Inégalités écologiques, croissance « verte » et utopies technocratiques

Par , Mis en ligne le 09 décembre 2009

La crise éco­lo­gique et finan­cière oblige les déci­deurs à se pen­cher sur les scé­na­rios de sortie de crise verte. Mais cette prise de conscience court le risque de s’arrêter à mi-chemin. « Capitalisme vert », « crois­sance verte », « key­né­sia­nisme vert » et « tech­no­lo­gies propres » consti­tuent autant de confor­tables mirages des­ti­nés à nous épar­gner les néces­saires remises en cause liées aux limites éco­lo­giques d’une pla­nète aux res­sources finies. La prise en compte consé­quente de ces limites amène à abor­der de front la ques­tion des inéga­li­tés éco­lo­giques et sociales et à chan­ger les modes de pro­duc­tion, de consom­ma­tion et donc les modes de vie les plus pré­da­teurs. Sans autre échap­pa­toire, dans cette redis­tri­bu­tion des richesses à opérer, que la redé­fi­ni­tion col­lec­tive du sens de ces richesses elles-mêmes.

Grenelle de l’environnement, succès aux élec­tions euro­péennes, invi­ta­tion des lea­ders éco­lo­gistes à l’Élysée, débat (dif­fi­cile) sur une loi créant une taxe carbone…L’écologie poli­tique semble avoir gagné un statut nou­veau sur la scène poli­tique fran­çaise. La crise éco­lo­gique et la dégra­da­tion de notre envi­ron­ne­ment ont appa­rem­ment cessé d’exister comme cette chose dont il faut parler en fin de dis­cours pour faire bonne mesure pour deve­nir un enjeu à propos duquel il est bon de réflé­chir, voire même d’inventer des évé­ne­ments.

Cette nou­velle donne doit beau­coup à la conjonc­tion des deux crises : la crise cli­ma­tique et la crise finan­cière. La visi­bi­lité de la pre­mière tient bien sûr à l’agenda des négo­cia­tions inter­na­tio­nales, aux dis­cus­sions sur l’après Kyoto. Au-delà de la conjonc­ture, en matière de climat, tous les signaux sont en effet au rouge. Les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, du GIEC aux grandes ONG envi­ron­ne­men­tales en pas­sant par le PNUD, mul­ti­plient les mises en garde sur l’accélération du réchauf­fe­ment, sur l’ampleur de ses effets à rela­ti­ve­ment court terme, sur la vul­né­ra­bi­lité phé­no­mé­nale des pays d’Afrique, d’Asie du Sud et d’Amérique Latine, sur les inéga­li­tés que le chan­ge­ment cli­ma­tique va créer ou ren­for­cer. Les médias euro­péens et nord-amé­ri­cains relaient désor­mais le consen­sus des experts du climat sur la réa­lité du phé­no­mène et font lar­ge­ment écho à la fonte des calottes gla­ciaires, aux migra­tions d’espèces ou encore aux nou­velles « guerres » de l’eau. Parallèlement, l’éclatement de la crise finan­cière a rou­vert un espace pour dis­cu­ter des chan­ge­ments du capi­ta­lisme, du fonc­tion­ne­ment des mar­chés finan­ciers, des effets « per­vers » du dépla­ce­ment de pou­voir vers l’actionnariat et les places bour­sières, des défauts de « l’auto-régulation » des mar­chés et du même coup signé le retour en grâce de l’intervention publique, ne serait-ce que pour sauver les banques et assu­rer la péren­nité d’un régime d’accumulation (légè­re­ment) amendé.

À gauche, cette conjonc­tion des deux crises a para­doxa­le­ment des effets délé­tères. En ren­dant la ques­tion éco­lo­gique plus visible et urgente, elle rend encore plus patente la dif­fi­culté à pro­po­ser des réponses autres que cos­mé­tiques. La viva­cité et sur­tout la nature des dénon­cia­tions venant tant du parti socia­liste que de la gauche de la gauche d’un projet de taxe car­bone pré­senté comme « anti-sociale » alors qu’il s’agit au contraire de le confi­gu­rer pour en faire un outil liant redis­tri­bu­tion et chan­ge­ment des façons de pro­duire en a été un bien triste révé­la­teur.

On n’aurait tou­te­fois tort de consi­dé­rer que les dis­cours sur la sortie de crise « verte » ou le Green Deal ne sont que des tem­po­raires, de simple effet de cou­ver­ture média­tique grâce aux­quels on découvre ces exo­tiques décrois­sants du midi de la France. Bénéficiant des acquis de l’expertise éco­no­mico-cli­ma­tique pour­sui­vie depuis une dizaine d’années dans et autour du GIEC et des ins­ti­tu­tions en charge des poli­tiques éner­gé­tiques, les pro­po­si­tions – voire les scé­na­rios – liant réponse à la crise finan­cière, re-régu­la­tion et inves­tis­se­ments éco­lo­giques mas­sifs tendent à faire réfé­rence, y com­pris du côté de la pré­si­dence amé­ri­caine. Les registres varient, depuis la simple mise en avant d’un recours signi­fi­ca­tif aux sources d’énergie renou­ve­lables dans le « bou­quet » éner­gé­tique jusqu’à des argu­men­ta­tions plus fon­da­men­tales sur la néces­sité d’une poli­tique éco­lo­gique glo­bale fai­sant inter­ve­nir des trans­ferts impor­tants de res­sources vers les pays du Sud. Dans un ouvrage récent, Lester Brown évo­quait ainsi la pers­pec­tive d’une « éco-éco­lo­gie » fondée non seule­ment sur des outils de régu­la­tion nou­veaux des­ti­nés à prendre en compte inéga­li­tés et contraintes envi­ron­ne­men­tales dans nos comp­ta­bi­li­tés éco­no­miques mais aussi sur un recours massif à l’innovation tech­nique conçue comme prin­ci­pal vec­teur de la trans­for­ma­tion des pra­tiques de pro­duc­tion. [1] Ce « key­né­sia­nisme » vert peut-être ten­tant, ne serait-ce que pour faire conver­ger éco­lo­gie et cri­tique sociale, donner une place à la ques­tion des inéga­li­tés éco­lo­giques tant à gauche qu’au sein de la mou­vance envi­ron­ne­men­tale. Encore fau­drait-il que la conver­gence aide à penser sortie du capi­ta­lisme et sortie de l’économie de crois­sance, encore fau­drait-il qu’elle ne se limite pas à l’idée d’une crois­sance « verte » per­met­tant de faire l’économie d’une remise en cause du pro­duc­ti­visme, de la course à la consom­ma­tion et de la ratio­na­lité éco­no­mique domi­nante en met­tant sans cesse en avant l’invention tech­nique et l’optimisation experte.

La montée de l’éco-efficacité ou le rêve d’une convergence par le calcul.

