“Il faut lire Marx sur la finance”

Par Mis en ligne le 19 décembre 2011

La lec­ture de Marx permet-elle de com­prendre la crise du capi­ta­lisme finan­cier ? Ses ana­lyses sont-elles encore per­ti­nentes ? A relire les seize cha­pitres du livre III du Capital, on découvre com­bien l’exilé de Londres, très au fait des acti­vi­tés de la City, avait pres­senti les dan­gers du « capi­tal fictif » et du « féti­chisme de l’argent ».

Marx s’est beau­coup inté­ressé à la finance : pour les besoins de sa com­pré­hen­sion du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme en longue période, mais aussi comme obser­va­teur iro­nique de la scène lon­do­nienne. Au milieu du XIXe siècle déjà, Londres abrite le plus grand marché finan­cier du monde. Les banques bri­tan­niques qui ont leur siège social dans la City sont déjà les archi­tectes de vastes opé­ra­tions de prêt dans les pays émer­gents de l’époque. La Bourse de Londres est l’un des théâtres, sinon l’épicentre des pre­mières grandes paniques finan­cières, comme on les a long­temps nom­mées. Marx a donc été aux pre­mières loges de trois crises finan­cières majeures, en 1857, 1866 et 1873. Il a vu aussi la manière dont est né « tout un sys­tème de filou­te­rie et de fraude au sujet de fon­da­tion, d’émission et de trafic de titres ». « La Banque et la Bourse » en sont le cœur, au point que même dans le pays ber­ceau de la révo­lu­tion indus­trielle, lors des phases d’euphorie finan­cière, « le procès de pro­duc­tion capi­ta­liste appa­raît seule­ment comme un mal néces­saire pour faire de l’argent ». On voit, écrit-il, « les nations adon­nées au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste [être prises] pério­di­que­ment du ver­tige de vou­loir faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de pro­duc­tion ». Ce sont là les moments paroxys­tiques d’un méca­nisme bien plus pro­fond, ancré dans le pro­ces­sus même de valo­ri­sa­tion de l’argent comme capi­tal qui voit le « féti­chisme de l’argent » s’emparer de la société.

Accumulation de quel capital ?

Ce qui n’était au XIXe siècle qu’un ver­tige pério­dique est devenu dans les années 1980 et 1990 un trait sys­té­mique cen­tral et per­ma­nent des éco­no­mies capi­ta­listes avan­cées. La libé­ra­li­sa­tion de la finance, qui marque le début de l’ère néo­li­bé­rale, a permis à l’accumulation de capi­tal por­teur d’intérêt ou capi­tal argent de repo­ser grâce aux gou­ver­ne­ments sur des assises ins­ti­tu­tion­nelles et poli­tiques si fortes que dans la crise, le sau­ve­tage des banques et des fonds de pla­ce­ment se pré­sente comme un impé­ra­tif caté­go­rique auquel ni les gou­ver­ne­ments ni les citoyens qui en sup­portent le poids ne pour­raient se sous­traire. L’accumulation de capi­tal argent doit être soi­gneu­se­ment dis­tin­guée de l’accumulation véri­table du capi­tal. Elle porte sur des titres – actions et effets de la dette publique – qui sont seule­ment des à-valoir sur la pro­duc­tion pré­sente et à venir. Le capi­tal por­teur d’intérêt vit en par­tage du profit. Plus ses pré­ten­tions sont éle­vées, comme le veut la lec­ture mar­xiste, plus les capi­ta­listes indus­triels doivent extraire de plus-value des tra­vailleurs qu’ils emploient. Plus l’Etat recourt à l’emprunt, plus se déve­loppe une « classe de créan­ciers de l’Etat, qui sont auto­ri­sés à pré­le­ver pour eux cer­taines sommes sur le mon­tant des impôts ». En raison de la capi­ta­li­sa­tion bour­sière et des mar­chés où les titres peuvent être ache­tés et vendus, les actifs sont pour leurs déten­teurs un capi­tal. Ce capi­tal est « fictif » et les tran­sac­tions et spé­cu­la­tions aux­quelles il donne lieu sur les mar­chés finan­ciers ne font qu’accroître ce carac­tère fictif et nour­rir le féti­chisme de l’argent.

