« Indignés », « Occupy Wall Street », des manifestations de rue qui prennent racines !

Par Mis en ligne le 30 octobre 2012

Les mili­tants madri­lènes qui ont com­mencé l’occupation de la « Puerta del Sol » en mai 2011 ne se dou­taient pro­ba­ble­ment pas que leur mou­ve­ment allait s’étendre dans toute l’Europe et en Israël et qu’il serait à l’origine d’un cou­si­nage nord-amé­ri­cain avec le mou­ve­ment des « Occupy Wall Street ».

L’origine sociale de ces mou­ve­ments ne fait aucun doute. La crise éco­no­mique, le poids des dettes publiques et les plans d’austérité impo­sés aux popu­la­tions ont des effets sociaux per­cep­tibles dans toute l’Europe et en Amérique du Nord et par­ti­cu­liè­re­ment dra­ma­tiques pour des pays comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne, là où les mou­ve­ments ont été les plus enra­ci­nés.

L’onde de choc des révo­lu­tions arabe a été déclen­cheur de ces mou­ve­ments qui se sont ins­pi­rés des méthodes expé­ri­men­tées place Tahrir, au Caire : tenir le ter­rain sur un lieu sym­bo­lique en expri­mant à la fois la pro­fon­deur de sa déter­mi­na­tion et la volonté d’un mou­ve­ment non-violent pour en finir avec les régimes en place.

Ces mou­ve­ments sont dif­fé­rents d’un pays à l’autre, en par­ti­cu­lier dans leur rap­port aux partis poli­tiques, aux syn­di­cats et aux autres mou­ve­ments sociaux et citoyens, mais ils ont aussi et sur­tout des carac­té­ris­tiques com­munes qui leur donnent un reten­tis­se­ment et un écho pla­né­taire.

Du rejet à l’action conjointe

Dans leur rap­port aux struc­tures exis­tantes, ces mou­ve­ments ont des atti­tudes très dif­fé­rentes. En Espagne, les « Indignados » se sont construits en oppo­si­tion aux struc­tures syn­di­cales et sur­tout aux partis poli­tiques, au point qu’un cou­rant comme la « Izquierda anti­ca­pi­ta­lista », qui sou­tient tota­le­ment le mou­ve­ment, a sus­pendu sa cam­pagne lors des der­nières légis­la­tives pour res­pec­ter les consignes des Indignados. En Grèce les Indignés se sont retrou­vés avec les syn­di­cats dans les grandes mani­fes­ta­tions contre les plans d’austérité, mais dans un face-à-face pour le moins rugueux… Aux Etats-Unis, enfin, la grande confé­dé­ra­tion syn­di­cale, l’AFL-CIO, a appelé à rejoindre « Occupy Wall Street », comme le rap­pelle Immanuel Wallerstein dans le texte dont nous publions des extraits.

Ces dif­fé­rences s’expliquent par des réa­li­tés natio­nales dif­fé­rentes à au moins deux titres. Le pre­mier ren­voie à l’attitude des syn­di­cats par rap­port aux plans d’austérité. En Espagne, après une grève géné­rale d’une jour­née fin sep­tembre 2010, les syn­di­cats ont signé le 1er février 2011 un accord avec le gou­ver­ne­ment ce qui les a éloi­gné dura­ble­ment du mou­ve­ment des Indignados. En Grèce, en revanche, les syn­di­cats mul­ti­plient les grèves et les jour­nées de mobi­li­sa­tion contre les plans d’austérité ; ils se sont donc retrou­vés dans la rue avec indi­gnés malgré des dif­fé­rences de base sociale et de culture poli­tique qui ne leur ont pas permis de conver­ger plus pro­fon­dé­ment. Le deuxième fac­teur à prendre en compte est la force rela­tive du mou­ve­ment syn­di­cal et son poids dans l’espace public. En cela les Etats-Unis sont très dif­fé­rents des pays euro­péens. Le syn­di­ca­lisme dans la glo­ba­lité y est mar­gi­nal dans l’espace public et c’est cette fai­blesse qui l’oblige à des alliances et des conver­gences qui seraient dif­fi­ci­le­ment pen­sable de ce côté-là de l’Atlantique : l’AFL-CIO avait par­ti­cipé aux mani­fes­ta­tions de Seattle en 1999 et a – sans pro­blème – appelé à rejoindre « Occupy Wall Street ».

