Indignés de tous les pays, unissez-vous !

Par Mis en ligne le 09 juin 2012
Indignés / d'Athène à Wall Street, échos d'une insurrection des consciences
INDIGNÉS ! D’ATHÈNES À WALL STREET, ÉCHOS D’UNE INSURRECTION DES CONSCIENCES
Collectif
Éditeur : ZONES/LA DÉCOUVERTE
192 pages
Résumé : Un recueil d’articles et de témoi­gnages sur un phé­no­mène mon­dial.
L’année 2011 a incon­tes­ta­ble­ment marqué une impul­sion notable dans l’histoire des mobi­li­sa­tions col­lec­tives et des mou­ve­ments sociaux. Le “prin­temps arabe” – qui a d’ailleurs plutôt eu lieu en hiver – en Tunisie, en Égypte et en Libye mais aussi au Maroc, au Yémen, en Syrie et jusqu’au Bahreïn, “los Indignados” de la Puerta del Sol à Madrid, l’assemblée géné­rale géante de la Place Syntagma d’Athènes, en pas­sant par le mou­ve­ment “Occupy Wall Street” de New York et les mou­ve­ments sociaux sans pré­cé­dent qui ont ont eu lieu en Israël, tous ces évé­ne­ments mar­quants à l’échelle mon­diale ont donné une force sym­bo­lique à ce que le socio­logue amé­ri­cain Charles Tilly a appelé un “réper­toire d’action col­lec­tive” nou­veau, démon­trant qu’au-delà d’un appa­rent désordre et d’appels d’une jeu­nesse en colère pour un nouvel espoir, il existe une unité et une cer­taine ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du mou­ve­ment des Indignés à tra­vers le monde.C’est en tout cas cette cohé­rence que s’attache à démon­trer, textes et témoi­gnages à l’appui, le récent ouvrage col­lec­tif inti­tulé #Indignés ! D’Athènes à Wall Street, échos d’une insur­rec­tion des consciences(Zones, 2012), qui est en réa­lité un recueil réa­lisé par la revue Contretemps   , fondée par Daniel Bensaïd en 2001 et qui se défi­nit comme une “revue cri­tique en ligne de la gauche radicale”.Parmi ces textes ras­sem­blés en un seul livre, il faut lire avec atten­tion les mani­festes – sou­vent accom­pa­gnés d’illustrations ori­gi­nales, qui ne sont pas sans rap­pe­ler l’imagination et la créa­ti­vité des affiches de Mai 68 –, dans un style bien sou­vent oral plus qu’écrit, qui sont très ins­truc­tifs, notam­ment sur les moti­va­tions des Indignés de la Puerta del Sol, de l’assemblée de la Place Syntagma et des occu­pants de Wall Street.

Une autre partie est consa­crée aux impor­tantes cor­res­pon­dances que s’échangèrent durant toute l’année 2011 l’ensemble des citoyens qui s’étaient levés dans le monde, de la Place Tahrir au Caire jusqu’au Santiago du Chili et la com­mune de Wukan dans le sud de la Chine, dans un souci commun de donner une unité à des mou­ve­ments épars, aux ori­gines et aux causes sou­vent bien dif­fé­rentes d’un pays à un autre. Ces échanges se firent bien sou­vent par l’intermédiaire des nou­velles tech­no­lo­gies et des réseaux sociaux – Twitter et Facebook en par­ti­cu­lier – de la part d’une jeu­nesse mon­diale très connec­tée à ce nouvel espace de com­mu­ni­ca­tion ins­tan­tané qui, on l’a sou­vent répété concer­nant les révo­lu­tions arabes, a en géné­ral pris de court des auto­ri­tés et des régimes restés sou­vent pri­son­niers des anciennes tech­niques de sur­veillance col­lec­tive. Ce qui trans­pa­raît de ces échanges, c’est une volonté affi­chée de créer ce que la revue Contretemps appelle “une insur­rec­tion des consciences” par-delà les fron­tières et les contextes natio­naux, entre les insur­gés des régimes auto­ri­taires du Sud de la Méditerranée et les Indignés des pays euro­péens aux éco­no­mies en crise et connais­sant des taux de chô­mage endé­miques – en par­ti­cu­lier chez les jeunes. Derrière des slo­gans sou­vent affi­chés par les mani­fes­tants (“Nous sommes les 99 %”, “Un autre monde est pos­sible”, “Démocratie réelle”, “Egalité, jus­tice, dignité”, “Occupy eve­ry­thing”…) appa­raît une volonté de dénon­cer les erre­ments des gou­ver­nants (poli­tiques et finan­ciers), ces fameux “1 %” qui ont mené le sys­tème poli­tique et éco­no­mique à la ruine et qui ont amené la jeu­nesse à pous­ser un cri d’espoir pour la construc­tion d’une alter­na­tive mon­diale.

