Introuvable justice

Mis en ligne le 15 février 2010

par Emmanuelle Bénicourt [12-02-2010]

Pour Amartya Sen, il faut pré­fé­rer à une théo­rie géné­rale des cri­tères de jus­tice la recherche d’un consen­sus autour du refus des injus­tices. Si sa cri­tique de l’approche rawl­sienne peut sem­bler per­ti­nente, ses argu­ments en faveur d’une approche com­pa­ra­tive de la jus­tice peuvent ne pas être plei­ne­ment convaincants.

Recensé : Amartya Sen, L’idée de jus­tice, tra­duit de l’anglais par Paul Chemla. Flammarion, 2010, 558 p., 25 euros.

Depuis sa paru­tion en 1971, la Théorie de la Justice de John Rawls est une réfé­rence incon­tour­nable pour celui qui s’interroge sur la jus­tice et sur l’éthique. L’ouvrage d’Amartya Sen, L’idée de Justice, qui vient de paraître dans sa ver­sion fran­çaise, prend clai­re­ment posi­tion dans le débat initié par Rawls. Sen se limite cepen­dant à ce qu’il appelle « une théo­rie de la jus­tice au sens large » qui consiste non pas « à pro­po­ser des réponses à des inter­ro­ga­tions sur la nature de la jus­tice par­faite » mais à « déter­mi­ner com­ment pro­cé­der pour pro­mou­voir la jus­tice et éli­mi­ner l’injustice » (p. 13). L’ouvrage reprend, en fait, un cer­tain nombre d’arguments que Sen a déve­lop­pés au cours des trente der­nières années. Certaines des cri­tiques qu’il for­mule, notam­ment à l’encontre de la théo­rie rawl­sienne, sont tou­te­fois beau­coup plus déve­lop­pées que dans ses écrits précédents.

La ques­tion de la jus­tice peut, selon Sen, être appré­hen­dée selon deux méthodes dis­tinctes : l’une, qu’il qua­li­fie d’institutionnalisme trans­cen­dan­tal et qui serait celle de Kant, Rousseau, Locke et Rawls, « recherche des dis­po­si­tifs sociaux par­fai­te­ment justes » en fai­sant de la défi­ni­tion des ins­ti­tu­tions justes « la tâche prin­ci­pale – et sou­vent la seule – de la théo­rie de la jus­tice » (p. 20). L’autre méthode – qui serait celle de Smith, Condorcet, Bentham, Marx et John Stuart Mill – éta­blit un lien entre la jus­tice et la com­pa­rai­son entre les modes de vie des gens, leurs com­por­te­ments concrets et leurs inter­ac­tions dans le cadre de diverses ins­ti­tu­tions. Sen opte pour cette seconde approche, « com­pa­ra­tive », tout en cri­ti­quant la première.

Une prise de dis­tance envers l’approche rawlsienne

Sen recon­naît que Rawls a permis d’attirer l’attention sur l’importance intrin­sèque (en soi, et non comme un moyen com­plé­men­taire à d’autres) de la liberté. Mais, pour lui, bien que « la liberté doi[ve] avoir une cer­taine prio­rité, il est à peu près cer­tain qu’une prio­rité totale et sans réserve est exces­sive » (p. 96). Cette cri­tique était déjà pré­sente dans Inequality Reexamined (1992) et dans Development as Freedom (1999).

Toutefois, dans L’idee de Justice, Sen prend davan­tage de dis­tance avec la théo­rie de Rawls, en contes­tant le fon­de­ment même des prin­cipes de jus­tice. Il doute ainsi que des indi­vi­dus placés dans une situa­tion hypo­thé­tique (« ori­gi­nelle ») où ils ignorent leur place future dans la société puissent arri­ver à s’entendre sur « l’ensemble des prin­cipes appe­lés à régir les ins­ti­tu­tions justes, celles sur les­quelles une société plei­ne­ment juste doit s’appuyer » (p. 87). Il n’y a, en effet, aucune raison pour que les indi­vi­dus choi­sissent, comme Rawls le fait, « le sys­tème de la liberté la plus éten­due » comme prin­cipe pre­mier de la justice.