Le piège de l’épargne salariale

Au moment où Marx écrit, la crois­sance des banques est nour­rie sur­tout par les « dépôts des capi­ta­listes indus­triels», tré­so­re­ries d’entreprise et pro­fits non inves­tis. Mais « toute l’épargne moné­taire et l’argent inoc­cupé de toutes les classes y seront dépo­sés. De petites sommes, dont cha­cune iso­lé­ment est inca­pable d’agir comme capi­tal argent, sont réunies en masse impor­tante consti­tuant ainsi une puis­sance finan­cière. » Marx alerte sur le piège de l’épargne sala­riale : « La caisse d’épargne est la chaîne d’or par laquelle le gou­ver­ne­ment tient une grande partie des ouvriers. » Elle crée « une scis­sion entre la partie de la classe ouvrière qui par­ti­cipe aux caisses d’épargne et la partie qui n’y prend point part», les ouvriers « met­tant ainsi dans les mains de leurs enne­mis des armes pour la conser­va­tion de l’organisation exis­tante ». C’est là un point tou­jours plus essen­tiel. Simples « coti­sants » à des sys­tèmes de retraite par capi­ta­li­sa­tion au départ, les sala­riés retrai­tés deviennent, sans le vou­loir, par­ties pre­nantes de méca­nismes d’appropriation de reve­nus dont la source se trouve dans l’exploitation des sala­riés au travail.

Plus l’accumulation finan­cière s’accroît plus « l’intérêt [forme domi­nante de revenu finan­cier à l’époque] devient auto­nome par rap­port au profit » et plus les pro­prié­taires et les ges­tion­naires de titres se situent en exté­rio­rité à la pro­duc­tion, avant de se situer en sur­plomb de la société tout entière. Lecteur de Balzac, Marx dit du ren­tier finan­cier que pour lui, « l’argent acquiert la pro­priété de créer de la valeur tout aussi natu­rel­le­ment que le poi­rier porte des poires ». C’est un capi­tal bercé par cette illu­sion qui est aux com­mandes aujourd’hui, avec une puis­sance et une capa­cité de nui­sance décu­plées. Les banques ont été au cœur des pro­ces­sus dont la crise finan­cière est née. En cen­tra­li­sant une large part de l’argent vou­lant se valo­ri­ser finan­ciè­re­ment, elles ont pu étendre leurs opé­ra­tions de crédit de sorte que « tout capi­tal semble se dédou­bler et par endroits tri­pler même, grâce aux diverses façons dont un même capi­tal, ou sim­ple­ment une même créance, appa­raît dans des mains dif­fé­rentes, sous des formes dif­fé­rentes», méca­nisme porté à son comble par la titrisation.

Comment ont-elles pu convaincre non seule­ment les gou­ver­ne­ments, mais aussi de très nom­breux citoyens qu’elles devaient et doivent plus que jamais être sau­vées ? Une large dif­fu­sion sociale du féti­chisme de l’argent y est pour beau­coup, mais aussi la très forte dépen­dance du cir­cuit de la pro­duc­tion et des échanges sur le crédit. Voilà de quoi inci­ter à la lec­ture de Marx sur la finance, notam­ment des seize cha­pitres du livre III du Capital qui lui sont consacrés.

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Ce texte de François Chesnais est publié dans le hors-série du Monde consa­cré à Karl Marx. François Chesnais est l’auteur de divers ouvrages, dont le récent Les dettes illé­gi­times. Quand les banques font main basse sur les poli­tiques publiques (Editions Raisons d’agir). Voir sur ce site l’article de François Chesnais sur les traits saillants des thèmes qu’il traite dans ce livre : http://​alen​contre​.org/​e​u​r​o​p​e​/​l​e​s​-​d​e​t​t​e​s​-​i​l​l​e​g​i​t​i​m​e​s​-​q​u​a​n​d​-​l​e​s​-​b​a​n​q​u​e​s​-​f​o​n​t​-​m​a​i​n​-​b​a​s​s​e​-​s​u​r​-​l​e​s​-​p​o​l​i​t​i​q​u​e​s​-​p​u​b​l​i​q​u​e​s​.html.

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