Introduction au dossier

De tous les mou­ve­ments sociaux des temps modernes, le syn­di­ca­lisme est celui qui a favo­risé l’organisation du plus grand nombre de per­sonnes et, ne serait-ce que pour cette raison, il figure parmi les mou­ve­ments sociaux les plus puis­sants de notre époque. Pourtant, aucun dos­sier des Nouveaux Cahiers du socia­lisme (NCS) ne lui avait encore été consa­cré, bien que le syn­di­ca­lisme et les luttes ouvrières – d’ici et d’ailleurs – aient fait l’objet de plu­sieurs textes dans nos pages, à chaque numéro ou presque.

Plus de deux siècles d’histoire

Durant le pre­mier quart du XIXe siècle, au grand dam des riches et des puis­sants, le mou­ve­ment ouvrier émerge en Grande-Bretagne, en France et aux États-Unis, à tra­vers des grèves en cas­cades et la créa­tion des pre­miers syn­di­cats. La répres­sion, quoique féroce, ne peut venir à bout de ce mou­ve­ment nais­sant, dans des pays mar­qués par l’essor indus­triel, l’urbanisation et des avan­cées poli­tiques signi­fi­ca­tives. Dès ses bal­bu­tie­ments, le mou­ve­ment syn­di­cal doit com­po­ser avec cer­taines ten­sions, notam­ment entre les ouvriers qua­li­fiés et les non qua­li­fiés ou encore entre sa frange plus com­ba­tive et une autre plus cor­po­ra­tiste. Cela ne l’empêche tou­te­fois pas de rem­por­ter des vic­toires déci­sives au terme de plu­sieurs luttes cou­ra­geuses menées dans de mul­tiples milieux du monde du tra­vail qui conso­lident son essor et favo­risent son expan­sion.

Tisserands, ouvrières d’allumettières, char­pen­tiers, fileurs et bobi­neuses de coton, ouvriers du bâti­ment ou des chan­tiers navals, tailleurs, mineurs des houillères et tant d’autres s’impliquent dans des com­bats vigou­reux pour amé­lio­rer leurs salaires, réduire le nombre d’heures de la jour­née de tra­vail et dimi­nuer la cadence. Parfois, au risque de leur vie, ils arrêtent la pro­duc­tion et écrivent dans leurs actions l’histoire du mou­ve­ment ouvrier : à Manchester, Liverpool, Lancaster, Lyon, Paris, Rouen, Clermont-Ferrand, Boston, Philadelphie, New York, Pawtucket, Dover…

La révo­lu­tion indus­trielle, impla­cable, étale sans gêne son visage hideux : l’exploitation des enfants, les salaires consi­dé­ra­ble­ment moindres pour les femmes que pour les hommes, les condi­tions de vie et de tra­vail insa­lubres sont la triste norme. Peu à peu vont surgir des pro­jets visant le rem­pla­ce­ment du capi­ta­lisme inhu­main par une société plus juste, fondée sur l’épanouissement des indi­vi­dus, leur coopé­ra­tion, leur bien-être et leur liberté.

Dès les années 1820, les expé­riences d’Owen, de St-Simon et de Fourier notam­ment[1], ainsi que les idées sur les­quelles elles se fondent, jouissent d’une noto­riété incon­tes­tée. La pensée fémi­niste se déve­loppe elle aussi durant cette période, de même que les orga­ni­sa­tions repo­sant sur l’engagement socio­po­li­tique des femmes. Un pre­mier syn­di­cat regrou­pant des ouvrières est créé aux États-Unis, la United Tailoresses Society, qui déclenche la pre­mière grève de femmes dans ce pays en 1825.

Les spé­cia­listes des sciences humaines et plu­sieurs intel­lec­tuels-les se sont pen­chés sur l’émergence au XIXe siècle de cette nou­velle classe de tra­vailleurs et de tra­vailleuses, for­mant ce qu’on appelle le pro­lé­ta­riat, et ont voulu recons­ti­tuer les cir­cons­tances de cette appa­ri­tion – sujet qui fait d’ailleurs tou­jours l’objet de débats entre les cher­cheurs et les cher­cheuses. Une inter­pré­ta­tion cou­rante veut que cette classe soit le fruit d’un pro­ces­sus de construc­tion active de la part des sala­riés-e-s, qui pro­gres­si­ve­ment cherchent à s’organiser, pre­nant conscience qu’ensemble ils et elles forment une seule et même classe.