Dans ces condi­tions, on se trouve devant le « théo­rème d’impossibilité de Arrow », selon lequel il n’y a pas de règle per­met­tant de déduire un clas­se­ment col­lec­tif cohé­rent des diverses options pos­sibles à partir des clas­se­ments de ces options par les indi­vi­dus qui forment la société. En effet, les inté­rêts de ces indi­vi­dus étant – au moins en partie – contra­dic­toires, on com­prend que ces indi­vi­dus puissent ne pas être tou­jours d’accord sur l’ordre de prio­rité dans lequel doivent être trai­tés les pro­blèmes aux­quels se heurte la société. Il n’existe donc pas d’option suprême parmi toutes les options pos­sibles, alors que la recherche de cette option est, selon Sen, au cœur de la démarche de l’institutionnalisme trans­cen­dan­tal. Le pro­blème de l’adoption d’un cri­tère éthique — ou de prin­cipes de jus­tice hié­rar­chi­sés qui guident le choix des actions et des ins­ti­tu­tions — demeure. Sen pro­pose cepen­dant une toute autre solution.

Le refus d’une défi­ni­tion expli­cite du juste

Il estime qu’il n’y a pas besoin de donner une défi­ni­tion pré­cise de ce qu’est la jus­tice pour déci­der de ce qui est juste ou pas. Sen « ne voit pas du tout pour­quoi », pour juger une option X meilleure qu’une option Y, il fau­drait passer par l’identification d’une option tout à fait dif­fé­rente, l’option Z, qui serait la « meilleure de toutes ». « La pos­si­bi­lité d’avoir une ‘option par­faite’ bien recon­nais­sable n’implique pas qu’il soit néces­saire ni même utile de s’y réfé­rer pour juger des mérites rela­tifs de deux autres options […]. Croire qu’en règle géné­rale on ne peut rai­son­na­ble­ment pas com­pa­rer deux options sans avoir préa­la­ble­ment iden­ti­fié l’option suprême serait vrai­ment curieux. Il n’y a ici aucun lien ana­ly­tique » (p. 137-138). Sen explique ainsi que le fait de savoir que l’Everest est le sommet le plus haut du monde ne sert à rien lorsque l’on veut com­pa­rer les alti­tudes du Kilimandjaro et du Mont McKinley. On peut tou­te­fois lui rétor­quer que, dans ce cas, l’étalon de mesure est simple et connu (la hau­teur) et qu’il suffit alors de spé­ci­fier la nature de ce que l’on recherche (le plus haut, le moins haut). En matière de jus­tice, si on se situe dans une pers­pec­tive com­pa­ra­tiste, le pro­blème est éga­le­ment de pré­ci­ser l’étalon de mesure (la liberté, le bon­heur col­lec­tif), grâce auquel on peut déter­mi­ner si une situa­tion, une règle ou une action est meilleure qu’une autre. Comme l’a sou­li­gné avec force John Stuart Mill dans son essai L’Utilitarisme, c’est jus­te­ment grâce à l’existence d’un cri­tère, fai­sant office d’étalon, que l’on peut clas­ser les choix (voir Mill, 1861, p. 158).

Critères de classement

Sen récuse la néces­sité de connaître « la meilleure option » pour faire des com­pa­rai­sons entre deux options quel­conques. Ce qu’on peut à la rigueur admettre. Mais il ne pro­pose pas non plus de cri­tère unique qui per­met­trait de com­pa­rer ces deux options. Pour lui il suf­fi­rait qu’« une théo­rie de la raison pra­tique soit assez large et englo­bante pour pré­voir en son sein un débat argu­menté – c’est en tout cas dans cet esprit que ce livre entend appro­cher la théo­rie de la jus­tice » (p. 123). Mais un « débat argu­menté » ne mène pas for­cé­ment à une solu­tion consen­suelle – en l’occurrence, à déci­der de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas.