Des caractéristiques communes

Ces dif­fé­rences sont cepen­dant secon­daires par rap­port aux traits com­muns aux « Indignados » ou « Occupy Wall Street ». On y retrouve par­tout les mêmes carac­té­ris­tiques.

La pre­mière est le fait de parler à la pre­mière per­sonne : le « nous », cher aux mou­ve­ments sociaux et aux syn­di­cats, est rem­placé par le « je ». Cette petite dif­fé­rence va avoir beau­coup de consé­quences, nous y revien­drons, mais le poids donné à l’individu ne veut pas dire qu’il ne s’agit que d’additionner des egos et de fortes per­son­na­li­tés, le mou­ve­ment est au contraire marqué par la volonté de créer du col­lec­tif et de la soli­da­rité.

La deuxième carac­té­ris­tique com­mune est celle des reven­di­ca­tions et de ce qui les accom­pagne. Les reven­di­ca­tions sont par­tout ras­sem­bleuses et fédé­ra­trices. Pour des emplois et des loge­ments pour les jeunes en Espagne ; contre le pou­voir de la finance et des banques aux Etats-Unis ; contre la vio­lence et la cor­rup­tion dans le mou­ve­ment très massif lancé, au Mexique, par le poète Javier Sicilia après la mort vio­lente de son fils en mars 2011, un mou­ve­ment aux carac­té­ris­tiques proches de ceux dont nous par­lons ; et par­tout la réfé­rence aux 1% de pri­vi­lé­giés aux­quels s’opposent 99% de la société. Ce carac­tère ras­sem­bleur et la vio­lence de la situa­tion sociale expliquent l’imposant sou­tien des opi­nions publiques à ces mou­ve­ments, de l’Espagne aux Etats-Unis. Mais der­rière ces mots d’ordre fédé­ra­teurs on retrouve un deuxième niveau de dis­cours. Les par­ti­ci­pants aux occu­pa­tions parlent du « rejet global du sys­tème » ou de la néces­sité d’imposer une « vraie démo­cra­tie » qui s’imposerait – de fait – aux sys­tèmes élec­to­raux en vigueur dans ces dif­fé­rents pays. Ce dis­cours anti-sys­tème n’est pas théo­risé, il n’exprime pas un pro­gramme achevé, mais on le retrouve par­tout.

La troi­sième carac­té­ris­tique est celle des pro­cé­dures de déci­sions et des formes d’organisation. Le consen­sus est par­tout pré­sent, et il s’accompagne d’un refus de la délé­ga­tion – per­sonne ne peut parler « au nom » des indi­gnés – et d’un fonc­tion­ne­ment en groupes de tra­vail qui se répar­tissent les tâches : pré­pa­ra­tion des actions, vie du groupe, com­mu­ni­ca­tion externe à l’occupation, etc.

La qua­trième carac­té­ris­tique est celle de l’expérimentation de pra­tiques sociales sus­cep­tibles de pré­fi­gu­rer l’ « autre monde » ou la « vraie démo­cra­tie » que les mani­fes­tants appellent de leurs vœux. Cela peut partir d’un simple sen­ti­ment de bien-être, « je suis content d’être ici », à des reven­di­ca­tions plus éla­bo­rées de pro­cé­dures démo­cra­tiques basées sur la démo­cra­tie directe et la recherche du consen­sus, mais par­tout les occu­pa­tions – parce qu’elles durent – posent la ques­tion du « com­ment vivre ensemble ?».