Cette classe ouvrière n’est pas un pro­duit méca­nique de la struc­ture éco­no­mique propre à la révo­lu­tion indus­trielle ; elle n’existe pas spon­ta­né­ment du seul fait des rap­ports sociaux capi­ta­listes, qui induisent la créa­tion de regrou­pe­ments, de caté­go­ries – liées aux métiers par exemple – recou­vrant des condi­tions d’existence bien réelles. La classe ouvrière appa­raît plutôt comme le résul­tat d’une longue (et sou­vent contra­dic­toire) série de choix des sala­riés-e-s, choix qui par­ti­cipent d’un tra­vail iden­ti­taire, accom­pli à l’échelle de très vastes groupes d’êtres humains.

Plusieurs auteur-e-s en sciences sociales recon­naissent par exemple le rôle joué dans la for­ma­tion de la classe ouvrière par les ouvriers qua­li­fiés, qui mettent sur pied les syn­di­cats les plus robustes et les plus com­ba­tifs, créant ainsi non seule­ment un modèle de regrou­pe­ment et de défense col­lec­tive des droits dans la sphère éco­no­mique, mais sur­tout une base maté­rielle à partir de laquelle effec­tuer des per­cées beau­coup plus larges, autant en termes orga­ni­sa­tion­nels que poli­tiques.

Dans ce pro­ces­sus de for­ma­tion de la classe ouvrière, aussi bien en Europe de l’Ouest qu’en Amérique du Nord, bien que des mani­fes­ta­tions de repli sur des inté­rêts par­ti­cu­liers existent dès les débuts du syn­di­ca­lisme, les ouvriers qua­li­fiés ont lar­ge­ment ten­dance à pro­mou­voir l’organisation des sec­teurs sala­riés dans une force très large et, ulti­me­ment, très puis­sante : le syn­di­ca­lisme de masse.

La classe sociale est pour ainsi dire d’abord un hori­zon. Cet hori­zon très ambi­tieux, qui implique un pro­fond chan­ge­ment social, exige de longues décen­nies de lutte pour pou­voir être atteint. Durant cette longue marche, les sec­teurs ouvriers lient, dans leurs com­bats, des demandes à carac­tère éco­no­mique à des ambi­tions de nature poli­tique. L’éventail de leurs aspi­ra­tions est donc très large et fait constam­ment l’objet de débats. Dans ce cadre, l’initiative des acteurs est déter­mi­nante : la construc­tion active de la classe ouvrière pro­cède d’un tra­vail patient, presque quo­ti­dien, sup­po­sant réflexion, sens tac­tique, déploie­ment d’un registre dis­cur­sif et apti­tude à la mobi­li­sa­tion.

Plusieurs études sur le syn­di­ca­lisme du XIXe siècle sou­lignent l’importance, voire l’intelligence, des choix tac­tiques et iden­ti­taires faits par les ouvriers à cette époque. À tra­vers leurs reven­di­ca­tions, leurs slo­gans et les sym­boles qu’ils mobi­lisent, ceux-ci inté­rio­risent l’idée que la masse des sala­rié-e-s, par-delà les cli­vages locaux ou régio­naux, par-delà le sec­teur indus­triel ou éco­no­mique, par­tage pour une large part les mêmes inté­rêts dans sa résis­tance au capi­ta­lisme, à tout le moins suf­fi­sam­ment pour consti­tuer peu à peu une classe.

L’imaginaire poli­tique et les réfé­rences cultu­relles contri­buent de manière signi­fi­ca­tive à ce pro­ces­sus. Dans le cadre de leurs grèves, de leurs assem­blées publiques et de leurs efforts pour faire par­ta­ger leurs reven­di­ca­tions, les sala­rié-e-s puisent tantôt à l’imaginaire révo­lu­tion­naire (fran­çais ou amé­ri­cain), tantôt au radi­ca­lisme anglais, tantôt encore au registre moral chré­tien ; ils choi­sissent puis com­binent ces élé­ments dans l’espoir de convaincre d’autres sec­teurs, de conqué­rir les esprits, puis de gagner leurs luttes.