Le cas du climat est à bien des égards exem­plaire. Parmi tous les acteurs ins­ti­tu­tion­nels du débat cli­ma­tique, le gou­ver­ne­ment alle­mand est l’un de ceux qui affichent des objec­tifs ambi­tieux, au moins tant qu’ils n’entrent pas en conflit avec la façon dont les indus­triels locaux de l’automobile com­prennent leurs inté­rêts. Il est le seul pays euro­péen à avoir adopté un projet de réduc­tion de 40 % des émis­sions de gaz à effet de serre d’ici à 2020 dont le moteur essen­tiel n’est pas la sub­sti­tu­tion du gaz et du pétrole par le nucléaire mais une dimi­nu­tion mas­sive des consom­ma­tions par le biais d’une effi­ca­cité accrue des usages de l’énergie (deux tiers dans le cadre de la pro­duc­tion indus­trielle, un tiers dans le cadre des usages et consom­ma­tions domes­tiques). [2]

Un des effets de l’acceptation du chan­ge­ment cli­ma­tique comme phé­no­mène réel exi­geant d’importantes adap­ta­tions de l’économie mon­diale a non seule­ment été de mul­ti­plier les scé­na­rios éner­gé­tiques mais aussi, depuis peu, de voir appa­raître une conver­gence entre ceux éma­nant des États, des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales du sys­tème ONU et de cer­taines ONG très enga­gées dans l’expertise alter­na­tive. Le scé­na­rio offi­ciel du gou­ver­ne­ment alle­mand est ainsi très proche des pro­po­si­tions du col­lec­tif d’experts « Negawattt » réunis à l’initiative d’associations fran­çaises essayant de convaincre qu’il y a une alter­na­tive réa­liste à la poli­tique nucléaire d’EDF, une alter­na­tive qui impose d’en finir avec les mau­vais usages de l’énergie mais pas avec les consom­ma­tions finales ou du moins de façon accep­table par la majo­rité de la popu­la­tion.

La plu­part de ces scé­na­rios reposent sur deux idées forces de l’éco-écologie. La pre­mière est la chasse au « gaspi » autre­ment dit une prise en consi­dé­ra­tion du fait que la façon dont sont aujourd’hui orga­ni­sées la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion de biens repose sur de très pro­fondes irra­tio­na­li­tés éco­lo­giques : depuis la prio­rité à l’automobile indi­vi­duelle jusqu’à la géné­ra­li­sa­tion de l’agriculture d’exportation en pas­sant par le non recy­clage de vastes quan­ti­tés de matières. La seconde est l’idée que ces gas­pillages sont entre­te­nus voire créé par les régu­la­tions mar­chandes aujourd’hui domi­nantes et les signaux prix qui les carac­té­risent. Dans cette pers­pec­tive d’efficacité, notre éco­no­mie est une éco­no­mie pro­duc­ti­viste et peu « éco­nome » puisqu’elle ne prend en compte aucun des effets de long terme des acti­vi­tés humaines et de leurs coûts en termes de des­truc­tion de la nature et de l’environnement. Notre appa­reil pro­duc­tif est aussi un appa­reil des­truc­tif qui consomme sans contre­par­tie nombre des biens que la nature a len­te­ment accu­mu­lés. Et cela dans la plus par­faite indif­fé­rence puisque le fait est rendu tota­le­ment invi­sible au consom­ma­teur. Le para­digme du recours aux sources d’énergie fos­siles tient dans ce constat : les coûts réels sont cachés, les exter­na­li­tés néga­tives ne sont pas prises en compte. La conjonc­tion de ces deux idées est à l’origine d’une réponse essen­tielle de la nou­velle éco­no­mie « durable », de la pro­messe d’un New Deal vert : il faut comp­ter autre­ment pour pou­voir régu­ler plus effi­ca­ce­ment, pour pou­voir prendre en compte les biens éco­lo­giques et res­pec­ter les droits dont chacun dis­pose à ce sujet, en vertu du prin­cipe de res com­mu­nis (pro­priété col­lec­tive des dons de la nature) qui a été établi par Grotius, Locke, Kant et l’école du droit natu­rel. Autrement dit ce qui est en cours est une sorte de réou­ver­ture des enclo­sures menées à bien au cours des deux révo­lu­tions indus­trielles.

Compter autre­ment ne veut pas sim­ple­ment dire remettre en cause l’usage du sacro-saint PIB comme indi­ca­teur d’efficacité éco­no­mique, de pro­grès et de com­pa­rai­son entre pays. La notion d’éco-efficacité vise bien plus que la pro­duc­tion d’indicateurs adé­quats à la comp­ta­bi­lité des inéga­li­tés, du bien-être social ou de « l’empreinte éco­lo­gique ». Elle est par exemple au cœur du scé­na­rio Negawatt qui nous dit que nous pou­vons main­te­nir le niveau de vie actuel avec deux fois moins d’énergie, en divi­sant par cinq les émis­sions de GES et en sor­tant du nucléaire. Dans cette pers­pec­tive, la sortie de crise « verte » de même que la conver­sion à des régu­la­tions plus res­pec­tueuses de la nature repose sur de nou­velles formes d’allocation des res­sources et d’optimisation de leurs usages qui visent à donner un prix aux effets de nos pro­duc­tions et de nos consom­ma­tions sur les éco­sys­tèmes ; qui visent à faire voir l’empreinte éco­lo­gique plus ou moins « lourde » des biens et ser­vices, que ceux-ci soient mis sur le marché ou pro­duits dans un contexte de ser­vice public. Cette comp­ta­bi­lité peut être réa­li­sée en mon­naie ou en matière. Dans les deux cas, elle sup­pose la pos­si­bi­lité d’une forme de ratio­na­lité (par le calcul) dont les résul­tats s’imposeraient à tous du fait même de leur capa­cité à prendre en compte les contraintes objec­tives et c’est là que le bas blesse. L’archétype de ce nou­veau calcul éco-éco­lo­gique est la mise en place (fort contro­ver­sée) du marché du car­bone. L’enjeu d’importance est moins ici la ques­tion du droit à pol­luer pour les « riches » (on achète des tonnes de droits d’émission de CO2 pour conti­nuer à pro­duire comme avant) pris pour cible par la cri­tique de gauche que celle de la nature poli­tique de l’outil de régu­la­tion ainsi ima­giné par les experts et la Commission euro­péenne. Le pari du recours aux échanges mar­chands était de donner une valeur (un prix) de marché au car­bone de façon à contraindre les grands uti­li­sa­teurs à l’économie, à payer pour l’utiliser – et ainsi à décou­ra­ger les émis­sions. Alors que la plu­part des experts situent le niveau mini­mum d’un prix dis­sua­sif autour de 100 euros la tonne, le marché euro­péen du car­bone a tou­jours opéré très en deçà de ce seuil et s’est même effon­dré à moins d’un euro la tonne de car­bone en 2006. Le marché des permis d’émission est en fait un sys­tème qui n’a imposé aucune inter­na­li­sa­tion des coûts éco­lo­giques ni favo­risé la moindre éco­no­mie d’énergie. Et cela non pas parce qu’on a « mar­chan­disé » mais parce qu’il s’agit d’un pseudo-marché sans « offreurs » et sans « deman­deurs », un « marché » tota­le­ment poli­tique où les quan­ti­tés sont fixées par les auto­ri­tés de régu­la­tion, sur la base de coûts anti­ci­pés par des modèles éco­no­mé­triques. Le méca­nisme d’un marché des droits d’émission n’a été accepté que parce qu’il reve­nait à éta­blir des coûts com­plè­te­ment pré­vi­sibles pour les acteurs. Or pour faci­li­ter la tran­si­tion les auto­ri­tés ont tou­jours accepté de fixer des quotas qui ne péna­li­saient pas les entre­prises… Difficile ensuite de s’étonner de l’absence de com­pé­ti­tion et de pres­sion à la hausse des prix.

