Il y a comme une rumeur…

Par , Mis en ligne le 14 novembre 2014

Dans plu­sieurs villes du Québec cette fin de semaine, les syn­di­cats des CPE, majo­ri­tai­re­ment affi­liés à la F3S de la CSN, conjoin­te­ment avec l’Association qué­bé­coise des centres de la petite enfance, ont réussi à faire sortir des mil­liers de parents et de tra­vailleurs et tra­vailleuses des gar­de­ries. C’était festif et massif, d’un bout à l’autre du Québec, mili­tant aussi, dans un dis­cours très affirmé contre le gou­ver­ne­ment. Franchement, cela nous rap­pe­lait les mani­fes­ta­tions des CPE en 2003, qui avaient réussi à faire recu­ler le gou­ver­ne­ment Charest de l’époque. De tout cela émergent plu­sieurs ques­tions. Est-ce que le mou­ve­ment social actuel peut aller plus loin ? Peut-il récon­ci­lier les diverses orga­ni­sa­tions et leurs inté­rêts par­fois diver­gents ? Avant d’aborder cela tou­te­fois, il importe de mieux com­prendre le projet des domi­nants.

Où va le gou­ver­ne­ment Couillard ?

L’objectif avoué du gou­ver­ne­ment d’éliminer le défi­cit par des poli­tiques d’austérité très sévères cache mal le but de pro­cé­der à une véri­table réin­gé­nie­rie, que l’ancien ministre libé­ral Bachand avait mal­adroi­te­ment qua­li­fiée, il y a quelques années, de « révo­lu­tion cultu­relle ». La réin­gé­nie­rie en ques­tion vise à ato­mi­ser la société, à trans­for­mer les gens en consom­ma­teurs-clients et à détruire les struc­tures, orga­ni­sa­tions, réseaux qui font de la société une société, un espace où on peut déli­bé­rer, s’entraider, chan­ger les choses. 8 mil­lions d’individus, tous montés les uns contre les autres, sont appe­lés à vivre une fausse liberté (celle de choi­sir sa marque de pâte à dents) alors que dans leur chacun pour soi, ils seront une masse sans corps ni âme, dés­in­car­née, impo­tente. Dé-uni­ver­sa­li­ser les ser­vices publics, en fai­sant des citoyen-nes des « ache­teurs » de ser­vices, est une com­po­sante cen­trale de ce pro­gramme, comme celle de déman­te­ler les « corps inter­mé­diaires » au profit d’un État ultra cen­tra­li­sa­teur. Pour cela il faut éra­di­quer ces éter­nels empê­cheurs de tour­ner en rond, les syn­di­cats. Mais il faut aussi abolir ou réduire les pou­voirs des muni­ci­pa­li­tés, des ins­tances régio­nales, des com­mis­sions sco­laires, des conseils d’administration des éta­blis­se­ments de santé et d’éducation. En fin de compte, la poli­tique d’austérité est un cheval de Troie qui cache un grand plan stra­té­gique des domi­nants[1].

Profiter du vide poli­tique

Il y a dans la ges­tion actuelle de Couillard un côté « aven­tu­rier », un peu ama­teur (que reflètent les bourdes à répé­ti­tion de Couillard et de ses ministres « vedettes »). Cependant, on ne doit pas pré­su­mer que les domi­nants sont des imbé­ciles. La « réin­gé­nie­rie » espé­rée pro­fite de la conver­gence entre le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial et l’État fédé­ral. Les macro-poli­tiques mises en place à Ottawa pour dépla­cer le cœur bat­tant de l’économie cana­dienne vers l’ouest et les res­sources, sont en grande partie res­pon­sables des pres­sions sur l’économie qué­bé­coise. L’alliance Couillard-Harper est plus que cir­cons­tan­cielle, comme le démontre l’endossement des méga­pro­jets pétro­liers et gaziers. L’autre fac­teur qui faci­lite la tâche du PLQ est l’écroulement du PQ, immo­bi­lisé par ses crises internes et, pire encore, par son inca­pa­cité de se déta­cher du projet néo­li­bé­ral, d’où l’adhésion des ténors à la PKP aux pers­pec­tives « lucides ». Reste cepen­dant Québec Solidaire, dont l’opposition est ferme et constante, mais qui n’a pas jusqu’à ce jour la masse cri­tique pour faire la dif­fé­rence. On voit donc que Couillard ne sera pas trop menacé sur la scène poli­tique.