Déploiement poli­tique

La classe ouvrière, à la fois sujet et force poli­tique, est enfin recon­nue comme une réa­lité sociale incon­tes­table vers la fin du XIXe siècle. Au cœur de ses mobi­li­sa­tions, l’on retrouve une pré­ten­tion à vou­loir chan­ger pro­fon­dé­ment la société, ce qui implique de prendre le pou­voir. Partout en Occident la lutte pour le suf­frage uni­ver­sel devient prio­ri­taire aux yeux du mou­ve­ment ouvrier, qui en fait le pivot de son inter­ven­tion poli­tique pen­dant de très nom­breuses années. Le suf­frage uni­ver­sel s’avère être ainsi une des plus grandes conquêtes ouvrières, péni­ble­ment arra­chée à la bour­geoi­sie ; cela est chose faite pour les hommes dans qua­si­ment tous les États occi­den­taux dès la fin de la Première Guerre mon­diale. Le mou­ve­ment fémi­niste obtien­dra l’équivalent pour les femmes dans les décen­nies sui­vantes, avec l’appui des élé­ments les plus pro­gres­sistes de la société.

La prise du pou­voir poli­tique appa­raît comme un puis­sant levier de trans­for­ma­tion des condi­tions d’existence de la majo­rité, dans la sphère éco­no­mique notam­ment. Cette pers­pec­tive s’inscrit dans le cadre d’un projet socio­po­li­tique sti­mu­lant et géné­reux, le socia­lisme, dont l’attrait est si fort qu’il contri­bue à la puis­sance de la classe ouvrière et de ses orga­ni­sa­tions. D’importantes réformes sociales, issues des reven­di­ca­tions socia­listes, sont sou­vent adop­tées dans les États occi­den­taux avant même l’élection des partis issus de ce cou­rant.

Les partis ouvriers deviennent si popu­laires en Europe que la classe qu’ils repré­sentent semble aux portes du pou­voir. Au XXe siècle, une partie de l’intelligentsia voit en ce mou­ve­ment de classe l’acteur pri­vi­lé­gié, l’élu qui pré­si­dera à l’entrée des socié­tés dans une ère nou­velle. Le siècle dont nous sor­tons a été témoin en effet d’expériences nom­breuses, variées, de prise du pou­voir par des partis ouvriers. Certains gou­ver­ne­ments en place, inquiets devant la montée en force du mou­ve­ment socia­liste, répri­me­ront par­fois très vio­lem­ment ces ten­ta­tives (en Allemagne dans les années 1930 ou au Chili dans les années 1970).

Les 60 années sui­vant la Seconde Guerre mon­diale auront été par­ti­cu­liè­re­ment pro­pices à la venue de partis issus de la tra­di­tion ouvrière à la tête des appa­reils d’État, en par­ti­cu­lier en Europe et en Amérique. Dans l’Occident capi­ta­liste, ces partis ont tou­te­fois sou­vent opté, une fois au pou­voir, pour une approche réfor­miste et modé­rée. La vic­toire élec­to­rale est deve­nue peu à peu (notam­ment sous l’influence des médias, des mai­sons de son­dage et des spé­cia­listes de l’image) une espèce de « science », dont les experts et les tech­no­crates se sont hissés dans les états-majors de tous les grands partis, incluant ceux se récla­mant du cou­rant socia­liste.

Partout où ils gou­vernent, ces partis font le choix de com­po­ser avec le capi­ta­lisme qui se déploie, dans les années 1980, 1990 et 2000, à tra­vers les poli­tiques néo­li­bé­rales. Ils pilotent des poli­tiques régres­sives pour satis­faire, dans une large mesure, les inté­rêts supé­rieurs des mar­chés. Partout où ce type de gou­ver­ne­ment est au pou­voir, la résis­tance est vive et les poli­tiques régres­sives sont com­bat­tues dans la rue, par­fois âpre­ment et avec un rela­tif succès.

Les mou­ve­ments sociaux et popu­laires, comme plu­sieurs auteur-e-s en sciences sociales, ont eu ample­ment l’occasion au cours des der­nières années de dres­ser le bilan de la ges­tion de ces partis réfor­mistes, issus de la social-démo­cra­tie. Bien qu’encore capables de ral­lier, dans quelques pays, des seg­ments signi­fi­ca­tifs de l’électorat, ils se sont dis­cré­di­tés aux yeux de leur base his­to­rique.

