Imagi-nation

 

Sous le capitalisme réellement existant, diverses fractures sociales et nationales sont entretenues pour permettre au 1 % de dominer les 99 %. Les dominants et les dominés sont « marqués » par leur classe sociale, mais aussi par leur origine, leur genre, leur culture. L’élan d’émancipation doit faire face à toutes ces contradictions et éviter, comme on le faisait avant dans la gauche, de hiérarchiser les luttes et les revendications. Par exemple, les femmes n’ont pas à « attendre » le socialisme pour obtenir leurs droits. Pas plus que les nations ou les minorités nationales.

Pour autant, l’aspiration à l’émancipation nationale est une cause noble et légitime, pourvu qu’elle puisse éviter certains pièges. On ne peut pas se libérer d’une domination si on reproduit une autre domination, c’est aussi simple que cela. La nation qui se libère doit être un levier pour la libération de la plus grande masse. C’est ainsi que les grandes luttes de libération du siècle dernier se sont distanciées du nationalisme étroit et chauvin. L’indépendance du Vietnam, de l’Inde ou de l’Algérie ne devait pas être la cause de certains groupes se drapant de la « légitimité nationale ». Pour Gandhi par exemple, tous les habitants de la colonie indienne étaient des Indiens, quelle que soit leur origine, langue ou religion. Ses successeurs malheureusement n’ont pas suivi cette voie. Pour le gouvernement de droite actuel, les seuls « vrais » indiens sont de confession hindouiste, ce qui exclut 150 millions de musulmans.

L’émancipation des nations aujourd’hui ne peut contourner ce problème, qui prend des dimensions complexes en cette période de « mondialisation », ce qui implique de vastes mouvements de population. Au Québec comme ailleurs, une partie croissante de la population n’est pas née ici. Pour les nationalistes, cela représente un angle mort. À la limite, comme cela avait déjà été suggéré, seuls les francophones « pure laine » devraient déterminer l’avenir du Québec. Un autre langage moins provocateur est celui des nationalistes pessimistes voulant que l’émancipation nationale du Québec ne soit plus à l’ordre à jour, tout simplement (c’est le point de vue de Jacques Beauchemin, l’ancien conseiller de Pauline Marois), qui blâme alors, les immigrants, pour ne pas dire les « ethniques ».

Comme ailleurs dans le monde, la nation ne peut qu’être le point de convergence de ceux et celles qui « sont là ». L’aspiration à la revendication nationale ne peut distinguer les « vrais » et les « faux » habitants du territoire. Il faut donc qu’une masse critique de tous ces habitants, qu’ils soient arrivés avant ou après les autres, soit d’accord pour « imaginer » une nouvelle nation. La « réalité » nationale n’est pas donnée d’avance, elle n’est pas déterminée par des facteurs « objectifs ». Une nation naît parce qu’en son sein, il y a un ensemble de volontés à la fois distinctes et convergentes pour que cela s’exprime. Si cette volonté devient assez forte et peut même s’opposer aux puissances, alors une nation naît, qui est toujours un assemblage pluraliste, en mouvement, et non pas une « réalité » donnée une fois pour toutes.

Dit autrement, un projet national ne peut pas être strictement national. Il doit relever d’une proposition plus vaste, plus inclusive, représentant un réel progrès pour la majorité des gens qui habitent le territoire et où une majorité visible se reconnaît. Si tel n’est pas le cas, l’affirmation nationale devient faussée, illusoire et excluante, générant d’autres fractures, d’autres obstacles.

La question est donc aujourd’hui à nouveau sur la table? Dans quelle mesure l’émancipation sociale et nationale peut-elle se « reconnaître », se ré-imaginer, se réinventer dans un projet républicain, démocratique et populaire?