L’erreur de départ de tout ce méca­nisme est en effet double. Avoir ins­ti­tué « le car­bone » comme pseu­do­mar­chan­dise c’est d’une part avoir oublié que c’est un déchet et non un bien, et que dans ces condi­tions il ne sau­rait être ques­tion de lui appli­quer les prin­cipes de l’économie des biens et ser­vices. C’est d’autre part d’avoir généré une usine à gaz (sans jeu de mots) en cher­chant à comp­ta­bi­li­ser avec cer­ti­tude une sub­stance dont la tra­ça­bi­lité est très dif­fi­cile à éta­blir car c’est un gaz inodore et invi­sible qui entre dans la com­po­si­tion de tout ce qui est autour de nous. Il eût été infi­ni­ment plus simple de partir de la comp­ta­bi­lité éner­gé­tique qui est déjà dis­po­nible, sachant que l’enjeu pre­mier est la sobriété et non la décar­bo­ni­sa­tion. Toutes les études attes­tant des dif­fi­cul­tés quasi-insur­mon­tables qui se pré­sentent sur le chemin d’un simple rem­pla­ce­ment des éner­gies car­bo­nées par d’autres sources éner­gies. Les renou­ve­lables sont très très loin de pou­voir rem­pla­cer le fos­sile, et cela avant long­temps, tant qu’on en reste aux niveaux de consom­ma­tion qui sont les nôtres aujourd’hui.

Dans ces condi­tions, la dif­fé­rence entre le marché du car­bone et un sys­tème de taxe tient de la dis­cus­sion sur le sexe des anges et joue au béné­fice de ce der­nier qui a au moins le mérite de rendre plus visible la nature poli­tique des déci­sions comp­tables. De nom­breux pays dont l’Inde ont ainsi une tari­fi­ca­tion de l’énergie en fonc­tion de la quan­tité consom­mée, qui fonc­tionne par « tranches » pro­gres­sives un peu comme notre impôt sur le revenu : si vous consom­mez une unité, vous payez un prix donné, si vous en consom­mez deux, vous payez trois fois plus [3]. On peut faci­le­ment ima­gi­ner d’autres paliers. Très récem­ment les gros consom­ma­teurs indiens se sont vus impo­ser une hausse de leur prix du kWh de… 45 % ! Contre zéro pour les petits. C’est simple, plus favo­rable à des effets de redis­tri­bu­tion de richesse et ça ne néces­site pas de bureau­cra­tie sup­plé­men­taire.

Les enjeux de ces cal­culs ne sont donc pas pure­ment éco­lo­giques au sens tech­nique, ils sont tou­jours aussi poli­tiques et sociaux, favo­rables ou non à la réduc­tion des inéga­li­tés et à la démo­cra­tie, à la prise en compte de cer­tains inté­rêts et pas d’autres, à la per­pé­tua­tion ou non des rap­ports de domi­na­tions. De ce point de vue, la réi­fi­ca­tion des outils tend à obs­cur­cir les choix. Plus la quête d’une opti­mi­sa­tion éco­lo­gique fondée sur la seule comp­ta­bi­lité des « exter­na­li­tés néga­tives » par la géné­ra­li­sa­tion de prix des biens et des dom­mages envi­ron­ne­men­taux entre­tient sou­vent d’étroites paren­tés avec la fic­tion de l’acteur ration­nel égoïste mais uti­li­ta­riste de l’économie poli­tique néo­clas­sique. La recherche d’un « opti­mum » passe alors par une réduc­tion des actions et des inté­rêts au jeu des échanges mar­chands entre des acteurs indi­vi­duels en com­pé­ti­tion dont on peut modu­ler le com­por­te­ment si « on » choi­sit les bonnes inci­ta­tions. Que cela contri­bue à éva­cuer la ques­tion des inéga­li­tés sous-jacentes ou créées par ces inci­ta­tions n’est guère sur­pre­nant.

Ceci n’est évi­dem­ment pas intrin­sèque au recours aux indi­ca­teurs et outils éco­no­miques. La dis­cus­sion fran­çaise sur la taxe car­bone et les exper­tises qui l’ont nour­rie ont – au contraire – lar­ge­ment porté sur les consé­quences sociales, les effets de redis­tri­bu­tion et l’impact sur l’économie glo­bale de la nou­velle contri­bu­tion. Jusqu’à en noyer la signi­fi­ca­tion. La quête d’une solu­tion indo­lore augu­rant du miracle de la crois­sance « verte » com­bi­née à la vul­gate de l’économie poli­tique néo-libé­rale (sous la forme du « pas ques­tion d’augmenter les pré­lè­ve­ments obli­ga­toires ») ont pro­gres­si­ve­ment conduit à des options rédui­sant for­te­ment l’impact de la taxe car­bone sur les consom­ma­tions éner­gé­tiques. Ainsi en est-il de l’exemption des indus­tries béné­fi­ciant des permis euro­péens (gra­tuits), du mon­tant très bas, de l’abandon d’une affec­ta­tion de son pro­duit à l’investissement éco­lo­gique, de la com­pen­sa­tion inté­grale pour tous. Vu de gauche le bilan n’est pas beau­coup plus favo­rable à une conver­gence éco-socia­liste puisque la cri­tique du carac­tère « anti-social » de la taxe car­bone sar­ko­zyenne n’a pas eu pour effet de nour­rir la réflexion sur des moda­li­tés de com­pen­sa­tion alliant réforme fis­cale, redis­tri­bu­tion et sou­tien à des formes alter­na­tives de consom­ma­tion éner­gé­tique (par exemple une com­bi­nai­son d’aides à la réno­va­tion de l’habitat ET à l’usage des trans­ports col­lec­tifs ou à l’accès au loge­ment dans les zones bien des­ser­vies, dotées en com­merces, écoles etc.) mais à voir dans la taxe car­bone un outil pour sti­mu­ler crois­sance et consom­ma­tion (par une réduc­tion des charges sala­riales ou par la dis­tri­bu­tion de chèques « verts ») au béné­fice des classes moyennes et popu­laires. Dans cette ver­sion, les inves­tis­se­ments dits « verts » ne se dif­fé­ren­cient en rien du très clas­sique key­né­sia­nisme social basé sur la redis­tri­bu­tion des fruits de la crois­sance et les poli­tiques contra-cycliques dont les effets de « dura­bi­lité » sont encore à prou­ver puisqu’elles n’ont fait jusqu’ici que socia­li­ser les risques… pour leur per­mettre de gran­dir. Il y a donc lieu d’infléchir cette dyna­mique dans deux direc­tions. Tout d’abord il s’agit de déci­der col­lec­ti­ve­ment du contenu des chèques « verts » – ce qu’ils per­mettent d’acheter ou pas – ainsi que de ce qu’on doit attendre de leur effet agrégé. Ensuite, il s’agit d’infléchir les dyna­miques d’enrichissement maté­riel et d’accumulation en favo­ri­sant de moindres écarts de revenu, d’autres formes de pro­duc­tion et de pro­priété que la grande entre­prise capi­ta­liste.