Les der­nières décen­nies d’offensive néo­li­bé­rale ont permis en outre de mettre en lumière, de façon élo­quente, un pro­ces­sus de dis­jonc­tion entre la ges­tion sociale-démo­crate et les dyna­miques reven­di­ca­tives se déployant dans la rue. Travaillistes bri­tan­niques, sociaux-démo­crates alle­mands, socia­listes fran­çais ou espa­gnols, pour nous en tenir à ces exemples, ont eu à affron­ter à répé­ti­tion, et par­fois bru­ta­le­ment, la colère des sec­teurs frap­pés de plein fouet par leurs poli­tiques favo­rables aux mar­chés.

Après un long pro­ces­sus de recom­po­si­tion élec­to­ra­liste de leurs assises, le carac­tère ouvrier et popu­laire de ces partis s’est tari et leur pro­gramme a épousé peu à peu le credo des socié­tés libé­rales. Tant et si bien que la social-démo­cra­tie se retrouve aujourd’hui dans une impasse et que le mou­ve­ment qui l’a mise au monde est devenu orphe­lin, dépouillé de son projet his­to­rique.

Institutions versus mou­ve­ments

Autant le socia­lisme a pu, pen­dant une cen­taine d’années, accom­pa­gner la montée et le rayon­ne­ment de la classe ouvrière, autant la liqui­da­tion gou­ver­ne­men­tale de ce projet par les partis sociaux-démo­crates affai­blit les mou­ve­ments sociaux aujourd’hui. On peut déplo­rer non seule­ment que le mou­ve­ment ouvrier ait été détourné dans sa ten­ta­tive his­to­rique de prendre le pou­voir pour trans­for­mer la société, mais on doit éga­le­ment recon­naître que le syn­di­ca­lisme est aujourd’hui en panne d’un projet poli­tique.

Cette absence d’un hori­zon de trans­for­ma­tion sociale porté par le mou­ve­ment syn­di­cal contri­bue à son affai­blis­se­ment. Dans un pareil contexte, les orga­ni­sa­tions ont ten­dance à opter pour des pers­pec­tives stra­té­giques plus modestes, pers­pec­tives qua­li­fiées par­fois d’attentistes et de défen­sives. L’idée même que les sec­teurs sala­riés et popu­laires puissent prendre le pou­voir un jour tend à dis­pa­raître du pro­gramme syn­di­cal, dans une période où par ailleurs le capi­ta­lisme appa­raît indé­lo­geable et où, pro­gres­si­ve­ment, le libé­ra­lisme poli­tique – confé­rant à l’individu l’entière res­pon­sa­bi­lité de l’intervention poli­tique – tient lieu de cadre de réfé­rence en matière de déploie­ment sur le ter­rain par­ti­san.

Dans la plu­part des pays capi­ta­listes riches et déve­lop­pés, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales ont cepen­dant mieux sur­vécu à l’offensive néo­li­bé­rale que les partis sociaux-démo­crates. À long terme, il ne fau­drait sur­tout pas que l’institution syn­di­cale connaisse un destin sem­blable à celui affli­geant les partis sociaux-démo­crates, à savoir une dis­jonc­tion défi­ni­tive avec les dyna­miques reven­di­ca­tives s’exprimant dans la rue. Les orga­ni­sa­tions syn­di­cales se retrouvent à la croi­sée des che­mins et plu­sieurs appellent à leur renou­vel­le­ment.

Dans ce contexte de reflux, nous avons voulu, à tra­vers ce dos­sier des NCS, explo­rer quelques défis et pistes qui s’offrent à ces orga­ni­sa­tions. Parmi ces défis, il faut signa­ler notam­ment l’écart gran­dis­sant entre le taux de syn­di­ca­li­sa­tion du sec­teur public et celui du sec­teur privé, de même que le récent redé­cou­page de la carte syn­di­cale dans le sec­teur de la santé et des ser­vices sociaux. On peut en dire autant de la dis­tan­cia­tion impor­tante qui se creuse entre les membres et les élu-e-s syn­di­caux et du cadre légal qui res­treint pro­gres­si­ve­ment l’action syn­di­cale. Ce qui res­sort des nom­breux défis aux­quels doit faire face le mou­ve­ment syn­di­cal, c’est son inca­pa­cité glo­bale de plus en plus grande à obte­nir des gains qui amé­liorent consi­dé­ra­ble­ment le quo­ti­dien des tra­vailleuses et des tra­vailleurs.

