« Il faut savoir nager à contre-courant»-Qu’est devenu l’intellectuel critique ?

Par , Mis en ligne le 25 juillet 2013

« La lutte n’est pas seulement un acte joyeux, libérateur, mais aussi un moment de rachat des vaincus de l’Histoire. Il s’agit d’intérioriser les débâcles, sans pour autant capituler, en restant attentif à ce qui surgit et en se laissant surprendre… »

« Il faut savoir nager à contre-cou­rant » – Qu’est devenu l’intellectuel cri­tique ? -Format PDF

Enzo Traverso, né dans le Piémont en 1957, est un uni­ver­si­taire de l’engagement et de l’exil. Sa vie et ses tra­vaux semblent inflé­chir très à gauche ces vers du très à droite Charles Baudelaire, qui closent Le Cygne, l’un des plus beaux poèmes des Fleurs du Mal :

« Je pense aux mate­lots oubliés dans une île,
Aux cap­tifs, aux vain­cus !… à bien d’autres encor ! »

Italie puis en France, par­venu au grade de pro­fes­seur de sciences poli­tiques à l’Université de Picardie (Amiens) en 2009, Enzo Traverso est un spé­cia­liste de la ques­tion du tota­li­ta­risme et des coer­ci­tions poli­tiques ou sociales au XXe siècle. Il a publié Les Juifs et l’Allemagne (La Découverte, 1992), Siegfried Kracauer. Itinéraire d’un intel­lec­tuel nomade (La Découverte, 1994), La Violence nazie (La Fabrique, 2002), Le Passé : modes d’emploi. Histoire, mémoire, poli­tique (La Fabrique, 2005), À feu et à sang. La guerre civile euro­péenne 1914-1945 (Stock, 2007), L’Histoire comme champ de bataille. Interpréter les vio­lences du XXe siècle (La Découverte, 2011).

Aujourd’hui, comme de nom­breux cer­veaux du Vieux Continent, on le trouve au Nouveau Monde : à Cornell, très sélecte uni­ver­sité privée de l’État de New York, où il enseigne l’histoire des fureurs euro­péennes contem­po­raines. Enzo Traverso publie le 20 février Où sont passés les intel­lec­tuels ? (Textuel). Il y répond aux ques­tions de l’anthropologue Régis Meyran, qui avait déjà mené, pour la même col­lec­tion des édi­tions Textuel, “Conversation pour demain”, des entre­tiens avec Michel Pinçon et Monique Pinçon- Charlot (L’Argent sans foi ni loi, 2012).

Où sont passés les intel­lec­tuels ?, livre bref, fin et tran­chant (108 p.) [1], fait figure de via­tique bien­venu en ces temps de basses eaux idéo­lo­giques, poli­tiques, morales et civiques. Mediapart a voulu recueillir cette parole qui pré­fère s’ébrouer du côté de la révolte plutôt que de se fos­si­li­ser dans l’inaction. D’autant qu’Enzo Traverso publie, conco­mi­tam­ment, un essai remar­quable : La Fin de la moder­nité juive (La Découverte). Nous lui avons donc télé­phoné, outre- Atlantique…

Antoine Perraud


MEDIAPART. Pour Sartre, « l’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas »…

ENZO TRAVERSO

Nous vivons dans un contexte dif­fé­rent de celui dans lequel Sartre avait forgé sa défi­ni­tion : l’avènement du numé­rique et l’université de masse ont élargi les fron­tières du milieu intel­lec­tuel. Davantage de per­sonnes sont à même d’intervenir acti­ve­ment dans les débats, ce n’est pas Mediapart qui me contre­dira sur ce point. Mais au fond, le rôle de l’intellectuel n’a pas changé : il doit inter­ro­ger voire contes­ter le pou­voir, cette fonc­tion essen­tielle demeure.

L’intellectuel ne doit-il pas être un producteur de savoir ou d’intelligence ?