Mais l’éco-efficacité ne se décline pas seule­ment en reven­di­ca­tions de moné­ta­ri­sa­tion des coûts éco­lo­giques. Elle opère aussi à partir de comp­ta­bi­li­tés « matière » qui posent des ques­tions spé­ci­fiques mais rejoignent les apo­ries du prix du car­bone en ce qu’elles tendent à trans­for­mer des rap­ports de pou­voir en ques­tions jus­ti­ciables d’une exper­tise et d’une opti­mi­sa­tion tech­nique. On ne compte désor­mais plus seule­ment en euros mais aussi en kilo­grammes de CO2 ou de déchets toxiques. Issue de l’étude des éco­sys­tèmes, la pra­tique des ana­lyses de cycle-matière deve­nus éco-bilans et « ana­lyses de cycle de vie » (ACV) tend ainsi à se répandre pour « quan­ti­fier les flux de matière et d’énergie entrant et sor­tant aux fron­tières d’un sys­tème repré­sen­ta­tif du cycle de vie d’un pro­duit ou d’un ser­vice ». Du point de vue de l’éco-efficacité, l’enjeu est d’objectiver les solu­tions les plus effi­caces pour ensuite défi­nir les inci­ta­tions favo­rables à leur géné­ra­li­sa­tion. Malheureusement, cette évi­dence s’obscurcit dès qu’on remet les ACV en contexte.

Quand le Wuppertal Institut en Allemagne montre que le télé­char­ge­ment a moins d’impact éco­lo­gique que l’achat de CD, il y a là une solu­tion appa­rem­ment simple à géné­ra­li­ser. [4] Mais rien n’est moins sûr, l’impact éco­lo­gique n’est favo­rable que si l’usager ne grave pas chez lui. Le choix est donc autre : entre le télé­char­ge­ment à volonté avec inter­dic­tion de graver les CD ou l’achat limité de CD en maga­sin, ce qui pose évi­dem­ment des pro­blèmes plus dif­fi­ciles que la seule pro­mo­tion du télé­char­ge­ment ! Les ACV ont d’autres fai­blesses . Les ACV basent par exemple sou­vent leurs com­pa­rai­sons sur des unités fonc­tion­nelles stables. Dans l’exemple pré­cé­dent : la fonc­tion « écou­ter de la musique ». Mais ces fonc­tions sont rare­ment équi­va­lentes, la com­pa­rai­son entre tra­vail et télé­tra­vail en est un exemple frap­pant. Si les béné­fices éco­lo­giques de l’absence de dépla­ce­ment ne sont pas tou­jours évi­dents, les dégâts sociaux sont eux fré­quents avec des télé­tra­vailleurs bien plus sujets au sur­tra­vail. [5]

Surtout les ACV sont effec­tuées à détour de pro­duc­tion simi­laire alors que des dif­fé­rences d’impact éco­lo­gique bien plus grandes peuvent sou­vent être obser­vées en modi­fiant les détours de pro­duc­tion eux-mêmes. Ainsi pour le même appro­vi­sion­ne­ment des ménages, le détour par un super­mar­ché de proxi­mité donne – selon la direc­tion des trans­ports elle-même – un bilan éner­gé­tique et de pro­duc­tion de nui­sances entre trente et cin-quante fois plus faible que le recours à un super­mar­ché de péri­phé­rie. En-fin les ACV donnent rare­ment la pos­si­bi­lité de com­pa­rer les impacts car ceux-ci sont noyés dans des « éco-points » dont l’arbitrage est opaque et tech­no­cra­tique. De plus, parce qu’elles sont coû­teuses, ces ACV peuvent fonc­tion­ner comme des bar­rières à l’entrée sur les mar­chés, ren­for­cer des posi­tions de mono­pole et allon­ger les détours de pro­duc­tion qui sont jus­te­ment à l’origine des impacts que l’on vou­lait jus­te­ment limi­ter. Idem pour la « carte car­bone » actuel­le­ment à l’étude au Royaume-Uni : la base infor­ma­tion­nelle requise est una­ni­me­ment décrite comme gigan­tesque.

Certains y voient une sorte de nou­velle fron­tière, nous n’y voyons que l’actualisation réelle, cette fois, de Big Brother.

L’enjeu n’est pas ici l’inutilité intrin­sèque des indi­ca­teurs. Au contraire : l’invention d’indicateurs « alter­na­tifs » au PIB en par­ti­cu­lier l’indice de déve­lop­pe­ment humain de l’ONU ou l’empreinte éco­lo­gique ont beau­coup fait pour rendre visible non seule­ment la crise éco­lo­gique mais aussi ses dimen­sions inéga­li­taires. L’enjeu est ici – comme pour le pseudo-marché du car­bone – de ne pas prendre l’arbre pour la forêt, d’inscrire les indi­ca­teurs dans une démarche d’économie poli­tique qui ne réifie pas l’outil pour en faire une boîte noire mas­quant les mul­tiples choix et déci­sions concer­nant qui béné­fi­cie de quoi et pour quoi faire.