Nous avons fait ici le pari que le syn­di­ca­lisme ne se rédui­sait pas aux orga­ni­sa­tions syn­di­cales natio­nales, dont la culture ins­ti­tu­tion­nelle est forte et l’ordre du jour minu­tieu­se­ment enca­dré, notam­ment par les lois et plu­sieurs dis­po­si­tifs d’ordre régle­men­taire ou admi­nis­tra­tif. La pers­pec­tive pri­vi­lé­giée dans ce numéro des NCS découle d’une com­pré­hen­sion davan­tage « mou­ve­men­tiste » du syn­di­ca­lisme, en droite filia­tion avec ce que nous avons décrit plus haut sur le rôle déter­mi­nant des sala­rié-e-s dans le pro­ces­sus de consti­tu­tion de la classe ouvrière.

Rappelons ici ce rai­son­ne­ment : l’identité de classe ne relève pas méca­ni­que­ment d’une condi­tion sala­riale pré­cise ou d’un rap­port spé­ci­fique aux moyens de pro­duc­tion, mais elle est sculp­tée dans et par l’action poli­tique col­lec­tive qui forge une conscience col­lec­tive de par­ta­ger des condi­tions socioé­co­no­miques sem­blables ou une même volonté de trans­for­ma­tion sociale. La nais­sance de la classe ouvrière fut un très long pro­ces­sus, au cours duquel les acteurs et les actrices ont eu à débattre, à exer­cer sub­jec­ti­ve­ment leur juge­ment et à effec­tuer un grand nombre de choix, qui n’allaient pas de soi.

Les trans­for­ma­tions du marché du tra­vail de la fin du XXe siècle et du début du XXIe ont pu certes gommer cer­tains des traits his­to­riques de l’identité de classe, ren­dant quelque peu exo­tique aujourd’hui la notion même de classe ouvrière. Et la diver­si­fi­ca­tion des sta­tuts dans la sphère éco­no­mique sou­lève de grands défis pour les dyna­miques uni­fi­ca­trices ayant tra­di­tion­nel­le­ment conféré sa force au mou­ve­ment ouvrier, davan­tage encore dans un contexte où la rami­fi­ca­tion des dif­fé­rents titres d’emploi est elle-même en vogue dans le syn­di­ca­lisme contem­po­rain.

Cette diver­si­fi­ca­tion implique que le rôle du tra­vail d’organisation des sec­teurs sala­riés et popu­laires devient à la fois plus com­plexe et plus déter­mi­nant. En outre, le tra­vail d’organisation syn­di­cale est confronté à des options déli­cates, dont l’issue aura un rôle déter­mi­nant sur la suite des choses. Reconstituer un mou­ve­ment syn­di­cal massif et puis­sant sup­pose dès lors une apti­tude à recon­fi­gu­rer une iden­tité de classe com­mune et ample, capable de réunir dif­fé­rents groupes vul­né­rables, mais tous soumis aux assauts du néo­li­bé­ra­lisme.

Le mou­ve­ment syn­di­cal a ainsi pour tâche de voir bien au-delà de la défense des sala­riés-e-s qu’il repré­sente tra­di­tion­nel­le­ment, s’il espère recréer une iden­tité ras­sem­bleuse, non pas de manière arbi­traire ou hégé­mo­nique, mais en s’appuyant sur les col­lec­ti­vi­tés agis­santes et les luttes très contem­po­raines, situées sou­vent en péri­phé­rie du tra­vail sala­rié régu­lier (qui se fait lui-même de plus en plus rare). Puisque ces col­lec­ti­vi­tés et ces luttes s’inscrivent dans la résis­tance à l’exploitation capi­ta­liste et aux mesures aus­té­ri­taires, elles devraient d’emblée être consi­dé­rées comme prio­ri­taires dans l’optique de la recom­po­si­tion du mou­ve­ment de classe.

L’histoire ouvrière du XIXe siècle nous enseigne à quel point l’identité de classe est une réa­lité construite, patiem­ment forgée par les acteurs sociaux, pui­sant à même leur condi­tion maté­rielle bien sûr, mais mobi­li­sant aussi des réfé­rents cultu­rels, des sym­boles, des sen­si­bi­li­tés poli­tiques, des repré­sen­ta­tions de divers ordres, ainsi qu’un sens tac­tique indé­niable. Puisqu’il est à la croi­sée des che­mins, n’est-il pas temps pour le mou­ve­ment syn­di­cal de renouer avec ce riche bagage propre aux résis­tances et ini­tia­tives contem­po­raines, dans toute leur diver­sité ?