Certes, mais il faut dis­tin­guer l’intellectuel du savant. Le savant se limite à pro­duire des connais­sances ; l’intellectuel inter­vient dans la cité. Les savoirs sur le monde et la société se sont spé­cia­li­sés, diver­si­fiés, sec­to­ri­sés, si bien qu’il est aujourd’hui dif­fi­cile d’adopter une pos­ture d’encyclopédiste – à la Diderot – consis­tant à porter un juge­ment avisé sur tout. L’effort doit porter sur l’autonomie cri­tique et la pers­pec­tive uni­ver­sa­liste à pré­ser­ver. Pour deve­nir un intel­lec­tuel, le savant doit uti­li­ser la répu­ta­tion acquise grâce à ses recherches pour inter­ve­nir dans l’espace public. Il se doit de pra­ti­quer, dans le sillage de Kant, la fonc­tion cri­tique et l’usage public de la raison.

Mais l’espace public regorge de réputations usurpées !

L’industrie cultu­relle, effec­ti­ve­ment, ne cesse de pro­pul­ser sur le devant de la scène des pseudo-intel­lec­tuels ou de pré­ten­dus experts. L’intellectuel média­tique est “fabri­qué” par l’industrie cultu­relle, qui lui assure une visi­bi­lité par le biais des moyens de com­mu­ni­ca­tion. L’“expert” est un savant qui se met au ser­vice du pou­voir, en renon­çant, dans la plu­part des cas, à son auto­no­mie cri­tique. Ni l’un ni l’autre ne contestent les struc­tures ni les formes de la domi­na­tion. Cela s’inscrit dans un contexte d’effondrement poli­tique et idéo­lo­gique : les partis n’ont plus d’idées à défendre et ne font donc plus appel à des intel­lec­tuels pour éla­bo­rer des pro­jets (seuls s’activent des publi­ci­taires pour garan­tir une image…). Parfois, ces deux figures coïn­cident : l’“expert média­tique” incarne alors la par­faite anti­thèse de l’intellectuel clas­sique.

Des relais essentiels ont disparu ou se sont effacés, comme les bourses du travail ou les syndicats…

Les intel­lec­tuels assu­raient jadis une forme de trans­mis­sion en se fai­sant les vec­teurs d’une culture réser­vée à la seule élite. Ils rem­plis­saient donc une mis­sion péda­go­gique pas­sant par des orga­ni­sa­tions sociales atta­chées au par­tage du savoir comme du reste. Depuis, la culture s’est démo­cra­ti­sée tandis que les intel­lec­tuels, dans leur grande majo­rité, sont deve­nus des tra­vailleurs comme les autres. Certaines figures, pour conser­ver une visi­bi­lité – essen­tiel­le­ment média­tique – adoptent une pos­ture éli­tiste arro­gante ; d’autres enfilent le cos­tume de trouble-fête patenté des pla­teaux télé­vi­sés, mais il s’agit, dans la plu­part des cas, d’une divi­sion des rôles. Ils tirent ainsi, en terme d’image, leur épingle du jeu, sur fond de para­ly­sie des mou­ve­ments de contes­ta­tion.

Un moment de rachat des vaincus de l’Histoire

L’intellectuel semblait, à sa grande époque, capable de nous permettre à la fois d’expliquer le monde et de le transformer…

Vous faites allu­sion à la 11e Thèse sur Feuerbach dans laquelle Marx affir­mait, en 1845, que « les phi­lo­sophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, ce qui importe, c’est de le trans­for­mer ». L’intellectuel – j’utilise cette notion par ana­chro­nisme, car elle n’existait pas encore à l’époque –, avec les artistes, don­nait forme à l’imaginaire col­lec­tif, alors gorgé d’utopies. Se pro­je­ter vers l’avenir, c’était éta­blir la jonc­tion entre l’interprétation et la trans­for­ma­tion. L’intellectuel for­geait la dia­lec­tique d’un tel mou­ve­ment.

Aujourd’hui, il semble s’être donné une autre fonc­tion : au lieu d’inventer le futur, il offi­cie au tra­vail de deuil de nos socié­tés. Inévitablement, il est frappé de plein fouet par l’émergence de la mémoire, trait majeur de notre époque, qui détrône l’utopie. Dans nos socié­tés frag­men­tées ou “liquides”, où les vies sont ato­mi­sées et pré­ca­ri­sées, ceux qui dénoncent les oppres­sions et l’ordre du monde donnent l’impression de prê­cher dans le désert.