La société dématérialisée ou le rêve d’une sortie de crise par l’innovation

La comp­ta­bi­lité et l’internalisation des coûts éco­lo­giques ne sont pas les seules pistes d’une sortie de crise « verte ». L’ampleur des consé­quences du réchauf­fe­ment cli­ma­tique ont en par­ti­cu­lier contri­bué à l’émergence d’un dis­cours paral­lèle et com­plé­men­taire centré sur le recours aux inno­va­tions. La forme cari­ca­tu­rale de ces uto­pies tech­no­lo­giques est le rêve d’une neu­tra­li­sa­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique grâce aux tech­no­lo­gies (futures) de séques­tra­tion du CO2 par sto­ckage sou­ter­rain, par ense­men­ce­ment des océans en fer pour favo­ri­ser la crois­sance du phyto-planc­ton ou encore de réduc­tion du rayon­ne­ment solaire par injec­tions de soufre dans l’atmosphère. La dis­cus­sion sur l’économie « hydro­gène » a d’autres impli­ca­tions que celle sus­ci­tée par ces « RANAP » (recherches appli­quées non appli­cables) dans la mesure où elle est conçue par nombre d’éco-écologistes (par exemple Jeremy Rifkin ou le même Lester Brown) comme une alter­na­tive cré­dible à l’économie « car­bone » basée sur l’utilisation des sources d’énergies fos­siles. [6] Dans les scé­na­rios « hydro­gène » le recours à l’électricité devient géné­ral, y com­pris pour pré­ser­ver le trans­port auto­mo­bile indi­vi­duel. Les moteurs à com­bus­tion clas­sique seraient à terme rem­pla­cés par des sys­tèmes de trac­tion fai­sant appel à la com­bus­tion de l’hydrogène pour pro­duire de l’eau. Pour obte­nir ce car­bu­rant hydro­gène il n’existe pas de pers­pec­tive autre que sa pro­duc­tion par hydro­lyse à partir de l’eau. Toute la ques­tion devient alors celle des sources de cette élec­tri­cité qui seule per­met­trait d’échapper à une tau­to­lo­gie maté­rielle. Le nucléaire étant écarté comme recours prin­ci­pal, il ne reste que la mise au point de cel­lules éner­gé­tiques per­met­tant à la fois d’améliorer consi­dé­ra­ble­ment le ren­de­ment des dis­po­si­tifs solaires et d’en géné­ra­li­ser l’usage. Les scé­na­rios « hydro­gène » sont le plus sou­vent cri­ti­qués comme illus­tra­tions d’une éco­no­mie de la pro­messe valo­ri­sant des inno­va­tions qui sont non seule­ment encore à venir mais dont les prin­cipes mêmes sont pro­blé­ma­tiques et qui pour­raient bien connaître le sort de la fusion nucléaire ou des thé­ra­pies géniques. Mais le prin­ci­pal pro­blème de ces scé­na­rios est poli­tique : à savoir de pro­po­ser une sortie de crise par inves­tis­se­ments mas­sifs dans la recherche et l’innovation, dans les tech­no­lo­gies « propres » contre nos tech­niques « sales » de façon à contour­ner la ques­tion de l’empreinte éco­lo­gique glo­bale, du niveau et des formes de nos acti­vi­tés de consom­ma­tion. Les uto­pies éner­gé­tiques ont ainsi été lar­ge­ment mobi­li­sées dans les négo­cia­tions cli­ma­tiques pour rela­ti­vi­ser voire remettre en cause l’idée selon laquelle limi­ter le réchauf­fe­ment à deux degrés sup­pose une réduc­tion de la consom­ma­tion éner­gé­tique.

Une autre forme, plus radi­cale, du recours à l’innovation comme moteur de la recon­ver­sion éco­no­mique « verte » est l’idée d’une déma­té­ria­li­sa­tion crois­sante de la pro­duc­tion. L’« autre » crois­sance s’appuierait sur la sub­sti­tu­tion des emplois de ser­vice aux emplois de pro­duc­tion maté­rielle. La société « ter­tia­ri­sée » serait ainsi de façon quais-natu­relle une société durable car beau­coup moins gour­mande en biens. Le pro­blème est que cette ter­tia­ri­sa­tion – déjà bien avan­cée en Europe et aux États-Unis – n’a jusqu’ici impli­qué aucune réduc­tion de l’empreinte éco­lo­gique. Plus de pro­fes­seurs, d’assistantes mater­nelles, de spé­cia­listes du « care » et de l’aide aux per­sonnes ne veut pas néces­sai­re­ment dire moins de pro­duc­tion maté­rielle. Au contraire, dans une société pro­duc­ti­viste cela peut vou­loir dire plus de tra­vailleurs du ter­tiaire avec plus de voi­tures, habi­tant dans des mai­sons plus grandes dans des ban­lieues pavillon­naires loin­taines. Les bilans des trente der­nières années sont clairs : la ter­tia­ri­sa­tion des socié­tés « euro­péennes » n’a pas entraîné une réduc­tion de leur empreinte éco­lo­gique. Globalement parce que les acti­vi­tés pro­duc­tives ont été délo­ca­li­sées vers les pays « émer­gents » mais aussi parce que leur consom­ma­tion spé­ci­fique ont conti­nué à aug­men­ter avec sur­tout des effets de sub­sti­tu­tion : les biens élec­tro­niques et « infor­ma­tion­nels » rem­pla­çant les biens méca­niques. Plus fon­da­men­ta­le­ment, la pers­pec­tive de déma­té­ria­li­sa­tion est une forme renou­ve­lée du pari sur les consé­quences sociales des hausses de pro­duc­ti­vité qui était déjà au cœur de la dia­lec­tique entre forces pro­duc­tives et rap­ports de pro­duc­tion carac­té­ris­tique du mar­xisme clas­sique et de sa croyance en l’équation science = tech­nique = pro­grès – et inver­se­ment cri­tique de la tech­nique = irra­tio­na­lisme = obs­cu­ran­tisme et retour à l’âge de pierre. Les éco­lo­gistes, s’opposant à la vérité des experts de pro­fes­sion, appar­te­nant aux ins­ti­tu­tions publiques ou pri­vées, cher­chant à cla­ri­fier les enjeux poli­tiques sous-jacents à leur dis­cours et pra­tiques sont sou­vent taxés d’obscurantisme et de rela­ti­visme et pas seule­ment par l’élite scientifico-industrielle…Paradoxalement, ces obs­cu­ran­tistes ne font que reprendre le diag­nos­tic que Marx appli­quait déjà en son temps au pro­duc­ti­visme : « Celui qui dévoile ce qu’il en est dans la réa­lité de l’utilisation capi­ta­liste de la machi­ne­rie est accusé de ne pas vou­loir du tout qu’on l’emploie : c’est un ennemi du pro­grès social ! » [7]. Le fond commun est ce schéma selon lequel l’innovation tech­no­lo­gique aug­mente de façon radi­cale la pro­duc­ti­vité, libère du temps et éco­no­mise les matières. À terme l’automation, la minia­tu­ri­sa­tion, le recours massif aux NTIC seraient les vec­teurs d’une sortie des logiques pro­duc­ti­vistes de l’accumulation. C’est cette thèse que l’on retrouve par exemple dans les dis­cus­sions sur le capi­ta­lisme infor­ma­tion­nel aux­quelles l’éclatement de la crise finan­cière ont redonné une cer­taine actua­lité. [8]