Contenu du dos­sier

Nous avons dis­tri­bué le dos­sier en quatre sec­tions qui per­mettent, d’une part, de dres­ser cer­tains constats sur le syn­di­ca­lisme et de pré­sen­ter, d’autre part, des pistes de renou­vel­le­ment pour l’avenir.

Défis du syn­di­ca­lisme contem­po­rain

Les articles de cette sec­tion s’intéressent à cer­tains des défis impor­tants du mou­ve­ment syn­di­cal contem­po­rain et per­mettent de placer des jalons de réflexion sur l’avenir du syn­di­ca­lisme. Plongeant dans l’histoire du deuxième front, René Charest ana­lyse les dif­fé­rentes périodes his­to­riques du syn­di­ca­lisme qué­bé­cois depuis la lutte du Front commun de 1972 jusqu’à nos jours, en décri­vant les points de ten­sion et en fai­sant res­sor­tir la ligne poli­tique domi­nante de cha­cune d’entre elles. Il pro­pose de renouer avec une ana­lyse de classe contem­po­raine si on entend consti­tuer un nou­veau deuxième front.

Dans leur article, Ian MacDonald et Mathieu Dupuis s’intéressent à la pro­blé­ma­tique du rôle des syn­di­cats dans le domaine de la finance, sur les mar­chés des capi­taux et sur la gou­ver­nance des entre­prises. La recherche des auteurs permet de mieux com­prendre les limites de l’action syn­di­cale dans ces domaines, cette action ne par­ve­nant pas la plu­part du temps à aug­men­ter le pou­voir des tra­vailleuses et des tra­vailleurs dans les milieux de tra­vail pour­tant sou­te­nus par les syn­di­cats.

Le texte de Carole Yerochewski, qui porte sur la ques­tion des femmes et du syn­di­ca­lisme, sou­lève pour sa part l’enjeu de la recom­po­si­tion de l’identité ouvrière, en s’interrogeant sur l’objet même de l’intervention syn­di­cale et la néces­sité pour celle-ci de se déployer auprès des caté­go­ries parmi les plus pré­caires et exploi­tées de la société.

Étudiant l’impact de la nou­velle ges­tion publique sur le tra­vail et la vie des inter­ve­nantes sociales, Géraldine Bureau pro­pose un pano­rama des trans­for­ma­tions actuelles du monde du tra­vail. À partir des inter­ven­tions du Regroupement, échanges, concer­ta­tions des inter­ve­nantes et des for­ma­trices en social (RÉCIFS), elle rap­pelle les méthodes déve­lop­pées par ces tra­vailleuses et tra­vailleurs pour faire face à la perte de sens au tra­vail. L’auteure invite les orga­ni­sa­tions syn­di­cales à créer des espaces pour le déve­lop­pe­ment de pra­tiques auto­nomes visant à défendre l’autonomie et la qua­lité de vie au tra­vail.

Le syn­di­ca­lisme dans les Amériques

Quatre articles évoquent l’évolution du syn­di­ca­lisme dans les Amériques, des États-Unis à l’Amérique latine. Pierre Mouterde dresse le por­trait des trans­for­ma­tions des orga­ni­sa­tions syn­di­cales dans plu­sieurs pays de l’Amérique du Sud. Cet article est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant pour mieux com­prendre les défis que ren­contrent ces syn­di­cats alors qu’ils perdent pro­gres­si­ve­ment leur place cen­trale dans les luttes pro­gres­sistes. Si les syn­di­ca­listes veulent reprendre la voie de l’offensive, ils doivent d’abord com­prendre com­ment ils se sont retrou­vés sur la défen­sive, ici comme ailleurs.

