Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Internet et démocratie

Perspectives

Par Mis en ligne le 14 mars 2020

Les rap­ports entre Internet et démo­cra­tie sont un sujet qui sus­cite immé­dia­te­ment débats et polé­miques. De façon paral­lèle au débat sur la qua­lité des pro­duc­tions réa­li­sées sur Internet, où certainEs insistent sur la médio­crité des conte­nus issus du monde des ama­teures[1] alors que d’autres[2] vantent les vertus de l’intelligence col­lec­tive, on a d’un côté les per­sonnes qui insistent, à la lumière des révo­lu­tions arabes, sur les vertus démo­cra­tiques d’Internet pen­dant que d’autres auteures mettent l’accent sur les limites de ces outils[3], voire sur leur carac­tère non démo­cra­tique[4].

Si cet article s’inscrit clai­re­ment parmi les per­sonnes qui insistent sur l’élargissement des espaces démo­cra­tiques permis par l’usage d’Internet, son objet n’est pas de répondre aux argu­ments oppo­sés, mais de pré­sen­ter ce en quoi l’Internet par­ti­cipe d’une trans­for­ma­tion de ce que nous appe­lons démo­cra­tie. Dans un pre­mier temps, rap­pe­lons de façon som­maire les dif­fé­rents élé­ments indis­pen­sables à une « vraie » démo­cra­tie. Pour Abraham Lincoln, la démo­cra­tie était le « gou­ver­ne­ment du peuple, par le peuple, pour le peuple », une défi­ni­tion qui limite la sou­ve­rai­neté au peuple et qui défi­nit la démo­cra­tie comme une forme de gou­ver­ne­ment. Cette défi­ni­tion ne se suffit pas à elle-même ; il faut y ajou­ter les droits fon­da­men­taux tels que les pré­cisent la Charte des droits de l’« homme » et du citoyenne et tout le corpus juri­dique qui défi­nit l’État de droit, plus la viva­cité de la société civile, les syn­di­cats, asso­cia­tions et mili­tantes qui forment ce que Pierre Rosanvallon a appelé la « contre-démo­cra­tie » en ce qu’elle conteste sou­vent les déci­sions prises par les ins­ti­tu­tions élues. À quoi il faut ajou­ter enfin l’espace public, qui permet aux dif­fé­rents acteurs et actrices de faire entendre leur point de vue et de par­ta­ger avec le peuple, seul organe sou­ve­rain, les réfé­rences indis­pen­sables à l’exercice de la démo­cra­tie.

Internet contri­bue à la trans­for­ma­tion de ces quatre élé­ments, mais dans cet article nous nous pen­che­rons plus pré­ci­sé­ment sur les trans­for­ma­tions des usages de l’espace public et sur celles des formes de gou­ver­ne­ment. Les ques­tions juri­diques deman­de­raient un déve­lop­pe­ment spé­ci­fique et l’importance de l’Internet pour les mili­tantes, pour coor­don­ner leurs actions comme pour faire connaître au reste du monde les images et reven­di­ca­tions de leurs mou­ve­ments, va de soi ; il est symp­to­ma­tique à cet égard qu’une des pre­mières mesures prises par les dic­ta­tures en Tunisie, Egypte ou Syrie ait été de couper l’accès à Internet et aux réseaux de télé­pho­nie mobile.

L’élargissement de l’espace public[5]

L’espace public tra­di­tion­nel, tel qu’il se défi­nit dès le xviiie siècle, est un espace dans lequel des per­sonnes qua­li­fiées – res­pon­sables poli­tiques, asso­cia­tifs ou syn­di­caux, chefs d’entreprises, intel­lec­tuelles, etc. – dis­cutent de ques­tions d’intérêt géné­ral sous le contrôle de pro­fes­sion­nels, jour­na­listes ou édi­teurs, qui veillent au res­pect des formes de ces énon­cés publics. Une pre­mière dif­fi­culté est appa­rue à la fin du xixe siècle quand la photo de presse a posé la ques­tion de la place de la per­sonne ordi­naire dans l’espace public, en l’occurrence la presse impri­mée, une dif­fi­culté qui a été à l’origine de toute une série de notions nou­velles, droit au res­pect de son inti­mité, droit à l’image, etc.