L’intellectuel contes­ta­taire n’est pas sorti indemne de la défaite his­to­rique des révo­lu­tions du XXe siècle. Le dis­cré­dit du sta­li­nisme et du maoïsme affecte l’image de l’intellectuel engagé. Cette remise en cause s’est faite pen­dant les années 1980, une époque qui a vu le sur­gis­se­ment – en France comme ailleurs – des pseudo-intel­lec­tuels média­tiques et des experts. Les célé­bra­tions du bicen­te­naire de la Révolution fran­çaise, en 1989, que cer­tains obser­va­teurs étran­gers ont à juste titre consi­dé­rées comme des obsèques somp­tueuses, marquent sym­bo­li­que­ment ce tour­nant.

Les mou­ve­ments sociaux sont désor­mais sans lea­ders ni ins­pi­ra­teurs, pour de bonnes rai­sons (ils sont davan­tage auto­gé­rés et démo­cra­tiques qu’ils ne l’étaient dans le passé) et aussi pour de mau­vaises rai­sons (ils ne sont pas por­teurs d’un projet de chan­ge­ment de société). Et quand le phi­lo­sophe Slavoj Žižek va parler en Grèce, il peut être cha­leu­reu­se­ment accueilli, mais il ne comble pas ce vide. Nous sommes dans une situa­tion de tran­si­tion. Le monde for­gera sans doute de nou­velles uto­pies et il faudra bien qu’elles soient défi­nies ou sys­té­ma­ti­sées. À ce moment-là, nous aurons besoin de nou­veaux intel­lec­tuels…

Avez-vous la nostalgie du temps où il ne fallait jamais désespérer ?

Les deux der­niers siècles ont été des époques de défaites, de reflux, de reculs, d’exil, de refou­le­ment, de répres­sion de la parole cri­tique. Ce furent aussi deux siècles de lutte, de conquêtes et de grandes espé­rances. Dans les pires moments, l’horizon n’a pas été brouillé. Même pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, tout au bord de l’abîme, l’espérance a pu luire. Aujourd’hui, dans une situa­tion bien moins tra­gique, l’attente semble en berne : cela vaut-il la peine de se battre ? Nombreux sont ceux, dans la pra­tique, à avoir répondu par la néga­tive à cette ques­tion, peut-être sans même se l’être posée consciem­ment.

Dans un tel désar­roi, une telle déso­rien­ta­tion, il faut garder ouverte la pers­pec­tive d’une pensée cri­tique en lien avec les mou­ve­ments qui vont surgir, dif­fé­rents mais inévi­tables. Je ne crois pas au diag­nos­tic de François Furet qui, dans Le Passé d’une illu­sion (1995), écri­vait : « Nous sommes condam­nés à vivre dans le monde où nous vivons. » Contre une telle « fadeur consen­suelle », l’historien Perry Anderson et quelques autres se sont élevés, refu­sant la pré­ten­due fin de l’histoire après la chute du com­mu­nisme, qui aurait édicté le capi­ta­lisme en pana­cée uni­ver­selle.

Il faut savoir nager à contre-cou­rant, camper dans des posi­tions mino­ri­taires, de résis­tance, accep­ter de ne pas se retrou­ver sous les feux de l’actualité, tant les grands médias se dés­in­té­ressent de toute pensée cri­tique ; même si ce tra­vail sou­ter­rain semble condamné à l’impuissance, en notre époque où l’invisibilité média­tique passe pour une forme d’inexistence.

Il peut y avoir, dans mon tra­vail, une dimen­sion nos­tal­gique. Non pas la nos­tal­gie du socia­lisme réel, mais une mélan­co­lie, au sens de Walter Benjamin ou de Daniel Bensaïd. Ce n’est pas du pes­si­misme, ni une rési­gna­tion cos­mique ; c’est une mélan­co­lie de gauche, qui sait que tout enga­ge­ment intel­lec­tuel ou poli­tique implique une dette à l’égard de ceux qui nous ont pré­cé­dés. La lutte n’est pas seule­ment un acte joyeux, libé­ra­teur, mais aussi un moment de rachat des vain­cus de l’Histoire. Il s’agit d’intérioriser les débâcles, sans pour autant capi­tu­ler, en res­tant atten­tif à ce qui surgit et en se lais­sant sur­prendre…

Quel regard porter sur l’expérience socialiste au XXe siècle ?