Aux États-Unis, des syn­di­cats repartent à l’offensive dans un contexte par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile. Alain Savard s’intéresse au renou­veau des pra­tiques syn­di­cales en rap­pe­lant des actions menées aux États-Unis, géné­ra­le­ment assez peu connues au Québec. L’auteur nous expose les thèses de la syn­di­ca­liste Jane McAlevey, en nous pré­sen­tant notam­ment la méthode de l’analyse des struc­tures de pou­voir (ASP) qui vise à per­mettre aux syn­di­qué-e-s de prendre conscience de leur propre pou­voir. Cet article sug­gère de s’inspirer de luttes récentes et éclai­rantes pour déga­ger les voies d’un syn­di­ca­lisme plus com­ba­tif et plus démo­cra­tique.

La tra­duc­tion d’un article de Kim Moody permet de mieux com­prendre l’expérience de la revue état­su­nienne Labor Notes (ainsi que les acti­vi­tés qu’elle orga­nise) en rap­pe­lant l’importance pour la gauche syn­di­cale de tra­vailler à déve­lop­per une base mili­tante et indé­pen­dante. Cette revue s’adressant aux mili­tantes et aux mili­tants syn­di­caux de gauche a donné depuis plu­sieurs années une vitrine aux idées socia­listes dans les milieux syn­di­caux. Cet article évoque des exemples concrets d’activités pour réfor­mer le syn­di­ca­lisme, notam­ment par des ses­sions de for­ma­tion orga­ni­sées à partir de la notion d’équipes de tra­vail.

La tra­duc­tion d’un texte de Barry Eidlin publié dans la revue état­su­nienne Jacobin permet de prendre acte de cer­taines pistes d’action pour que le mou­ve­ment syn­di­cal se recons­truise sous l’administration de Donald Trump, dans une période où la fai­blesse d’un projet poli­tique porté par la gauche a ouvert la porte à la droite popu­liste. Cette contri­bu­tion met en lumière les impasses dans les­quelles les orga­ni­sa­tions syn­di­cales se retrouvent aux États-Unis et insiste sur l’importance pour elles de recons­ti­tuer une iden­tité col­lec­tive forte, tout en remet­tant de l’avant le recours à la grève et l’organisation des milieux de tra­vail.

Mémoire de luttes

Les articles de cette sec­tion réunissent des témoi­gnages sur cer­taines luttes syn­di­cales mar­quantes des der­nières années. Les textes de Catalina Villegas et de Konrad Lamour nous replongent ainsi dans la grève du syn­di­cat du Vieux-Port, une lutte qui s’inscrit au cœur de la reven­di­ca­tion pour une aug­men­ta­tion du salaire mini­mum à 15 dol­lars de l’heure. Alors que le pre­mier article dresse le par­cours d’une nou­velle mili­tante syn­di­cale, le second revient sur les grands moments qui ont marqué cette lutte syn­di­cale impor­tante.

Louis Rivet-Préfontaine rap­pelle pour sa part une lutte pour la syn­di­ca­li­sa­tion des tra­vailleuses et des tra­vailleurs dans le sec­teur privé qué­bé­cois où le taux de syn­di­ca­li­sa­tion a chuté dans les der­nières décen­nies. Cet article s’intéresse aux stra­té­gies déve­lop­pées dans la cam­pagne de syn­di­ca­li­sa­tion des dépan­neurs Couche-Tard pour faire face aux attaques anti­syn­di­cales de l’employeur.

Serge Denis nous pro­pose une entre­vue avec le syn­di­ca­liste Michel Quijada, ex-pré­sident du Conseil cen­tral des syn­di­cats natio­naux de l’Outaouais (CCSNO-CSN). En retra­çant son par­cours syn­di­cal, ce texte nous replonge dans l’histoire du syn­di­ca­lisme qué­bé­cois tout en expo­sant les défis des orga­ni­sa­tions syn­di­cales pour les années à venir. Parmi les pistes d’action, Quijada nous invite à reprendre conscience de la force poten­tielle du mou­ve­ment syn­di­cal.

Avenues à explo­rer

Le syn­di­ca­lisme fait face à plu­sieurs défis majeurs ; il doit notam­ment par­ve­nir à se renou­ve­ler et à réin­ven­ter son fonc­tion­ne­ment pour pou­voir reprendre un jour l’initiative, tant au plan socioé­co­no­mique que poli­tique. Ghislaine Raymond, rap­pe­lant que la démo­cra­tie est un outil indis­pen­sable de la lutte syn­di­cale, sou­ligne que les struc­tures syn­di­cales pos­sèdent des poten­tia­li­tés démo­cra­tiques à réin­ves­tir, mais qu’elles peuvent aussi consti­tuer des freins à la reprise en main de leurs condi­tions de tra­vail par les tra­vailleuses et les tra­vailleurs, dans un contexte rendu dif­fi­cile par le néo­li­bé­ra­lisme ambiant.