En son temps Illich avait lon­gue­ment insisté sur l’absence de miracle tech­no­lo­gique : toute inno­va­tion a son prix, ses consé­quences néga­tives, ses exter­na­li­tés néga­tives. [9] De plus dans une société pro­duc­ti­viste les scé­na­rios éco­nomes peuvent faci­le­ment se retour­ner en leur contraire comme en a témoi­gné l’histoire de l’automobile – ins­tru­ment pour gagner du temps et de la mobi­lité qui nous a amené à en perdre– ou même celle de cer­tains médi­ca­ments – sources d’effets indé­si­rables voire de nou­velles patho­lo­gies. [10] L’infrastructure numé­rique sup­po­sé­ment déma­té­ria­li­sée et propre est ainsi deve­nue une source majeure de dégâts éco­lo­giques, consom­mant 5 à 10 % de la fac­ture éner­gé­tique des pays déve­lop­pés et pro­dui­sant des mil­lions de tonnes de déchets – qui vont crois­sant. [11]

Le pro­blème tient ici au carac­tère très rela­tif si ce n’est fal­la­cieux de la déma­té­ria­li­sa­tion. Le capi­ta­lisme « infor­ma­tion­nel » a délo­ca­lisé les pro­duc­tions. Il ne les a pas sup­pri­mées, au contraire leur niveau a consi­dé­ra­ble­ment aug­menté. Ceci est évi­dem­ment vrai des pro­duc­tions « numé­riques » qui font la for­tune (rela­tive) de la Chine ou de l’Inde mais c’est aussi le cas des pro­duc­tions clas­siques (les auto­mo­biles sont non seule­ment fabri­quées en Amérique Latine, en Europe Centrale ou en Asie mais on en a jamais pro­duit autant et la ville-voi­ture s’étend aux grandes cités du Sud). La mon­dia­li­sa­tion des der­nières décen­nies a radi­ca­le­ment changé la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail. Nous sommes deve­nus des pays héber­geant les hol­dings et diri­geants d’entreprises, les centres de recherche et d’innovation, accu­mu­lant la valeur ajou­tée et usant les pro­duits venant des « ate­liers » délo­ca­li­sés et délo­ca­li­sables. Non seule­ment – contrai­re­ment à la for­mule de la crois­sance déma­té­ria­li­sée donc verte – les gains de pro­duc­ti­vité ont été obte­nus par des coûts éco­lo­giques crois­sants, mais ils l’ont été aussi au prix d’inégalités sociales et mon­diales crois­santes.

Repenser l’économie des besoins : décrois­sance sélec­tive, inéga­li­tés et rap­ports Nord-Sud.

La sobriété est donc indis­pen­sable. Mais contrai­re­ment à ce qu’une partie de la lit­té­ra­ture éco-éco­lo­gique laisse par­fois entendre, en s’indignant – sou­vent à raison – de la consom­ma­tion de tel ou tel appa­reil « Nous deman­dons solen­nel­le­ment, dans le seul but d’éviter le pire à la Planète, que les écrans de 15 , voire moins, soient remis sur le marché » [12], son carac­tère indis­pen­sable n’est pas une donnée tech­nique. Ce n’est pas le résul­tat inévi­table de la seconde loi de la ther­mo­dy­na­mique, l’effet du carac­tère phy­si­que­ment limité des res­sources natu­relles, la tra­duc­tion de prin­cipes éco­lo­giques ren­dant scien­ti­fi­que­ment impos­sible la crois­sance illi­mi­tée. Un chan­ge­ment radi­cal de nos façons de pro­duire et de consom­mer condui­sant à réduire nos pré­lè­ve­ments sur la nature est indis­pen­sable au sens éco-poli­tique. Seule la sobriété peut répondre à l’effet « rebond » mis en exergue par les éco­no­mistes. Celui qui fait que dans un sys­tème valo­ri­sant toute pro­duc­tion et toute consom­ma­tion maté­rielle comme bonnes et témoi­gnant de la capa­cité des per­sonnes à vivre bien, les éco­no­mies réa­li­sées ici se tra­duisent par de nou­velles dépenses là. Les voi­tures consomment moins mais roulent plus, les mai­sons sont moins éner­gi­vores mais elles sont indi­vi­duelles et plus grandes, etc. Consommer mieux signi­fie consom­mer moins. Le fait de ne pas recon­naître cette équa­tion est le talon d’Achille des pro­po­si­tions de New Deal vert. L’enjeu de la sobriété est un enjeu majeur, y com­pris sur un plan « pure­ment » poli­tique car en l’absence de sobriété la montée des conflits tou­chant à l’accès et aux usages des res­sources pour­raient bien mena­cer nombre des acquis de la démo­cra­tie – sociale ou tout court.

La sobriété n’a rien de « mal­thu­sienne ». Il ne s’agit pas de réduire la consom­ma­tion maté­rielle parce que nous man­que­rions de res­sources, parce qu’il exis­te­rait quelque chose comme des « contraintes éco­lo­giques ». Cette lec­tu­relà, oui, est mal­thu­sienne – et c’est celle de la plu­part des éco­no­mistes, pro­gres­sistes com­pris. La sobriété se struc­ture sur le « trop » et non sur le manque. Si nous devons cesser de pro­duire autant, et vivre plus sim­ple­ment, c’est parce que nous serons d’autant plus riches – mais d’une richesse qui est fort dif­fé­rente de celle pré­co­ni­sée par les éco­no­mistes. On conçoit que cette pro­po­si­tion sonne comme un cata­clysme pour l’économie clas­sique puisque toute la jus­ti­fi­ca­tion de sa « neu­tra­lité » repose sur la « Pareto-opti­ma­lité », c’est-à-dire l’idée que si tout le monde pos­sède plus alors le bien-être en sera objec­ti­ve­ment – c’est-à-dire sans juge­ment de valeur – aug­menté. C’est cette idée qu’il faut com­battre en pre­mier lieu. Elle porte évi­dem­ment en elle une inter­pré­ta­tion assez nou­velle des inéga­li­tés, qui ne peuvent plus être com­prises comme la seule volonté de rat­tra­per celui qui a le plus.