Au-delà du roman­tisme révo­lu­tion­naire et de “l’esthétique de la révolte”, relayée par les artistes et com­men­tée par les intel­lec­tuels, au sujet de laquelle la revue Contretemps, de manière pré­vi­sible, ne prend guère de recul, il ne res­sort pour­tant pas seule­ment de cette lec­ture un regain d’espérance et le témoi­gnage à la fois d’une luci­dité poli­tique et d’une naï­veté de la jeu­nesse mon­diale car l’ouvrage laisse place à des ana­lyses assez éclai­rantes sur les tenants et les abou­tis­sants des ces indi­gna­tions.

Les contri­bu­tions de plu­sieurs intel­lec­tuels bien connus de la sphère radi­cale et contes­ta­taire ont ainsi été ras­sem­blées au sein de l’ouvrage : Michael Hardt et Toni Negri, Naomi Klein, Judith Butler et Slavoj Zizek en par­ti­cu­lier.
Les deux pre­miers, pro­lon­geant leurs ana­lyses issues de leur maître-livre Empire (Exils, 2000) assi­milent le mou­ve­ment des Indignés et d’Occupy Wall Street à un échec de régu­la­tion du sys­tème poli­tique repré­sen­ta­tif et à une ten­ta­tive notable de dépas­se­ment, par l’intermédiaire de reven­di­ca­tions et d’aspirations autant sociales que poli­tiques. Insistant sur le cas new-yor­kais, ils veulent démon­trer que par ce phé­no­mène lar­ge­ment inédit outre-Atlantique, les insur­gés ont voulu témoi­gner de l’impasse poli­tique dans laquelle le sys­tème repré­sen­ta­tif se retrouve, entre la bataille des répu­bli­cains et démo­crates, bien inca­pable qu’il est de résoudre les graves pro­blèmes d’ordre finan­cier depuis sep­tembre 2008, avec les consé­quences éco­no­miques et sociales que l’on sait et qui se sont pro­pa­gées dans la plu­part des éco­no­mies mon­dia­li­sées. Selon Toni Negri et Michael Hardt, “pour le meilleur et pour le pire – et nous sommes évi­dem­ment de ceux qui le prennent comme un déve­lop­pe­ment pro­met­teur –, ce cycle de mou­ve­ments s’exprimera à tra­vers des struc­tures par­ti­ci­pa­tives et hori­zon­tales, sans repré­sen­tants. De telles expé­ri­men­ta­tions de petite échelle dans l’organisation démo­cra­tique devront bien sûr être déve­lop­pées plus avant afin de pou­voir arti­cu­ler des modèles effi­caces d’alternative sociale. Ils consti­tuent cepen­dant dès à pré­sent des expres­sions fortes de l’aspiration à une “démo­cra­tie réelle”.