Même sans cri­tère-étalon, Sen pense qu’on peut, malgré tout, abou­tir à de nom­breux accords sur les injus­tices : « Pour qu’émerge une vision par­ta­gée et opé­ra­toire de nom­breuses ques­tions concrètes liées aux droits et aux devoirs (et aussi à ce qui est bon et mau­vais), nul besoin d’exiger que nous [ayons] plei­ne­ment défini le juste en le sépa­rant de l’injuste. Une réso­lu­tion conjointe à se battre pour en finir avec les famines, les géno­cides, le ter­ro­risme, l’esclavage, l’intouchabilité, l’analphabétisme, les épi­dé­mies, etc., ne néces­site pas l’existence préa­lable d’un consen­sus tout aussi large sur le calcul des droits de suc­ces­sion, le libellé des feuilles de décla­ra­tion d’impôts, le niveau du salaire mini­mum ou les lois sur le Copyright » (p. 187). Pourtant, tout comme il n’y a aucune raison par­ti­cu­lière pour que les prin­cipes de jus­tice de Rawls résultent du choix d’individus divers, on ne voit pas pour­quoi il y aurait un consen­sus pour « en finir » avec les famines, l’intouchabilité, les épi­dé­mies, etc. En fait, comme Sen lui-même l’admet : « Même quand toutes les par­ties en cause ont leurs propres clas­se­ments com­plets qui ne coïn­cident pas, l’“intersection” entre ces clas­se­ments – c’est-à-dire les convic­tions sur la jus­tice par­ta­gées par les dif­fé­rentes par­ties – appor­tera un ordre par­tiel plus ou moins étendu (selon l’importance des points com­muns entre les clas­se­ments) » (p. 141). En bref, l’accord sera d’autant plus large et étendu que les indi­vi­dus ont des clas­se­ments ayant beau­coup de points com­muns. En extra­po­lant, on peut même dire que si les indi­vi­dus par­tagent une même concep­tion de la jus­tice, le clas­se­ment sera com­plet. Mais en cas de vision dis­cor­dante, du moins par­tiel­le­ment, rien ne garan­tit que l’accord porte davan­tage sur les famines, les géno­cides, les épi­dé­mies que sur le libellé des feuilles de décla­ra­tion d’impôts. Mais sur­tout, il ne suffit pas que le sen­ti­ment d’injustice au sujet de ces fléaux soit par­tagé pour qu’il y ait accord sur les moyens à mettre en œuvre pour lutter contre eux. L’approche par la capa­bi­lité, sur laquelle Sen insiste dans la der­nière partie de l’ouvrage permet-elle de répondre à ces questionnements ?

La capa­bi­lité

Pour Sen, la capa­bi­lité est défi­nie comme « la liberté réelle que l’on a de choi­sir entre dif­fé­rentes façons de vivre […]. L’approche par les capa­bi­li­tés juge l’avantage d’un indi­vidu à sa [capa­cité] à faire des choses qu’il a des rai­sons de valo­ri­ser » (p. 279-284). Sen se garde ici d’avancer un cri­tère expli­cite du bien-être ou de jus­tice. Il reven­dique même cette absence de cri­tère et sou­ligne « l’absurdité de l’argument par­fois avancé selon lequel l’approche par les capa­bi­li­tés n’est uti­li­sable – et “opé­ra­tion­nelle” – que si elle s’accompagne d’une pon­dé­ra­tion pré­dé­fi­nie des divers fonc­tion­ne­ments figu­rant sur une liste fixe des capa­bi­li­tés per­ti­nentes. La recherche d’une pon­dé­ra­tion pré­dé­ter­mi­née est non seule­ment concep­tuel­le­ment infon­dée, mais elle néglige, en outre, le fait que les éva­lua­tions et les pon­dé­ra­tions à uti­li­ser peuvent être rai­son­na­ble­ment influen­cées par notre propre examen per­ma­nent et par l’impact du débat public » (p. 296-297). Ainsi, il revient à l’examen par chacun et au débat public de tran­cher – mais on n’en sait pas plus sur le contenu que Sen donne à la notion de justice.

