Il faut redéfinir ce qu’est l’inacceptable !

Mis en ligne le 28 juillet 2008

La CGT de l’usine Goodyear d’Amiens en France – voir ci-des­sous « Chantage à l’emploi » – a refusé de se plier au chan­tage patro­nal qui, au nom de la com­pé­ti­vité inter­na­tio­nale, vou­lait réor­ga­ni­ser le tra­vail en 4×8. Un pas de plus dans un mou­ve­ment géné­ra­lisé de nivel­le­ment par le bas des condi­tions de tra­vail ?

Par Danièle Linhart *

Danièle Linhart – La ratio­na­lité éco­no­mique exige un ren­de­ment maxi­mal à moindre coût. Mais ce n’est pas une donnée « natu­relle » puisque ce rap­port d’exploitation a tou­jours été réin­ter­prété dans le cadre d’un rap­port de force entre sala­riés et patro­nat. Jusque récem­ment, elle était orga­ni­sée selon des moda­li­tés d’ajustement cor­res­pon­dant à un péri­mètre natio­nal tenant compte du pro­grès social, de l’évolution sociale, de l’histoire du pays… Aujourd’hui, tout cela explose parce qu’on se trouve au niveau mon­dial. Du coup, il faut redé­fi­nir la ratio­na­lité éco­no­mique, parce qu’elle ne peut pas se résu­mer à une concur­rence sans fin avec les Chinois. On a bien réussi à oppo­ser la ratio­na­lité éco­lo­gique à la ratio­na­lité éco­no­mique. Et nous sommes tous à peu près d’accord pour dire que cette der­nière a pour limite l’avenir de la pla­nète.

De même, il faut affir­mer que la ratio­na­lité éco­no­mique doit s’arrêter là où la ratio­na­lité sociale est mena­cée. Le tra­vail des enfants a été inter­dit, parce qu’à un moment donné on a jugé que ce n’était pas bien d’envoyer les enfants de 8 ans dans les mines. Une légis­la­tion qui émane de consi­dé­ra­tions sociales est donc néces­saire parce qu’un pays n’est pas une entre­prise à gérer. Et qu’il n’y a pas de raison que la ratio­na­lité éco­no­mique l’emporte sur l’épaisseur de la société,avec ses enjeux poli­tiques, cultu­rels et his­to­riques.

Certes, mais chez Goodyear, les sala­riés et les syn­di­cats qui se sont oppo­sés à la dégra­da­tion de leurs condi­tions de tra­vail sont aujourd’hui accu­sés d’être la cause des licen­cie­ments. La résis­tance est-elle donc impos­sible ?

Si l’Etat n’intervient pas, effec­ti­ve­ment, il est plus dif­fi­cile de résis­ter puisque, dans le fond, il s’agit d’un pro­blème poli­tique. L’enjeu consiste à redé­fi­nir col­lec­ti­ve­ment ce qui est de l’ordre de l’inacceptable. En ce sens, la CGT a bien com­pris que signer cet accord pour passer aux 4×8 revien­drait à ouvrir la boîte de Pandore à d’autres réor­ga­ni­sa­tions du tra­vail de ce type ! Reste que, depuis une dizaine d’années, les sala­riés et les syn­di­cats ne sont, à mon avis, pas sûrs que ce qu’ils défendent est légi­time. Nous sommes dans une période où l’on consi­dère que toutes les avan­cées qui ont permis une vie au tra­vail plus sup­por­table, de rendre les contraintes moins pesantes, de faire valoir un modèle où la famille aurait toute sa place appa­raissent comme illé­gi­times. Il y a eu un glis­se­ment séman­tique ; les acquis sont deve­nus des pri­vi­lèges mora­le­ment inac­cep­tables et contraires au jeu éco­no­mique moderne. Par un retour­ne­ment idéo­lo­gique qui tient qua­si­ment de la pres­ti­di­gi­ta­tion, ces acquis sont aujourd’hui consi­dé­rés comme la preuve qu’on est mes­quin, qu’on n’a pas d’ambition, qu’on est devenu un para­site pour la société. La notion de pro­grès a été éva­cuée et on lui a sub­sti­tué le chan­ge­ment comme étant une valeur en soi. Le sala­rié doit s’adapter en per­ma­nence, être sans cesse sur le qui-vive. Pour cer­tains DRH, un sala­rié « intel­li­gent » doit être capable de « réagir et rebon­dir » face aux dys­fonc­tion­ne­ments de l’organisation du tra­vail. Et la per­sonne qui incarne le mieux cette idéo­lo­gie, c’est Sarkozy ; il rebon­dit, presque phy­si­que­ment !