Il faut véri­ta­ble­ment recon­naître l’échec du “socia­lisme réel”, certes contre les repré­sen­ta­tions cari­ca­tu­rales et uni­la­té­rales du conser­va­tisme, mais aussi contre l’approche, en défi­ni­tive apo­lo­gé­tique, de ses orphe­lins – comme l’historien Eric Hobsbawm. L’URSS obli­gea cepen­dant le capi­ta­lisme, confronté à une telle alter­na­tive, à sur­mon­ter sa dimen­sion la plus bru­tale et la plus inhu­maine. Les révo­lu­tions du XXe siècle, à com­men­cer par la révo­lu­tion russe qui en fut l’acte fon­da­teur à une échelle glo­bale, ont contraint le capi­ta­lisme à se démo­cra­ti­ser et à se réfor­mer. Le key­né­sia­nisme et l’État-providence sont nés de ce défi. Après la chute du mur de Berlin, ce capi­ta­lisme a pu (re)devenir effréné, en déman­te­lant les élé­ments pro­tec­teurs qu’il avait été contraint d’introduire en son sein.

Penser le socia­lisme, en faire le bilan, est une tâche néces­saire qui reste à entre­prendre, au-delà de quelques efforts notables d’historisation. À droite, la récu­sa­tion a sou­vent sup­planté l’analyse. À gauche, la pensée cri­tique est restée téta­ni­sée par la défaite, qui a emporté avec elle aussi les cou­rants de pensée héré­tiques ou dis­si­dents.

Le marxisme doit s’ouvrir, dans un monde où l’Europe « se provincialise »

L’émancipation marxiste a-t-elle étouffé l’affranchissement libertaire ?

Certes, pen­dant long­temps le mar­xisme a véhi­culé une vision tri­ple­ment contes­table de l’histoire des mou­ve­ments sociaux : une vision téléo­lo­gique puisque le socia­lisme était le but ins­crit dans la marche de l’histoire elle-même ; une vision euro­péo­cen­trique, dans la mesure où le moteur du chan­ge­ment était iden­ti­fié à la classe ouvrière indus­trielle des pays déve­lop­pés ; enfin une vision “genrée”, puisque dans ses repré­sen­ta­tions domi­nantes cette classe était essen­tiel­le­ment mâle.

La fin du socia­lisme réel a remis en cause la téléo­lo­gie, en nous fai­sant com­prendre que l’histoire ne suit pas un chemin pré­fixé. La glo­ba­li­sa­tion et la crise du for­disme ont remis en cause aussi bien la place de l’Europe que le rôle cen­tral du pro­lé­ta­riat indus­triel dans les mou­ve­ments sociaux. Enfin le fémi­nisme, qui sem­blait autre­fois une spé­ci­fi­cité du monde occi­den­tal, est aujourd’hui puis­sant en Asie et en Amérique latine, tandis que les mino­ri­tés sexuelles ont conquis des droits.

Toutes ces trans­for­ma­tions ne remettent pas for­cé­ment en cause le mar­xisme, mais l’obligent à révi­ser ses para­digmes et à se confron­ter à d’autres cou­rants de la pensée cri­tique. Un dia­logue fruc­tueux, par exemple, s’est mis en place avec les études post­co­lo­niales, qui ont inté­gré cer­taines caté­go­ries mar­xistes (subal­ter­nité, domi­na­tion, classe). Le mar­xisme doit s’ouvrir, dans un monde où l’Europe « se pro­vin­cia­lise ». Cela devrait le conduire à redé­cou­vrir cer­taines tra­di­tions liber­taires, par­ti­cu­liè­re­ment fortes dans des pays autre­fois consi­dé­rés comme « péri­phé­riques » pour être moins indus­triels.

François Furet, que vous fustigez volontiers, avait une vieille tendresse pour l’anarchisant George Orwell…

Orwell, détesté par les com­mu­nistes, a tou­jours été prisé par les liber­taires, mais aussi par les conser­va­teurs. C’est le tro­pisme bien-pen­sant et non anar­chiste qui pous­sait Furet vers Orwell, qui a lui- même évolué, entre Hommage à la Catalogne et 1984. Ce der­nier livre peut se rat­ta­cher à l’antitotalitarisme conser­va­teur, même s’il peut faire l’objet, comme tout grand clas­sique, d’interprétations mul­tiples.