Le grand mérite de la notion de décrois­sance est d’insister sur cette com­po­sante d’une poli­tique éco­lo­giste consé­quente et sur la dif­fi­culté à la rendre légi­time dans une pers­pec­tive de conver­gence avec la cri­tique sociale. Les « décrois­san­tistes » uti­lisent le terme pour évo­quer un chan­ge­ment de valeurs, un chan­ge­ment radi­cal du point de vue porté sur nos éco­no­mies pour pou­voir penser hors de la crois­sance. Mais il s’agit aussi de poin­ter moins des outils tech­niques à tout faire qu’une série de mesures des­ti­nées à incar­ner ou mettre en œuvre des prio­ri­tés nou­velles, des mesures orga­ni­sant la rup­ture avec le cercle vicieux pro­duc­tion élar­gie – consom­ma­tion pour « redis­tri­buer, relo­ca­li­ser, réuti­li­ser ». [13]

Le grand pro­blème d’un tel ren­ver­se­ment est le com­ment de son avè­ne­ment, les moda­li­tés de construc­tion d’un rap­port de forces poli­tique ren­dant accep­tables en démo­cra­tie des « taxes éco­lo­giques » radi­cales. Pour cela, la conver­gence éco-socia­liste doit fonc­tion­ner dans les deux sens. La sobriété d’une éco-éco­no­mie est inima­gi­nable, c’est-à-dire illé­gi­time et socia­le­ment inac­cep­table, si les poli­tiques qui la portent ne sont pas capables d’une part d’élargir la ques­tion de l’emploi à celle du tra­vail et de son uti­lité ou de sens et d’autre part – et c’est ce qui nous occupe ici – de faire avan­cer l’égalité, de répondre à la ques­tion des inéga­li­tés, de leur creu­se­ment, y com­pris lorsque celui-ci est le fait de mesures éco­lo­giques.

Le pro­blème est d’une acuité par­ti­cu­lière lorsqu’il s’agit des pays du Sud, de leur place dans la dis­tri­bu­tion des richesses mon­diales et sur­tout de la situa­tion faite à leurs habi­tants les plus pauvres. L’impasse de la gauche est de sans cesse oublier que si l’on admet (ce qui est gros­sier mais pra­tique et de toute manière vrai sur le long terme) que le revenu est pro­por­tion­nel à l’empreinte éco­lo­gique, le SMIC repré­sente 50 % de l’empreinte moyenne fran­çaise laquelle cor­res­pond à l’équivalent de trois pla­nètes ! L’erreur symé­trique consiste à oublier que si l’empreinte éco­lo­gique d’un Africain n’est qu’une frac­tion de celle d’un Américain, nombre des besoins dont per­sonne ne vien­drait contes­ter le carac­tère essen­tiel (ce qui ne pré­juge abso­lu­ment de leur nature bio­lo­gique ou phy­sio­lo­gique comme en témoigne la ques­tion de l’accès à l’information) ont été tota­le­ment négli­gés par la société de crois­sance.

En dépit de la réus­site indus­trielle et com­mer­ciale récente de quelques pays émer­geants dont l’Inde, la Chine et le Brésil les inéga­li­tés sociales et éco­lo­giques « Nord-Sud » res­tent tout aussi mas­sives et bru­tales que durant les Trente Glorieuses lorsque la dénon­cia­tion de « l’échange inégal » du « pillage des res­sources » et de l’agriculture néo­co­lo­niale appar­te­naient au dis­cours de base de la gauche et à l’horizon fon­da­teur de l’écologie poli­tique. [14] La conjonc­tion entre crise éco­lo­gique glo­bale et mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale a ren­forcé l’inégalité pour rendre les popu­la­tions d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine encore plus vul­né­rables. Les inéga­li­tés éco­lo­giques conjuguent ainsi une expo­si­tion accrue aux pol­lu­tions du fait des condi­tions de l’industrialisation et du trans­fert des déchets venus du Nord ; l’exportation mas­sive des res­sources natu­relles condui­sant à leur dis­pa­ri­tion rapide ; un accès res­treint aux res­sources de base, ali­men­taire com­prises ; une sen­si­bi­lité par­ti­cu­lière aux effets du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. De fait, ce der­nier enjeu est devenu l’étalon à partir duquel sont rééva­lués d’anciennes ques­tions comme les ques­tions de pro­duc­tion agri­cole ou d’accès à une eau de qua­lité.

La dis­cus­sion sur les effets de la révo­lu­tion verte et ses alter­na­tives est un bon exemple de la com­plexité du pro­blème. Au risque du sché­ma­tisme, on peut dire que si la mobi­li­sa­tion tech­no­lo­gique de la moder­ni­sa­tion agri­cole des années 1960 et 1970 (mono­cul­ture, engrais, irri­ga­tion, semences indus­trielles géné­ti­que­ment sélec­tion­nées) a, pour les cultures com­mer­ciales, permis une aug­men­ta­tion des quan­ti­tés pro­duites. Elle l’a fait au prix d’une réduc­tion dras­tique de la diver­sité des cultures locales et de l’autonomie des com­mu­nau­tés, jetant des mil­lions de pay­sans dans les bidon­villes ; elle l’a fait aussi au prix d’une fra­gi­li­sa­tion des sys­tèmes de pro­duc­tion que ce soit du fait de la sen­si­bi­lité aux aléas tech­niques (sen­si­bi­lité des espèces à haut ren­de­ment, déve­lop­pe­ment des résis­tances aux pes­ti­cides, etc) ou des aléas finan­ciers (effon­dre­ment pério­dique des prix à l’exportation). C’est ainsi que dans un conteste de chan­ge­ment cli­ma­tique marqué par la fonte des cou­ver­tures gla­ciaires, le chan­ge­ment du régime des pré­ci­pi­ta­tions en zone tro­pi­cale et sub­tro­pi­cale, l’agriculture irri­guée qui a – par exemple – fait le succès de la pro­duc­tion indienne de riz est direc­te­ment mena­cée. [15] Quelles que soient leurs limites les cartes de vul­né­ra­bi­lité au chan­ge­ment cli­ma­tique pro­duite par les agences de l’ONU ou les cabi­nets d’experts spé­cia­li­sés sont sans ambi­guï­tés sur l’ampleur de cette vul­né­ra­bi­lité. Parallèlement, des formes nou­velles de domi­na­tion émergent dans le contexte des poli­tiques éco­lo­giques glo­bales par exemple en matière de conser­va­tion, de créa­tion de réserves ou de lutte contre la des­truc­tion de la forêt tro­pi­cale pri­maire. [16]

Ce constat jus­ti­fie tota­le­ment l’idée d’une décrois­sance sélec­tive entre Nord et Sud pour assu­rer non seule­ment une redis­tri­bu­tion signi­fi­ca­tive des biens et moyens d’activité mais aussi prendre au sérieux les besoins « négli­gés », mettre en œuvre un autre « déve­lop­pe­ment » au sens d’invention et de mise à dis­po­si­tion de biens spé­ci­fiques. La sélec­tion peut notam­ment se faire en recon­nais­sant l’apport des pays du Sud dans la pré­ser­va­tion de l’environnement global, mais pas seule­ment : ils ont aussi des tech­niques à pro­po­ser, notam­ment des tech­niques éco­nomes en res­sources.