La réponse par en bas

On pour­rait être déprimé, si on oubliait une autre réa­lité. Il y a comme une rumeur, à l’effet que le mou­ve­ment popu­laire va se lever pour consti­tuer un sérieux bloc contre le pou­voir. Cela ne serait pas la pre­mière fois au Québec, et même si on n’a pas la mémoire longue, on peut se rap­pe­ler un cer­tain prin­temps 2012. En effet, le mou­ve­ment popu­laire dis­pose de plu­sieurs actifs, dont l’expérience de se coa­li­ser. Dans les vagues de mobi­li­sa­tion en cours, on voit que cette conver­gence est pos­sible, même si elle ne prend pas encore toute l’ampleur néces­saire. Dans la pre­mière vague de mobi­li­sa­tion menée par le SCFP et la CSN avec l’ensemble des syn­di­cats – du sec­teur muni­ci­pal, la ques­tion des retraites a été en mesure de confron­ter les men­songes des médias. On a réussi à expli­quer que ce vol de grand chemin n’est que la pre­mière étape d’une réor­ga­ni­sa­tion qui frap­pera inévi­ta­ble­ment tous les employé-es du sec­teur public, qui béné­fi­cient du régime de retraite public de l’État. Plusieurs citoyen-nes ont été d’accord avec l’argumentation syn­di­cale à l’effet que les bud­gets ont été bien davan­tage mal­me­nés par la mal­ges­tion et les immenses détour­ne­ments de fonds.

Dans la deuxième vague de mobi­li­sa­tion qui est encore en cours d’ailleurs, on a vu un vaste mou­ve­ment à la base, notam­ment dans le domaine de la santé, impulsé loca­le­ment et tou­chant presque toutes les régions et où on a démon­tré que la restruc­tu­ra­tion de Barrette n’est pas une opé­ra­tion tech­nique ou bureau­cra­tique, mais une attaque en règle contre les ser­vices de santé, liée à un grand projet de pri­va­ti­sa­tion. Lors des mani­fes­ta­tions natio­nales du 31 octobre, la Coalition des mains rouges a repris ce flam­beau avec la par­ti­ci­pa­tion des syn­di­qué-es, du monde com­mu­nau­taire et sur­tout l’implication de mil­liers d’étudiant-es en grève. Les étu­diant-es en tout cas se pré­parent pour une autre grande jour­née de mobi­li­sa­tion le 29 novembre orga­ni­sée par une vaste coa­li­tion syn­di­cale et com­mu­nau­taire.

Enfin, la troi­sième vague du 9 novembre a fait sortir la mul­ti­tude. Les CPE, c’est un « maillon faible » dans la stra­té­gie de Couillard. La résis­tance sur ce ter­rain dis­pose d’un appui indé­niable d’une grande partie de la popu­la­tion qui consi­dère que les ser­vices à la petite enfance, comme l’éducation en géné­ral, n’est pas une « mar­chan­dise » à vendre ou à ache­ter, mais un bien commun. Après trois mois de mobi­li­sa­tions, tout indique que cela va s’amplifier en 2015.