L’Internet va per­mettre un double élar­gis­se­ment de cet espace public. Le pre­mier est l’irruption de l’amateure dans la pro­duc­tion et la dif­fu­sion d’in- for­ma­tions et de com­men­taires : le Web par­ti­ci­pa­tif ou Web citoyen va voir éclore toute une série de blogues ou sites mili­tants qui vont per­mettre de mul­ti­plier le volume des infor­ma­tions dis­po­nibles en péné­trant plus pro­fon­dé­ment dans les réa­li­tés locales ou en se spé­cia­li­sant dans des domaines de plus en plus poin­tus, mais sou­vent sans res­pec­ter les règles éta­blies par les pro­fes­sion­nelles qui contrô­laient tra­di­tion­nel­le­ment l’espace public. Le deuxième élar­gis­se­ment est encore plus pro­blé­ma­tique : depuis le milieu de la der­nière décen­nie, nos conver­sa­tions ordi­naires entrent dans l’espace public par la grâce des réseaux sociaux qui rendent acces­sible le bavar­dage quo­ti­dien de cen­taines de mil­lions d’habitantes de cette pla­nète. Nous avions appris les règles du vivre-ensemble qui nous per­mettent de « voir sans regar­der » ou « d’entendre sans écou­ter » dans les espaces confi­nés que peuvent être les trans­ports en commun ou les espaces de tra­vail. Il nous faut désor­mais élar­gir cet appren­tis­sage à cet espace en clair-obs- cur qu’est le Web social et com­prendre que s’y mêlent en per­ma­nence les petits échanges du quo­ti­dien et des conver­sa­tions d’intérêt géné­ral dont la dif­fu­sion virale peut accé­lé­rer les chan­ge­ments sociaux, comme nous venons de le voir lors des révo­lu­tions tuni­siennes et égyp­tiennes.

Gouverner l’Internet

« Nous reje­tons les rois, les pré­si­dents et le prin­cipe même du vote ; nous croyons au consen­sus et au code qui tourne ». Cette pro­cla­ma­tion de David Clark[6] est deve­nue une phrase fétiche des ingé­nieures qui assurent au quo­ti­dien la ges­tion du cybe­res­pace au sein de l’IETF[7], un des organes les plus impor­tants de la gou­ver­nance d’Internet. L’IETF est une asso­cia­tion de fait, à l’échelle mon­diale, à laquelle par­ti­cipent toutes les per­sonnes qui le sou­haitent, gou­ver­ne­ments, entre­prises, uni­ver­si­tés ou centres de recherche, asso­cia­tions ou simples indi­vi­dus. L’IETF fonc­tionne par groupes de tra­vail où toutes les déci­sions sont prises au consen­sus. Ce type de fonc­tion­ne­ment se retrouve, avec des variantes, dans de nom­breux regrou­pe­ments pré­sents dans le monde numé­rique, de Wiki- pédia aux groupes de déve­lop­peurs en logi­ciel libre, mais on le retrouve dans d’autres enceintes, celle du Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du climat (GIEC), le groupe des scien­ti­fiques res­pon­sable de l’étude des chan­ge­ments cli­ma­tiques, ou celle des forums sociaux qui ont vu le jour à Porto Alegre, il y a dix ans, en réac­tion à la toute puis­sance de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale.

Ce fonc­tion­ne­ment et la phrase de David Clark qui le sym­bo­lise sont aux anti­podes de la défi­ni­tion cou­rante du gou­ver­ne­ment démo­cra­tique, basé sur l’élection. Il nous faut donc com­men­cer par revi­si­ter les dif­fé­rents modes de gou­ver­ne­ment en démo­cra­tie, en dis­tin­guant les formes de la délé­ga­tion – obli­ga­toire pour toute société dépas­sant une cer­taine taille – et les moyens de prendre une déci­sion. Choisir ses repré­sen­tantes peut se faire de quatre façons, cer­taines d’entre elles pou­vant se com­bi­ner : 1- par l’élection ; 2- par le tirage au sort, qui était au cœur de la démo­cra­tie athé­nienne et que nous retrou­vons dans le choix des jurys popu­laires ; 3- par la dési­gna­tion – ou coop­ta­tion –, une méthode mal assu­mée, mais qui permet d’assurer une diver­sité de genre, de géné­ra­tion ou d’origine dans les scru­tins de liste et que l’on retrouve par­tout dans le syn­di­ca­lisme où l’élection en congrès ne fait le plus sou­vent que confir­mer le choix pro­posé par les ins­tances sor­tantes et cela parce que les sala­riées répugnent à affron­ter la vio­lence de la com­pé­ti­tion élec­to­rale dans leurs propres orga­ni­sa­tions alors qu’ils et elles subissent une com­pé­ti­tion féroce sur le marché du tra­vail ; 4- par l’autodésignation ou le volon­ta­riat qui carac­té­risent ces espaces ouverts que sont, par exemple, l’IETF ou les forums sociaux. Prendre une déci­sion, en démo­cra­tie, peut se faire par le vote (majo­ri­taire ou qua­li­fié) ou par le consen­sus. Deux méthodes qui sont sou­vent uti­li­sées l’une et l’autre par les organes déci­sion­nels, mais dont on voit aussi qu’elles ont des affi­ni­tés plus ou moins fortes avec les dif­fé­rents modes de délé­ga­tion : le vote est impor­tant pour les assem­blées élues parce qu’il permet de construire des pro­fils poli­tiques et des cohé­rences stra­té­giques, qui seront mobi­li­sés pour l’élection à venir ; le consen­sus est lui sou­vent pré­féré par les struc­tures tirées au sort ou coop­tées et il est obli­ga­toire pour les assem­blées auto­dé­si­gnées, car la ques­tion de la légi­ti­mité des par­ti­ci­pantes rend le vote impos­sible.