Une nouvelle génération de mouvements

Il y a une dizaine d’année, quinze si l’on part de l’irruption du mou­ve­ment zapa­tiste, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste s’est carac­té­risé par la rup­ture qu’il opé­rait dans la culture poli­tique des mou­ve­ments sociaux et de la gauche de trans­for­ma­tion sociale. Dans les forum sociaux per­sonne n’était auto­risé à parler « au nom des forums » et le consen­sus était la pro­cé­dure de déci­sions choi­sie aussi bien pour la « gou­ver­nance » des forums (le conseil inter­na­tio­nal, en charge de la métho­do­lo­gie des forums et de la déci­sion du lieux du forum à venir) que dans l’assemblée des mou­ve­ments sociaux qui déci­dait des prio­ri­tés dans l’agenda des mobi­li­sa­tions de l’année à venir. Cette rup­ture avec la cen­tra­lité des orga­ni­sa­tions sociales et poli­tiques du 20ème siècle – où par­tout des organes repré­sen­ta­tifs, bureaux, comi­tés, secré­ta­riat, s’exprimaient au nom de leurs membres – entrait en cohé­rence avec une autre vision du monde et des trans­for­ma­tions néces­saires : l’internationalisation des luttes pre­nait chair dans les contre-som­mets et grands rendez-vous inter­na­tio­naux face aux G8, au FMI ou à l’OMC et l’ « autre monde » à construire avait comme points de réfé­rence les coopé­ra­tives de pro­duc­tion, les échanges locaux défen­dus par les petits pro­duc­teurs de la Via Campesina ou le logi­ciel libre au moins autant que la natio­na­li­sa­tion des grands moyens de pro­duc­tion et d’échange chère au mou­ve­ment ouvrier du 20ème siècle… Mais sur le plan du type d’organisation, cette rup­ture n’était que par­tielle : per­sonne ne pou­vait parler au nom des forums, mais la struc­ture élé­men­taire qui les consti­tuaient était des mou­ve­ments sociaux et citoyens ou des ONG dont le fonc­tion­ne­ment pou­vait tout à fait rester pyra­mi­dal et direc­tif. Les mou­ve­ments des Indignés et autre Occupy Wall Street expé­ri­mentent une vision encore plus radi­cale de cette nou­velle culture poli­tique et marquent une triple rup­ture.

La pre­mière est celle du mode d’action. Le 20ème siècle avait vu le mou­ve­ment ouvrier, dans des pays comme la France, se saisir de la grève et en par­ti­cu­lier de la grève géné­rale comme un mode d’action pri­vi­lé­gié pour gagner sur des reven­di­ca­tions et acqué­rir des droits sociaux à chaque fois plus larges et plus pro­tec­teurs. La grève de 1995 a repré­senté un point tour­nant : la grève des che­mi­nots et des tra­mi­nots a été le fer de lance du mou­ve­ment mais c’est le « Juppéthon », le fait d’avoir plus d’un mil­lion de mani­fes­tants dans la rue, qui allait en final faire céder le gou­ver­ne­ment. Depuis, et c’est vrai par­tout dans le monde, la mani­fes­ta­tion est devenu le mode d’action pri­vi­lé­gié sur les dos­siers sociaux mais aussi dans des com­bats comme le refus de la guerre en Irak ou la défense des liber­tés démo­cra­tiques. Alors que les fran­çais uti­lisent l’expression « des­cendre dans la rue » les ita­liens parlent de des­cendre sur les places publiques… Dans le même sens on peut dire que les Indignés ou Occupy Wall Street sont une mani­fes­ta­tion qui prend racine et qui passe de la rue à une place publique. Mais si cet enra­ci­ne­ment a en commun avec la mani­fes­ta­tion de rue l’engagement volon­taire de chaque par­ti­ci­pant (on ne part plus guère de l’usine ou du bureau pour rejoindre un cor­tège) la durée change qua­li­ta­ti­ve­ment les choses. La durée permet en effet construire une radi­ca­lité dans l’action qui n’imposer pas le recours à la vio­lence et à l’émeute qui est l’autre manière pour une mani­fes­ta­tion d’avoir un impact quand elle ne regroupe pas des cen­taines de mil­liers de par­ti­ci­pants. La durée pose enfin la ques­tion de l’expérimentation sociale et du « vivre ensemble » qui existe aussi, mais aujourd’hui mal­heu­reu­se­ment rare­ment, quand la grève bas­cule dans l’occupation du lieu de tra­vail.