Quant à Naomi Klein, son texte est en réa­lité celui de son inter­ven­tion devant les occu­pants de Wall Street le 29 sep­tembre 2011. Comme elle l’a elle-même expli­qué, “la sono­ri­sa­tion ayant été (hon­teu­se­ment) inter­dite, tout ce que je disais devait être répété par des cen­taines de per­sonnes afin que tous puissent m’entendre (un sys­tème de “micro­phone humain”)”. La jour­na­liste cana­dienne et mili­tante alter­mon­dia­liste a ce jour-là lar­ge­ment féli­cité les mani­fes­tants paci­fiques pour leur cou­rage et leur luci­dité poli­tique en leur criant : “le mou­ve­ment Occupy Wall Street est actuel­le­ment la chose la plus impor­tante du monde”. De manière géné­rale, son dis­cours vante les facul­tés d’empo­werment – c’est-à-dire de prise en charge des indi­vi­dus par eux-mêmes – de son audi­toire et consi­dère cela comme une nou­veauté por­teuse d’une pro­messe d’espoir.
La démarche de Judith Butler, phi­lo­sophe amé­ri­caine répu­tée pour ses posi­tions fémi­nistes, est proche : dans son dis­cours éga­le­ment pro­noncé par “micro­phone humain” au Washington Square, elle juge que “si l’espoir est une exi­gence impos­sible, alors nous deman­dons l’impossible. […] S’il est impos­sible d’exiger que ceux qui pro­fitent de la réces­sion redis­tri­buent leurs richesses et en finissent avec la cupi­dité, alors oui nous exi­geons l’impossible”, bat­tant ainsi en brèche l’idée, véhi­cu­lée par des esprits cha­grins et per­plexes, selon laquelle le beau mou­ve­ment de Wall Street ne pro­pose rien de “réa­liste”.

Enfin, le très pro­li­fique phi­lo­sophe slo­vène Slavoj Zizek, dans une contri­bu­tion effi­cace inti­tu­lée “Nous ne rêvons pas, nous sommes en train de nous réveiller d’un rêve qui tourne au cau­che­mar”, offre une belle méta­phore pour illus­trer la richesse du mou­ve­ment des Indignés en termes de débat public. Il écrit ainsi, s’adressant à eux : “Dans une vieille blague de la défunte RDA, un tra­vailleur alle­mand trouve du boulot en Sibérie. Conscient que tout son cour­rier pas­sera par le filtre de la cen­sure, il dit à ses amis : “Convenons d’un code : si la lettre que je vous envoie est écrite à l’encre bleue ordi­naire, cela signi­fie que son contenu est vrai ; si elle est écrite à l’encre rouge, c’est faux. Un mois plus tard, ses amis reçoivent la pre­mière lettre, écrite en bleu : “Tout est fan­tas­tique ici : les maga­sins sont pleins, la nour­ri­ture est abon­dante, les appar­te­ments sont grands et bien chauf­fés, les ciné­mas passent des films de l’Ouest, il y a plein de jolies filles prêtes pour une aven­ture – la seule chose qui manque, c’est de l’encre rouge.” N’est-ce pas là notre situa­tion jusqu’à pré­sent ? Nous avons toutes les liber­tés que l’on puisse dési­rer – la seule qui manque est de l’encre rouge : nous nous sen­tons libres parce qu’il nous manque jusqu’au lan­gage néces­saire pour expri­mer notre non-liberté. […] Et ce que vous nous offrez, vous, ici, à toutes et à tous, c’est de l’encre rouge.”

A défaut d’offrir une ana­lyse objec­tive et étof­fée du mou­ve­ment des Indignés – il est encore trop tôt et, à l’heure actuelle, il fait encore des émules avec le “prin­temps érable” au Québec –, ce recueil de textes et de témoi­gnages col­lec­tifs permet de connaître de plus près un ensemble d’“insurrections des consciences” qui a gagné tous les conti­nents et pro­vo­qué un élan de renou­veau dans un climat lourd et por­teurs d’inquiétudes pro­fondes.

Titre du livre : Indignés ! d’Athènes à Wall Street, échos d’une insur­rec­tion des consciences
Auteur : Collectif
Éditeur : Zones/​La Découverte
Date de publi­ca­tion : 26/04/12
N° ISBN : 978-2-35522-044-9

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