Le consen­sus, qui ne signi­fie pas l’unanimité, mais l’absence d’un véto, est peut-être la pro­cé­dure de déci­sion la plus ancienne que l’humanité ait pra­ti­quée, mais elle s’exerçait dans des com­mu­nau­tés pay­sannes ou nomades aux exis­tences sem­blables et qui étaient confron­tées à des dif­fi­cul­tés – séche­resse, inon­da­tions – qui tou­chaient tous ses membres, d’où la prio­rité donnée aux anciens qui pou­vaient avoir connu des fléaux simi­laires dans le passé. Le consen­sus dont nous par­lons ici concerne au contraire des ensembles tota­le­ment hété­ro­gènes où coha­bitent des struc­tures de taille et de culture très dif­fé­rentes. Les cri­tiques adres­sées au consen­sus ne manquent pas, la plus cou­rante, mais la moins convain­cante, porte sur l’inefficacité ou les risques de blo­cage d’un tel méca­nisme : dans le monde numé­rique, les réus­sites sont au contraire fla­grantes, de Wikipédia à l’Internet lui-même, parce que les acteurs et les actrices ont trouvé des pro­cé­dures inno­vantes – en décen­tra­li­sant au maxi­mum les lieux de la négo­cia­tion et de la déci­sion – et les échecs, comme les négo­cia­tions inter­na­tio­nales sur le cli- mat, tiennent avant tout aux diver­gences d’intérêt sans que l’on ne puisse ima­gi­ner quel autre méca­nisme per­met­trait de les dépas­ser. Plus sérieuses sont les cri­tiques por­tant sur l’opacité du consen­sus et sur l’importance des rap­ports de force : le droit de véto n’ayant en pra­tique pas le même poids pour toutes, le consen­sus peut s’imposer dès qu’un accord entre les « grands » a été trouvé.

L’élargissement des usages de l’espace public ou les modi­fi­ca­tions dans les pro­cé­dures de délé­ga­tion ou de déci­sion qu’Internet favo­rise n’est pas sans poser pro­blème, comme nous venons de le consta­ter. Dans le même temps, ces trans- for­ma­tions s’inscrivent dans un mou­ve­ment plus géné­ral d’augmentation des marges de manœuvre d’individus qui, loin de se limi­ter à la défense de leurs inté­rêts per­son­nels, par­ti­cipent au déve­lop­pe­ment de mul­tiples espaces de dis­cus­sion et de coopé­ra­tion dans les réseaux sociaux de l’Internet et les sites du Web 2.0.


  1. Andrew Keene, Le culte de l’amateur, com­ment Internet tue notre culture, Paris, Scali, 2008.
  2. Pierre Levy, L’intelligence col­lec­tive. Pour une anthro­po­lo­gie du cybe­res­pace, Paris, La Découverte, 1997 ; ou Howard Rheingold, Foules intel­li­gentes. Paris, M2 édi­tions, 2005.
  3. Evgeny Morozov, The Net Delusion. The Dark Side of Internet Freedom, New York, Public Affairs, 2011.
  4. Voir par exemple les mul­tiples prises de posi­tion d’Alain Finkielkraut.
  5. Sur cette partie, voir Dominique Cardon, La démo­cra­tie Internet, Paris, Seuil, 2010.
  6. David Dana Clark est un des prin­ci­paux archi­tectes d’Internet, < http://en.wikipedia. org/wiki/David_D._Clark >.
  7. Internet Engineering Task Force, qui assure la ges­tion d’Internet avec l’ICANN, qui s’occupe des noms de domaine et le W3C qui gère les spé­ci­fi­ci­tés du Web.

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