La deuxième rup­ture est celle des pro­cé­dures de déci­sions. Dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste le consen­sus est choisi par néces­sité – com­ment faire voter un forum social et com­ment pon­dé­rer les voix entre mou­ve­ments de tailles et de natures très dif­fé­rentes ? – mais aussi comme un moyen d’impliquer l’ensemble du groupe dans les déci­sions prises. Pour les Indignés on retrouve cette volonté d’implication la plus large pos­sible des par­ti­ci­pants au groupe mais aussi l’idée que c’est une façon de rompre avec la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et l’ensemble des pro­blèmes qu’elle porte et donc d’expérimenter la « vraie démo­cra­tie ». Mais passer d’un consen­sus entre mou­ve­ments et orga­ni­sa­tions à un consen­sus entre indi­vi­dus n’est pas une petite affaire. Le consen­sus n’est pas l’unanimité mais l’absence d’exercice d’un droit de véto d’où l’expression de « consen­sus par consen­te­ment appa­rent ». Dans le consen­sus entre mou­ve­ments, le droit de véto est tri­ple­ment pon­déré : par la taille et le poids de l’organisation ou du réseau qui l’exerce, par le sym­bole qu’elle ou il repré­sente et enfin par son degré d’engagement dans la déci­sion qui se construit. En pra­tique, un mou­ve­ment impor­tant comme un gros syn­di­cat ou un mou­ve­ment pay­sans qui regroupe, comme la Via Campesina, des dizaines de mil­lions de petits agri­cul­teurs aura un droit de véto sur à peu près tous les sujets, un mou­ve­ment de taille réduite mais qui porte une sym­bo­lique forte – indi­gènes dans une forêt pri­maire, groupe social par­ti­cu­liè­re­ment affecté par un grand bar­rage, etc. – aura un droit de véto reconnu sur sa thé­ma­tique, et, enfin, le droit de véto sera d’autant plus pris en compte que le mou­ve­ment qui vou­drait l’exercer est réel­le­ment engagé dans la déci­sion qui est en train d’être prise. Chez les Indignés et Occupy Wall Street les par­ti­ci­pants peuvent être membres de syn­di­cats, de mou­ve­ments voire même de partis poli­tiques, mais ils ne peuvent s’exprimer qu’en leur nom propre. Impossible donc de pon­dé­rer le droit de véto et à l’arrivée on ne retrouve qu’un agré­gat de sub­jec­ti­vi­tés dont aucune n’a une vali­dité supé­rieure à une autre. La mise en place de com­mis­sions – finance, com­mu­ni­ca­tion, etc. – relève à la fois d’un souci d’efficacité grâce à la répar­ti­tion des tâches et d’une ten­ta­tive de résoudre cette dif­fi­culté en créant des col­lec­tifs qui chacun d’entre eux aura une légi­ti­mité dans sa sphère d’action. Mais tout n’est pas réglé pour autant : la dif­fi­culté étant repor­tée à une échelle moindre dans cha­cune des com­mis­sions et, à l’échelle de la tota­lité du groupe consti­tuant l’occupation les com­mis­sions sont sou­vent vues comme trop récentes pour avoir pu gagner une légi­ti­mité équi­va­lente à celle que pos­sèdent des mou­ve­ments sociaux qui existe depuis des décen­nies. Pas éton­nant dans ces condi­tions de retrou­ver des reven­di­ca­tions extrê­me­ment larges et fédé­ra­trices et une quasi inca­pa­cité à construire des stra­té­gies qui per­mettent de répondre à la répres­sion ou aux ten­ta­tives de récu­pé­ra­tion…

La troi­sième rup­ture est l’une des plus pro­met­teuse : il s’agit d’hybrider deux tra­di­tions issues du mou­ve­ment ouvrier ou, plus géné­ra­le­ment, de toutes celles et ceux qui veulent construire un « monde meilleur » ceux qui pri­vi­lé­gient les chan­ge­ments de struc­tures, le niveau poli­tique et ceux qui pri­vi­lé­gient les chan­ge­ments de com­por­te­ment et de mode de vie. Les occu­pa­tions des Indignés et Occupy Wall Street sont à la fois des outils de reven­di­ca­tions poli­tiques – même si elles sont larges et géné­rales comme nous l’avons vu – et des lieux d’expérimentation sociale où l’occupation essaie de pré­fi­gu­rer les modèles de société qui sont mis en avant. Une sorte de mixte entre Fourier et Blanqui ou entre ceux qui, après 1968, choi­sis­saient l’engagement poli­tique et ceux qui prio­ri­saient la trans­for­ma­tion des modes de vie (fémi­nisme, cou­rants péda­go­giques, etc.). Cette hybri­da­tion a l’énorme avan­tage de prendre en compte la ten­dance crois­sante – dans des milieux de moins en moins mar­gi­naux – à choi­sir la trans­for­ma­tion sociale par ses com­por­te­ments (en par­ti­cu­lier sur les ques­tions envi­ron­ne­men­tales) tout en n’abandonnant pas la mobi­li­sa­tion sur le ter­rain poli­tique !

En conclu­sion, il faudra prendre du temps pour tirer tous les ensei­gne­ments d’un mou­ve­ment qui pose de nou­veaux pro­blèmes mais qui joue déjà un rôle consi­dé­rable de par son carac­tère inter­na­tio­nal et de par l’universalité de son mes­sage.

Les commentaires sont fermés.