont décrits comme des êtres vils, retords, subversifs.

Dans les années 1950 et 1960, la défense d’Israël devient une des fondations de la politique extérieure des États-Unis et de ses alliés-subalternes dont le Canada.

Il est alors gênant de jouer sur le registre du racisme anti-juif même si existent ici et là des vestiges de cette idéologie rétrograde, non seulement dans les milieux catholiques de droite, mais aussi dans la grande élite « WASP » aux États-Unis et au Canada anglais.

Dans les années 1970, les arabes et les musulmans deviennent l’ennemi, au moment de la guerre entre l’Égypte et Israël (1973), suivi de l’arrêt des livraisons de pétrole aux États-Unis par les pétromonarchies du Golfe et par l’Iran.

Hollywood devient alors un grand architecte de l’imagerie raciste contre arabes et musulmans : exploiteurs d’une part, terroristes d’autre part. Les exactions de l’État d’Israël contre le peuple palestinien sont non seulement tolérées mais appuyées, car Israël devient le bras armé de l’Occident contre ces peuples « barbares ».

En Europe dans le sillon de la crise économique qui s’étend sur plusieurs décennies, les immigrants arabes et musulmans, qui avaient servi à reconstruire le continent en étant la main d’œuvre à bon marché dans l’industrie et le bâtiment, deviennent des populations louches », confinées dans des ghettos urbains, frappées par le chômage et donc turbulentes. L’arabe devient le « parasite », celui qui ne veut pas accepter les « valeurs » et dont il faudrait bien se débarrasser, un jour ou l’autre. Un peu partout, des mouvements d’extrême droite fleurissent sur ce racisme anti-arabe, notamment le Front national de Jean-Marie Le Pen.

Dans les années 1980-90 se profile une nouvelle « théorie » à l’effet que le monde est le théâtre d’une « guerre de civilisations ».

D’un côté, l’ « Occident », de par nature libéral et démocratique. Et en face, les « autres », chinois, russes, latinos et aussi, « arabo-musulmans ». Ces « autres » non seulement ne partagent pas « nos » valeurs, mais ils sont intrinsèquement, presque génétiquement, contre la démocratie, les droits (notamment des femmes), le libéralisme économique. Cette « guerre des civilisations » explique le politicologue Samuel Huntingdon (qui conseille également les présidents à temps perdu), est là pour perdurer.