Pensez-vous que le monde juif soit le baromètre du passage des intellectuels du messianisme révolutionnaire à la bienséance néo- conservatrice ?…

J’ai tenté d’éviter ce cliché, même si je com­mence La Fin de la moder­nité juive : his­toire d’un tour­nant conser­va­teur [2], par une com­pa­rai­son entre Trotski et Kissinger, deux para­digmes anti­no­miques de la judéité.

Le monde juif a été l’un des foyers majeurs de la pensée cri­tique en Occident, du XVIIIe siècle jusqu’aux années d’après-guerre. Les juifs étaient à la fois au cœur et aux marges du monde occi­den­tal : ils s’avéraient à la source des mou­ve­ments cultu­rels et sociaux mais se retrou­vaient exclus du pou­voir poli­tique. Ils étaient des out­si­ders, étran­gers, en tant que mino­rité dia­spo­rique, aux caté­go­ries cen­trales de la moder­nité occi­den­tale : État, nation, sou­ve­rai­neté.

L’antisémitisme s’est déve­loppé contre cette posi­tion “mar­gi­nale” du monde juif, dési­gné comme un danger pour toute cohé­sion natio­nale. Aujourd’hui, le ren­ver­se­ment est com­plet. L’antisémitisme n’est plus un fac­teur struc­tu­rant des cultures natio­nales. Nos démo­cra­ties libé­rales ont même trans­formé la mémoire de la Shoah en une sorte de reli­gion civile du monde occi­den­tal… Certes, per­sonne ne devrait se plaindre du déclin de l’antisémitisme en Occident. L’intelligentsia juive est tou­te­fois passée d’une posi­tion cri­tique à une orien­ta­tion conser­va­trice, épui­sant ainsi la tra­jec­toire de la moder­nité juive.

L’islam, cantonné aux marges, n’a pas exploré ces champs de la pensée critique voire subversive en Occident…

L’islam incarne la domi­na­tion et le pou­voir dans de larges par­ties du monde ; his­to­ri­que­ment, il n’est pas la reli­gion d’une mino­rité dia­spo­rique. La pensée cri­tique juive est née d’un pro­ces­sus d’émancipation et de sécu­la­ri­sa­tion qui s’est mani­festé bien plus tar­di­ve­ment dans le monde musul­man. À l’époque de la déco­lo­ni­sa­tion, les intel­lec­tuels des pays musul­mans se défi­nis­saient davan­tage selon leur appar­te­nance natio­nale plutôt que par des cri­tères reli­gieux. En Europe, il n’y a pas eu d’outsiders musul­mans, comme ce fut le cas avec la moder­nité juive pen­dant deux siècles.

Le « musul­man par le regard de l’autre », pour adap­ter la for­mule de Sartre, ou le « musul­man sans dieu », pour adap­ter la for­mule de Freud, c’est-à- dire l’intellectuel qui reven­dique avec orgueil ses ori­gines face à la stig­ma­ti­sa­tion sociale dont sa mino­rité fait l’objet, tout en s’affranchissant lui-même d’une attache reli­gieuse, est un phé­no­mène beau­coup plus récent. Néanmoins, le Palestinien Edward Saïd – né à Jérusalem en 1935 et mort en 2003 à New York, où il ensei­gnait la lit­té­ra­ture com­pa­rée –, qui publia en 1978 Orientalism, texte dont se réclament les études post­co­lo­niales, Edward Saïd, donc, se pré­sen­tait comme l’ultime intel­lec­tuel juif ! Je per­çois une part de vérité dans cette affir­ma­tion – et une part de judéité dans son humour…

[1] Ed. Textuel, 108 p., 17 €

[2] Ed. La Découverte, 190 p., 19,50 €

***Cet article fut d’abord publié sur MEDIAPART le dimanche 24 février 2013 (http://​www​.lede​voir​.com/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​q​u​e​b​e​c​/​3​1​5​4​8​3​/​l​i​b​r​e​-​o​p​i​n​i​o​n​-​l​e​s​-​p​p​p​-​e​t​-​l​e​-​p​r​i​n​c​i​p​e​-​d​e​-​p​r​e​c​a​ution)

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