On assiste donc au pas­sage en force d’un nou­veau modèle consis­tant à faire accep­ter un scé­na­rio pré­senté comme plus sti­mu­lant, avec un rap­port plus nar­cis­sique à son tra­vail, où on va se mon­trer à soi-même qu’on est le meilleur… Mais où la prise en compte des fra­gi­li­tés et des dif­fi­cul­tés des sala­riés n’est plus de mise. Quand on n’accepte pas de rele­ver le défi du « tra­vailler plus pour gagner plus », on est consi­déré comme inadé­quat au nou­veau modèle domi­nant. Et, du coup,on n’a pas sa place dans l’entreprise, ni même dans la société.

Ce nou­veau modèle se tra­duit par l’augmentation du temps de tra­vail et le déman­tè­le­ment des 35 heures…

Jusqu’à pré­sent, la France mêlait à la fois des pré­oc­cu­pa­tions sociales et un patro­nat très offen­sif qui s’adaptait à ces contraintes sociales. Mais, quand le pou­voir a imposé aux entre­prises les 35 heures, les syn­di­cats étaient déjà en crise. La fai­blesse de ce rap­port de force a conduit à une sup­pres­sion des pauses, à une inten­si­fi­ca­tion des cadences, à un alour­dis­se­ment des objec­tifs. Cette inten­sité extrê­me­ment forte, cou­plée avec l’allongement de la durée du tra­vail, est une catas­trophe. Les sala­riés res­sentent déjà une inquié­tude per­ma­nente à leur poste de tra­vail, parce qu’ils ont peur de ne pas être à la hau­teur des objec­tifs qu’on leur fixe. On voit déjà appa­raître les sui­cides sur des durées heb­do­ma­daires de 35 heures, que va-t-il se passer sur des durées de 45 heures ? Les gens vont être com­plè­te­ment assom­més ! Alors, si les Français cèdent sur la légi­ti­mité à garder des avan­cées sociales, on risque, pour le dire dans les termes éculés du mar­xisme, d’aller vers un pays où l’exploitation sera la plus forte.

Chantage à l’emploi

Plus qu’un simple conflit social,la crise qui secoue depuis plus d’un an les usines voi­sines du groupe Goodyear-Dunlop à Amiens est d’abord le sym­bole d’un tra­vail devenu par­tout insou­te­nable. Début juillet, la direc­tion du fabri­cant de pneus a en effet imposé sur le site d’Amiens-Sud (Dunlop) une réor­ga­ni­sa­tion du tra­vail en 4×8 ; quatre équipes au lieu de cinq tour­nant sur huit jours avec obli­ga­tion pour les postés de tra­vailler deux mati­nées, deux après-midi et deux nuits d’affilée. Au mépris des week-ends passés en famille, et sans tenir compte des effets nocifs sur la santé des sala­riés (troubles du som­meil, notam­ment) dus aux 4×8. Ne cédant pas aux menaces de la direc­tion, la CGT de l’usine d’Amiens-Nord (Goodyear) a, elle, refusé l’instauration des 4×8. Résultat, le syn­di­cat majo­ri­taire est accusé d’entraîner le licen­cie­ment sec de 402 sala­riés sur les 1400 que compte Amiens-Nord. Et s’est attiré les foudres de la ministre de l’Economie. Christine Lagarde a ainsi appelé les sala­riés de Goodyear à la « raison », leur deman­dant de « com­prendre » l’actionnaire qui a gelé les inves­tis­se­ments néces­saires à la survie du site. Visiblement, le chan­tage à l’emploi a de beaux jours devant lui… (P.G.)

* Sociologue au CNRS et ensei­gnante à Paris X-Nanterre. Danièle Linhart a dirigé la publi­ca­tion de l’ouvrage Pourquoi tra­vaillons-nous ?, Erès, 2008, 331 pages. Cet entre­tien a été mené par Pauline Graulle pour l’hebdomadaire Politis.


Source : Revue poli­tique vir­tuelle – À l’encontre – 28 juillet 2008

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