La cri­tique du déve­lop­pe­ment tel que les poli­tiques des Trente Glorieuses l’ont mise en œuvre n’est plus à faire. Les réali­gne­ments de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale se sont char­gés de tordre le cou aux inter­ven­tions mas­sives de l’État, aux grands pro­jets, aux inves­tis­se­ments dans les infra­struc­tures (éner­gie, routes, irri­ga­tion, etc.) comme moteurs de l’essor éco­no­mique. Cette cri­tique a d’ailleurs lar­ge­ment béné­fi­cié de la cri­tique des Etats-nations du Sud, de leurs grands pro­jets bureau­cra­tiques et de leur cor­rup­tion. La mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale a aidé l’émergence d’un dis­cours met­tant en avant besoins locaux, usage rai­sonné des res­sources et accès aux mar­chés. Même la Banque mon­diale s’est aujourd’hui conver­tie à des formes d’intervention et un dis­cours qui conjuguent expor­ta­tions et mar­chés locaux, res­pect des cultures indi­gènes et mon­dia­li­sa­tion des normes, inves­tis­se­ments natio­naux et éva­lua­tion envi­ron­ne­men­tale. [17] Face à la fin du déve­lop­pe­ment et aux tour­nants « durables » des acteurs de la mon­dia­li­sa­tion la seule mise en avant du res­pect de la nature et des bien­faits de la relo­ca­li­sa­tion n’est donc pas sans ambi­guïté et conflits. Surtout elle ne peut à elle seule donner des réponses à la ques­tion des besoins négli­gés et fonder une éco­no­mie poli­tique « éco­lo­gique » attrac­tive pour ceux qui doivent en prio­rité la concré­ti­ser. On en pren­dra ici pour indi­ca­teur non pas les négo­cia­tions cli­ma­tiques (voir Dahan dans ce numéro) mais les enjeux sani­taires. Ceux-ci sont en effet révé­la­teurs de pra­tiques de remise en cause de l’économie poli­tique néo­li­bé­rale et d’innovation « alter­na­tive » por­tées par les acteurs du Sud. La ques­tion de l’accès aux tri­thé­ra­pies du Sida a été lar­ge­ment média­ti­sée. Elle a joué un rôle déci­sif en ce qu’elle a non seule­ment reposé la ques­tion de la pro­priété intel­lec­tuelle, du sys­tème des bre­vets de médi­ca­ment géné­ra­lisé par l’OMC mais signi­fi­ca­ti­ve­ment changé les normes d’action. Les accords de Doha ont effet sanc­tionné une règle d’exception au sys­tème des bre­vets pour urgence de santé publique per­met­tant – avec cer­taines res­tric­tions – aux pays for­te­ment tou­chés par l’épidémie de sus­pendre les bre­vets et d’engager la pro­duc­ton de tri­thé­ra­pies géné­riques. Le Brésil a pro­fité de cet « accès » faci­lité de façon par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante en com­bi­nant pro­duc­tion publique de géné­rique, dis­tri­bu­tion gra­tuite et mise en place d’une infra­struc­ture de recherche fondée sur la copie. [18] L’invention par la copie et le recours à des poli­tiques publiques offen­sives ne sont pas les seules formes d’innovation alter­na­tive rendue pos­sible par la fin de la quête obses­sion­nelle des trans­ferts de tech­no­lo­gies. Les usages des plantes médi­ci­nales dans les méde­cines tra­di­tion­nelles sont ainsi deve­nues la cible d’intervention contra­dic­toires asso­ciées à la valo­ri­sa­tion de la bio­di­ver­sité. [19] Les alliances entre ONG et labor­toires -firmes locales (indiennes tout par­ti­cu­liè­re­ment) ne se limitent pas tou­jours à vou­loir pro­fi­ter du marché des méde­cines « douces » mais cherchent à « scien­ti­fi­ci­ser » des formes de prise en charge des mala­dies tro­pi­cales dif­fé­rentes du para­digme de la grande indus­trie phar­ma­ceu­tique iden­ti­fiant la méde­cine à la dis­tri­bu­tion de molé­cules syn­thé­ti­sées en Europe ou aux États-Unis.

Prendre au mot le keynésianisme vert pour aborder les vrais enjeux.

Dans Eco-eco­nomy, le livre évoqué en intro­duc­tion à cet article, L. Brown pro­pose une stra­té­gie éco­no­mique de prise en compte des contraintes éco­lo­giques dont les deux piliers relèvent de l’intervention finan­cière publique : intro­duire des éco­taxes intel­li­gentes et sub­ven­tion­ner les acti­vi­tés jugées utiles du point de vue du déve­lop­pe­ment durable ou plutôt des « conte­nus » de l’activité éco­no­mique. La recette est typi­que­ment « key­né­sienne » en ce qu’elle ne pose pas la ques­tion des formes de pro­priété, de leur diver­sité et de leurs rap­ports mais iden­ti­fie la régu­la­tion aux actions moné­taires de l’État et parie sur un effet « mul­ti­pli­ca­teur » de ces inci­ta­tions finan­cières par le relais des entre­prises indus­trielles. La ten­ta­tive pré­sente aussi des élé­ments de poli­tique post­key­né­sienne dans la mesure où l’enjeu n’est plus la recherche des grands équi­libres pour maxi­mi­ser la crois­sance et – dans les variantes socia­listes – lier cette opti­mi­sa­tion à la défense de l’emploi, plus rare­ment encore à la réduc­tion des inéga­li­tés, mais bien de prendre en compte la « nature » des maté­riaux de la pro­duc­tion et des acti­vi­tés humaines, leurs effets sur la nature. Ce chan­ge­ment d’objectif impose l’introduction dans l’éco-économie tant des rela­tions entre humains et objets, vivants ou non que des inéga­li­tés résul­tant de l’organisation de ces rap­ports, en d’autres termes d’un ensemble de biens que les comp­ta­bi­li­tés « matières » et le chif­frage des exter­na­li­tés envi­ron­ne­men­tales tentent d’objectiver. Ces dépla­ce­ments sont un élé­ment d’importance de la nou­velle donne « éco-éco­lo­gique ». Malgré leurs limites, tant la gauche cri­tique du capi­ta­lisme que la mou­vance éco­lo­gique ont tout inté­rêt à les prendre à sérieux pour les radi­ca­li­ser et abor­der les vrais enjeux. Au final l’argument que nous défen­dons est que ceux-ci se déclinent autour de trois prio­ri­tés : recon­naître une « valeur » et non un prix à la nature ; redis­tri­buer et réduire les inéga­li­tés tant celles sous-jacentes à la crise éco­lo­gique que celle induites par les mesures ima­gi­nées pour y remé­dier ; relo­ca­li­ser et reso­cia­li­ser l’économie pour démo­cra­ti­ser les choix.

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