Lorsque Sen apporte quelques pré­ci­sions sur son approche, il écrit qu’elle « indique une base infor­ma­tion­nelle sur laquelle se concen­trer pour juger et com­pa­rer les avan­tages indi­vi­duels glo­baux. Elle ne pro­pose pas elle-même de recette par­ti­cu­lière sur la façon d’utiliser cette infor­ma­tion […]. L’approche par les capa­bi­li­tés sou­ligne certes l’importance capi­tale de l’inégalité des capa­bi­li­tés dans l’évaluation des inéga­li­tés sociales, mais elle ne pro­pose aucune recette par­ti­cu­lière concer­nant l’action publique » (p. 285). Voilà qui peut déce­voir celui qui s’attend à trou­ver dans l’ouvrage de Sen, comme il l’annonce dans son intro­duc­tion, une réflexion per­met­tant de déter­mi­ner com­ment pro­cé­der pour pro­mou­voir la jus­tice et éli­mi­ner l’injustice.

Le voca­bu­laire employé par Sen, auquel s’ajoute le style un peu chargé de la tra­duc­tion, peut rendre dif­fi­cile la lec­ture de L’Idée de Justice. On pour­rait penser que c’est le prix à payer pour com­prendre une pensée sub­tile et com­plexe. Or, si l’ouvrage permet de reve­nir sur les pers­pec­tives déve­lop­pées par dif­fé­rentes doc­trines éthiques, sur quelques cri­tiques que l’on peut leur faire, et s’il permet d’aborder un cer­tain nombre de ques­tions essen­tielles à une réflexion sur la jus­tice (telle la ques­tion du cri­tère selon lequel on juge une situa­tion meilleure qu’une autre), Sen ne se place pas sur le même plan que les approches des phi­lo­sophes qu’il conteste. À la dif­fé­rence de Rawls (1971) ou de Bentham (1823), Sen ne cherche pas à pro­po­ser une théo­rie com­plète et abou­tie de la jus­tice – à laquelle chacun pour­rait sous­crire après avoir exa­miné ses argu­ments. Son propos se limite, en fait, à affir­mer que seul l’ « examen rai­sonné » et le « débat public » per­met­tront d’établir ce qui est juste, de ce qui ne l’est pas.

Aller plus loin

BENTHAM Jeremy (1823), An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, Burns J.H. & Hart H.L.A. (eds.), Oxford, Clarendon Press, 1996.

MILL John Stuart (1861), « Utilitarianism », On Liberty and Other Essays, Oxford, Oxford University Press, 1991, pp. 129-201/ tra­duc­tion fran­çaise, L’utilitarisme, Essai sur Bentham, Paris, PUF, 1998.

RAWLS John (1971), A Theory of Justice, Oxford, Oxford University Press, 1973 / tra­duc­tion fran­çaise, Théorie de la Justice, Paris, Seuil, 1997.

SEN Amartya K. (1992), Inequality re-exa­mi­ned, Oxford, Clarendon Press / tra­duc­tion fran­çaise, Repenser l’Inégalité, Paris, Seuil, 2000.

SEN Amartya K. (1999), Development as Freedom, New York, Anchor Books, 2000/ tra­duc­tion fran­çaise, Un nou­veau modèle éco­no­mique : déve­lop­pe­ment, jus­tice, liberté, Paris, Odile Jacob, 2003.

SEN Amartya K. (2010), L’Idée de Justice, Paris, Flammarion.

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par Emmanuelle Bénicourt

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