Imagi-nation

Par Mis en ligne le 14 août 2015

Sous le capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant, diverses frac­tures sociales et natio­nales sont entre­te­nues pour per­mettre au 1 % de domi­ner les 99 %. Les domi­nants et les domi­nés sont « mar­qués » par leur classe sociale, mais aussi par leur ori­gine, leur genre, leur culture. L’élan d’émancipation doit faire face à toutes ces contra­dic­tions et éviter, comme on le fai­sait avant dans la gauche, de hié­rar­chi­ser les luttes et les reven­di­ca­tions. Par exemple, les femmes n’ont pas à « attendre » le socia­lisme pour obte­nir leurs droits. Pas plus que les nations ou les mino­ri­tés natio­nales.

Pour autant, l’aspiration à l’émancipation natio­nale est une cause noble et légi­time, pourvu qu’elle puisse éviter cer­tains pièges. On ne peut pas se libé­rer d’une domi­na­tion si on repro­duit une autre domi­na­tion, c’est aussi simple que cela. La nation qui se libère doit être un levier pour la libé­ra­tion de la plus grande masse. C’est ainsi que les grandes luttes de libé­ra­tion du siècle der­nier se sont dis­tan­ciées du natio­na­lisme étroit et chau­vin. L’indépendance du Vietnam, de l’Inde ou de l’Algérie ne devait pas être la cause de cer­tains groupes se dra­pant de la « légi­ti­mité natio­nale ». Pour Gandhi par exemple, tous les habi­tants de la colo­nie indienne étaient des Indiens, quelle que soit leur ori­gine, langue ou reli­gion. Ses suc­ces­seurs mal­heu­reu­se­ment n’ont pas suivi cette voie. Pour le gou­ver­ne­ment de droite actuel, les seuls « vrais » indiens sont de confes­sion hin­douiste, ce qui exclut 150 mil­lions de musul­mans.

L’émancipation des nations aujourd’hui ne peut contour­ner ce pro­blème, qui prend des dimen­sions com­plexes en cette période de « mon­dia­li­sa­tion », ce qui implique de vastes mou­ve­ments de popu­la­tion. Au Québec comme ailleurs, une partie crois­sante de la popu­la­tion n’est pas née ici. Pour les natio­na­listes, cela repré­sente un angle mort. À la limite, comme cela avait déjà été sug­géré, seuls les fran­co­phones « pure laine » devraient déter­mi­ner l’avenir du Québec. Un autre lan­gage moins pro­vo­ca­teur est celui des natio­na­listes pes­si­mistes vou­lant que l’émancipation natio­nale du Québec ne soit plus à l’ordre à jour, tout sim­ple­ment (c’est le point de vue de Jacques Beauchemin, l’ancien conseiller de Pauline Marois), qui blâme alors, les immi­grants, pour ne pas dire les « eth­niques ».

Comme ailleurs dans le monde, la nation ne peut qu’être le point de conver­gence de ceux et celles qui « sont là ». L’aspiration à la reven­di­ca­tion natio­nale ne peut dis­tin­guer les « vrais » et les « faux » habi­tants du ter­ri­toire. Il faut donc qu’une masse cri­tique de tous ces habi­tants, qu’ils soient arri­vés avant ou après les autres, soit d’accord pour « ima­gi­ner » une nou­velle nation. La « réa­lité » natio­nale n’est pas donnée d’avance, elle n’est pas déter­mi­née par des fac­teurs « objec­tifs ». Une nation naît parce qu’en son sein, il y a un ensemble de volon­tés à la fois dis­tinctes et conver­gentes pour que cela s’exprime. Si cette volonté devient assez forte et peut même s’opposer aux puis­sances, alors une nation naît, qui est tou­jours un assem­blage plu­ra­liste, en mou­ve­ment, et non pas une « réa­lité » donnée une fois pour toutes.

Dit autre­ment, un projet natio­nal ne peut pas être stric­te­ment natio­nal. Il doit rele­ver d’une pro­po­si­tion plus vaste, plus inclu­sive, repré­sen­tant un réel pro­grès pour la majo­rité des gens qui habitent le ter­ri­toire et où une majo­rité visible se recon­naît. Si tel n’est pas le cas, l’affirmation natio­nale devient faus­sée, illu­soire et excluante, géné­rant d’autres frac­tures, d’autres obs­tacles.

La ques­tion est donc aujourd’hui à nou­veau sur la table ? Dans quelle mesure l’émancipation sociale et natio­nale peut-elle se « recon­naître », se ré-ima­gi­ner, se réin­ven­ter dans un projet répu­bli­cain, démo­cra­tique et popu­laire ?

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