La place du mou­ve­ment syn­di­cal

Les résis­tances popu­laires sont tou­jours plu­rielles et conver­gentes. Mais la plu­part du temps, il y a des sec­teurs qui jouent un rôle par­ti­cu­lier. Aujourd’hui, les syn­di­cats du sec­teur public sont sur la « ligne de front ». Les domi­nants tentent d’éparpiller ce mou­ve­ment. Mais presque tous les syn­di­cats se sont faits à l’idée, par néces­sité autant que par vertu, d’établir une grande alliance. Il est cepen­dant plus dif­fi­cile pour les syn­di­cats du sec­teur public de sortir de leur « péri­mètre ». À cet effet, le cadre stra­té­gique de la négo du sec­teur public établi il y a deux ans semble dépassé. Le rat­tra­page syn­di­cal (demande de 4,5 % par an) reste tout à fait légi­time, mais la prio­rité est de com­battre les poli­tiques d’austérité en défen­dant les ser­vices publics. D’où ce qui semble être un virage à la CSN, qui affirme vou­loir mettre à l’avant-scène, contre les poli­tiques d’austérité, « une plus grande équité entre les indi­vi­dus, un meilleur par­tage de la richesse, une éco­no­mie plus res­pec­tueuse de l’environnement, des ser­vices de santé et des ser­vices sociaux de qua­lité, un sys­tème d’éducation qui assure l’égalité des chances ou encore une admi­nis­tra­tion publique qui réponde aux besoins expri­més par la popu­la­tion[2] ». Si ça brasse dans le mou­ve­ment syn­di­cal, c’est qu’il y a une conscience de l’urgence. Mais il y a aussi le sur­gis­se­ment d’une nou­velle géné­ra­tion mili­tante, ins­pi­rée par les mou­ve­ments étu­diants et les carrés rouges, qui trans­cende le mou­ve­ment syn­di­cal et redy­na­mise cette volonté de se battre. Cette géné­ra­tion est plus sen­sible à la néces­sité de dépas­ser les cli­vages et les hési­ta­tions tra­di­tion­nelles. Elle vise à faire réel­le­ment conver­ger les mou­ve­ments.

Phase 2

Si le mou­ve­ment actuel conti­nue de s’étendre, il sera pos­sible dès le début de 2015 de passer à une autre phase. Plusieurs pensent que des mani­fes­ta­tions les ven­dre­dis soir ou les same­dis matin ne seront pas suf­fi­santes pour faire flé­chir le gou­ver­ne­ment et qu’il faudra envi­sa­ger d’autres moyens pour frap­per les maillons faibles du dis­po­si­tif de l’État. Lors du Printemps érable, les étu­diant-es l’ont fait, d’une manière fort intel­li­gente et stra­té­gique. On entend aussi que la grève sociale dont on a déjà parlé pour­rait reve­nir à l’ordre du jour. En tout cas, si la « rumeur » se confirme, il se pour­rait que le mou­ve­ment popu­laire soit en mesure de mettre en place une vaste mobi­li­sa­tion sociale. Une riposte ample et diver­si­fiée pour­rait par la conver­gence des forces faire recu­ler le gou­ver­ne­ment et peut-être même un peu plus, en chan­geant le rap­port de forces au profit du mou­ve­ment popu­laire et de ses pro­po­si­tions alter­na­tives.

[1] Les éco­no­mistes « sérieux » (et non les bouf­fons de l’Institut éco­no­mique de Montréal ou les trois « mous­que­taires » du gou­ver­ne­ment : Leitão, Daoust, Coiteux) disent que la poli­tique d’austérité est un mau­vais trans­port­choix, éco­no­mi­que­ment par­lant, qui va enfon­cer les États, les socié­tés et les éco­no­miques dans la crise. Les idéo­logues de la droite veulent pro­fi­ter de cette crise inévi­table pour détruire les acquis sociaux des 50 der­nières années.

[2] Propositions du comité exé­cu­tif de la CSN contre les orien­ta­tions et les poli­tiques d’austérité du gou­ver­ne­ment libé­ral, Bureau confé­dé­ral spé­cial, 7 octobre 2014.

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