Replongeant dans l’histoire récente des rela­tions nom­breuses et par­fois tumul­tueuses entre les mou­ve­ments sociaux et le mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois, Claudelle Cyr met l’accent sur cer­taines luttes por­teuses pour renou­ve­ler l’action syn­di­cale et œuvrer à la recom­po­si­tion des soli­da­ri­tés. Elle appelle à mul­ti­plier les espaces de ren­contre entre les dif­fé­rents mou­ve­ments pour consti­tuer une force en mesure de faire avan­cer les idées pro­gres­sistes.

Si les luttes menées par cer­tains syn­di­cats nous auto­risent à ima­gi­ner de nou­velles pra­tiques per­met­tant de bâtir un syn­di­ca­lisme plus com­ba­tif, Philippe Boudreau et Rachel Sarrasin tentent de com­prendre l’émergence de groupes et de réseaux para­syn­di­caux au Québec et d’éclairer le poten­tiel de trans­for­ma­tion du syn­di­ca­lisme qu’ils contiennent. Pour ces auteur-e-s, l’action des groupes para­syn­di­caux revi­ta­lise l’action col­lec­tive. La rela­tion dia­lec­tique que ces groupes entre­tiennent avec les orga­ni­sa­tions syn­di­cales offi­cielles permet d’étudier des exemples concrets de renou­veau syn­di­cal. Les pra­tiques démo­cra­tiques et com­ba­tives adop­tées par ces groupes offrent des pistes d’intérêt pour construire un syn­di­ca­lisme de trans­for­ma­tion sociale.

Yves-Marie Abraham s’intéresse à la crise éco­lo­gique et à la réponse syn­di­cale face à celle-ci. S’il note que les orga­ni­sa­tions syn­di­cales se penchent de plus en plus sur cette crise, il s’inquiète néan­moins de voir que l’intérêt syn­di­cal ne semble porter que sur la ques­tion des chan­ge­ments cli­ma­tiques et très peu sur la crise éco­lo­gique glo­bale que nous tra­ver­sons. Pour l’auteur, l’attachement du syn­di­ca­lisme à un key­né­sia­nisme à saveur éco­lo­gique a pour consé­quence de secon­da­ri­ser la remise en ques­tion du sys­tème capi­ta­liste. Selon Abraham, « conti­nuer à défendre la néces­sité de la crois­sance, en espé­rant sauver à la fois l’emploi et la pla­nète, consti­tue un piège funeste pour le mou­ve­ment syn­di­cal ».

Finalement, Philippe de Grosbois invite le mou­ve­ment syn­di­cal à se pré­oc­cu­per des enjeux poli­tiques autour du numé­rique, mais sur­tout à inves­tir les espaces les plus « démo­cra­tiques » du réseau Internet. Cet article consi­dère l’appropriation démo­cra­tique des com­mu­ni­ca­tions numé­riques comme un enjeu stra­té­gique de la lutte plus large pour une reprise de contrôle par les membres de leurs propres struc­tures syn­di­cales.

En conclu­sion

Comment rame­ner à l’avant-plan du tra­vail syn­di­cal cet hori­zon indis­pen­sable qu’est la consti­tu­tion d’un mou­ve­ment de classe ? Sans pré­tendre avoir de réponses pré­cises, notre dos­sier ouvre la voie à l’exploration de cette ques­tion. L’analyse des défis contem­po­rains, l’étude com­pa­ra­tive du syn­di­ca­lisme des Amériques, le rappel de luttes ins­pi­rantes sont autant de pas­sages obli­gés pour qui veut réflé­chir aux ave­nues pour sortir le syn­di­ca­lisme de son marasme et reprendre la voie de l’offensive.


  1. Premiers socia­listes euro­péens du début du xixe siècle, qui ont pré­cédé Marx et Engels. Ils sont sou­vent qua­li­fiés de socia­listes uto­piques, parce qu’ils ont déve­loppé des modèles très com­plets d’organisation sociale idéale, que plu­sieurs groupes à leur époque ont tenté de faire adve­nir.

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